//img.uscri.be/pth/ce435dd0b4b875cc1f4f8b748d3724bc3e78fb97
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 9,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Tout peut arriver

De

Zach mène la belle vie. Trentenaire fiancé à une femme superbe, il habite un immense appart dans l'Upper West Side. Jusqu'à " ce jour où rien ne va plus ". Manathan est réveillé par une secousse et Zach par un inquiétant problème de santé. Et puis il y a son père, de retour après sept ans d'absence. Pourtant il devrait savoir d'expérience que tout peut arriver !


" Subtilité des personnages, drôlerie des situations, que demander de plus ? "
Brigitte Hernandez, Le Point


Traduit de l'américain
par Nathalie Peronny







Voir plus Voir moins
couverture
JONATHAN TROPPER

TOUT PEUT ARRIVER

Traduit de l’américain
par Nathalie Peronny

images

À mes frères, Elisha et Amram, et à ma petite sœur Dassi,
avec tout mon amour

Remerciements

Merci.

À ma famille : ma femme, Lizzie, qui supporte mon comportement souvent erratique et gère les conséquences parfois désagréables de mon « tempérament artistique » en société avec une grâce infinie. Et à mes deux merveilleux enfants, Spencer et Emma, dont la tendresse et les éclats de rire m’empêchent de rester insupportable trop longtemps.

À Simon Lipskar, agent extraordinaire, qui sait me donner un bon coup de pied au cul chaque fois que je commence à m’endormir sur mes lauriers, et même quand ce n’est pas le cas, d’ailleurs, car il fait partie de ces gens qui aiment vous donner un bon coup de pied au cul de temps en temps. Merci également à Dan Lazaar, à Maja Nikolica et à toute l’équipe de Writers House.

À Kassie Evashveski, mon autre agent (tout aussi indispensable) sur la côte Ouest, capable de générer un buzz plus vite qu’il n’en faut pour descendre un shot, et qui connaît toujours « au moins trente personnes qui vont adorer ».

À Jackie Cantor, mon adorable éditrice, si brillante et loufoque que c’est un pur plaisir de travailler avec elle. Imaginez Diane Keaton avalant Woody Allen tout cru à la fin d’Annie Hall, eh bien, cela donnerait quelqu’un comme Jackie – la seule personne de ma connaissance capable de se lancer dans un débat cohérent de dix minutes sur mon répondeur.

À Irwyn, Nita, Barb, Susan, Cynthia, Betsy, et à toute l’équipe de Bantam, qui ont tous travaillé comme des brutes pour vous permettre d’avoir ce livre entre les mains.

À Ethan Benovitz, qui a sans le vouloir semé la première graine de ce livre. Je n’en dirai pas plus… mais toi, mon pote, on va sans doute te demander des explications.

À Robert Feiler, pour son amitié et ses conseils inspirés qui, quoi qu’il en dise, ne lui donnent droit en aucun cas à quelques royalties que ce soit sur ce livre.

À tous mes amis complètement barrés, et à tous mes amis normaux dotés de familles complètement barrées, qui alimentent chaque jour mon imagination insatiable.

Un

La nuit d’avant le jour où rien ne va plus, je suis réveillé en sursaut par les secousses d’un tremblement de terre et tends aussitôt le bras vers Tamara, sauf que ce n’est pas Tamara, bien sûr, mais Hope. Il n’y a même aucune chance que ç’ait jamais pu être Tamara. Pourtant, depuis quelque temps, lorsque je me réveille, mon premier réflexe confus avant que la réalité ne reprenne le dessus est d’imaginer que le corps étendu, là, à côté de moi, est celui de Tamara. Il faut croire que dans mes rêves, pas les deux ou trois dont j’arrive à me souvenir mais les millions d’autres, ceux qui disparaissent dans le néant telles des mouches à peine a-t-on esquissé un geste, la main tendue, dans leur direction, bref, dans ces rêves-là, il faut croire que Tamara est mienne, encore et encore. Voilà pourquoi j’éprouve toujours cette sensation troublante, au réveil, ce sentiment d’avoir été transplanté dans un univers parallèle où mon existence a amorcé un virage inattendu à cause d’une décision quelconque, en apparence insignifiante mais ô combien cruciale, prise à propos d’une fille, d’un baiser, d’un rencard, d’un boulot, du café Starbucks où je suis entré… bref, quelque chose.

Pendant ce temps, dans le monde réel, l’Upper West Side de Manhattan tremble comme un quai de métro : les fenêtres vibrent, les poubelles s’arrachent du trottoir et les hurlements perçants des alarmes de voitures s’élèvent au-dessus de Broadway, déchirant le cœur de la nuit dans son plus pur silence, une heure à peine avant l’aurore.

« Zach ! » s’écrie Hope en m’agrippant d’une main fébrile, le volume de sa voix presque aussi affolant que les secousses elles-mêmes, ses ongles manucurés s’enfonçant douloureusement dans mon épaule. Hope, pas Tamara. C’est ça. Ma belle Hope.

J’ouvre les yeux.

« Qu’est-ce qui se passe ? »

C’est tout ce que j’arrive à bafouiller, compte tenu des circonstances. Nous levons tous les deux la tête vers le plafond, ballottés par les soubresauts légers du lit, et nous précipitons hors des draps. Mon bon vieux caleçon Félix le Chat et son pyjama en satin BCBG donnent une image faussement prude de la nature de nos activités avant que nous soyons brutalement réveillés en plein sommeil. Le temps que nous dévalions l’escalier jusqu’au rez-de-chaussée, le séisme a cessé ; dans le salon, Jed, mon colocataire, est nu à la fenêtre, en train de regarder dehors d’un air vaguement intéressé.

« Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Aucune idée, me répond-il en caressant distraitement ses abdominaux. Je crois que c’était un tremblement de terre. »

Il se détourne de la fenêtre pour se diriger d’un pas nonchalant vers le sofa.

« Oh, mon Dieu ! » s’exclame Hope en faisant aussitôt volte-face, le regard couvert d’une main.

« Tiens, commente Jed, réalisant seulement sa présence, salut, Hope.

— Tu voudrais bien ôter cette chose de notre vue ? dis-je pour la ménager.

— Je ne savais pas qu’elle était là, rétorque Jed sans faire mine de couvrir sa picturale nudité.

— Oui, eh bien, tu le sais, maintenant », réplique Hope sur ce ton précieux et plaintif qui a toujours le don de me hérisser.

J’adore Jed, mais il me fait un peu trop souvent le coup du mec à poil, ces temps-ci. Je ne sais même plus à quand remonte la dernière fois où je l’ai vu avec une chemise sur le dos. L’un des rares inconvénients de la cohabitation avec un millionnaire au chômage, c’est qu’il n’a strictement rien à faire, à part mater la télé et s’adonner à ses excentricités. En même temps, je vis dans un brownstone fraîchement rénové de l’Upper West Side où je ne paie aucun loyer depuis près de trois ans. Pour Manhattan – et c’est un doux euphémisme –, disons que j’ai plutôt la part belle. Quand on fait le calcul, cela compense largement d’avoir à tolérer quelques dérapages phalliques de temps à autre. Je saisis l’un des coussins du canapé modulaire en cuir posé tel un croissant géant au fond de notre salon ridiculement spacieux et le lui jette.

« Couvre-toi, Jed. Pour le bien de la nation. »

Jed s’assoit sur le canapé en se nettoyant les yeux, et la simple pensée de ses fesses nues à même le cuir d’Italie couleur champignon me donne des haut-le-cœur. Il croise les jambes, plante comiquement le coussin sur ses parties génitales et me décoche son habituel sourire décontracté. Hope émet un petit reniflement hautain avant de se diriger vers la fenêtre. Jed a gagné beaucoup d’argent mais Hope, elle, est née dans l’argent, ce qui apporte un distinguo subtil. N’appartenant à aucune de ces deux catégories, je me contente généralement de pousser des soupirs résignés en considérant mon triste sort, non sans une certaine satisfaction, bien sûr. Jed est mon meilleur ami, même s’il se comporte parfois comme un fieffé connard. Hope et moi sommes fiancés. Et bien que je ne la considère nullement comme quelqu’un de snob, je comprends pourquoi Jed la range dans cette catégorie. Ils sont à l’exact opposé l’un de l’autre, avec ma présence comme seul trait d’union. Sur le plan physique, en revanche, ils pourraient être frère et sœur : élancés et beaux sans se forcer, le cheveu brillant et les traits ciselés. Son front proéminent et son nez épais confèrent à Jed un air vaguement européen, genre mannequin pour Calvin Klein, et il se rase quasiment la tête pour ne pas avoir à se coiffer. Hope possède une chevelure vigoureuse, docile, et dans un style évoquant étrangement la dernière coupe de Gwyneth Paltrow, même si elle n’oserait jamais admettre pareille influence, si prosaïque.

Planté entre ces deux êtres sublimes, je fais quelque peu figure de curiosité, tel l’assistant du studio réglant la lumière pendant une séance photo, miraculeusement relié à chacun d’eux et prodigieusement ordinaire : le vilain petit canard, quoi.

Jed et moi nous sommes connus à la fac de Columbia et, après avoir décroché nos diplômes, avons pris une coloc ensemble dans un deux-pièces délabré au coin d’Amsterdam et de la 108e. À l’époque, lui bossait en tant qu’analyste chez Merrill Lynch et je rédigeais de longs communiqués de presse insipides remplis de démentis pour une boîte de relations publiques spécialisée dans le secteur pharmaceutique. Puis Jed a quitté son boulot, histoire de créer un fonds d’investissement spécialisé dans les start-up Internet, comme à peu près tout le monde sauf moi et, en l’an 2000, il était millionnaire en actions. Quand la bulle spéculative a éclaté, il s’était déjà acheté sa maison de ville en plein Manhattan, qu’il me proposait d’ailleurs de partager avec lui, et avait revendu assez de titres pour empocher quelques jolis petits millions. À cette époque, il parlait encore de retrouver un travail dans la finance, voire de créer son propre fonds d’investissement, et puis notre ami Rael est mort et Jed a tout laissé tomber, décrétant qu’il préférait rester à la maison quelque temps pour s’abrutir devant la télé. Cela va bientôt faire deux ans, et il semble avoir trouvé sa vocation. La nudité est plutôt un genre de hobby qu’il pratique à côté.

Rael, mon meilleur ami depuis l’âge de huit ans, a perdu le contrôle de sa BMW en rentrant chez lui après avoir passé la nuit dans les casinos d’Atlantic City. À la suite d’une embardée le long du talus de la Garden State Parkway, son véhicule est allé s’écraser contre un arbre avant de verser au fond d’un ravin. À deux heures du matin, l’autoroute était déserte, si bien que les secours ont tardé à arriver. Mais qu’auraient-ils pu faire pour le sauver ? Les organes internes broyés sous le choc. Rael était fichu. Quant au réconfort de pouvoir se dire qu’il est mort sur le coup, hélas, ce ne fut pas le cas, je le sais, car je me tenais à côté de lui.

« C’était vraiment un tremblement de terre ? » me demande Hope d’une voix de petite fille.

Debout à la fenêtre, elle scrute le carrefour de la 85e et de Broadway. Ses accents geignards ont disparu, et je l’aime à nouveau.

« Il faut croire », répond Jed.

Il allume la télé sur l’une des chaînes régionales pendant que nous continuons à observer au-dehors, sans totalement exclure l’hypothèse d’un attentat. Depuis le 11 septembre, on a tendance à se méfier de tout. La cacophonie des alarmes de voitures commence à s’atténuer, et quelques âmes intrépides se sont aventurées jusque dans la rue pour jauger la situation. La chaîne 55 passe un vieux film de Clint Eastwood – le Clint urbain, par opposition au Clint grisonnant, façon western – et, au bout d’une minute, un bandeau se met à défiler au bas de l’écran pour confirmer qu’en effet, nous venons de subir un tremblement de terre sans gravité. Aucun blessé ou dégât particulier ne serait à déplorer.

« Depuis quand y a-t-il des tremblements de terre à Manhattan ? s’indigne Hope, à deux doigts de prendre son stylo pour se plaindre à la direction. J’ai vécu ici toute ma vie et je n’ai jamais vu ça.

— Peut-être pas dans l’East Side, rétorque Jed. Mais ici, dans le West Side, c’est sans arrêt. »

Il ne rate jamais une occasion de la narguer à propos de ses origines privilégiées.

« Ça t’apprendra à zoner dans les quartiers mal famés. »

Il m’adresse un clin d’œil, l’un de ces clins d’œil furtifs et désinvoltes que j’ai souvent essayé d’imiter, en vain. Mes muscles faciaux semblent dépourvus de la souplesse requise pour ce genre d’exercice et ma joue trouve toujours le moyen de venir mettre son grain de sel, complétant la grimace d’une sorte de tic nerveux des plus déplorables.

Hope abaisse son petit nez parfait en direction de Jed.

« Tu es vraiment un trou du cul, lui lance-t-elle en toute franchise.

— Non, riposte-t-il en se relevant le temps d’un éclair pour lui offrir une vision fugace de son arrière-train. Ça, c’est un trou du cul.

— Oh, doux Jésus ! » glapit-elle d’un ton exaspéré en se tournant vers moi, comme si c’était de ma faute, les lèvres pincées en un sourire glacé signifiant : Quels-charmants-amis-tu-as ! Son milieu respectable ne l’a jamais préparée à des types comme Jed, ni même à des types comme moi, d’ailleurs, et je dois reconnaître qu’elle a su s’adapter de façon remarquable au nom de l’amour qu’elle me porte.

« Retournons nous coucher », je propose en lui prenant la main.

Jed se renfonce dans le canapé et le cuir émet un bruit de pet au frottement de sa peau, à moins qu’il n’en ait réellement lâché un, ce qui ne serait pas vraiment surprenant ; inutile de nous attarder sur place pour vérifier. Il se saisit de la télécommande et commence à errer virtuellement à travers le vaste désert de la grille des programmes nocturnes.

« Bonne nuit, Jed », je lui lance depuis l’escalier.

Mais il est déjà ailleurs, absorbé par le halo bleu-vert abrutissant de l’écran plasma cinquante-deux pouces, son seul vrai foyer depuis deux ans.

« X-Files ! s’exclame-t-il avec emphase. Ah, merde ! Déjà vu. »

Il restera affalé là jusqu’au petit matin à se gaver de rediffusions et d’infomercials, doublant ainsi largement ses chances de tomber au moins une fois sur Chuck Norris. Au bout d’un moment, il piquera un somme suivi d’une douche, puis se commandera un petit déjeuner et, comme neuf, reprendra sa veille léthargique devant la télé.

 

De retour dans ma chambre, je tente de mettre à profit ce réveil non programmé pour arracher Hope de son pyjama, mais elle a beau laisser ma main rôder plaisamment sous sa chemise, elle ne cédera pas.

« Il faut que je sois au bureau de bonne heure », proteste-t-elle.

Je caresse son sein gauche en un geste sciemment érotique, glissant ma main du téton à la base de son mamelon, contenu tout entier à l’intérieur de ma paume et se comprimant telle une brioche chaude sous la pression de mes doigts. Hope a le corps le plus magnifique qu’il m’ait jamais été donné de toucher : un torse élancé surplombé par une poitrine incroyable, saillante comme une paire de pamplemousses, dotée de tétons renflés et bondissant à l’appel dès la moindre sollicitation. Ses longues jambes fuselées par ses trois séances hebdomadaires au Reebok Club sont couronnées par une paire de fesses digne d’une pomme de Magritte, à la fois fermes et moelleuses à souhait.

« Allez, quoi ! » je murmure.

Je me sens déjà distendre la braguette de mon caleçon Félix le Chat.

« Juste pour fêter le tremblement de terre. »

Elle me dévisage d’un air sceptique.

« Pour fêter le tremblement de terre ?

— Bien sûr. »

Inlassablement, j’aime à répertorier les possibilités infinies offertes par la prodigieuse corne d’abondance du sexe. Il y a le Sexe entre nouveaux amants (basique, mais toujours sympa), le Sexe hygiénique entre amis (l’équivalent sexuel du rationnement en temps de guerre), le Sexe pathétique et alcoolisé (sans commentaire), le Sexe en chambre d’hôtel (mettez tout le foutoir que vous voulez, vous n’aurez pas à vous taper le ménage) et le Sexe matinal (baisers à pleine bouche strictement déconseillés), pour ne citer qu’une poignée d’exemples. Dès qu’il est question de baise, l’adolescent qui couve en moi reprend le dessus.

Mais Hope reste inflexible.

« J’ai une enchère de marines demain, déclare-t-elle en ôtant avec fermeté ma main de sous son pyjama.

— Mais, je plaide, c’est une opportunité unique. Quelles chances avons-nous d’avoir un nouveau tremblement de terre en plein Manhattan ?

— Sûrement plus de chances que d’avoir un nouvel orgasme dans les prochaines minutes, bâille-t-elle avant de se rouler sur le côté, paupières closes.

— Allez, je ferai vite.

— Désolée. Il faut que je dorme.

— Mais, et mes besoins ? »

Hope rouvre un œil, exaspérée.

« Nous venons de faire l’amour il y a trois heures.

— Et alors, c’était pas super ? »

Ouverture de la deuxième paupière.

« Dix sur l’échelle de Richter », dit-elle avec un sourire tendre, dépourvu pour une fois de toute trace d’ironie.

J’adore ce sourire, et me délecte d’en être à la fois la cause et le destinataire.

« Alors, tu vois ? » j’insiste.

Elle se penche vers moi et me plante un rapide baiser sur les lèvres.

« Bonne nuit, Zach. »

Le ton de sa voix ne laisse aucune place aux pourparlers. Non pas que je tienne un livre de comptes, mais j’ai quand même l’impression de subir un relatif embargo sur le sexe, depuis cette histoire de fiançailles. Péniblement, je me rallonge sur les vestiges de mon érection, puis me tourne pour regarder Hope s’endormir. J’aime particulièrement sa façon de poser ses deux mains à plat sous sa joue, comme une enfant imitant le sommeil, et de replier ses genoux contre sa poitrine pour se recroqueviller en une boule compacte. Hope au repos est une vision rare. J’en profite pour contempler sa beauté non sans me demander, comme souvent d’ailleurs, quelle chance insolente m’a valu de me retrouver avec un tel ange dans mon lit.

« Pourquoi tu m’aimes ? lui ai-je déjà demandé un bon million de fois.

— Parce que tu as du cœur, m’a-t-elle déjà répondu. Parce que tu as passé ta vie à t’occuper de tes frères, et que tu ne comprends même pas le courage et l’amour que cela a dû nécessiter. Parce que tu penses devoir mériter tout ce que tu obtiens et que rien ne t’est dû, ce qui signifie, entre autres choses, que tu ne me considéreras jamais comme un trophée acquis. Parce que dans ma vie, les hommes m’ont toujours aimée pour mon potentiel, pour le rôle que devait jouer une future épouse – celui d’un simple accessoire d’influence. Mais tu n’as pas de grand dessein pour moi. Tu m’aimes pour ce que je suis, aujourd’hui, et donc tu m’aimeras toujours, quoi que je devienne.

— Pourquoi tu m’aimes ? je lui glisse maintenant à l’oreille.

— Parce que je savais que tu allais me poser cette question », murmure-t-elle sans ouvrir les yeux.

Une fois endormi, je rêve de Tamara.

 

La vie, pour l’essentiel, se transforme inévitablement en une longue routine, reléguant aux oubliettes les effets imprévisibles du hasard et du temps qui la façonnent jour après jour. Il m’arrive pourtant d’entrevoir ma vie du coin de l’œil, et j’en reste baba. Je l’ai créée de mes mains, cette vie, avec mon millionnaire play-boy de colocataire et ma sublime fiancée au sang bleu comme un ciel d’hiver sans nuages. Je m’abrutis au bureau toute la journée, puis je rentre chez moi, dans une magnifique maison de ville new-yorkaise, où m’attendent toutes sortes de rockeurs et de beautiful people. Ce n’est pas un accident. Je l’ai voulu, je l’ai eu. J’avais tout prévu.

 

Je suis sur le point de tout foutre en l’air, et pas qu’un peu.

 

Matin. Pas besoin d’ouvrir les yeux pour savoir que Hope est déjà partie. Elle a dû se réveiller à six heures, préférant aller se doucher et se changer chez elle avant de repartir au bureau. Hope travaille chez Christie’s, où elle expertise les tableaux du XIXe siècle destinés à être mis aux enchères pour de riches snobs collet monté. Et elle ne l’avouera jamais mais elle éprouve une légère répulsion envers ma salle de bains, règne de bouteilles de shampooing gluantes, de savonnettes bon marché élimées, de Coton-Tige disséminés un peu partout et de rasoirs jetables trônant sur le moindre centimètre carré de surface disponible. Je lui ai déjà offert maintes fois d’entreposer ses produits capillaires de chez Bumble and Bumble et son émulsion hydratante Burberry chez moi, mais elle blêmit rien qu’à l’idée de cette cohabitation prémaritale tout à fait déplacée. À vrai dire, elle accepte depuis peu de temps de rester dormir chez moi, le week-end pour l’essentiel, comme une gracieuse concession au caillou que je lui ai récemment, contre toute attente, passé à l’annulaire.

Je me retourne et inspecte ma chambre d’un œil amoureux, non sans une pointe d’émerveillement, comme je le fais chaque matin depuis trois ans. C’est une pièce spacieuse, trente mètres carrés environ. Je l’ai meublée sobrement afin de lui conserver un petit côté open space. Il y a là mon lit queen-size, un petit bureau en merisier provenant du Door Store sur lequel reposent un écran plat LCD noir dix-huit pouces, un chargeur de téléphone portable, un téléphone sans fil sur son chargeur, quelques photos, divers reçus et tickets de pressing, et près de six mois de paperasse et de courrier non ouvert dans lesquels j’ai bien l’intention de me plonger un jour, même si je ne le ferai sans doute jamais. Les étagères, qui montent jusqu’au plafond, regorgent d’un choix éclectique de livres de poche, fiction contemporaine essentiellement, sans compter quelques classiques bien placés en évidence, un panaché des meilleures novélisations de Star Trek, des scénarios imprimés sur Internet et trois ou quatre ans de numéros d’Esquire et d’Entertainment Weekly. Face à mon lit se trouve le « pôle loisirs » avec téléviseur Panasonic écran plat trente-deux pouces et lecteur DVD intégré, magnétoscope et chaîne hi-fi Fisher. Le milieu de la pièce n’est occupé que par une vaste étendue de moquette moelleuse couleur lie-de-vin, le plus souvent recouverte d’amas de vêtements. À l’un des murs est accrochée une affiche originale encadrée de Rocky sur laquelle un Stallone sanguinolent, phase pré-stéroïdale, s’effondre entre les bras d’Adrianne, et, de l’autre côté, une repro célèbre de Kandinsky, cadeau de Hope. La porte de la salle de bains est située entre la bibliothèque et le bureau. Dans mon précédent appart, la chambre à coucher faisait grosso modo la taille de ma salle de bains actuelle.

Sur le chemin de la douche, je m’aperçois que Hope a accroché l’un de mes costumes à la poignée de la porte de la salle de bains, avec un Post-it orné de son écriture élégante. Idéal pour la soirée, mais après un petit tour par le pressing. Je t’aime. H. Ses parents organisent une réception en notre honneur chez eux, samedi soir, afin d’annoncer officiellement nos fiançailles, cela malgré leur évidente déception dans le choix matrimonial de leur fille, bien que je me soupçonne fortement de commencer à plaire à Vivian, sa mère, qui voit dans ma susceptibilité de petit-bourgeois de banlieue une drôlerie follement pittoresque. J’observe le message de Hope, ainsi que le costume sombre qu’elle a sélectionné dans mon placard sans repérer l’étiquette Moe Ginsburg, de toute évidence, auquel cas elle l’aurait refoulé aussi sec. Aujourd’hui, c’est lundi.

« Et merde ! », je lâche à voix haute, sans raison apparente.

Ma salle de bains est d’un gris monochrome apaisant, des carreaux au papier peint en passant par le lavabo, la baignoire et les toilettes ; cela offre un joli contraste avec le blanc des draps en éponge suspendus au porte-serviettes chromé. C’est une sorte de sas entre le sommeil et l’éveil, silencieux, fonctionnel et non agressif à l’œil.

Alors que je suis en train de pisser, je remarque un détail troublant. Mon urine, généralement d’un jaune éclatant, le matin, est incolore, à l’exception de quelques petits jets brunâtres ici et là. Quand je regarde au fond de la cuvette, les couleurs se sont séparées, et je vois flotter à la surface une sorte de nébuleuse dont la coloration rouge sang ne fait à présent aucun doute. Je sens une vague glacée envahir l’intérieur de mon ventre, un frisson me parcourir les tripes. Je m’observe dans la glace pendant une minute, sourcils froncés, consterné :

« Ça commence mal », dis-je.

Une fois sous la douche, un peu perplexe, je médite sur la nature de ce que je viens de voir en me demandant si je tiens là un prétexte suffisant pour sécher ma soirée de fiançailles.

Deux

Mon père a une érection. Ça fait bien six ou sept ans qu’on ne s’est pas vus, et il se pointe devant chez moi à l’heure du petit déjeuner avec une trique comme un piquet de tente sous son pantalon.

« Salut, fiston ! » me lance-t-il, tel Pa Kent au jeune Clark.

En général, les pères new-yorkais appellent leurs fils par leurs prénoms. « Fiston » exige au moins la présence d’un champ de maïs écrasé de soleil à l’arrière-plan. Et disons même qu’en général, sur cette planète, tout père qui se respecte veille à établir une distance substantielle entre sa progéniture et ses érections.

« Norm ?

— Exact, dit-il, comme agréablement surpris que je le reconnaisse. Comment vas-tu, Zach ?

— Ça va. Et toi ? »

Il opine lentement.

« Tout va bien. La pêche », déclare-t-il.

Je songe : Dans le genre fruit mûr, ou déjà pourri ?

« On dirait que tu bandes.

— Je sais, commente-t-il en baissant les yeux d’un air désolé. J’ai pris du Viagra tout à l’heure, et ça ne veut plus s’arrêter.

— Bien sûr, je commente comme si c’était la chose la plus naturelle au monde. Moi-même, j’aime créer un petit effet poutre apparente quand je rends visite à la famille. »

Son œil pétille, diabolique.

« J’ai dû changer mes plans à la dernière minute, lâche-t-il en guise d’explication.

— On dirait que le reste de ton corps n’a pas reçu le mémo. »

Il me sourit d’un air amusé, exposant ses dents blanches et immaculées comme une pub pour dentifrice. « Les dents et les chaussures, disait-il toujours. C’est le principal. Débarquer en réunion avec les dents sales ou des chaussures pourries, c’est faire mauvaise impression avant même d’en avoir placé une. » Les poils de sa barbe de deux jours sont étrangement plus blancs que l’anneau de cheveux mal peignés qui encercle son crâne chauve et luisant. Il s’est laissé pousser quelques mèches filasse à l’arrière, et le résultat n’est pas sans évoquer Jack Nicholson dans le rôle de Benjamin Franklin, ce qui constituerait d’ailleurs un excellent choix de casting, quand on y pense. Malgré son ventre proéminent, Norm paraît presque plus petit et moins solide que dans mes souvenirs. Je n’ai gardé aucune photo de lui.