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Tranches de vies

De
238 pages
L’histoire d’une jeune princesse dans un monde sans homme; une femme apprend enfin la vérité sur ses origines de la bouche de sa mère adoptive; deux être meurtris par la vie finissent par panser leurs plaies en démarrant ensemble une nouvelle vie; une avocate apprend la mort de son amant; une simple partie de scrabble met l’amitié de deux amies à rude épreuve; une bonne sœur regrette son choix et souhaite découvrir l’amour, le vrai… Chorale de destins, passions, souvenirs et regrets mêlés: à travers une belle galerie de portraits de femmes, tout en nuances, Louise Camberfort signe vingt-quatre nouvelles entre contes de fées, noirceur et mélancolie, aux lignes de fuite tendant irrésistiblement vers l’amour et la mort.
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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2010


Pour mon fils.



Avant propos
Au Gré des Mots…



Les MOTS ! Avez-vous idée de la tyrannie qu’ils exer-
cent sur ceux qui se risquent à les manipuler ? Que dis-je,
manipuler ! Les inviter, plutôt ! C’est cela : nous les invi-
tons. Eh bien figurez-vous que ce sont eux qui s’invitent !
A vous en donner la nausée. Tenez, moi qui vous parle, là,
assise à mon bureau, devant mon ordinateur, j’ai la nau-
sée ! Ils sont là, ils se bousculent, se pressent pour être les
premiers, les plus beaux, les plus percutants. Mais c’est
mon cerveau qu’ils percutent, qu’ils martèlent ! Je n’en
peux plus ! Mes doigts ne sont pas assez véloces pour sui-
vre le rythme de leur invasion ! La seule charité qu’ils me
montrent, c’est qu’ils arrivent sans fautes (!!!), ou bien
qu’ils se corrigent sans me créer de soucis. Je leur recon-
nais cette qualité. Quant à ce qu’ils me font écrire, à ce
qu’ils me forcent à écrire parfois, sachez que je n’en suis
nullement maîtresse ! Je refuse même de porter la respon-
sabilité de certaines idées qu’ils m’amènent en s’agençant
en phrases où je ne me reconnais pas ! C’est dingue ! Ah,
ils sont forts ! Sournois ! Taquins aussi ! Et puis, à y bien
réfléchir, j’ai envie de dire que ce sont des amis, de vrais
amis. Fidèles si on les traite bien, si on leur montre qu’ils
nous sont aussi nécessaires que l’air que nous respirons,
que l’eau qui irrigue nos cellules et, justement, notre cer-
veau ! La plupart du temps, ils arrivent sans crier gare, et
c’est peut-être mieux ainsi. On n’a pas le temps de réflé-
chir, d’avoir peur d’eux. Ils sont là, on a plus qu’à leur
obéir, à se laisser porter par eux.
9 Tout ce qui précède, ce n’est pas moi qui l’ai écrit, ce
sont eux ! Ce que vous allez lire, ce n’est pas moi non
plus !
Et vous pouvez constater combien ils sont bavards. Ils
ne s’arrêtent jamais ! Je ne sais quelle vanne j’ai acciden-
tellement ouvert, mais ils s’y sont engouffrés comme une
horde sauvage, balayant le moi que je connaissais, ame-
nant une créature qui ne me ressemble pas. Je me
reconnais à peine. Du moins, je fais connaissance avec
quelqu’un en moi dont j’ignorais l’existence. A tout bien
prendre, c’est excitant ! Mais, comme un parent qui estime
que son rejeton l’a suffisamment saoulé, et qu’il est temps
de le ramener à un minimum de discipline, je décide d’en
faire autant et de mettre mes doigts en grève ! Tant pis si
ma tête explose !

10


Conte… pas vraiment de fées



Il était une fois dans un pays lointain… Oui, je sais, les
contes de fée commencent toujours ainsi, et ils se termi-
nent également tous de la même façon : « ils se marièrent
et eurent beaucoup d’enfants ! » Je ne sais s’il faut s’en
réjouir ou non. Ce que je sais, par contre, c’est que mon
histoire ne ressemble en rien à un conte de fée. En vérité,
je les trouve bien mièvres, ces contes ! Sans doute ai-je
depuis longtemps passé l’âge où ils me faisaient rêver, où
j’attendais le prince charmant qui n’est jamais venu…
Bref, revenons au sujet qui nous intéresse aujourd’hui : ce
conte découvert au fond d’une malle, par un jour d’orage
où je ne savais à quoi occuper une journée interminable.
Sa lecture m’a laissé pantoise. Quel conte, Seigneur !
Quelle noirceur ! Quelle désespérance !

Je le sens, vous vous impatientez… Elle va nous le
transcrire, ce conte, ou non ? Qu’attend-elle donc ?

Du calme, lectrices et lecteurs. Donnez à ma main le
temps de ne plus trembler, tant cette histoire m’a boule-
versée.

Or donc, dans une contrée lointaine, si lointaine que ses
habitantes n’imaginaient pas qu’il puisse exister d’autres
pays habités…

— Pourquoi avez-vous dit « habitantes » ? C’était un
couvent ?

11 — Par Dieu, si vous m’interrompez tout le temps, je fi-
nirai par perdre le fil de mon histoire, même si, je vous
prie de le croire, je ne fais que vous relater ma trouvaille
du fond d’une malle !

Mais… maintenant que vous avez soulevé la question,
cela ressemblait en effet à un couvent ! Vu de l’extérieur,
précisons-le.
Oui, pas l’ombre d’un homme dans cette contrée, fort
verdoyante par ailleurs. L’air n’était que bruissements
d’insectes colorés, d’oiseaux rivalisant entre eux à qui
auraient le plus beau plumage et le plus doux ramage. Les
arbres ne se déparaient jamais de leurs feuilles, et ceux
dont c’était le rôle donnaient des fruits à longueur des sai-
sons.

D’ailleurs, il n’y avait pas de saisons. Le soleil brillait
constamment dans la journée, séchant la pluie de la nuit.
La nature y trouvait son compte, elle s’offrait à la caresse
amoureuse du dieu soleil pendant le jour, tandis que la
pluie nocturne apaisait la terre de l’ardeur de l’astre, lui
procurant une jouissance ineffable… Je vous entends : il
n’y avait donc que la nature pour jouir ? Cela était donc un
mot inconnu des humaines que côtoyait la petite prin-
cesse ? Un mot inconnu d’elle, de bien entendu !

Nous y voilà ! Bien sûr, ce conte a sa princesse, mais il
n’est pas étonnant qu’il ne se trouve dans aucun livre… de
contes ; il est par trop étrange et difficile à décrypter.
J’aurai d’ailleurs besoin de votre aide.

C’était une belle et pure jeune fille d’environ dix-sept
ans. (Les princesses de conte de fées ne sont-elles pas tou-
tes belles et pures ?) Pour celles qui la croisaient au détour
d’un chemin, dans le verger cueillant des fruits, ou dans
l’allée des roses dont elle portait sur elle le parfum entê-
12 tant, c’était une apparition céleste. Son visage gardait la
candeur de l’adolescence, mais la femme se devinait sous
la robe ajustée. Elle ferait tourner plus d’une tête mascu-
line… mais il ne s’en trouvait aucune pour se faire !

— Par tous les saints du calendrier, pourquoi nous tenir
ainsi sur des charbons ardents ! Ne pouvez-vous résumer
ce conte soit disant sorti d’une malle et nous révéler le
pourquoi de cette absence de… mâles ? !

— Un peu de patience, je vous prie ; imaginez-vous
ayant commandé un gâteau au restaurant. Tous vos voisins
de table s’en délectent avec force murmures qui attisent
votre désir. Allez-vous vous précipiter, quand enfin il ar-
rive dans votre assiette ?
Ne serait-ce pas indélicat, ne voudriez-vous pas tout
d’abord en nourrir vos yeux, vos papilles lentement,
amoureusement, avant de n’en point laisser une miette ?
Il en va de même pour ce conte. Il se déguste en pensée.
Vous n’imaginez pas pouvoir en être écœuré.

Où en étais-je ?… Ah oui, la jeune princesse ! Bizarre-
ment, à aucun moment de ma lecture je n’ai découvert
comment elle se nommait. Pour que vous vous y retrou-
viez, je l’appellerai tout simplement « Belle ».
Elle vivait joyeuse, entourée de ses servantes qui, sans
que cela paraisse, ne la quittaient jamais des yeux, veillant
tout particulièrement à ce qu’elle ne s’aventure jamais
dans un certain secteur du domaine. Elle chantait du matin
au soir, jouait avec ses amis les bêtes. Joyeuse, insou-
ciante. C’était la seule vie qu’elle connaisse. Elle n’était
qu’innocence et ne pouvait même concevoir qu’une vie
différente puisse exister. Jusqu’à un beau jour d’un prin-
temps naissant… je sais, je vous ai dit que les saisons se
ressemblaient toutes… à quelques frémissements près !

13 Pourquoi fallut-il que Belle soit brutalement arrachée à
une torpeur dont elle n’avait pas conscience, et que tous
ses sens s’enflamment, la projetant dans un tourbillon de
sensations qui l’emplit de terreur ? Tout son être en fut
momentanément révulsé. Elle était le témoin involontaire
de…
Votre patience va enfin être récompensée, amie lectrice
(et vous aussi, ami lecteur !). Vous allez savoir pourquoi
les yeux de Belle n’avaient jamais croisé le regard d’un
homme.

Il avait bien fallu un homme pour qu’elle fût là, dans sa
dix-septième année, écarquillant les yeux sur le spectacle
inconnu et insolite auquel elle assistait.
Mais voilà : comme toute princesse, elle avait reçu à sa
naissance la visite d’une marraine fée chargée de la com-
bler de tous les dons et bonheurs qui se puissent imaginer.
Et, comme dans tout conte qui se respecte, les parents de
la petite Belle avaient oublié de convier une lointaine pa-
rente, une vraie sorcière celle-là, toute édentée et qui ne
savait proférer que des menaces et autres sortilèges peu
ragoûtants. Il n’était donc pas étonnant qu’on ne l’eût
point invitée !
Vous avez compris : elle s’invita ! Se pencha sur le
berceau et, devant les parents atterrés, annonça que la pe-
tite princesse serait le jouet des hommes et ne pourrait être
autre que cela. Un sort est un sort. Que pouvait-on faire
pour qu’il n’ait point d’effet ?
La solution s’imposait d’elle-même : bannir TOUS les
mâles de ce pays. Que jamais Belle ne puisse même con-
cevoir l’existence de cette race !!!

C’est ainsi qu’elle fut élevée et éduquée, dans une to-
tale ignorance de cette moitié d’humanité. Jusqu’à ce jour
où, ses yeux se dessillant tout à coup, ce qu’elle vit dans la
nature l’amena à se poser des questions. Elle était belle,
14 nous le savons déjà, mais elle était également d’une
grande intelligence. Elle se mit donc à observer ses sem-
blables. Ce faisant, elle avança d’étonnement en
étonnement. Pourquoi certaines d’entre elles se mon-
traient-elles toujours gaies, vaquant d’un pas souple et
léger à leurs occupations, alors que d’autres semblaient
porter les ciels d’orage dans leurs yeux, et la boue des
chemins à leurs sabots ?

Pourquoi d’aucunes, affublées de larges robes dissimu-
lant soigneusement leurs formes généreuses, se
rencontraient-elles soudain sveltes et prises dans des four-
reaux qui faisaient ressortir leur taille fine ? Où se
cachaient-elles, régulièrement, au cours de la journée ? À
bien les observer, Belle les trouvait moins… gonflées,
comme allégées. Mais de quoi ?

Dans le même temps, la nature continuait à la rendre de
plus en plus perplexe, de plus en plus curieuse. Elle s’en
alla donc trouver la reine sa mère, et lui fit part de ses dé-
couvertes. Dame « On est jamais assez prudente » (je vous
jure : je n’ai point inventé un nom pareil ; drôle d’époque :
qui pouvait bien l’appeler par ce que j’appelle un sobri-
quet ? Quel était son vrai nom ? Le conte ne le dit pas.)
Dame « On… » donc, passa par toutes les couleurs de
l’arc-en-ciel que l’on pouvait admirer les soirs de gros
orages.
Elle pâlit, verdit, rougit, sans qu’aucun son ne
s’échappe de ses lèvres violettes de contraction ! Si elle ne
sut comment échapper à la perspicacité de sa fille, elle
s’arrangea pour échapper à la situation en s’évanouissant !
Ses dames de compagnie s’empressèrent autour d’elle et la
portèrent dans ses appartements. Les ordres furent for-
mels : Dame « On… » ne devait en aucun cas être
importunée, son état était alarmant.
15 Serez-vous étonnés si je vous narre que jamais Belle
n’avait pénétré dans cette partie du palais ? Il y avait
comme un fluide qui faisait barrière à ses pas quand par
hasard elle se dirigeait dans cette direction. Mais cette
fois-ci, le sentiment de curiosité s’étant infiltré dans son
esprit, et son inquiétude étant à son comble (n’était-elle
pas la cause directe de ce malaise ?), elle n’hésita pas une
seconde et monta l’escalier quatre à quatre. Arrivée à
l’étage, la prudence introduite en elle à son insu freina son
élan. De plus, elle se sentait perdue devant toutes ces por-
tes fermées : quelle était celle de la chambre de sa mère ?
Elle avança lentement, collant son oreille à chaque porte,
allant même jusqu’à regarder par le trou des serrures !
Malheur !

Ce fut elle qui manqua s’évanouir en captant un timbre
de voix totalement inconnu de son univers ! Cette voix
répondait à celle de sa mère, de cela elle ne pouvait dou-
ter. Mais à qui appartenait-elle ? Aucune des femmes
n’avait ce timbre à la fois grave et chaud. Là aussi, la pru-
dence l’incita à ne pas poursuivre physiquement ses
investigations. Elle s’enferma dans sa chambre pour réflé-
chir à cette nouvelle découverte. Les couleurs de sa vie lui
parurent tout à coup différentes, plus distinctes, plus lumi-
neuses. Il lui apparut qu’il manquait une connaissance en
elle pour que ses journées s’en trouvent enrichies. Mais
dans quel domaine ? Que lui cachait-on depuis dix-sept
ans ? Son intelligence lui fit sentir qu’elle ne pouvait
compter que sur elle-même dans cette recherche ; qu’elle
devait veiller à ne susciter aucun soupçon chez ses propres
dames de compagnie. Elle agirait donc la nuit, quand ces
dernières la croiraient endormie et dormiraient elles-
mêmes d’un sommeil qu’elle imaginait sans histoire.

Cette même nuit, ses pas l’amenèrent dans la grande
bibliothèque du palais. Oh surprise ! Sur les rayonnages
16 bien pourvus, elle lut des noms bizarres ne ressemblant en
rien à ceux auxquels elle était accoutumée. Elle en prit un
au hasard, l’ouvrit, toujours au hasard, et… écarquilla les
yeux devant ce qu’elle y découvrit. Allez, lecteurs, est-il
besoin de vous dire ce qu’elle trouva et qui la troubla au-
delà de l’imaginable ? ! Mais oui, vous avez deviné : la
planche anatomique de deux humains côte à côte. Le pre-
mier ne lui causa aucun émoi : elle s’y reconnaissait, mais
l’autre…

Cela avait bien figure humaine, mais ces poils, un peu
partout sur le corps et, à l’entrejambe… Et soudain, le
souvenir lui revint de ce à quoi elle avait assisté en cette
belle journée de printemps naissant. Elle n’avait pas com-
pris alors ce qui se passait dans son propre corps, ces
pulsions inconnues et dérangeantes qui enflammaient plus
que ses joues. Cette voix entendue dans la chambre de sa
mère pouvait-elle appartenir à l’un de ces humains dont
elle regardait la silhouette avidement ? Elle en aurait le
cœur net. On l’avait bernée jusqu’à ce jour. C’était termi-


La nuit suivante, elle dirigea ses pas vers le secteur du
domaine dont on l’avait soigneusement tenue éloignée. La
nuit était profonde. Nulle lune ne l’éclairait. Elle avançait
à tâtons quand… elle ne sut jamais combien ils étaient. La
douleur fut fulgurante. La noirceur du monde lui apparut.
C’était donc ça cet humain du livre, une brute puante et
brutale qui lui ravissait son innocence ?

On la trouva au petit matin, ensanglantée, hagarde. Ex-
térieurement, la nature était toujours aussi belle, les
oiseaux chantaient toujours avec autant d’ardeur, le soleil
se levait en promesse de pure journée. Belle ne se voyait
plus que souillure, flétrie à jamais.
17 On l’avait tenue ignorante des choses de la vie ; ces
dernières lui étaient révélées de la plus sordide manière.
On la porta dans sa chambre, on la soigna. Son corps
guérirait, mais son âme ?

La vie continua sa course, indifférente à son malheur.
En fait, il se produisit un grand bouleversement dans le
palais : tous les hommes, jusque-là interdits d’une exis-
tence visible, revinrent. Le sacrifice involontaire de Belle
avait rétabli l’ordre naturel du monde, bafoué par la déci-
sion de la reine qui s’était octroyé le droit d’imposer le
sien.

Quant à Belle, c’est d’elle-même qu’elle se tenait à
l’écart des hommes, fuyant dès qu’elle en apercevait un.
L’idée même qu’il put y en avoir de bons refusait de
l’effleurer.
Elle restait marquée au-delà même de sa chair violée.
Son corps lui faisait horreur, il lui était pénible de se voir
nue, la honte l’habitait.

Et c’est ainsi que des années s’écoulèrent. Elle avait
appris à vivre avec cette blessure béante au tréfonds de son
être. Elle côtoyait les hommes quand elle ne pouvait faire
autrement, mais elle demeurait méfiante, lointaine, fermée.
Nul ne cherchait à s’approcher d’elle, sa carapace était
bien trop épaisse.

Les années s’ajoutaient aux années, elle vivait sans
vraiment vivre, mais comment sortir de cet enfermement
quand on n’a plus confiance ? Et puis, ses cheveux avaient
perdu leur lustre d’antan, les ridules prenaient possession
de son visage. Elle se méfiait moins, se croyant désormais
à l’abri de ce désir bestial qui avait détruit sa vie.

18 C’est alors, à l’orée d’un nouveau printemps qui
s’annonçait plus radieux encore que les précédents, qu’il
apparut… Il n’était plus très jeune, mais cela ne se remar-
quait pas tout d’abord. Il y avait dans son regard un je-ne-
sais-quoi qui inspirait… confiance. Il semblait capable de
lire dans les âmes, d’y déceler les peurs, les dénis, les re-
jets. Il se fit connaître de Belle. Il ne lui fallut pas
longtemps pour détecter sa carapace, en comprendre
l’origine. Sa compassion fut grande devant un tel gâchis,
devant cette non-vie. Avec beaucoup de tact il se mit en
devoir de l’apprivoiser, de faire sauter le verrou de sa for-
teresse. Quand elle comprit ce qu’il faisait, il était trop
tard. Elle…



Je suis désolée, amis lecteurs, si le conte s’arrête si
abruptement : des dentelures sur le côté du cahier ne lais-
saient subsister aucun doute : les pages suivantes avaient
été arrachées !
Pourquoi ? Je ne puis que poser la question, comme
vous vous la posez ! La réponse est sûrement quelque part
au fond d’un tiroir. Je vous promets de me mettre à sa re-
cherche ! En attendant, je vous salue bien bas et vous
laisse à vos supputations. Cela vous aidera à vous tenir
éveillés !

19


Marceline



Je m’en vais vous relater l’histoire de Marceline, telle
que, dans son parler fleuri, elle me l’a transmise, un après-
midi pluvieux que j’avais choisi de lui consacrer.
D’ailleurs, le mot « histoire » n’est pas à proprement par-
ler adéquat. C’est en fait un pan de sa vie qu’elle m’a
confié, ce jour morose, où ses souvenirs ont ruisselé
comme ruisselait la pluie sur les vitres du séjour. J’ai ou-
blié le sujet de notre conversation, et ce qui a déclenché ce
flot de paroles chez elle. A partir de ce moment-là, je n’ai
plus eu qu’à l’écouter, à la regarder, à la découvrir. Oui, à
la découvrir.

Je la connaissais depuis quelques années, je lui rendais
parfois visite. Nos propos restaient du domaine des super-
ficialités, agréables, mais je repartais comme j’étais
arrivée, sans émotion particulière. Je ne sais si je lui faisais
du bien. Il me sied de l’espérer. M’en faisait-elle ? Je n’en
avais pas alors conscience.
Avant de lui laisser la parole, il me semble nécessaire
de vous la présenter, telle qu’elle s’est offerte à moi ce
jour-là, sans réserve, sans fausse pudeur. Telle que je
pense l’avoir comprise.

Or donc, Marceline, car tel était son nom, désuet s’il en
est, mais qui lui allait bien, allait sur ses quatre-vingt-
quinze printemps. Bon pied, bon œil, la mémoire intacte.
Ses cheveux d’un blanc neigeux, toujours bien coiffés,
auréolaient un fin visage. Et dans ce visage à peine ridé,
deux yeux un peu délavés par les années et, je le compris
21 très vite, par trop de larmes versées ; mais ce qui frappait,
c’était la qualité du regard. Il était clair que la vie n’avait
pas toujours été douce avec elle, mais elle en avait appris
la tolérance, la compréhension de l’humain, une profonde
compassion. Ce qui nous occupe ici n’est pas ce que, ma-
tériellement, elle avait fait de sa vie, mais ce qu’elle avait
appris de la Vie à travers sa propre vie. Dès l’époque où
elle avait su, compris, et intégré dans tout son être que l’on
choisit le contexte le plus favorable pour ce que l’on a
besoin d’apprendre, corriger, peaufiner tout au long de
cette incarnation, sa vision du monde et de l’humanité en
avait été retournée. Elle ne criait plus au scandale devant
ce que d’autres nommaient injustice. Oh bien sûr, elle
connaissait la révolte face à la violence des hommes, sa
chair se révulsait plus encore au récit des viols et des tor-
tures infligés aux jeunes filles, aux femmes. Il lui était
alors difficile de ressentir de la compassion pour les tor-
tionnaires. Elle avait alors besoin de se rappeler que rien
n’arrive par hasard, que chaque être doit répondre de ce
comment il a vécu au cours de ses autres vies passées et
faire en sorte de corriger ce qui doit l’être pour se libérer
et connaître d’autres incarnations plus légères ou moins
souffrantes.

Sa croyance en la réincarnation était une aide précieuse.
Elle avait une conscience aiguë de sa responsabilité dans
chaque acte de sa vie.
Elle avait pour devise : « Tout ce que je vis à chaque
instant est exactement ce que j’ai besoin de vivre. ». Se
sentir victime n’avait alors plus de sens. A chaque événe-
ment plus ou moins plaisant, s’en sortir avec le trop usité
« c’est la faute de », n’allait pas dans le sens d’une trans-
formation personnelle.

C’est ce qu’elle s’efforçait d’appliquer devant le spec-
tacle du monde. Elle essayait, pas toujours avec succès,
22 d’envoyer de l’Amour, de la Lumière, à cette humanité
malade. Elle faisait de son mieux. C’était plus facile avec
son entourage immédiat. Il lui était plus facile de ne plus
juger, de rester dans le détachement, et quand on la sollici-
tait, d’offrir sa présence et son écoute. C’est ainsi qu’elle
était parvenue à cet âge avancé.

Détachée. Sereine. Oui, sereine. Je compris alors pour-
quoi j’aimais venir la voir. Elle me faisait du bien.

J’ai peut-être été un peu longue dans ma présentation,
mais cela me semblait important. C’est au travers de son
récit que j’ai entendu ce que son humilité et sa modestie
ne lui permettaient pas de dire. Elle avait souffert, non
dans sa chair, mais dans son âme, dans son cœur, dans sa
sensibilité.
Pardonnez-moi, j’ai de la peine à ne pas parler d’elle,
alors que je vous promets son récit depuis trop de lignes !

« Je suis née de père et de mère inconnus, emmenée dès
la sortie du ventre de ma génitrice vers une porte et, au-
delà, vers la partie de la maternité réservée aux enfants de
l’Assistance Publique dont je devenais le numéro 488.
Comment puis-je en avoir une connaissance si précise ?
Au cours d’un exercice d’une séance de thérapie, j’ai reçu
la vision de cet instant de ma venue dans ce monde.
Il ne m’a pas été donné de contacter d’autres images de
cette nature. Celles qui reviennent par intermittence appar-
tiennent à ma vie à partir de ce moment-là. Pas toujours
joyeuses, elles ont cependant contribué à faire de moi ce
que je suis aujourd’hui, au soir extrême de mon existence.

Je fus adoptée encore nourrissonne (permets-moi ce
féminin !) par une veuve qui avait un grand sens du devoir
et, ce faisant, sortait un petit être de l’anonymat, lui don-
nant une identité et une place dans une société encore très
23 fermée aux enfants de mon espèce. Qu’elle fût veuve n’eut
pas dû avoir une incidence sur nos relations, mais c’était
une veuve à jamais éplorée. Elle ne voulut, ou ne put, en-
terrer son chagrin et m’offrir autre chose qu’une silhouette
toujours de noir vêtue, un chignon de cheveux poivre et
sel solidement amarré sur le sommet de son crâne, un rare
sourire aux lèvres et moins encore d’éclats de rire libéra-
teurs. Elle avait depuis longtemps passé l’âge d’enfanter,
ayant, au moment de ma naissance, la cinquantaine bien
tassée, et surtout, oh surtout, une mentalité d’un autre siè-
cle. Elle m’éleva comme elle avait été élevée.

En ce temps-là, il était malséant de montrer ses senti-
ments et encore moins de les manifester, par des caresses
en particulier. Le mot « câlin » n’existait pas ! Je ne reçus
donc aucune marque apparente de tendresse de sa part !
Je précise : apparente, car il est certain qu’elle
m’aimait, à sa façon maladroite. Mais que d’erreurs ne
commet-on pas en croyant bien faire !

Elle n’avait jamais pu procréer, demeurant par là même
incomplète. Elle n’avait pas connu le bouleversement total
que génère la maternité chez une femme. Sa psychologie
de l’enfant était succincte. J’en ai fait les frais. Elle n’a
jamais trouvé le courage de me mettre au courant de nos
véritables liens.

C’est peut-être de cela, sans doute même, quand j’y re-
pense, que j’ai le plus souffert. De ne pouvoir dire : je suis
une enfant adoptée. Tu auras compris, amie fidèle, que
j’avais honte de cette mère qui faisait encore plus vieux
que son âge, avec ses vêtements sombres, son chignon
d’une autre époque, sa démarche lourde et son air sévère.
Je me souviens d’un épisode qui est pour toujours inscrit
dans mes cellules tant il m’a été source de souffrance et
surtout de haine envers un pauvre vieillard qui n’en pou-
24 vait mais. Je devais avoir dans les cinq six ans, et ma mère
me tenait par la main pour traverser une rue. J’étais sur sa
gauche. Sur sa droite arriva un vieillard un peu instable sur
ses jambes (ça me va bien d’en juger ainsi, n’est ce pas !)

Ma mère offrit de l’aider. Et, à quatre-vingt-quinze ans,
j’entends encore la question de cet homme : « Est-ce votre
petite fille ? »

Nouvelle parenthèse : la description que j’ai brossée ne
laissait planer aucun doute sur le fait qu’elle avait plutôt
l’aspect d’une grand-mère que d’une mère ! Je ferme la
parenthèse !
Et j’entends la réponse de ma mère qui résonne encore
aujourd’hui comme un coup de poignard en plein cœur :
« c’est une enfant que j’élève ».

Pourquoi, me diras-tu, cette souffrance ? Oh, c’est sim-
ple, sinon difficile à formuler ! Sensible comme je l’étais,
j’ai capté qu’il n’y avait pas place pour autre chose qu’un
devoir accompli. Ce vieil homme était à même de com-
prendre le sens caché des mots. Elle ne pensait
certainement pas que je puisse moi aussi les interpréter,
sinon comme elle les entendait, du moins comme ma sen-
sibilité à fleur de peau l’avait fait.
Elle ne pouvait pas dire : c’est ma fille adoptive. Elle ne
le pouvait pas parce qu’elle ne me l’avait pas encore révé-
lé.

Vois-tu, je ne sais plus quel âge j’avais quand je l’ai
appris, non de sa bouche mais par un papier qui traînait sur
une table, puis par la méchanceté d’une enfant de la mon-
tée.

Allez, je vais essayer de te brosser la scène ! Ferme les
yeux. Imagine un immeuble de sept étages. Nous habitons
25 au sixième. Au troisième vit un couple et ses quatre en-
fants, un fils et trois filles. L’une d’elles est de mon âge,
nous sommes dans la même classe et nous revenons en-
semble de l’école. Pour les besoins de mon récit, je
l’appellerai Juliette. Quelle mouche l’a piquée ce jour-là
pour qu’elle me lance à la figure ces paroles assassines :
« ton nom n’est pas X ! ». J’arrive donc en larmes chez
moi et en donne la raison. Oui, tu peux ouvrir les yeux, et
je sens que tu te dis que j’ai enfin eu droit à la vérité ! Eh
bien non ! Sais-tu comment a réagi ma mère ? Je te le
donne en mille ! Furieuse, moi sur ses talons, elle est des-
cendue engueuler Juliette. Pardon pour ce vilain mot, mais
c’est le seul qui traduise ce qui s’est passé ! Et nous som-
mes remontées. Et la porte du secret est restée
hermétiquement close jusqu’à…

J’avais alors dix-neuf ans. Je poursuivais mes études en
Fac. J’étais éprise d’un de mes professeurs. Tout à fait
banal ! Et normal si je te dis qu’il était beau comme un
dieu et guère plus âgé que nous ! Ce soir-là, après les
cours, lui et moi parlions travail ! Mais oui, vraiment !
Mais voilà, cela me fit rater le dernier bus ! Il s’offrit alors
à me reconduire en ville. Ne laisse pas ton imagination
galoper, veux-tu ? ! Il ne se passa rien car il ne pouvait
rien se passer. Point final. Mais j’étais aux anges !
J’avais eu droit à sa présence, rien que pour moi ! C’est
donc dans un état d’esprit très proche de l’exaltation que je
rentrai à la maison. Pour y trouver ma mère, plus tendue
que jamais.
Vois-tu, douce amie, il est des images qui s’incrustent
en vous et vous reviennent avec la même fraîcheur, des
années lumière plus tard !

D’emblée, sans même remarquer mes yeux brillants et
mes joues rosies par la douce émotion qui m’habitait, elle
m’invita à m’asseoir, car elle avait quelque chose
26 d’important à me dire. Un peu surprise, mais toujours sur
mon nuage rose, j’obéis.
Un sentiment de compassion me submergea. Je regardai
cette femme âgée avec des yeux nouveaux. Je vis son em-
barras, son malaise même. Visiblement, ce qu’elle avait à
me dire lui coûtait terriblement et elle cherchait comment
s’y prendre.

« Il était une fois… ». D’accord, elle ne commença pas
ainsi, mais ça n’en était pas loin !

Elle entreprit de me révéler ENFIN la vérité en la pré-
sentant comme un conte de fée, pour que je sois moins
traumatisée ! Pauvre mère qui ne se doutait pas que je vi-
vais ce traumatisme depuis toutes ces années, à cause
justement de son silence !
Lorsqu’elle eut terminé son histoire (le comment ne
m’a pas marquée !), je la regardai avec tendresse et lui
dis : « Maman cela fait longtemps que je le sais »
Je lui demandai toutefois pourquoi elle m’en faisait la
révélation maintenant.

Accroche-toi à ton siège, car la raison appartient à la
mentalité de cette époque révolue.
Nous avions un médecin de famille. Il avait soigné tou-
tes mes maladies d’enfant. Il était au courant de la
situation. Il jugea sans doute que la dite situation était
malsaine, et qu’il fallait y apporter de la lumière. C’est
ainsi qu’elle me rapporta ses paroles :
— Madame, lorsque vous allez sur la tombe de votre
mari, votre fille peut y lire les dates, surtout celle du décès.
Que doit-elle penser ?
Oh Bonne Mère ! Que n’avait-il soulevé là ? ! Et si
j’allais penser, si j’avais déjà pensé que cette mère qui se
voulait, et qui était, irréprochable, m’avait eu hors ma-
riage, quelle horreur ! Cela seul justifiait qu’elle ouvre
27 enfin la porte de la chambre secrète et me permette d’y
pénétrer !!!
Ton regard, douce amie, est parlant : tu ne comprends
pas pourquoi moi aussi j’avais gardé ce secret, d’une autre
nature que le sien mais tout autant paralysant.
Moi non plus je ne le comprends pas. La seule explica-
tion plausible vient de la relation que nous avions l’une
envers l’autre. Je la craignais. Se sent-on en confiance
avec une telle personne ? Peut-on se laisser aller aux con-
fidences ? Peut-on être soi-même ?
Jusqu’à sa mort, j’ai tenté de vivre ma vie comme je le
sentais. Il me fallut pour cela constamment mentir. De-
puis, j’ai le mensonge en horreur.
Si c’était à refaire… mais il ne faut pas émettre une
telle hypothèse, ce qui a été devait être. Combien de mois,
ou d’années, me reste-il avant de partir retrouver, ou non,
son âme ? Je ne puis le deviner. Je sais seulement que je
ne regrette rien.
« Rien… »

Il se faisait tard. Elle n’avait pas éclairé la pièce. Je dis-
tinguais à peine ses traits mais j’ai senti qu’elle était
épuisée.
Je me levai sans bruit. Je déposai un baiser sur son
front avec une infinie tendresse, et sortis.
Moi aussi je me sentais épuisée. D’émotion…

28


Télescopage de Destins



Ils se côtoyaient chaque jour. Plus exactement, ils se
croisaient. Chaque matin à 7 h 45. Lui dans un sens, elle
dans le sens opposé. On ne pouvait imaginer plus grande
régularité. Il ne fait aucun doute que si l’emploi qu’ils
occupaient offrait une prime de ponctualité, elle leur reve-
nait de droit !

Ce manège durait depuis des mois. Ils ne s’étaient ja-
mais rencontrés. Je veux dire qu’ils ne se voyaient pas.
Chacun allait droit son chemin, sans d’ailleurs se préoccu-
per de ceux qui, comme eux, allaient gagner leur vie,
comme on dit. Entre parenthèses, drôle d’expression :
« gagner sa vie » ! Je me pencherai plus tard sur cette
énigme. Revenons à ces deux-là !

Donc, ils marchaient, semblables à ces automates qui
requièrent des fils pour les mouvoir. Quels étaient leurs
fils, à eux ? A voir leur démarche, le dos un peu voûté, le
visage sans expression, ils faisaient peine à voir. Ils pa-
raissaient porter un fardeau indécollable, et s’être résignés
à le porter jusqu’à leur dernier souffle. En résumé, ils ne
vivaient pas. En tout cas pas comme tout un chacun com-
prend ce mot.

J’étais arrivée dans cette petite ville de province depuis
quelques mois. Le printemps s’annonçait par petites tou-
ches. On le voyait à l’allure plus légère de ces passants du
matin. Il y avait dans l’air ce je-ne-sais-quoi qui donne
envie de danser et de chanter, sans se soucier des regards.
29 L’envie, pas plus. Notre éducation ne permet pas ces fan-
taisies !
On commençait timidement à enlever des épaisseurs,
les silhouettes s’allégeaient.
La sève montait, non seulement dans la nature, mais
dans les corps. On rêvait déjà de bains de soleil, d’ébats au
creux des vallons. La vie rejaillissait.

Pas en eux… C’était comme si les saisons n’existaient
pas pour eux, ou bien peu.
Libérée du souci de me lever à heure fixe pour m’en al-
ler travailler, j’avais pris l’habitude de m’installer à la
terrasse d’un café sur cette petite place au cœur de la ville.
Très vite, je les remarquai. Très vite, le mystère qu’ils
traînaient derrière eux m’intrigua.
Et je me mis à broder mille suppositions à leur sujet.
Qu’avaient-ils vécu de si dur pour refuser leur vie ?
Avaient-ils seulement une vie ?
Je m’intéressai tout d’abord à elle. Solidarité féminine !
Je me croyais plus à même de percer le secret d’un humain
de mon sexe que de celui de son alter !
Avait-elle un compagnon ? Des enfants ? Ma déduction
était : non ! Ou alors, elle cachait rudement bien son jeu !
Cela semblait hors de question.
Quel âge pouvait-elle avoir ? Cinquante ? Soixante ?
Elle se moquait visiblement de son apparence physique :
pas de maquillage, des cheveux coiffés à la va-vite. Un
ensemble très convenable pour un emploi sans relief, sans
avenir. D’ailleurs tout en elle trahissait sa désespérance :
l’avenir, c’était une porte fermée. Au-delà, le néant.
On pouvait présager ce qu’elle ferait le dernier jour de
sa vie active, ce jour où elle se sentirait plus inutile que
jamais. On n’aurait pas à débourser le moindre euro de
retraite pour elle.
Elle disparaîtrait sans plus de bruit qu’elle avait vécu…
Qui se souviendrait d’elle ? Qui la pleurerait ?
30 Telle qu’elle m’apparaissait, chaque matin, toujours vê-
tue de couleurs ternes, je tentais de visualiser son intérieur.
Je n’imaginais pas qu’il put refléter la moindre joie, la
plus petite fantaisie.
Moi qui me complaisais dans l’étude extérieure de mes
semblables, aliment de mes romans, je me sentais déroutée
et frustrée !

Je reportai donc ma curiosité vers l’homme. Je l’avais
mal regardé. Elle, marchait le dos voûté. Lui, au contraire,
se tenait très droit. Mais on aurait dit qu’on lui avait mis
un bâton dans le dos qui lui refusait toute souplesse ! Visi-
blement, il était plus jeune qu’elle.

Il était grand et mince, un corps athlétique, ce qui me
surprit fort, son air rébarbatif ne cadrant pas avec l’idée
qu’il puisse un tant soit peu fréquenter une salle de muscu-
lation. Mais allez donc savoir ! Ma connaissance de
l’espèce mâle était alors très restreinte, je l’avoue hum-
blement ! Mes romans s’en ressentaient d’ailleurs !
A l’étudier plus à fond, je ne croyais pas me tromper en
affirmant qu’il avait revêtu une carapace solide pour se
protéger. Mais de quoi, grand Dieu ? !
J’attendais donc son passage avec une curiosité non dé-
nuée d’arrière-pensée. Il était beau, très beau. Cheveux
grisonnant vers les tempes, rejetés en arrière, toujours im-
peccablement coiffés. Le regard très clair me faisait penser
que ses yeux devaient avoir la couleur des pervenches, ou
d’un ciel bleu des matins d’été. Mais je reconnais qu’en ce
domaine, c’est mon imagination qui opérait, et non mon
objectivité. Je commençais à m’intéresser un peu trop à
lui ! Il me fallait demeurer sur mes gardes !
Toujours est-il qu’il ne se départissait jamais de son air
bourru d’ours mal léché. Pire encore, sa bouche ne sem-
blait pas avoir été façonnée pour de tendres baisers, mais
31 pour ne s’ouvrir que sur des sarcasmes ou autres propos
blessants.
Comment la vie l’avait-elle traité, lui aussi, pour être ce
qu’il était, ou plutôt, pour l’avoir fait se claquemurer der-
rière des murs apparemment inattaquables ?

Une affaire pressante me réclamant dans la capitale,
c’est à regret que je m’éloignai de ce profond mystère.
J’étais tout à fait sûre de retrouver la situation en l’état à
mon retour.

Hélas ! Plusieurs mois s’écoulèrent avant que je sois de
nouveau libre de mon temps. Je repris aussitôt le chemin
de « mon » café, m’assis à la même place à la terrasse, et
attendis. Il était 7 h 30, ils n’allaient pas tarder à apparaî-
tre !

Et le printemps était de nouveau au rendez-vous.
C’était un tintamarre dans les platanes de la place. Et les
marronniers du square voisin embaumaient.
J’attendais. 7 h 45. Ah, les voilà !… Mais… je rêve, ce
sont leurs sosies… Pas de doute pourtant, physiquement,
c’était bien eux, mais… quelle baguette magique les avait
effleurés ? Ils étaient méconnaissables. Je faillis
m’évanouir quand je les vis se sourire de loin, et prendre
le temps d’échanger un tendre baiser en se croisant !
C’était trop fort ! De quand datait cette transformation,
cette métamorphose, plutôt ?
Car il s’agissait bien d’une métamorphose.

Elle, paraissait dix ans, que dis-je, vingt ans de moins.
Elle s’était redressée, ne regardait plus par terre en
marchant, mais osait un regard franc et lumineux sur tous
ceux qu’elle croisait. Plus de couleurs ternes. Elle portait
ce jour-là un tailleur bleu pervenche à longue jupe qui
allongeait et affinait sa silhouette.
32 Un maquillage léger faisait ressortir ses yeux gris-bleu
et donnait plus de profondeur à son regard. Ses cheveux,
colorés et coiffés sobrement, brillaient dans la lumière du
matin. Elle était belle…

Quant à lui, je reçus sa beauté comme un coup de poi-
gnard au cœur… D’accord, je n’étais plus une jouvencelle,
mais y a-t-il un âge pour s’émouvoir et s’éprendre ?
Qu’est-ce qui lui donnait cet air juvénile ? Je me sou-
venais de la recherche qu’il mettait dans le choix de ses
vêtements sobrement élégants. Mais il y avait quelque
chose de nouveau que je mis un instant à découvrir. J’ai
dit « sobrement » ? Voilà la nouveauté !
Il portait ce jour-là, non plus le costume cravate que je
lui avais connu, mais… un jean, un blouson et des mocas-
sins. On aurait dit un adolescent ! Je sais, j’exagère !
Mais je vous assure : sa transformation était bien réelle,
à lui aussi ! Je ne lui voyais plus cet air condescendant,
voire même méprisant, qu’il arborait constamment aux
lèvres. Sa bouche donnait envie d’y poser ses propres lè-
vres !… Désolée, je m’égare !!!

Je demeurai pantoise devant ce spectacle. J’en laissai
mon café devenir imbuvable et dus en demander un autre !
Ma décision était prise : je saurais ce qui avait provoqué
un tel bouleversement !
Je devais réfléchir posément à la bonne stratégie pour
les aborder. Car aborder je ferais !
Je laissai donc passer quelques jours pendant lesquels
je peaufinai mon observation.
Ils n’avaient pas changé d’habitudes. Ils avaient seule-
ment changé, eux. Et comment !

Je m’étais fait un ami en la personne du garçon de café.
Dès qu’il avait quelques instants de libre, Maxence venait
vers ma table pour un brin de causette. Il était jeune et
33 plein de vie. Toujours souriant, maniant l’humour avec
bonheur, il parvenait à arracher un sourire aux plus grin-
cheux. Je décidai de le mettre dans la confidence.

— Je les connais bien ! s’écria-t-il. Ils se retrouvent
tous les soirs à la terrasse, leur journée de travail termi-
née. Mon rôle ici ne me permet pas de leur parler plus
intimement. Vous me dites que vous écrivez des romans.
Cela ne devrait pas être difficile pour vous de les abor-
der !

De ce jour, on me vit aussi le soir, même terrasse,
même place !
Et j’eus donc un nouveau manège à observer !

Ils apparaissaient, en sens contraire du matin ! Un sou-
rire illuminait leurs traits du plus loin qu’ils
s’apercevaient. Ils prenaient le temps de s’étreindre avant
de venir s’asseoir à la table voisine de la mienne !
(Maxence avait fait exprès de les placer à portée
d’oreille !)
Ils parlaient peu. Ils se découvraient, s’apprivoisaient.
Pour être plus précise, je dirais que chacun s’évertuait à
s’apprivoiser pour apprivoiser l’autre ! Vous me suivez ? !
Visiblement, leur rencontre était trop récente pour que
chacun soit parvenu à se dépouiller entièrement de son
carcan protecteur. Quand on a vécu des années et des an-
nées terré dans sa forteresse, il faut de sacrés coups de
boutoir pour tout démolir !!!

Mais ce que je voyais était prometteur !
Maxence était entré dans mon jeu avec joie et délecta-
tion ! Tout en servant boissons et pâtisseries, il
s’arrangeait pour échanger quelques mots, attirant ainsi
leur attention vers moi. Puis leur curiosité. Puis de la har-
diesse.
34
Ce fut lui qui s’aventura le premier à me parler.
— Vous êtes écrivain ? Dans quel domaine ?
— J’écris principalement des romans psychologiques.
En d’autres termes, j’aime observer mes semblables dans
leur fonctionnement quotidien, et sonder les profondeurs
de leur psyché.
— Travail de Titan ! Qu’en attendez-vous ?
— Une meilleure compréhension de l’humanité et, ce
faisant, plus de tolérance, plus de compassion envers tous
les êtres, bons ou mauvais. Plus de détachement. Et plus
de sérénité.
— Comment peut-on rester indifférent et serein face
aux guerres, aux crimes, face à la cruauté de monstres ?

Son visage avait repris l’expression que je lui avais
connue « avant » : dure, méprisante. Mais j’y décelais aus-
si une souffrance qui ne s’effacerait jamais, dut-il vivre un
grand amour.

— J’ai dit « détaché », pas « indifférent ». Je vous ac-
corde qu’on ne peut rester indifférent devant tant de
souffrances, mais vous sentez-vous capable de les endos-
ser toutes, et de les faire disparaître ? Je crois, quant à
moi, que le but de chacun est d’abord de soigner ses pro-
pres souffrances, d’éradiquer ses propres monstres. Car si
nous sommes honnêtes avec nous-mêmes, nous devons
bien reconnaître que nous abritons, nous aussi, la haine,
la violence, le désir de vengeance parfois, et d’autres
monstres qui n’attendent qu’une étincelle pour se réveiller
et bondir.

Mes paroles avaient frappé en plein cœur. Il avait pali,
et je le vis serrer les poings. Sa compagne ne disait rien.
Elle aussi avait pali, et des larmes coulèrent doucement sur
son visage.
35 J’avais bien vu. Ces deux-là s’étaient reconnus à travers
une souffrance partagée. Il me restait à apprendre dans
quelles circonstances.

Je le vis hésiter. Sans plus leur prêter attention, je re-
portai celle-ci sur ma coupe glacée avant qu’elle ne se
transforme en une masse coulante ! Il ne fallait rien brus-
quer. A l’évidence, l’un et l’autre avaient besoin de temps
pour faire confiance à la vie, sans doute, aux humains,
surtout.
Je terminai ma glace, les saluai discrètement et
m’éloignai…

Plusieurs jours s’écoulèrent ainsi. Ils ne fuyaient pas,
reprenaient leur place habituelle et moi la mienne ! Un
bref salut de part et d’autre, sans plus. Mais je sentais que
ma patience recevrait sa récompense ! Il me suffisait
d’attendre !
La nature s’était parée de ses atours de plein printemps.
L’air se réchauffait soir après soir. Saison bénie pour qui-
conque a connu un long hiver et accepte de se laisser
pénétrer l’âme et le corps par cette vie nouvelle.

Un soir où l’air était plus sensuel que jamais, deux sou-
rires timides m’accueillirent. Ils m’invitèrent à m’asseoir à
leur table. Maxence me fit au passage un clin d’œil com-
plice !

Comme un « aquaphobe » se jette à l’eau pour s’en
guérir, elle avala une goulée d’air et, me regardant à peine,
se lança dans le récit de sa vie ! Il avait posé sa main sur la
sienne en un geste plein de tendresse et d’encouragement.

— Il eut mieux valu que je ne naisse point ! Ma mère
n’avait pas quinze ans quand elle se découvrit grosse des
œuvres de son père qui abusait d’elle depuis que sa beauté
36 révélée de femme lui avait fait perdre la tête. Ma grand-
mère ne se doutait de rien. Ce fut un choc tel qu’elle en
perdit la raison. C’était l’époque où l’on ne perdait pas de
temps en confidences, signe certain de faiblesse et de
manque d’amour propre. Où on taisait sa honte. Où on se
terrait comme une bête quand il vous arrivait une tuile de
cette nature.
Mais il n’y avait pas que des brutes comme mon… gé-
niteur dans ce village reculé de montagne. Ce qui arrivait
à ma mère fut bientôt connu. Les femmes la prirent en
pitié. Quant aux hommes…
C’était l’époque de la chasse. Celui que, même mainte-
nant je ne puis me résoudre à considérer comme un père,
partit un matin avec tous les autres.
Il revint… sur un brancard, une tâche rouge au niveau
du cœur… Ils ne lui avaient pas fait de cadeau…
Il restait donc une folle et une fille perdue. Ma grand-
mère fut enfermée dans un asile et ma mère confiée à une
institution charitable jusqu’à ma naissance.
A peine née, je fus remise entre les mains sans ten-
dresse d’une vieille fille de l’Assistance Publique et
emmenée dans une ville éloignée.
Je ne devais jamais connaître ma mère.
Tout d’abord recueillie dans un orphelinat tenu par des
sœurs, je fus ensuite ballottée de familles d’accueil en fa-
milles d’accueil. A quinze ans, j’étais assez forte pour ne
plus être une charge pour l’Institution. On me plaça donc.

A ce niveau de son récit, sa voix s’étrangla dans sa
gorge. Un sanglot la secoua. Son compagnon serra sa main
un peu plus fort, et déposa un baiser sur sa joue. Elle se
reprit peu à peu et poursuivit son récit.

J’avais été placée dans une ferme. La vie y était dure.
Je crois que les porcs y étaient mieux traités que je ne
l’étais. Les patrons n’étaient pas à proprement parler
37 mauvais, mais ils étaient pingres, et trouvaient naturel de
m’exploiter au maximum. Je trimais donc du matin au
soir. La nuit venue, je m’effondrais sur ma couche dans un
coin du grenier et sombrais dans un sommeil de plomb.
Une bombe aurait pu tomber sur la ferme, je ne l’aurais
pas entendue. C’est ce qui causa mon malheur…
Une nuit, je crus d’abord à un cauchemar… et tentai
d’en sortir…
C’en était un, mais en chair, pesant, vineux… Je tentai
de hurler. Une main brutale s’appliqua sur ma bouche…
Je connus l’enfer…

Elle en avait assez dit. Il était inutile qu’elle prolonge
cette terrible confession même si dire l’indicible est un
premier pas vers la délivrance et la guérison.
Elle était épuisée. Son compagnon la serra doucement
dans ses bras. Ce fut lui qui poursuivit.

Emeline ne sut jamais quel monstre avait ainsi abusé
d’elle durant son sommeil. C’était une propriété impor-
tante qui requérait de nombreux bras.
L’état dans lequel on la trouva à l’aube du lendemain
ne laissa planer aucun doute sur ce qui s’était passé.
On la vit dépérir jour après jour. Ses patrons prirent
peur, non pour elle mais pour le blâme qu’ils risquaient
d’encourir. Il leur faudrait rendre des comptes à
l’Assistance si Emeline mourait. Et puis, dans l’état de
prostration dans lequel elle s’était enfermée, elle était
devenue une bouche à nourrir inutile. Elle fut donc rame-
née en ville.
Emeline s’était reprise. Elle poursuivit son douloureux
récit.

A l’Institution, je retrouvai Sœur Ernestine, celle-là
même qui était plus particulièrement chargée de moi. Je
n’avais jamais reçu la moindre marque d’affection de sa
38 part. Elle était mauvaise. Je me suis souvent demandé ce
qui avait motivé sa prise d’habit.
Contrariée de me voir revenir, elle me reçut d’un « Tu
n’es qu’une allumeuse, comme ta mère. ».
Je me jetai sur elle, prise d’une rage soudaine.
Lorsque j’avais atteint l’âge de comprendre les choses
de la vie, comme on disait, et devant mon insistance quasi
quotidienne « pourquoi suis-je ici ? Pourquoi n’ai-je pas
de parents ? », la religieuse alors responsable de moi
m’avait donné tous les détails de ma naissance. J’avais
alors ressenti un immense amour pour cette femme que je
ne connaîtrais jamais et qui n’avait pu faire autrement
que m’abandonner. Je ne pouvais lui en vouloir de ma
situation présente.
Ma haine contre sœur Ernestine se déchaîna. Je ne me
contrôlais plus. La rage m’avait redonné des forces. Je
l’employai en coups de pied et en coups de poings. Elle
hurla si fort qu’elle fit accourir d’autres sœurs qui eurent
beaucoup de mal à m’attraper et à me maintenir.
Je fus…

Les sanglots la reprirent, ainsi qu’un tremblement de
tout le corps. Son compagnon poursuivit.

— Elle fut fouettée jusqu’au sang et jetée dans une
pièce sans fenêtre. Elle ne voyait personne en dehors de la
sœur chargée de lui apporter sa nourriture. Cette dernière
était douce et compatissante, mais n’avait pas le pouvoir
de changer la situation d’Emeline.
Plusieurs jours passèrent ainsi. Emeline reprenait peu
à peu des forces. Elle était jeune et robuste.

— Lorsque les autorités de tutelle jugèrent que j’avais
repris figure humaine et qu’elles ne risquaient pas de se
voir poser des questions embarrassantes, on me sortit de
mon trou et on m’emmena dans une autre ville où je fus
39 placée dans une famille bourgeoise pour seconder la cui-
sinière. J’y restai sans histoire jusqu’à ma majorité, à
vingt et un ans. Ce fut une période calme et douce. J’avais
presque occulté ce que j’avais enduré. La crainte ne
m’habitait plus nuit et jour.
A vingt et un ans, munie d’un petit pécule, je fus libre
de ma vie et de mes choix. J’étais belle. Les regards posés
sur moi ne me laissaient aucun doute sur le désir que
j’allumais chez les hommes. L’enfer recommença. J’étais
affamée de tendresse. Il était facile à un être retors de me
berner et me faire croire que la vie m’apportait enfin
l’amour auquel j’aspirais si fort.
D’aventures sordides en aventures sordides, quelques
années passèrent. Il me fallut une liaison plus sordide que
les précédentes pour enfin ouvrir les yeux et m’arracher à
cet enfer.
Je mis les trois quarts de la France entre mes tortion-
naires et moi et me retrouvai dans cette petite ville où j’ai
enfin trouvé la paix et la tendresse.

Elle se serra contre son compagnon et ferma les yeux.
Elle avait dressé de sa vie « avant » un tableau suffi-
samment explicite pour me permettre de combler des
trous. Mais pas tous, cependant. Elle disait s’être suffi-
samment éloignée de son ancienne vie pour ne plus avoir à
redouter qu’on la retrouve.
Mais l’inconscient accepte-t-il sans rechigner ce que le
mental lui dicte ? Un traumatisme peut-il s’effacer d’un
simple « il n’y a plus de danger » ? Comment oser lever
les yeux sur ses semblables quand on a tant souffert par
eux ?

Il me restait à apprendre à quel moment de mon ab-
sence, et dans quelles circonstances ils s’étaient trouvés.
Et aussi, son histoire à lui !

40 Je suis né tout à fait légitimement dans une famille
bourgeoise lilloise. Mon père était le pater familias dans
toute sa splendeur. C’était l’époque où on ne songeait pas
à doter les filles d’un métier. On les préparait à n’être
rien d’autres que de parfaites épouses et des mères atten-
tionnées sinon tendres. Du moins dans ce milieu où les
apparences étaient tout et les états d’âme preuve de fai-
blesse. Mon père possédait plusieurs filatures. Il pouvait
se comporter en grand seigneur… hors du foyer.
A la maison, comme je le constatai dès que l’âge de
raison me vint, la musique était bien autre. Ma mère avait
apporté une dot substantielle. C’était ainsi. Très souvent,
l’homme à l’aube de sa vie professionnelle attendait cet
argent pour s’acheter une étude notariale ou autre source
de gains. D’autres s’empressaient de le dilapider en jeu
ou en maîtresses. Ce n’était pas le cas de mon père, du
moins tant que ma mère vécut.
Leur union ne dura que dix ans qu’il mit à profit pour
lui faire sept enfants. De santé délicate, elle mourut en
mettant le dernier au monde.
J’étais l’aîné et je venais d’avoir neuf ans. Je dois re-
connaître que le souvenir de son visage s’estompa assez
vite. Elle n’était pas câline et nous laissait le plus souvent
aux soins des nurses. Mon père et elle donnaient une ré-
ception une fois par mois au cours de laquelle les
conversations tournaient autour du prix du coton ou autre
composants, de la difficulté à recruter des ouvriers vala-
bles, de la mauvaise humeur grandissante de ceux-ci et
autres propos tout aussi passionnants.
Je me cachais parfois dans l’encoignure d’une fenêtre
pour observer ce beau monde, jusqu’à ce que l’on
s’aperçoive de ma présence et que ma nurse soit priée de
me ramener dans la nursery. J’avais droit le lendemain à
une volée de bois vert ! Patelin par-devant, tyran par-
derrière !
41 J’ai dit que ma mère s’occupait peu de nous. Comment
l’aurait-elle pu ? Ses grossesses rapprochées l’épuisaient,
mais elle devait faire bonne figure pour ne pas nuire à la
position sociale de son époux. Néanmoins, elle avait assez
d’emprise sur lui pour nous éviter, même de loin, ses fou-
dres.
J’étais trop jeune pour saisir la complexité de leurs
rapports. Ils étaient naturellement très pudiques vis-à-vis
de nous ; jamais un geste tendre et encore moins un bai-
ser.
Sa réaction au lendemain de la mort de ma mère me
révéla la faille chez cet homme dont je ne sonderais ja-
mais totalement la nature. Il s’enferma dans la chambre
mortuaire d’où il fallut presque le sortir de force. Il se mit
à boire, délaissa ses filatures, ne reçut plus. Devenu
adulte, et repensant à cette époque de notre vie, je compris
que, malgré sa fragilité physique, c’était en fait ma mère
qui « portait » toute la maisonnée, et que, sans elle, il
n’était plus rien.
Nous étions six garçons. Venait de naître une petite
fille ! Mon père refusa de la voir. Elle avait dix ans quand
notre père mourut, rongé par l’alcool et les coucheries.
Il avait sans doute aimé notre mère. Il l’avait à coup
sûr placée sur un piédestal. Je peine à comprendre le
changement radical qui s’opéra en lui. Les créatures défi-
lèrent à la maison. Nous les apercevions de loin en loin.
Elles étaient laides et vulgaires.
Leur séjour ne durait guère au-delà de la semaine !
Quand il s’en était bien servi, mon père les flanquait à la
porte sans plus de cérémonie ! Chaque fois un peu plus
déplumé !
Et c’est ainsi qu’un jour de printemps, alors que la na-
ture revêtait ses atours neufs, nous nous retrouvâmes
soudainement dépouillés.
42 Mon père était ruiné. Il avait délaissé ses affaires.
D’autres en avaient profité. Ce n’était que justice, mais
nous en fîmes les frais. Nous fûmes dispersés.
Mon sens critique avait été dévoyé. Ma petite sœur était
à mes yeux la cause de la mort de notre mère, je me mis
donc moi aussi à détester et mépriser la gent féminine ! Et,
à l’instar de notre père, je refusai de m’intéresser à Eléo-
nore. Je tente actuellement de retrouver sa trace…
Lors d’un procès, les avocats de la défense mettent en
avant les traumatismes d’enfance de leurs clients pour
minimiser leurs crimes. C’est sans doute utile, mais j’ai la
preuve que cela n’explique pas tout. Nous étions six gar-
çons à subir le même traumatisme. Aucun ne l’a vécu de la
même manière. Je ne vous parlerai pas de mes frères, ou
bien la nuit n’y suffirait pas, et je sens que c’est mon par-
cours qui vous intéresse, lié à celui d’Emeline et ce qui
nous a rapprochés !
On dit aussi que les contraires s’attirent. Quand leurs
regards se rencontrent !
Emeline a été traitée comme un objet jusqu’à ce que sa
coupe soit pleine et qu’elle trouve la force de réagir.
J’ai bien failli appartenir à cette race d’hommes vils.
Je l’ai été en pensée, en paroles mais pas en actes ! Ne me
demandez pas pourquoi ! J’ai dit avoir peu de souvenir de
ma mère, mais quelque part au fond de moi j’ai dû enre-
gistrer cette partie de l’humanité en deux catégories, les
« bien » et les « pas bien ». On respectait les premières,
on se servait des autres.
Les créatures que je voyais défiler chez mon père ap-
partenaient naturellement à la deuxième catégorie, et je
ne ressentais que mépris pour elles. Dans ma tête d’enfant
je les rendais responsables de la dégradation de mon père.
Lui tout seul n’aurait jamais pu se laisser aller jusqu’à
n’être plus qu’une loque qui nous voyait à peine. Je
n’allais pas plus avant dans mon raisonnement. Toutes les
43 femmes devinrent haïssables à mes yeux ! Et la vie ne me
fit longtemps rencontrer que cette sorte !
Un jour pourtant, je faillis perdre cette armure dont je
m’étais soigneusement revêtu ! Je fus à deux doigts de
succomber à une créature plus habile que les autres,
moins vulgaire aussi ! Si cela peut amener de l’eau à votre
moulin, je vous relaterai cette aventure un autre jour !

La conséquence fut que je m’élevai d’un cran dans l’art
du mépris, des sarcasmes et autres gentillesses envers la
gent féminine !
Je devrais abriter de gigantesques regrets, une im-
mense culpabilité, mais je m’y refuse. Cela ne changerait
rien à ce qui a été. Et cela ne réparerait rien !
La vie m’a donné à apprendre que nous sommes seuls
responsables de nos pensées et de nos actes, que tous ceux
que nous côtoyons sont là pour nous aider à avancer vers
plus d’humanité, de tolérance et de sagesse. En pensée, je
demande pardon à ces femmes pour le mépris que j’ai
nourri à leur égard. Mais, comme vous avez pu le consta-
ter au début de notre conversation, il m’arrive de
replonger dans cette négativité. Emeline est là pour m’en
sortir ! Elle m’a été envoyée pour me faire comprendre
que celles que j’appelais avec mépris « créatures »
avaient parfois un passé de souffrance, voire de servitude
dont elles ne parvenaient pas à sortir. Ce monde est cruel
pour les faibles. J’ai été cruel.

Voyez-vous, je suis incapable de mettre une date, et en-
core moins une heure, sur mon virage à 360 degrés ! Cela
me semble incroyable et pourtant, c’est la vérité.
C’était l’année dernière, au début du printemps. Ah le
printemps ! C’est un joyeux farceur ! Il vous embobine
sans prévenir. C’est comme une bourrasque qui retourne
votre parapluie ! Vous vous trouvez à la merci des élé-
ments !
44 L’air était d’une douceur envoûtante ce matin-là.
Comme ce soir, les marronniers embaumaient. Je le ré-
pète, je ne sais ce qui s’est passé en moi pour que je note
ce renouveau. Allez savoir si là-haut, Ils ne se sont pas
fatigués du spectacle lamentable que je leur jouais jour
après jour ! Ils ont dû se concerter et décider que c’en
était assez !
Ce matin-là, lorsque j’arrivai à la hauteur d’Emeline,
une force me contraint à lever les yeux, et je la vis !

— Moi, ce matin-là, je regardais le sol. Je me sentais
plus déprimée, plus inutile que jamais et j’avais pris ma
décision. Ce jour serait le dernier. J’effectuerais ma jour-
née de travail, puis je disparaîtrais. A jamais.

— Je fus bouleversé au-delà du concevable par cette
apparition. Je la voyais vraiment pour la première fois ; je
ne l’avais jamais saluée, encore moins abordée. Je
l’arrêtai. Lui parlai. Et nous voilà, ainsi que vous nous
voyez ! Il est des choses que l’on ne peut expliquer, il faut
les accepter, tout simplement. Cela sera peut-être matière
à réflexion pour vous qui vous complaisez dans l’étude de
votre prochain ! Peut-être même m’aiderez-vous à cerner
ce qui s’est passé pour nous deux ce jour-là !

Ce fut tout pour ce soir-là. La nature s’endormait dans
un silence feutré. Nous nous souhaitâmes une douce nuit.
Elle le serait sans l’ombre d’un doute pour eux ! Peut-être
moins pour moi !
J’avais l’impression que ma tête allait exploser ! Je ré-
capitulai ce que j’avais appris d’eux : leur histoire, qui les
avait murés dans une gangue de protection ; leur rencontre
miraculeuse, du moins pour elle qui était sur le point
d’abandonner.
Quel métier exerçaient-ils ? Avaient-ils été mariés ?
Avaient-ils eu des enfants ?
45 Je pouvais répondre par la négative pour lui. Pas pour
elle.
Nous passerions donc encore quelques soirées ensem-
ble ! Je m’étais prise d’affection pour eux, je n’avais pas
envie de les perdre de sitôt !

Pourquoi changer d’habitudes quand elles nous con-
viennent ?
Nous nous retrouvâmes donc au rendez-vous le lende-
main. Ce fut Emeline qui commença.

— Je respirais déjà mieux ! Je me mis en quête d’un
travail. Tout ce que je savais faire, c’était servir. Faire la
bonne. Le premier hôtel auquel je m’adressai
m’embaucha. Je n’eus pas à m’en plaindre. La patronne
était bonne et juste. J’avais une chambrette sous les com-
bles. J’y fis mon nid. Durant des mois, je mis à peine le
nez dehors. La patronne m’observait. Un jour, elle
m’appela dans son bureau.
Son regard plein de tendresse balaya mes défenses. Je
lui racontai ce qu’avait été ma vie jusque-là. Elle avait les
larmes aux yeux.
De ce jour, elle entreprit de me réconcilier avec la vie
et mes semblables.
Le soir, après mon travail, je pus suivre des cours de
sténodactylo. Elle m’aida à trouver un emploi dans une
grosse entreprise dont la secrétaire venait de prendre sa
retraite.
Pour cela, je dus quitter la petite ville et cette femme
qui m’avaient accueillie avec tant de chaleur. Et je me
murai de nouveau dans ma forteresse ! C’était ma seule
protection. Je ne me sentais pas assez forte pour affronter
les hommes et les tenir à distance par la parole. Leurs
regards ne laissaient planer aucun doute sur leurs inten-
tions. Ma seule défense était la fuite.
46 Jusqu’à ce jour dont Gontran vous a parlé. Je n’en
pouvais plus. Je ne me sentais plus la force de continuer à
vivre ainsi…
Voilà mon histoire !

— Mon histoire aussi est terminée, reprit Gontran, du
moins celle du passé.
On dit que les gens heureux n’ont pas d’histoire. Cela
est vrai à présent pour Emeline et pour moi-même. La vie
nous a malmenés. Nous avons trouvé notre port ! Il nous
reste quelques années devant nous pour panser ce qui peut
l’être, et vivre, enfin…

Je me sentis mélancolique… Leur histoire m’avait tou-
chée. Leur confiance également. Ils savaient ce que j’allais
en faire ! Ils me demandèrent de leur envoyer le premier
exemplaire du roman que j’allais sans doute tirer de leur
expérience de vie. Je le leur promis bien volontiers.
J’aurais aimé continuer à les rencontrer. J’aurais aimé
qu’une amitié se développe entre nous.
Cela ne devait jamais se faire. La vie se chargea de me
montrer que tout est éphémère, et que je devais laisser ces
deux rescapés à leur nouvelle naissance.
La capitale me rappela, me garda plus longtemps que je
l’avais envisagé.
Lorsque je retrouvai « mon » café, Maxence
m’accueillit avec un plaisir non dissimulé. Ce fut lui qui
m’apprit qu’Emeline et Gontran avaient définitivement
tourné la page de leur ancienne existence. Ils étaient partis
sous d’autres cieux, reprendre à zéro…

Je suis romancière. Je ne doutai pas de les retrouver un
jour, au gré de mes errances !

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