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Transgression

De
271 pages
Voici l’histoire de Patrick, médecin, père de famille, mais surtout fatigué d’une vie qu’il juge inconsistante. Par hasard, je dis par hasard, mais c'est une simple façon de parler, car nous savons tous que le hasard puise sa substance dans une cause non encore identifiée. Disons plutôt qu'une attente indéterminée mais diffuse, va permettre à Patrick de faire une rencontre imprévue avec un certain Kévin. Ce simple ouvrier d’usine, en proie à une soudaine et mystérieuse « transformation », va précipiter Patrick, enthousiaste, dans une quête aussi étrange que périlleuse.
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Transgression


Eric Bouillot
Transgression





ROMAN











Le Manuscrit
www.manuscrit.com













' ditions Le Manuscrit, 2004
20, rue des Petits Champs
75002 Paris
TØlØphone : 01 48 07 50 00
TØlØcopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-4507-0 (fichier numØrique)
ISBN : 2-7481-4506-2 (livre imprimØ)

ERIC BOUILLOT






« Quand je parlerais les langues des hommes et celles
des anges,
si je n ai pas l Amour,
je ne suis qu un airain qui rØsonne ou une cymbale
qui retentit.

Quand j aurais le don de prophØtie, et quand je
conna trais tous les mystŁres et toute la science,
quand j aurais toute la foi transporter les
montagnes,
si je n ai pas l Amour,
je ne suis rien »

SAINT-PAUL
7 TRANSGRESSION
8 ERIC BOUILLOT






CHAPITRE PEMIER

PROLOGUE

« Voil donc l histoire de cet homme, ce cher
KØvin ! »

C est ainsi que Patrick achevait son discours devant
une petite assemblØe d Øtudiants en mØdecine. Tous
avaient ØcoutØ avec la plus grande attention l aventure
peu commune de cet ancien ouvrier d usine.

MalgrØ les rideaux tirØs, il rØgnait dans la salle de
cours une chaleur torride. Patrick s Øpongeait le front,
quand l un des Øtudiants se leva.
« Et quand l avez-vous vu pour la derniŁre fois ?
Cela fait six mois, maintenant.
Vous avez dit qu il ne mangeait pratiquement
plus, vous pouvez nous prØciser ce dØtail ? demanda
une jeune fille, cheveux tirØs, revŒtue d un jeans noir, et
d un tee-shirt rouge.
C est exact, surtout vers la fin et
Sans qu il puisse terminer sa phrase, une voix forte et
claire retentit.
Et oø est-il, maintenant ?
Qui peut le dire ? » murmura Patrick.
9 TRANSGRESSION
10 ERIC BOUILLOT






II


Patrick, sa femme Claire, et leurs deux enfants,
habitaient Morancy, en rØgion parisienne. Leur
maison, en briques apparentes, Øtait b tie sur deux
niveaux, plus un grenier mansardØ. Un petit jardin
propret, en pente, dØbouchait sur la rue principale,
bordØe par de vieux marronniers.

Ce soir-l , la famille fŒtait la nuit de Halloween,
quoique fŒter soit un bien grand mot, tolØrer serait un
verbe plus appropriØ. Pour les gamins, Halloween
symbolisait un alliage baroque, mi-chemin entre Noºl
et les croquemitaines de leurs jeux vidØo. Impossible d y
Øchapper.
Dans les ruelles sombres, des adolescents trŁs excitØs
patrouillaient en tambourinant, au hasard, sur toutes les
portes qu ils rencontraient. Il y avait l des sorciŁres, des
porteurs de masques de visages mutilØs, et des momies
sanglantes.

InstallØ dans le salon, Patrick terminait son cafØ,
quand, soudain, un adolescent s engouffra par la porte
d entrØe.
« Donnez-moi votre vie ! » cria-t-il, en brandissant un
objet non identifiØ.
11 TRANSGRESSION
ric, l’a nØ, sursauta si fort sur sa chaise, qu un des
pieds cØda sous l effet du poids. Il tomba la renverse
et alla s’aplatir sur la chienne, qui Ømit un couinement
strident. Puis il se releva d un bond, et sans aucun Øgard
pour la douleur infligØe cette brave La ka, il se jeta sur
l intrus, en vocifØrant « Tu dois me donner quelque
chose en Øchange ! »
Claire, prise d un fou rire, se prØcipita pour
rØconforter la chienne ; un Labrador un peu pØtochard,
dont on ne pouvait exclure un mouvement d humeur.
Brigitte, pØtrifiØe, n osait plus bouger de son fauteuil.
Elle comprima si fort sa poupØe, qu’un oeil en verre
s en dØtacha pour tomber sur le tapis.
« Alors ! Que me donnes-tu en Øchange ? rØpØta Eric,
le menton en avant, le doigt accusateur.
Heu ! Je ne sais pas, je n ai rien sur moi, »
rØpondit le jeune homme.

Soudain, La cohorte macabre et sanguinolente
dØboula dans le salon, en poussant des cris inhumains.
Sans un mot, et d un bond, Brigitte s Ølan a dans les
bras de sa mŁre.
« Oh ! Allez-y mollo ! Vous faites peur la petite,
protesta Patrick.
Pfut, la trouillarde ! » encha na Eric, qui regardait
sa sur avec d؜ dain.

D une dØmarche chaloupØe, un
Quasimodo s approcha de Patrick. Son visage Øtait
zØbrØ de petites cicatrices rouges. Un caban gris, jetØ sur
son dos, laissait transpara tre un demi-pneu de voiture.
D une voix rocailleuse, il s’Øcria « Alors, Monsieur, vous
n avez pas une p tite piŁce ou deux ? »
12 ERIC BOUILLOT

AmusØ, Patrick partit chercher son porte-monnaie. Il
lui donna quelques sous, puis, en claquant des mains,
demanda aux joyeux drilles de sortir de chez lui.
« D’accord, mon bon Monsieur, on s’en va …»
rØpondit une jeune fille, la voix chevrotante, mimant
sans doute une vieille dame hors d ge.
Brigitte, tout juste rassurØe, Ømit un petit rire sec.
Claire ramassa quelques bonbons qui tra naient sur la
table du salon. Elle pla a le tout dans un sac en
plastique et le donna une grande perche, qui arborait
sur son cr ne une pierre tombale en carton-p te ornØe
d une petite croix renversØe, avec une inscription : Morte
120 ans dans d atrooocces souffrances .
Ils se prirent tous par la main, et quittŁrent la maison
en beuglant.

PostØ sur le perron, Patrick regardait la meute
s Øloigner. C est alors qu il aper ut son voisin, Pierre
Damole, qui, juchØ sa fenŒtre, avait le cou tendu au
maximum de ses possibilitØs cervicales.
« La ferme, petits cons ! rugit-il, en balan ant une
canette de biŁre. Vous acceptez ce genre de singeries ! Il
toisait Patrick d un air furieux.
Oh ! Ce n est que pour une nuit, rien de bien
mØchant. En plus, saviez-vous qu l Øpoque des
erGaulois, le 1 novembre Øtait le premier jour de
l annØe ?
Conneries tout a ! » conclut-il en claquant les
volets.
Patrick ramassa un pin s qui tra nait sur le palier. Il
reprØsentait un minuscule balai de sorciŁre. Il l accrocha
sa chemise et, en souriant, referma la porte.

13 TRANSGRESSION
EscortØe de sa petite tribu, Claire montait l Øtage
par l escalier en colima on. Patrick se laissa tomber dans
un gros fauteuil en cuir noir, style art dØco, et, tout en
sirotant une biŁre, examina sa pendule en aluminium
ciselØ. Elle lui avait ØtØ offerte par Bruno, son beau-
frŁre. C Øtait un modŁle qui, toutes les 24 heures, se
rØglait automatiquement, ceci gr ce des impulsions
Ølectroniques, envoyØes d Allemagne. Il avala une petite
gorgØe, puis chaussa ses lunettes.
Tandis qu il s apprŒtait consulter un bouquin de
mØtØorologie, la sonnerie de la porte d entrØe
bourdonna. Il dØploya pØniblement son mŁtre quatre-
vingt-dix ; il souffrait de courbatures au dos, suite une
violente partie de tennis entre confrŁres.

« Docteur Modiano ? » En ouvrant la porte, Patrick
vit un homme de taille moyenne, vŒtu d un pantalon de
velours bleu, d un pull col roulØ, et d une paire de
basquettes crasseuses. Une de ses mains tenait une
casquette noire, avec une inscription dorØe, PI, tandis
que son autre main portait un mouchoir tâchØ de sang.
« C est moi, que puis-je faire pour vous ?
DØsolØ de vous dØranger cette heure, mais j ai
une petite douleur dans le nez, avec pas mal de
saignements.
Je prØfØrerais vous voir mon cabinet, il est 22h !
Je sais, il est tard, mais je suis inquiet docteur. Je
vous en prie !
Un petit saignement de nez, je ne pense pas que
cela soit bien grave, de plus, je m apprŒtais me
coucher, et
Vous Œtes docteur, non ! S il vous pla t.
Bon, entrez ! » grommela Patrick.
14 ERIC BOUILLOT

AprŁs l avoir installØ dans le bureau attenant au salon,
Patrick monta dans la salle de bain. Il empoigna sa
sacoche, ainsi qu une boite en fer blanc, qui contenait
quelques instruments. Claire prenait une douche en
Øcoutant une vieille chanson de Gloria Gaynor, « I will
survive ».
« Qu est-ce qui se passe mon chou ? demanda-t-elle
en faisant coulisser le panneau de verre.
Rien Un patient en bas, qui a un problŁme de
nez.
cette heure, tu le connais ?
Il me semble, je crois l avoir dØj vu quelque part,
mais je n en suis pas sßr, » dit-il en fermant la porte.

« Bien, voyons ce nez ! »
Patrick sortit de la bo te un petit appareil, dont l une
des extrØmitØs diffusait un pinceau de lumiŁre. Il
introduisit avec dØlicatesse l instrument dans une des
narines de son patient, et colla son il l autre
extrØmitØ.
« Vous ressentez cette douleur depuis
longtemps ? demanda-t-il, la bouche plissØe.
Depuis environ trois jours, mais le premier
saignement est arrivØ avant-hier. Je m en souviens, car je
n avais jamais saignØ du nez auparavant.
Vous Œtes du coin ? j’ai l impression de vous avoir
dØj vu, demanda Patrick, qui poursuivait l exploration
nasale.
Oui, j habite 150 mŁtres, rue des Pommiers, au
numØro 2.
Je vois, effectivement ce n est pas trŁs loin. Bon,
je pense qu il n y a rien de grave. Souffrez-vous d autres
15 TRANSGRESSION
sympt mes ? Mal de gorge, par exemple, ou de la toux ?
Migraine ?
Non, rien. »

Patrick s’installa son bureau, constituØ d une simple
plaque de verre fumØ posØe sur deux trØteaux en mØtal
chromØ. Il ouvrit sa sacoche de cuir et en sortit une
feuille d ordonnance, ainsi que son vieux stylographe
Mont Blanc.
« Je ne vois rien de particulier, conclut-il, en dØvissant
le capuchon du stylo. Je vais juste vous prescrire un
solutØ nasal, pour dØsinfecter la cloison.
Il gribouilla quelques mots illisibles.
Votre nom s il vous plat ?
KØvin Stovik.
Stovik, vous Œtes originaire des pays de l Est ?
Mes parents Øtaient Yougoslaves, mais ils ont
ØmigrØ, juste aprŁs la seconde guerre mondiale.
Votre profession ?
Contrema tre chez PØtroleum Industries. On y
fabrique de la peinture, vous connaissez cette
bo te ? demanda-t-il, d une voix rauque de fumeur.
Ce n est pas le gros complexe, la sortie nord de
l autoroute ?
Oui, a fait 20 ans que je travaille l , certifia
KØvin, avec une pointe de fiertØ.
Voil , si vous n allez pas mieux dans quelques
jours, revenez me voir. Sur l ordonnance, vous
trouverez l adresse de mon cabinet, en ville. Une
derniŁre question, Œtes-vous en contact avec des
produits dangereux, ou toxiques ?
C est sßr qu on manipule des substances toxiques,
mais vous savez, les normes sont draconiennes. En
16
îERIC BOUILLOT

contact direct, a non ! Il me semble que non, mais je ne
peux pas le jurer. »

Patrick raccompagna son h te jusqu au vestibule. Il
remarqua que KØvin, outre une bedaine proØminente,
avait le dos un peu voßtØ. Il diagnostiqua un
affaissement musculaire de la ceinture abdominale, ou
peut-Œtre une pathologie vertØbrale.
Sur le palier, KØvin se retourna et articula d une voix
bizarre « Je pourrai venir vous voir quand je veux ?
Bien entendu, mais vous n avez pas vous
inquiØter, je suis certain que ce n est rien du tout ! »
Puis il s Øloigna d un pas lent, comme contrec ur.
Il se retourna une derniŁre fois, pour lancer un petit
signe amical.

« Curieux, ce gars, souffla Patrick, en tournant la clef
piston de la porte blindØe.
Chou, c est grave ? demanda Claire, la tŒte coiffØe
d une grosse serviette en tire-bouchon.
Non, juste un anxieux qui saigne du nez.
Il est un peu gonflØ de venir cette heure !
Les dØsagrØments du boulot. Rappelle-toi mes
dØbuts d interne, le biper constamment accrochØ la
ceinture, et les dØparts prØcipitØs, mŒme le jour de Noºl.
˙a ne nous rajeunit pas ! Bon, je vais me
coucher. » dit-elle, en terminant un verre de jus
d orange.

Patrick s approcha de la grande bibliothŁque en bois
blanc qui recouvrait tout un pan de mur. Il alluma la tØlØ
et s allongea sur un petit tapis en caoutchouc bleu. Sa
sØance quotidienne de dØcontraction musculaire durait
17 TRANSGRESSION
une quinzaine de minutes, pas plus. Les bras croisØs
derriŁre la tŒte, il s’effor ait, tout en maintenant le
bassin immobile, de relever le torse alternativement de
gauche droite. D une oreille distraite, il Øcoutait une
Ømission sur la vie sexuelle des tortues gØantes.
« Voyez-vous, quand le m le est trop empressØ
monter une femelle, parfois celle-ci se retourne sur la
coquille, expliquait le prØsentateur. Eh bien, savez-vous
ce qui se passe dans ces cas-l ? C’est simple, le m le
part illico la recherche d une autre partenaire. Ce n est
vraiment pas un gentleman, conclut-il en gloussant.
Quelle connerie ! » soupira Patrick en Øteignant le
poste.

Une fois la sØance achevØe, il partit, comme chaque
soir, jeter un coup d il sur ses deux petits anges. La
chambre des enfants baignait dans la faible lueur
rouge tre d une veilleuse Ølectrique. Il poussa la porte
du placard jouets, mais celle-ci rØsistait, une grosse
larve en latex Øtait coincØe dans l entreb illement. Il
retira l objet et s avan a en direction d un bureau vert,
c Øtait celui de son fils. Brigitte se contentait d une petite
table ronde, avec des pieds en forme de gros crayons de
couleur. Il posa la larve phosphorescente sur le bureau,
et se pencha pour embrasser sa fille. Il la regarda un
instant, le cur pincØ. œ
« Je ne dors pas, Papa ! » dit Eric, voix basse, puis il
se retourna brusquement. Patrick dØcouvrit un visage
rØpugnant, flanquØ d un nez difforme, bourrØ de grosses
pustules marron. Il ne put s empŒcher d avoir un
mouvement de recul.
« Je t’ai eu, je t’ai eu ! » proclama Eric en retirant le
masque de caoutchouc.
18
œ
àERIC BOUILLOT

Brigitte bondit hors du lit « Halloween !
Halloween ! » criait-elle, en sautant pieds joints.
19 TRANSGRESSION
20 ERIC BOUILLOT






III


« Et moi, je vous le dis, tous ces trucs qu on nous
donne, ce n est pas bon pour la santØ ! Marc BØrou,
s exprimait sur le ton de la confidence. Un exemple, les
sucres de rØgime, j affirme que ces machins-l trompent
le corps, et un jour ou l’autre, on va le payer. Il ne
faudrait quand mŒme pas prendre notre corps pour plus
bŒte qu il n est !
Croyez-moi, il n est pas bŒte du tout ! rØpliqua
Patrick, en pressant sur la poire en caoutchouc du
sphygmotensophone. C est mŒme une formidable
machine, extrŒmement complexe. Mais depuis le temps
que l homme modifie son environnement, il y a bien
longtemps que notre organisme s est habituØ toutes
sortes de produits plus ou moins nocifs.
Vous croyez que a n a aucune incidence ? BØrou
avait la bouche grande ouverte, comme s il voulait
mordre quelqu un. Je vous le dis, un de ces quatre, on
va se retrouver avec une putain excusez-moi, une sale
maladie, pire que le sida !
Eh bien, Marc, vous Œtes remontØ aujourd’hui !
17/9,5, votre tension aussi, dit Patrick en rangeant
l appareil. Je vous comprends, mais que faire ? C est le
progrŁs, les gens rØclament ce genre de produit, et
l industrie en profite.
21 TRANSGRESSION
Vous plaisantez, c est l industrie qui crØe le
besoin. Tous les jours, la tØlØ, on nous abreuve de
spots publicitaires. Il ne faut pas Œtre gros, car c est
mauvais pour la santØ et patati, et patata !
C est un peu vrai tout de mŒme !
Je suis enveloppØ, d accord, mais au XVIŁme
siŁcle, personne n aurait trouvØ que j Øtais trop gros,
c est notre Øpoque qui rØclame des maigres. Regardez
les mannequins, par exemple, on pourrait presque en
faire le tour d une seule main, et dŁs qu elles pŁsent dix
grammes de trop, elles se prØcipitent dans les magasins
de produits de rØgime. C est ce modŁle qu on prØsente
nos filles, une vØritable sociØtØ d anorexiques. Vous
avez une fille, docteur ?
Oui, mais elle n a que cinq ans, et les seules
Ømissions qu elle regarde la tØlØ, ce sont les dessins
animØs.
Sur le c ble, la tØlØ par satellite ? coupa BØrou,
presque hystØrique.
Oui, nous sommes abonnØs, pourquoi ?
Mais c est bourrØ de pubs ces trucs-l , je le sais
parce que mes enfants regardent aussi ce genre
d Ømissions, c est cause de ma femme Et bien,
observez ce qui se passe entre deux cartoons, et vous
verrez la tonne de pub pour les sucreries, les g teaux, les
petites figurines dØbiles, made in China.
Donc, c est la publicitØ en gØnØral que vous
critiquez, je croyais que vos foudres n Øtaient destinØes
qu aux produits de rØgime ?
Mais c est la pub qui fait vendre les soi-disant
rØgimes minceur, c est par la pub que tout est contrlØ.
C est une vØritable tyrannie, je dirais mŒme un
22
ôERIC BOUILLOT

complot ! » Ses petits yeux noirs roulaient dans leurs
orbites.
« Un complot, rien que a Vous y allez un peu fort
tout de mŒme. »

Patrick, l’aide de son index, tapota un petit flacon
moitiØ rempli d une poudre verte. Il enfon a une aiguille
dans le caoutchouc rose qui obturait le flacon, puis,
l aide d une seringue, il injecta un liquide transparent
dans la fiole. AprŁs avoir bien mØlangØ le tout, il aspira
la prØparation, en tirant lentement sur le piston.
« Vous prØfØrez la cuisse ou le bras ?
˙a m est Øgal, rØpondit BØrou.
Vous savez, je partage un peu votre opinion, mais
quant parler de complot, franchement, vous y croyez ?
Bien entendu, d ailleurs je fais partie d une
association qui s occupe de ces problŁmes. Depuis
environ trois mois, on se rØunit chaque semaine dans les
environs de Paris. »
Patrick frotta l endroit piquØ avec une compresse
imbibØe d alcool.
« Si vous le voulez, je peux vous introduire, vous en
apprendrez de bien bonnes, assura BØrou. Un mØdecin,
a serait bon pour la crØdibilitØ de notre mouvement.
Je vais y rØflØchir, dit Patrick, qui songeait surtout
aux six patients qu il devait recevoir avant la fin de
l aprŁs-midi.

Depuis qu il exer ait la mØdecine de ville, une
certaine timiditØ, doublØe d une gentillesse parfois
excessive, l empŒchait d abrØger d interminables
consultations. Il admirait souvent ces mØdecins
l autoritØ bien affirmØe, ceux qui parlent d une voix
23 TRANSGRESSION
forte. Ces paternalistes, qui ne vous laissent pas placer
un mot, et vous bombardent hors du cabinet en moins
de dix minutes, ordonnance comprise. Mais cette
maniŁre de pratiquer la mØdecine Øtait trop ØloignØe de
sa nature profonde. Il avait besoin d Øcouter, de sonder,
d ausculter. Il restait persuadØ que des indices
importants pouvaient se manifester lors d une simple
conversation, mŒme si elle Øtait banale, voire affligeante.

Imperturbable, BØrou continua « Les CFC, par
exemple, vous savez ces gaz qu on trouve un peu
partout, et qui, soit-disant trouent la couche d ozone. Et
bien, quand ils sont tombØs dans le domaine public,
n importe qui, avec une simple panoplie de parfait
chimiste, pouvait en fabriquer et les vendre partout, y
compris dans les pays du tiers monde. Vous saisissez ?
Moins d argent pour les multinationales, plus de
concurrence. Alors ils nous ont sorti un produit miracle.
Celui-l , Øvidemment, n’attaque pas la couche d ozone,
et hop, ils sont tranquilles pour un bon bout de temps,
dit BØrou visiblement trŁs fier de son discours.
M oui, c est intØressant Quant votre
association, je vous promets d y rØflØchir. Pour l instant,
je suis dØsolØ, mais j ai d autres patients consulter.
Vous ne me croyez pas ? s indigna BØrou, en
hochant la tŒte.
Je n ai jamais dit cela.
Vous ne me croyez pas, je le sens, dit-il en
pointant un doigt accusateur en direction de Patrick. Ils
sont trŁs forts, mŒme quand on raconte la vØritØ, la
plupart des gens ne nous croient pas. Ils sont vraiment
trŁs forts. »
24 ERIC BOUILLOT

Juste avant de sortir du cabinet, il ajouta une derniŁre
fois « TrŁs forts ! »

Dans la salle d attente, une vieille dame le jaugea d un
regard mØprisant « Quel grossier personnage, mon ge
je ne peux pas attendre si longtemps, marmonna-t-elle,
en abaissant un peu sa jupe.
Madame, j en ai pour une seconde. Asseyez-vous,
je vous en prie. » dit Patrick avant de s’Øclipser dans une
petite salle mansardØe.
Avec la paume de sa main, il pressa plusieurs fois sur
le levier d un distributeur de savon. Un gel bleu
s Øcoulait, Ømettant un bruit curieux, semblable un
gargouillement de ventre. AprŁs s’Œtre lavØ les mains, il
plaqua sur son cr ne quelques rares cheveux blonds.

Les propos de Marc BØrou Øvoquaient un autre
patient, qui avait dØbarquØ sans rendez-vous, deux
semaines auparavant, en fin d aprŁs midi. Un gars avec
une dr le de tŒte, et un nez bizarre. Il Øtait tirØ quatre
Øpingles, et se plaignait de migraines. Il assurait que ses
douleurs Øtaient dues l antenne relais du tØlØphone
mobile. D aprŁs lui, cette antenne se trouvait 53
mŁtres de sa porte d entrØe. Il avait calculØ que le lit de
sa chambre Øtait 62,50 mŁtres de cette foutue antenne.
De plus, il affirmait que les ondes ØlectromagnØtiques
Ømises par l antenne, perturbaient son sommeil, et
orientaient ses rŒves de curieuse fa on. Patrick, intriguØ,
lui avait demandØ comment, et de quelle maniŁre son
sommeil Øtait troublØ. Il rØpondit que, dans ses rŒves,
des personnages inconnus lui Øtaient apparus, comme
a, sans raison. Auparavant, il ne les voyait jamais.
Comme tout le monde, il rŒvait de ses proches, de
25 TRANSGRESSION
situations connues, de dØsirs, ou de frustrations cachØes,
mais depuis l installation de ce relais, c Øtait toujours ces
personnages qui hantaient ses nuits. Il certifia Patrick
que son cerveau devait capter les conversations
tØlØphoniques de ces gens. « AprŁs tout, ce ne sont que
des ondes, comme la lumiŁre, » affirma-t-il.
Patrick lui expliqua que c Øtait impossible, car l’outil
nØcessaire une telle Øcoute ne se trouvait pas dans le
cerveau, et que ce type d onde, contrairement la
lumiŁre, n Øtait pas per u par les sens. Nullement
convaincu par cet Øclaircissement, le type n en
dØmordait pas. Pour lui, il n y avait aucun doute, son
mal de tŒte provenait directement de ses mauvaises
nuits, passØes au « tØlØphone », en compagnie d h tes
indØsirables. Il demanda mŒme Patrick de lui faire une
scanographie du cerveau, juste pour voir si, par hasard,
une petite antenne poussait dans son cr ne. Patrick,
refusa sa demande. Celle-ci Øtait si farfelue, qu il risquait
de passer pour un incompØtent notoire, fr lant mŒme
une comparution immØdiate devant le conseil de
discipline de l Ordre des MØdecins.
Le type repartit trŁs dØ u. Il rØgla sa consultation,
sans mŒme demander la feuille de remboursement. Il
traita Patrick de butØ, de pur produit d un acadØmisme
conservateur, et s en alla en claquant la porte.

« Alors, Madame Chenu, vous allez mieux, dit Patrick
en lui prenant le poignet.
J ai encore un peu mal, mais moins qu avant tout
de mŒme, rØpondit-elle d une voix fluette.
Vous voyez, les traces de crocs ont presque
disparu. Je vais vous retirer les points. D ici une ou deux
semaines, on ne verra presque plus rien.
26 ERIC BOUILLOT

Saviez-vous que j ai intentØ un procŁs ?
Vous avez bien fait, ce chien est sßrement trŁs
dangereux.
C est certain ! Je ne comprends mŒme pas que
l on puisse garder chez soi un tel fauve. Vous vous
rendez compte, venir me mordre chez moi, dans ma
cuisine.
Oui, je sais C est terrible ! »

Madame Chenu lui avait dØj contØ sa mØsaventure
trois reprises, mais Patrick sentait qu elle mourait
d impatience de la lui raconter une quatriŁme fois. Et
derniŁre, d ailleurs, du moins l espØrait-il, car les soins
Øtaient presque terminØs.

« J Øpluchais tranquillement des carottes, je les achŁte
chez Hammed car elles sont de qualitØ supØrieure. Vous
les prenez oø, vous ?
Chez un fermier qui, une fois par semaine, nous
livre des lØgumes de son jardin, des lØgumes de saison !
rØpondit Patrick, qui, l aide d une petite pince en inox,
tirait doucement un fil noir.
C est une bonne idØe, vous pensez qu il pourrait
me livrer ?
Je vais lui en parler, je pense qu il sera ravi.
Parfois, le dimanche, on emmŁne les gosses, ils adorent
observer la vie dans une ferme. Il fabrique aussi une
dØlicieuse confiture de lait, aux Øclats de noisettes, un
rØgal !
La confiture de lait, c est toute mon enfance ! dit-
elle, songeuse. Bref, j avais mon Øconome la main,
quand, soudain, je vis la tŒte du monstre qui poussait
ma porte d entrØe. Ce jour-l , je ne l avais pas fermØe,
27