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Toutes mes solitudes!

De
291 pages
Jean-Couillon, il scrute une carcasse de castor, la renifle, la retourne avec un bout de bois. Moi, j’implore le ciel lourd de pluie, hermétique comme un Tupperware, d’envoyer un orignal en rut le charger bien comme il faut, bord en bord de la Transcanadienne.
L’idée du siècle, du grand génie morbide, que de s’embarquer dans des chars de weirdos pour traverser le pays de l’exception culturelle. Le Joyeux Canada ressemble à une névrose coast to coast, un immense buffet de nausées à volonté, l’Amérique coulée dans le béton trois fois trop cher.
J’ai beau soupirer ma vie, mon souffle ne remplira rien des grands espaces. Cette route truffée de banlieues, de centres d’achat, de drapeaux rouge et blanc, de flamants roses en plastique dérenchés par la pluie, de trucks stops et de sculptures de bienvenue to Nowhere en faux-fini aura raison de moi.
Toutes mes solitudes! Un roman de plage pour intellectuels.
Made in Canada. Classé E (pour tous).
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Extrait de la publication
Marie-Christine Lemieux-Couture
Toutes mes solitudes ! Roman
TA MÈRE
Extrait de la publication
Conception graphique : Benoit Tardif Révision linguistique : Maude Nepveu-Villeneuve Direction littéraire : Maxime Raymond Infographie : Rachel Sansregret Stagiaire : Victoire de Changy
Achevé d’imprimer en octobre 2012, à Gatineau. Bibliothèque et Archives nationales du Québec - 2012 Bibliothèque et Archives du Canada - 2012 ISBN (PDF) - 978-2-923553-43-6
© Éditions de Ta Mère www.tamere.org
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. L’an dernier, le Conseil a investi 154 millions de dollars pour mettre de l’art dans la vie des Canadiennes et des Canadiens de tout le pays.
We acknowledge the support of the Canada Council for the Arts, which last year invested $154 million to bring the arts to Canadians throughout the country.
Extrait de la publication
À tout ce que j’ai du mal à me rappeler et, plus difficilement, à tout ce dont je me souviens.
Alors, voilà! On mange des nouilles coin Saint-Michel et Masson. Y a pas de climatisation, l’air gluant sent le poisson thaï. Au fond du resto, une petite fenêtre. La tête du chef s’y fait aller et hop! les crevettes sautillent. Jean-Couillon, il fout tout plein de sauce chili dans son assiette. Ça gicle partout autour de lui et sur la table, un énorme dégât kaléidoscopique. Il s’entraîne à manger épicé avant le voyage.
Des affiches partout. Montréal en images dégou-line. Désirs figés dans un cadre, masquer l’horreur du béton. Parasuçon Jeans, ça vous va comme du bon-bon. Assurances Banque Régionale : l’assurance d’une vie géniale. Éthique marchande, titillation de pupilles, fascination publicitaire pour saper toute conscience. Montréal m’avale.
- Mets-en pas trop, tout de même… tes tripes vont brûler!
Il m’écoute pas. Notre relation est en sursis : dans trois semaines, il sacre son camp. Merci, bonsoir, et bon débar-ras! Au départ, c’était une idée de rien du tout, un échec prévu d’avance, histoire de rigoler quelques mois; à la fin, on se laisserait aller voir ailleurs. J’avais quelque chose à régler avec la contingence. Je lui ai dit oui. Et maintenant,
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je suis là à le regarder se faire bouillir l’estomac avec ses deux bouteilles de sauce chili, une dans chaque main.
Être jetable : la hauteur d’homme est proportionnelle à la profondeur du déchet. J’oscille entre l’offre et la demande, surconsommée par les fluctuations du marché qui me poussent tout droit au dépotoir. Je suis la viande duCapital.
- J’ai été reçue à l’université, que je lance comme ça.
Il réagit. Il fait une drôle de contorsion avec sa langue. Impossible de dire si c’est une grimace ou si c’est sa bou-chée qu’il tente de mâcher vers l’extérieur. En fait, il semble qu’il ait un truc de collé au palais… Oui, c’est ça! Il se démène avec sa langue, la roule, se la frotte d’un côté, de l’autre. Ça n’arrête pas de grouiller… gigue masticatoire. Et il ne s’en cache pas, mais pas du tout. Même qu’il sape ça haut et fort.
- T’as envoyé tout ça sans m’en parler, qu’il me répond, la bouche pleine avec du chili jusqu’aux oreilles.
Je cherche un ton mielleux, un qui peut tout dire. Je tiens pas à l’ébranler. On croirait pas comment c’est fra-gile, l’amour, comment ça oscille entre les soupirs et la claque. Je fais mine de rien, souffle des « euh » entre les
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dents, quelque chose d’hésitant… et puis, j’y glisse un « oui » gêné, quasi inaudible. Mais il le manque pas. Sa bouchée passe de travers, il tousse, ça fait de la fumée, il happe trois verres d’eau, s’y trempe la langue. Il en a mis trop, de chili, c’est évident. Faut voir sa gueule!
- T’aurais pu m’en parler, qu’il me dit, penaud.
La symphonie buccale s’arrête. À croire qu’il vient de se rendre compte que, même sans lui, le reste continue, que j’ai une vie, en dehors de ce « nous » qui tire à sa fin. Il fixe son assiette. Y a rien à ajouter. Les anges peuvent bien pas-ser pendant que nos adieux hésitent.
Saint-Michel vrombit à côté de moi : un vrai bombar-dement! Mon bras, appuyé contre la fenêtre, tremble en cadence avec les moteurs. C’est la guerre, là, dehors. Les camions rampent comme des esclaves avec leurs chaînes; les autobus fendent l’air : tsssss! Et les voitures se tortillent dans la mascarade avec les utilitaires sport et tout le reste du machin. La rue, c’est une tranchée rongée par les vers. Elle a ce gris cadavérique qui donne l’impression que, vivante, elle est morte d’avance.
Bus publicitaire. Métro publicitaire. J’ai vu un homme qui portait une télé sur la tête. Il me vendait le trailer d’un film ou le nouveau disque de… en vente dès main-tenant… je ne sais plus. Deux femmes me vantaient les mérites d’une gomme à mâcher dans l’ascenseur, elles ne
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me regardaient pas, c’était des actrices. L’espace humain a sombré dans la fluidité de l’échange, dans la com-munauté des objets commercialisables, dans la pulsion cinématographique.
Entre-temps, il s’est remis à manger, mon Jean-Couillon. Ça lui dégouline de partout : le jus de ses nouilles, la bave et le chili. Ça jute de sa bouche à la table. Il en a plein ses vêtements. Des gouttes de sueur s’alignent sur son front comme pour marquer l’effort et la jouissance de l’empif-frement. Les ustensiles lui répugnent, il s’entête à se gaver avec les doigts. Comme si ses doigts n’allaient pas assez vite à sa bouche, il se plaque les lèvres contre son bol, son nez touche presque à la sauce et il aspire. Ssssuuuuk! Les nouilles lui claquent sur les joues et ça suinte.
Des oméga-3 dans la bouffe pour chiens, y a des chiens qui mangent mieux que des êtres humains. Et des êtres humains pour manger le fruit de nations entières. Les chiens sont plus humains qu’eux.
Une dernière lapée et hop! ça y est, c’est fini. Il semble tout surpris d’apercevoir le fond de son bol. Il l’observe, candide, et se lèche les babines. Il relève la tête, visiblement essoufflé, satisfait. Il conclut :
- Chri, pars avec moi!
9 Extrait de la publication
Y a un marchand de voyage près de chez moi. Dans la vitrine, son slogan dit : « Laissez-nous personnaliser votre voyage personnel ». Un autre leurre, il n’y a plus de dimension personnelle, pas de singularité singulière, juste des exemples. À ne pas suivre.
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