Toutes mes fleurs sont fanées

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En 1950, Mohamed, un jeune rural, est contraint de quitter l'Algérie pour travailler en France. Il vit la guerre dans un bidonville de la région parisienne avant de regagner l'Algérie quelques mois avant l'indépendance de son pays. Il assiste à la transition douloureuse qui accompagna celle-ci avec ses règlements de compte et à l'installation arrogante des nouveaux maîtres du pays. Il croit avoir trouvé l'amour d'une belle jeune femme, amour impossible qui le ramènera en France pour finir en tragédie.
Publié le : samedi 8 juin 2002
Lecture(s) : 122
EAN13 : 9782748121148
Nombre de pages : 268
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Toutes mes fleurs sont fanées
Ahmed Hamou-Zerrouki
Toutes mes fleurs sont fanées
ROMAN
© manuscrit.com, 2002 ISBN: 2-7481-2115-5 (pour le fichier numérique) ISBN: 2-7481-2114-7 (pour le livre imprimé)
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Maintenant que je suis entre vos mains, main-tenant que vous avez le pouvoir de prolonger ou dabréger ce qui me reste dune vie derrance écor-chée jusquau sang, maintenant que les fleurs posées devant vous me narguent de leur jeunesse pourtant éphémère comme le furent ma vie, ma jeunesse et ma vieillesse. Maintenant que mon corps transi de froid nest plus quune enveloppe inutile, maintenant que mes souvenirs ne sont que des fantômes échap-pés des ténèbres, je peux me confier à vous. Je ne sollicite ni compassion, ni pitié et encore moins din-dulgence. Tout ceci débuta par une chaleur, une chaleur de feu et une terre grise, qui, même sans vent, envoie sa poussière au ciel, une poussière qui en retombant donne des cheveux gris de vieillard, une terre où les rares arbres ressemblent à des épouvantails abandon-nés qui se sont perdus. Cest là que je suis né dans une maison que rien ne distingue de la terre grise. Une maison faite de cette même terre et qui se confond avec elle. De loin on ne peut pas la voir, elle se cache dans la terre ; de près on la sent et parfois il faut presque se cogner aux murs pour savoir quelle est là. A létranger qui vient nous voir, nous indiquons
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les trois arbres qui entourent la maison pour le gui-der : un figuier, un olivier et un grenadier, trois épou-vantails verts et pleins de fruits malgré la sécheresse. Jaimais leur ombre. Quand jai cessé de les escala-der, laissant ce jeu à mes frères, je masseyais contre le tronc de lun ou de lautre et je regardais le temps passer. Lentement, il séloignait puis revenait dépo-ser une poussière sur mes cheveux, puis séloignait de nouveau. Jour après jour le temps recommençait son jeu comme un enfant turbulent et moi, jour après jour je le regardais passer, me couvrant à chaque fois dune poussière qui faisait de moi un vieux attendant sa fin. Je ne trouvais nulle part où moccuper. Là où jallais, cétait toujours la même réponse : pas de tra-vail. Je venais davoir vingt ans. Ce sont mes parents qui mont dit que javais cet âge. Je nai jamais été à lécole et jignorais le jour et lannée de ma naissance. Un jour où, adossé à mon tronc, jécoutais la pous-sière tomber sur moi, je vis mon père sortir de la ma-sure qui nous servait de maison pour venir droit sur moi. Il sassit de lautre côté du figuier et me dit à voix basse : Il faut que je te parle. Si moi javais vingt ans, mon père en avait qua-rante. Avec vingt ans de plus de poussière, il res-semblait à un patriarche habillé de haillons avec di-gnité. Il portait ses habits rapiécés comme un roi vêtu de tissus multicolores. Il était grand, le visage sec, le corps maigre, les yeux aiguisés comme une fine lame et ses pieds nus, durcis par la pierraille et les ronces, ressemblaient à des socles de statue. Des pieds qui senfonçaient dans la terre sèche en y lais-sant des empreintes. Ces pieds, je nétais pas loin de les avoir, moi aussi. En vingt ans dexistence, je ne connaissais pas encore le confort dune paire de chaussures.
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Je me souviens quen ce temps là, je pensais que mon père descendait dune prestigieuse noblesse. Déchu, il avait été ravalé au rang de serf, mais même dans cette situation il gardait les traces de sa no-blesse. Cest ainsi qu est né le malentendu. Un mal-entendu terrible pour un fils aîné qui se trouve dans la situation de déboulonner la statue du commandeur. Mon père ressemble à un rapace, plutôt aigle que faucon. Quand il marche, il donne limpression quil va senvoler. Peut-être pour échapper à lempreinte blessante de la terre ou aux morsures des vipères. Moi aussi, jai longtemps rêvé de voler pour soulager mes douleurs. Mon père a atterri je ne sais pourquoi dans ce coin désertique et gris de ce haut plateau. Jadis terre riche et depuis appauvrie par la nécessité de vivre dune multitude de réfugiés sur ses flancs qui lexploitent pour une survie incertaine. Incertaine était la vie de mon père, incertaine et angoissée. Angoisse de la misère quotidienne. Angoisse du lendemain. Son seul espoir résidait dans la petite parcelle de terre quil possédait. Chaque année, à lautomne, il se fai-sait prêter un âne, sortait la vieille charrue en bois et, lui tenant la charrue, moi tirant lâne, il labourait et semait. Et chaque année, la terre devenait plus in-grate, plus avare. Quand il moissonnait le double de ce quil avait semé il affichait une mine réjouie, la mine de celui qui vient de gagner. Souvent il ne récoltait que ce quil avait semé et parfois bien moins. La terre soumise à une monoculture sépui-sait et notre provision de pain avec. Le pain était notre principal aliment. Quand mon père sortit de la maison avec ses haillons de roi déchu, et quil se dirigea vers moi pour sasseoir de lautre côté du tronc, jai tout de suite pensé à quelque chose de grave. Il navait pas lhabitude de me parler. Il parlait peu en général,
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comme pour économiser sa salive, gagner au moins cela sur la misère. Il faut que je te parleme dit il dune voix basse et un peu gênée. Oui, père, je técoute Il faut que tu partes Que je parte ? Oui, il faut que tu partes Mais je vais partir où, père ? En France, là-bas il y a du travail. Tu es en pleine force de lâge et là-bas ils ont besoin de bons ouvriers. Mais, père, cest un voyage qui coûte cher et nous navons pas le sou. Jai réglé la question. Tu te souviens de ton cou-sin Omar ? Voilà deux ans quil est parti. Hier jai vu son père, ton oncle Saïd, je voulais quil me prête un peu dargent, après tout cest mon frère ; tout dabord il a refusé puis il a consenti à me soulager à condition que toi tu rejoignes ton cousin et que tu le rembourses sur place. Mon frère était dans la même situation que moi, mais depuis que son fils est en France il est de-venu un petit riche et rien ne manque chez lui. Il pense déjà agrandir sa maison et si Dieu le veut, il mariera Omar lannée prochaine. Je veux bien, père, mais je nai aucun métier et je nai pour vêtements que ces haillons. Je ne vais pas voyager avec ça. Ton cousin Omar, lui aussi, navait aucun métier et pourtant il envoie chaque mois un mandat à son père. Quand aux vêtements, ton oncle sen occupe si tu es daccord pour partir. Comme tu veux, père. Je le veux ! Il se leva et dun geste dérisoire dépoussiéra lar-rière de ses haillons et regagna la maison. Je restai assis contre le tronc de figuier et jimagi-nai mon voyage. Toutes mes images étaient floues.
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