Tour de vice

De
Publié par

Tout ce qu’il laisse sur ses victimes est un Post-it.

Pour le commissaire Coblenz, ce détraqué qui mutile les jeunes femmes de la capitale à coup de tournevis n’en est qu’au début de sa folie meurtrière.

C’est donc une course contre la montre qui commence. Mais comment trouver une aiguille dans une botte de foin ? Comment anticiper les agissements d’un homme dont on ne comprend pas les actes ?

C’est le plus grand défi de leur carrière, avant que la Seine ne vire au rouge sang.

Homme politique et universitaire, Alex Türk est sénateur du Nord et enseigne le droit public.

Ancien président de la CNIL, il a écrit de nombreux livres, dont La vie privée en péril (éditions Odile Jacob).

Tour de Vice est son premier thriller.


Publié le : vendredi 19 février 2016
Lecture(s) : 2
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782370720641
Nombre de pages : 408
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture

Alex Türk

Tour de vice

1

Le passage délicat, c’est l’enfournement. Quand, de la pointe du couteau, on extirpe du bocal un filet de rollmops, fourré d’oignons émincés, on a tout juste un quart de seconde pour assurer le transfert vers la bouche béante. J’en suis à mon deuxième essai lorsque le téléphone sonne. Je reste saisi, fourchette en l’air, tandis que quelques lames d’oignon tombent sur le tapis comme les rognures d’ongles d’une main de géant.

Nous sommes fin août, un août pourri, la femme de ménage est en vacances, je n’ai pas trouvé le temps de remplir le réfrigérateur, je dois donc me contenter de ces harengs baignant dans le formol, accompagnés toutefois d’une bouteille de mâcon blanc. Et voici que quelqu’un ose venir gâcher une soirée aussi prometteuse ?

Je cale le combiné entre joue et épaule, ce qui me permet de déboucher la bouteille sans attendre.

– Allô… c’est vous, patron ?

– À votre avis, Marbuzet ?

Mon correspondant est troublé par le « blop » du bouchon s’échappant du goulot.

– Oui, excusez-moi, bonsoir, patron, je vous dérange… il est tard…

– Non, non, pas de problème, mais je suppose que vous avez une bonne raison parce que je vous rappelle que je me suis levé à 4 heures, ce matin, pour me rendre à La Haye, au siège d’Europol, où j’ai participé à un séminaire d’analyse criminelle. J’ai eu droit au plat traditionnel néerlandais – bouillon au curry, sandwich de pain de mie au salami rose vif –, arrosé d’un jus d’orange reconstitué et d’un café beige clair. Au retour dans le Thalys, je me suis cassé le nez sur le store baissé du wagon-bar parce que le personnel des Wagons-lits était en grève pour protester contre une grève des contrôleurs. Je crève de faim et je viens de déboucher une bouteille, comme vous l’avez remarqué…

– Ça me paraît compromis, patron !

– Et pourquoi donc ?

– Nous avons reçu un appel du commissariat de Montparnasse. Ils viennent de trouver le cadavre d’une jeune femme, dans les vingt-cinq ans, au fond du local à poubelles d’un immeuble de la rue Victor-Schœlcher, côté rue Froidevaux, juste à côté du cimetière.

– Et en quoi cela nous concerne ?

– Elle a été tuée d’un coup de tournevis dans l’oreille.

– Comment sait-on que c’est un tournevis ?

– Il y est toujours, commissaire !

 

Étrange formule mais il a raison, c’est bien pour nous. Je suis divisionnaire depuis assez longtemps pour accéder à une direction mais j’ai voulu être flic pour être dans la rue, parmi les gens, avec mes collègues. Or le directeur général de la police nationale est un vieux copain de la fac de droit. Il est aujourd’hui mon supérieur hiérarchique mais il n’a jamais oublié les petits coups de main que je lui filais en droit pénal, mon péché mignon, lors de chuchotements précipités, hachés par le passage des surveillants, dans les minutes déterminantes qui suivent la remise du sujet d’examen. Il y a cinq ans, quand j’ai compris qu’on allait bientôt me proposer une promotion, j’ai profité d’un dîner en tête à tête bien arrosé pour lui faire valoir mon expérience approfondie au sein de la P.J. et quelques succès obtenus dans des affaires ardues. Sans vergogne, j’ai mis en avant une glorieuse blessure de 11.43 à l’épaule que je dois à un truand déjanté qui situait probablement le cœur à droite. J’ai fait miroiter l’intérêt qu’aurait le ministre de l’Intérieur à disposer d’un service spécial regroupant des compétences – une capacité d’expertise, ai-je précisé dans un langage impropre et puant – pour traiter les affaires de tueurs en série qui effraient le bourgeois, excitent les adolescents et donnent du gras à la presse. Après un premier filtre exercé par les « personnels territorialement compétents », on me transmet le cas et je décide si nous prenons. « Et s’il n’y a pas d’affaires te concernant, avait-il ergoté, qu’est-ce que tu fais de tes journées ? ». « De la formation », avais-je sottement rétorqué, au hasard. D’où ces déplacements qui m’usent mais c’est le prix à payer. Me voici donc à la tête d’un service, dépendant directement du « patron du 36 », dénommé G.I.R.C.S. pour Groupe d’Intervention et de Recherche des Crimes en Série. En opération, nous bénéficions de l’appui du laboratoire de la police technique et scientifique et, pour reprendre le jargon de la circulaire ministérielle, « du soutien des autres services de la direction de la police judiciaire en tant que de besoin ».

Si cette jeune femme avait été liquidée d’une balle de 9 millimètres dans la nuque, je n’aurais pas nécessairement confirmé que nous nous saisissions de l’affaire. Mais si plusieurs personnes sont, dans un délai assez court, éliminées selon un mode analogue, alors je prends, bien sûr. Dans le cas présent, puisqu’il s’agit d’un tournevis planté dans l’oreille d’une femme abandonnée dans un tel endroit, « ça m’intéresse ».

– Jusqu’où ?

– Jusqu’où quoi, patron ?

– Le tournevis, Marbuzet !

– À fond, c’est pas beau à voir, paraît-il.

– Qui est de permanence ?

– Galehaut.

– Dites-lui de passer me prendre dans dix minutes, le temps que je réchauffe mon frichti et que je le finisse.

Je me demande parfois pourquoi j’éprouve le besoin de mentir ainsi à propos de tels détails. Comme si j’avais à me justifier et à donner le sentiment à mes équipiers que ma vie aussi est usée par les horaires épuisants, les bouffes interrompues, les histoires d’amour compressées et le sommeil agité. Un instant de lucidité me suffirait pour admettre qu’ils n’en croient pas un mot. Mais le pli est pris.

Marbuzet a déjà prévenu le collègue de service. Ce n’est pas un nouveau-né, il a tout de suite compris que c’était pour nous. La garde d’un tel instrument doit être d’au moins douze centimètres, si ce n’est quinze. Dans le cerveau de quel malade a germé le projet de l’enfoncer dans celui de son prochain ?

C’est là que je sens s’ouvrir en moi, comme au début de chaque affaire, ce malaise qui me tenaille d’abord le bas-ventre puis grimpe et vient me mordre au plexus, accompagné de la crainte de découvrir cette partie de l’humanité qui fermente dans ce crime ; mais aussi du doute : serai-je à la hauteur ? Quand je découvrirai le cadavre de cette jeune femme, une image du tueur s’insinuera en moi sans que je puisse l’isoler, et elle sera maîtresse d’un jeu dont je serai contraint d’accepter les règles jusqu’à l’issue, quelle qu’elle soit.

Sonnette. Deux coups, c’est Hughes Galehaut, jeune lieutenant récemment entré au service. En franchissant les quelques mètres qui me séparent de la C5 de service bleu marine qui m’attend, je suis surpris par la chaleur de l’air alors que les nuits dernières étaient plutôt fraîches.

Brasil est déjà sur place. Lui c’est mon ami des premiers jours dans la police. Inspecteur divisionnaire, c’est-à-dire commandant, il a aussi refusé, pour les mêmes raisons que moi, le cursus qui lui aurait permis, logiquement, d’accéder au grade de commissaire. Nous nous sommes connus dans un commissariat de quartier, à Marseille, lors de ma première affectation. Il était inspecteur et je sortais de l’école des commissaires. Nous y avons vécu ensemble quelques moments particuliers qui créent des souvenirs, des liens et des obligations non dites. Par la suite, au long de notre carrière, nous sommes parvenus à nous retrouver, à plusieurs reprises, dans le même service. Et, voici sept ans, nous avons habilement magouillé pour qu’il puisse me rejoindre au G.I.R.C.S.

– Alors ?

– C’est moche. À quelques centimètres près, la pointe sortait par l’autre oreille.

– Voilà une parole de bienvenue bien torchée, et la victime est abîmée, à part ça ?

– Non, du moins, à première vue. Les scientifiques sont là. Tiens, suis-moi.

Depuis qu’ils ont pris possession des premières minutes sur « nos » scènes de crime, dans les années quatre-vingt, il appelle ainsi nos collègues des services de la police technique et scientifique. Aucune ironie dans ce propos, juste le souci de se démarquer. Il s’éloigne, les mains dans les poches, la tête rentrée dans les épaules. Je le suis en regardant tout autour de nous, comme si je m’attendais à repérer quelque présence insolite, le fantôme de l’assassin par exemple. La victime est presque assise, le dos contre le mur de plâtre tagué. Elle est vêtue d’une veste claire, d’un jean et de bottes noires. Cheveux bruns, mi-longs, un collier tibétain au cou. Effectivement elle ne porte pas de traces spécifiques pouvant signifier qu’elle a lutté. Mais ce n’est qu’une impression. Ses yeux sont clos, la peau de son visage est blanchâtre, du sang a coulé le long de son cou et a laissé une ligne brune sur le sol carrelé du local. Une sale odeur, aigre et vicieuse, de peaux de melon et de restes de poisson bien avancés, s’échappe des poubelles vides et se mêle à celle, habituelle en ces lieux, de pisse de chat. Je file respirer l’air du soir, et je vais d’un collègue à l’autre serrer des mains et les interroger du regard. Dans cette première heure mon rôle est surtout symbolique. Il me faut mobiliser et installer, au sein de l’équipe, un état d’esprit commun tourné vers la recherche de pistes. L’un des experts s’approche de moi et me tend, d’une main gantée de plastique blanc, un rectangle de papier rose légèrement fluorescent. C’est un Post-it, comme on en trouve sur tous les bureaux du monde, sur lequel sont inscrits deux mots en lettres capitales, au feutre noir. Je lis à voix haute : « Mon amour ».

– Où l’avez-vous trouvé exactement ?

– Collé sur le revers de la veste de la fille.

– Rien d’autre ?

– Non. Évidemment on recherche les empreintes, tout est quadrillé, rien ne va nous échapper mais je ne me fais aucune illusion.

– Et pourquoi ça ?

– Une intuition. Le légiste vous en dira plus mais j’ai l’impression que le gars qui a fait ça n’est pas un manchot. Je crois bien qu’il a transpercé la totalité de la tête de cette fille d’un seul coup. Alors, pour les indices, on repassera !

– Sauf ceux qu’il aura laissés délibérément, bien sûr, ajoute Brasil.

– Tu penses à ce message, je suppose… Et vous, Galehaut, qu’en dites-vous ?

– Le côté passionnel, patron ?

– Je ne sais pas trop. Et toi, Robert ?

– J’en dis que si tous les amoureux transis, délaissés ou cocus de la terre se mettent à trucider leurs nanas, façon BHV, je ne serai pas fâché de prendre ma retraite.

– Autre chose ?

– Eh bien je renifle un truc particulièrement tordu. Le genre de type totalement jeté qui tue de sang-froid, avec une extrême cruauté, et nous laisse un message en guise de fausse piste.

– Fausse piste ? Tu t’avances un peu vite, non ?

– Mais toi, tu en penses quoi ?

– Je ne sais pas encore.

– Tu vois, Galehaut, ça c’est l’un des privilèges du statut de divisionnaire. Toi et moi on arrive à peine sur les lieux du crime, on ne dispose, pour ainsi dire, d’aucun élément sérieux et donc on s’efforce d’avancer prudemment, et à tâtons, très pros, quoi, et le patron, lui, il nous demande des conclusions charpentées et définitives. Histoire de nous ramasser un peu… Mais lui, il réserve son jugement. Ça lui évite de dire une connerie, ça lui permet de se draper dans sa sagesse silencieuse et de toiser les autres de sa grandeur.

Nous rions tous les trois. Seul Robert Brasil me parle ainsi. Tout le monde sait ça dans le service. C’est une relation singulière qui ne peut être reproduite. Une relation qui s’est nouée peu à peu, comme souvent chez les flics, lors de nuits entières passées dans des voitures à la climatisation défaillante, à manger des sandwichs trop secs ou trop mous, à boire du café tiédasse, à respirer le tabac froid et l’haleine de l’autre qui se corrompt d’heure en heure, à dessiner sur la buée des vitres, à traverser des silences vertigineux pendant lesquels chacun s’en va errer dans ses rêves, à réprimer les envies de se soulager, à adorer les premières minutes du jour poisseux qui vient envelopper le véhicule.

– Tout cela est juste, mon cher Robert, mais je suis déjà en mesure de te délivrer le message que m’inspirent les dieux de la police : une vraie saloperie vient de naître qui va prospérer si on ne réagit pas très vite. Bon, pour le moment, procédure habituelle, c’est-à-dire, Galehaut ?

– Recherche d’indices, recherche de témoins, entourage, domicile de la victime, consultation des fichiers ?

– Effectivement, ce ne sera déjà pas mal pour commencer. Robert, tu passes les consignes ?

– Ben voyons ! Tu as bien dit : procédure habituelle ? Je traduis pour toi, Galehaut, ça veut dire : « Robert, tu te démerdes et surtout tu annonces la bonne nouvelle à la famille de la victime, moi, commissaire divisionnaire Coblenz, je rentre me coucher. »

– C’est à peu près ça mais peut-être réfléchirai-je quelques secondes avant de sombrer dans le néant. Galehaut, faites chauffer le moteur !

 

Me voici bien calé au fond du siège passager. À ce moment de l’enquête, il faut laisser travailler les collègues de la police technique et l’adjoint du médecin légiste, sans les perturber, dans l’espoir de recueillir les premiers éléments au plus vite. Sur le tableau de bord est collé un boîtier contenant des Post-it multicolores. J’en choisis un rose. Galehaut esquisse un sourire. J’écris « Mon amour » et je signe « Le Bricoleur ». Je le plaque sur le compteur kilométrique. Sur la F.M. on passe B.B. King, ça me va parfaitement mais Galehaut, ça le soûle ; il coupe et nous nous farcissons un commentaire sur le dernier O.M. - Paris Saint-Germain. Si je trouvais un tournevis dans la pochette de la portière, je le lui planterais volontiers dans le tuyau de l’oreille droite. Je lui propose de monter finir mon mâcon blanc. Il me remercie mais prétend être dans l’obligation de refuser car il est attendu. À cette heure-là, et connaissant le loustic, je doute que ce soit par sa mère. Soit. Je vais devoir terminer la bouteille en solo. C’est une question d’éducation : toujours finir, le jour même, la bouteille entamée. Je reste un bon moment à ne penser à rien, ou plutôt à me demander à quoi penser, puis je me décide subitement à appeler Brasil car je sais qu’il attend ce signe.

– Ah, tout de même ! Au fond, tu ne peux pas te passer de moi, hein ?

– Dès que cet accès d’émotion juvénile sera étanché, tu me diras où tu en es ?

– Je sors de chez les parents. Dur. Très dur. Elle s’appelle Stéphanie Margeon. Vingt-quatre ans, stagiaire dans une boîte d’intérim. Elle habite derrière Saint-Augustin, rue de Madrid, je m’y rends en ce moment, ils m’ont donné une clé de l’appartement. La mère ne travaille pas, le père est ingénieur dans une société agroalimentaire. Ils m’assurent que les relations avec leur fille étaient excellentes. Elle passait les voir chaque semaine. Pas grand-chose à gratter de ce côté-là. Elle semblait n’avoir aucun souci particulier. Bien dans sa peau, comme on dit…

– Elle avait quelqu’un dans sa vie ?

– Ça veut dire quoi cette expression ? On a tous quelqu’un dans sa vie. Tiens, moi par exemple, je t’ai, je n’ai pas que toi, bien sûr, mais tu es dans ma vie.

Ça fait près de vingt-cinq ans que je subis patiemment ce genre de repartie et je m’y suis habitué. C’est un peu la toile de fond de notre relation. Et disons-le, de temps en temps, de ce bouillon jaillit une fulgurance qui justifie le reste.

– Oui, mais encore ?

– Elle a un fiancé qui est actuellement en stage à Trieste. Donc sous réserve de vérification, demain matin, rien de ce côté-là.

– On l‘interroge tout de même, hein ?

– Je mets Marbuzet là-dessus.

– Sinon, rien d’autre ?

– Je me demande tout de même ce qu’elle pouvait bien bricoler dans ce local à poubelles. Ce n’était pas son genre, visiblement. À tous les coups, on l’y a transportée. Tu as remarqué, l’accès est pratique et discret, par la petite rue qui longe le coin de l’immeuble. Il suffit de garer une voiture, moteur tournant, à deux mètres de la porte. En trente secondes l’affaire est bouclée.

– Un jour tu me présenteras une de tes amies ayant le « genre poubelle », que je puisse voir à quoi ça ressemble. Pour le transport du cadavre, tu es sûrement dans le vrai mais attendons le rapport du légiste. Ce qui me tracasse, c’est l’absence de témoins. Je retournerai demain pour voir le concierge mais sans grand espoir puisqu’il a déjà été interrogé sur les lieux par les collègues du secteur, sans aucun résultat. Il faudra voir aussi pour le tournevis. Tu mets Clémence là-dessus. Sans grand espoir non plus mais sait-on jamais…

– Elle va être ravie.

– Chacun son lot. Pour le Post-it, ne rêvons pas non plus, il n’y aura aucune empreinte. En revanche c’est une entrée essentielle dans cette affaire, je parle du texte. Il ne signifie pas grand-chose pour nous s’il n’y a pas de suite. Et pourquoi laisser ce message s‘il n’y a pas de suite ? Tu me vois venir…

– Oui, on va attendre avec impatience d’autres cadavres, histoire de découvrir d’autres Post-it.

– Tu es seul ?

– Ben oui, quelle question !

– Sois prudent quand tu visites cet appartement. Tu es armé ? Tu ne passerais pas me prendre, on ferait ça à deux ?

– Non, ne t’inquiète pas. D’ailleurs j’y arrive à l‘instant, et je suis armé.

 

Je m’en remets entièrement à lui, il a la tête sur les épaules, il est robuste et vigilant. Veuf depuis cinq ans, sans enfant – il a toujours affirmé qu’il n’avait pas souhaité en avoir, ni sa femme, « parce que le monde est trop con » –, il travaille jour et nuit, ne « récupère » jamais ses heures, et ne prend qu’une semaine de congé par an pour pêcher le brochet en Irlande, seul. Il est parfois difficile à suivre dans ses raisonnements car il est capable de produire des analyses brillantes mais sans réaliser vraiment les connexions nécessaires. Lorsque je lui en fais la remarque il me répond : « J’installe les tuyaux et monsieur le divisionnaire fait les branchements et les soudures. » Vis-à-vis de la hiérarchie, les choses vont moins bien car il considère, et il le clame, ne dépendre que de moi. Il agit comme s’il évoluait dans une bulle, préservé de toute influence, de toute consigne émanant de son environnement professionnel. Dès lors que je me porte garant, le patron de la P.J. se résout à supporter cet état de fait jusqu’à l’âge de sa retraite – qu’il ne prendra que le plus tard possible. Mais en privé il reconnaît qu’il a un gène surnuméraire, le gène policier, tant sa personnalité, avec toutes ses facettes, semble vouée à la chasse aux tueurs.

2

La fenêtre est ouverte sur la rue qui s’éveille. Un vent doux visite le salon. Dans le ciel une barre de nuages charbonneux ferme l’horizon. Je me sens plutôt en forme.

Galehaut sonne au moment précis où j’attaque le rasage. Je cours, à poil, ouvrir la porte de l’appartement pendant qu’il prend l’ascenseur. Par la porte entrebâillée de la salle de bains, je lui suggère de préparer le café, ce qui lui convient parfaitement puisqu’il a eu l’excellente idée d’apporter les croissants.

Une heure plus tard, nous sommes sur le lieu du crime. Le concierge loge dans un petit appartement situé à l’entresol de l’immeuble, à l’opposé du local à poubelles. Galehaut sonne et, dans la seconde qui suit, le concierge nous crie de pousser la porte. Si ça se trouve il se rase, lui aussi, et va nous proposer de faire le café. Non, bruit de chasse d’eau. Un petit homme, graisseux, au teint rougeaud, front étroit, mâchoire massive, les cheveux luisants et mal peignés, apparaît et s’approche en traînant les pieds et en remontant la fermeture Éclair de sa braguette. J’entrevois avec effroi la perspective qu’il nous tende la main mais il n’y songe pas.

– C’est pour le crime d’hier soir que vous êtes encore là ?

– Vous êtes devin, non ? Voici le commissaire divisionnaire Coblenz.

En général cette annonce remue nos interlocuteurs. Lui, visiblement, s’en cogne royalement, trop occupé à se gratter successivement le dos et le ventre. Il empeste le vin et l’ail. Pantalon de jogging rouge vif orné d’une bande verticale jaune citron et d’un pull de laine gris-vert à même la peau. Il arbore une superbe chaînette de métal doré à laquelle est suspendu un petit Jésus probablement issu d’une galette des rois.

– Vous vous appelez Gérard Desmedt, vous êtes le concierge de cet immeuble et de celui d’en face, c’est exact ?

Ça m’amuse d’entendre mon collaborateur prendre le ton feuilleton. C’est d’ailleurs assez efficace, les vrais flics en viennent à imiter ceux des fictions pour bien cadrer les choses au premier contact avec les clients.

– Oui, je m’occupe de l’entretien, je sors les poubelles, je fais aussi quelques travaux, des petites réparations, des bricoles quoi…

– À quelle heure vous occupez-vous des poubelles ?

– Je les sors sur le trottoir vers 20 h 30. Ils ne passent jamais avant 21 heures mais je m’arrange pour avoir fait le boulot avant le début du film. Pour hier soir, je dirais que c’était vers neuf heures moins le quart.

– À ce moment-là, vous n’avez rien remarqué d’anormal ?

Il ne répond pas aussitôt. Ce n’est pas qu’il réfléchisse ni qu’il cherche à biaiser, simplement il s’évertue, depuis le début de cet échange, à déloger une particule de viande de la veille, coincée entre deux molaires de sa mandibule supérieure droite. Victoire ! Il s’attarde maintenant quelques secondes à savourer à la fois celle-ci et l’objet même de sa conquête.

– Anormal ? Non, rien.

– Je veux dire, dans le local à poubelles.

– Ouais, j’ai bien compris mais on m’a déjà posé ces questions. Vous ne me croyez pas ? Je n’ai rien à voir là-dedans, moi…

– Contentez-vous de répondre aux questions qu’on vous pose.

On entend la télévision brailler au fond du séjour. À l’oreille je dirais qu’un gros dogue, aux babines retroussées et couvertes de bave, est à deux doigts de planter ses crocs dans la nuque d’un matou épouvanté. De temps en temps, le concierge tourne la tête pour tenter de suivre le déroulement des événements. Lorsqu’il revient à nous on le sent préoccupé, presque anxieux, et il se gratte de nouveau consciencieusement les fesses. Il se demande s’il pourra reconstituer le fil de l’histoire lorsque nous le laisserons retourner devant l’écran. Et il songe qu’il va devoir réfléchir.

– Non. Je l’ai entièrement vidé et j’ai passé le balai, comme d’habitude.

Il renifle, il se gratte, cette fois, sous le menton. Derrière ce front plissé, ces yeux humides et cette expression mutique, vit un autre monde qui nous est inaccessible. Si son regard n’était pas, de temps à autre, animé d’une trace d’agressivité je dirais que l’on peut le classer, selon l’expression chantante, dans la catégorie des ramollis du ciboulot.

– Ensuite ?

– Ensuite j’ai regardé le film. C’était…

– Peu importe, continuez.

– Vers onze heures moins le quart, j’ai rentré les poubelles. J’en ai replacé deux mais, quand j’ai voulu ranger la troisième dans le coin le moins éclairé du local, j’ai vu deux jambes allongées par terre. Puis le reste…

– Entre les deux vous n’avez rien remarqué ?

– Entre les deux jambes ?

– Mais non ! Entre neuf heures moins le quart et onze heures moins le quart.

– Non, rien. Mais je vous l’ai dit, j’étais devant ma télé. Quand j‘ai découvert le corps je me suis dépêché d’appeler le commissariat. Et je n’ai touché à rien.

Le résidu de bœuf mironton auquel il s’attaque maintenant doit être beaucoup plus coriace car son auriculaire vient épauler sa langue.

– Vous vivez seul ?

– Oh oui ! Depuis que ma salope de femme s’est barrée, je n’ai pas pensé une seule fois à la remplacer. D’ailleurs, si vous voulez mon avis, cette fille, dans les poubelles, eh bien…

– Vous ne l’aviez jamais vue auparavant ?

– Non. Pour quelle raison je l’aurais vue ?

– Aucune, c’est juste une question. Vous pourriez l’avoir croisée, un jour, dans l’immeuble. Peut-être y connaissait-elle quelqu’un ?

– En tout cas je ne l’ai jamais vue.

Je n’ai pas pipé mot pendant cet échange, je me suis simplement dit qu’il fallait tout de même lancer l‘enquête de voisinage et interroger les occupants de l’immeuble, à chaque palier. Nous avons senti très vite qu’il n’y avait pas grand-chose à tirer de cet interrogatoire même si la fixité de son regard m’a intrigué.

Dans la voiture, je charge Galehaut d’interroger les voisins et de jeter un coup d’œil aux fichiers. Par conscience professionnelle, rien de plus. Puis j’appelle le médecin légiste, le docteur Ambrosini, un vieux copain du temps de mon arrivée au Quai des Orfèvres. Après quelques amabilités, je le presse de me faire connaître rapidement les résultats de son autopsie.

– Veux-tu que je te les fasse parvenir avant de la faire ? On m’a parlé de cette méthode qui n’a pas que des défauts…

– Je me demande pourquoi les vrais médecins légistes se croient obligés de jouer les branquignols pour singer ceux que l’on voit dans les séries télé ! Je voulais simplement te dire que je n’attendais pas grand-chose de l’autopsie. Je veux surtout savoir si elle a été trucidée sur place ou non.

– Pour moi c’est indifférent : j’ouvre et je te dis tout ce que je sais ou je n’ouvre pas. Milieu d’après-midi. Les augures à l’heure des vêpres !

– D’accord, je t’appelle. Je dîne toujours chez toi, samedi, malgré tout ?

Il rit et confirme, puis s’apprête à évoquer le menu qui m’attend mais je le coupe. Il ne s’en offusque pas le moins du monde. Quelques minutes plus tard, je suis à mon bureau, Galehaut et Brasil en face de moi. Marbuzet s’occupe du fiancé, et le lieutenant Clémence Bizouche fait la tournée des magasins de bricolage. J’entre peu à peu dans le sujet. Il sera possible de tenter bientôt une première confrontation des points de vue. Brasil pose le sac de la victime sur le bureau ainsi que les objets trouvés dans ses poches, qui ont été regroupés dans une enveloppe de plastique transparent sur laquelle est collée une étiquette. Il nous les montre l’un après l’autre en les désignant à voix haute, comme si nous n’étions pas aptes à distinguer un porte-clés d’une carte bancaire. Rien d‘extraordinaire : plusieurs cartes – d’identité, bancaire, d’adhérente à un club de gym –, tickets de métro, fiche de pressing, quelques pièces de monnaie, permis de conduire, produits de maquillage, brosse à cheveux. Brasil est dépité.

– Nous voilà bien avancés ! Soit le tueur a piqué quelque chose, soit nous n’avons rien à apprendre de ces objets.

– Pas de téléphone portable ?

– Non, c’est vrai. Je fais faire la recherche tout de suite.

Galehaut remballe le tout et soupire longuement.

– Ta visite à l’appartement, tu ne m’en as pas parlé ?

– Rien. Remarque, pour l’instant ça ne veut rien dire puisque nous n’avons aucune idée de ce que nous cherchons. Il faudra probablement y retourner mais, en l’état actuel, rien, appartement normal, banal.

– Et donc là non plus pas de téléphone portable ?

– Non.

Il possède un sens pour ce genre d’investigation, un côté épagneul. Après dix ou quinze minutes de perquisition, il reste en arrêt puis il tourne en rond quelques instants et file vers certains endroits du lieu visité sans aucun motif apparent. Et bien souvent il trouve.

– Les empreintes ?

– J’attends les résultats pour celles de l’appartement, pour le local poubelles, nib bien sûr.

– Le Post-it ?

– Tu l’as vu. Rien. Écrit au feutre, en lettres bâtons, donc rien.

– Voilà une enquête qui démarre en fanfare. Que nous reste-t-il ? Le tournevis ? Le fiancé ? L’autopsie ? Bof, bof.

– Le passé de la victime. Mais ça m’a l’air limpide.

 

Je renvoie tout le monde et j’attaque un sandwich au thon, œuf dur, cornichon, tomate, salade, gorgé de mayonnaise. Il n’y manque que des poivrons, des câpres, quelques anchois, une tranche de jambon de Parme, quelques rondelles de concombre, deux ou trois pâtissons et un peu de feta. Je le tiens de côté, ce qui me donne le plaisir de le déguster tout en ayant l’impression de jouer de la flûte traversière. Après avoir confectionné un joli bavoir à l’aide de serviettes de papier bleu turquoise, au parfum mentholé, je pose les pieds sur le bureau et me branche sur les infos de TF1. Gavage des oies grises en Hongrie, fête des puceaux du Morbihan, attentats à Jérusalem et à Islamabad, des porcs qui attrapent la grippe des poulets pour nous la refiler, les terroristes talibans jaloux de ceux de Daesh, Poutine aime l’Ukraine, un trader entre dans les ordres, victoire inexplicable du Paris Saint-Germain contre le F.C. Barcelone. Chacun voit 13 heures à sa porte. Dix minutes plus tard je fais un petit somme, en équilibre instable sur mon fauteuil bloqué sur la position shampouinage. Au réveil, je me décide à appeler Faustino Kenning.

Faustino, c’est un cas. Né à Belleville, d’une mère norvégienne et d’un père italien, c’était un type plutôt joyeux mais, les années passant, ses rires s’achevaient, de plus en plus souvent, en quintes de toux et il s’efforçait de couvrir de ses doigts, jaunis par le tabac, des dents gâtées et noircies. Averti par le service de santé de la police que, s’il continuait à ingurgiter autant d’alcool et à inhaler autant de nicotine, il devait s’attendre à la visite de monsieur Cancer-du-Poumon accompagné de madame Crise-Cardiaque et à ce que l’anniversaire de ses cinquante ans prenne l’allure d’une cérémonie du souvenir, il cessa immédiatement de boire et de fumer. Puis de disserter et de rire.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

I.V.

de paul-mike

Blobfish

de Mon-Petit-Editeur

Fairfield, Ohio

de editions-delpierre

La Mémoire sous la glace

de editions-delpierre

suivant