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Tribulations alpines T01

De
224 pages

Chaque randonneur, chaque grimpeur du dimanche, chaque alpiniste amateur se retrouvera dans les aventures et mésaventures loufoques du premier volume de ces Tribulations alpines

Ils sont quatre, comme... Les Trois Mousquetaires, en un peu moins héroïques. Comme Les Quatre Filles du docteur March, en un poil plus frustres. Comme Les Quatre Cavaliers de l'Apocalypse, à peine moins hallucinés, mais indiscutablement plus foutraques. Quatre montagnards ordinaires qui parcourent cimes et arêtes à la recherche de quelque bonheur embusqué. Le fil doré d'un pilier, les perles argentées d'un ruisseau saisi par le gel ou les courbes voluptueuses d'une randonneuse croisée sur le chemin !

 

 

" — On a combien à l'altimètre ? demande Gégé.

Après avoir secoué la fine pellicule de givre qui recouvre son duvet et sorti un boîtier métallique dissimulé sous plusieurs couches de vêtements, Claude répond :

— Plus ou moins 6 300 mètres.

– Tu vois, je n'imaginais pas qu'on puisse autant s'emmerder à 6 300 mètres d'altitude.

Trois jours d'immobilité sous la tente avaient transformé la section d'assaut de l'équipe des Français en un ramassis de vauriens contrariés et maussades. L'image du sommet s'était racornie à celle d'un indiscernable repli de terrain à la surface du globe ; relief infécond et dérisoire. Retrouver le camp de base, la tente collective, ses chants, Dina, Irina, Sérafim, le réfectoire et ses patates bouillies leur apparaissait désormais comme le seul horizon enviable. La montagne, sans le rêve, n'est qu'une géologie abstraite et périlleuse."

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Prépresse et fabrication : Glénat Production © 2011 Éditions Glénat Couvent Sainte-Cécile 37, rue Servan – 38000 Grenoble Tous droits réservés pour tous pays ISBN : 978-2-823-30019-2 Dépôt légal : novembre 2011
Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait purement fortuite.
Walter Bonatti nous a quittés cet automne alors que je mettais un point final à ce récit, rendant à jamais caduque l’éventualité irraisonnable qu’il le parcourt. Mais les êtres d’une telle noblesse ne meurent pas. Ils s’absentent. J’aime à penser que cet homme hors pair, chez lequel se conjuguaient naturellement grandeur, humilité, joie de vivre et humour, continuera à cheminer secrètement à nos côtés – sur quelque paroi ou le long d’un sentier –, nous ouvrant les yeux sur l’émerveillement d’être en montagne, chacun avec ses moyens, mais pleinement, comme on devrait l’être en toute chose.
Qu’il en soit remercié ici, lui qui, par ses récits, a incité le jeune citadin que j’étais à aller voir plus haut.
« Là où il y a une volonté, il y a un chemin. Là où il n’y a pas de volonté, il y a un boulevard. » Curly Roy Hill –Des ascensions et une chute
ARRIVÉE SUR LA VIRE
Le chocard à bec jaune parcourt la vire de son pas sautillant. Plumage noir aux reflets bleutés, pattes rouges, il arpente en sentinelle le granit doré de la dalle. Du haut de son promontoire, il regarde le soleil descendre lentement derrière les arêtes qui bordent l’autre côté du vallon. L’air a la consistance d’une huile ambrée que le soleil chauffe doucement, et dans laquelle il fera bon s’élancer tout à l’heure. Pour l’instant, le volatile joue avec un morceau de métal enfoncé dans une fissure. Il s’amuse des tintements provoqués par ses coups de bec, qui se répercutent dans le vallon ; carillons argentins piqués dans l’épaisseur du silence. Cinq cents mètres en contrebas, le glacier gagné par l’ombre émet quelques craquements en se recroquevillant sous l’emprise du froid. Des masses d’air chaud entament une dernière remontée le long des faces, caresses ouatées au flanc des géants. Les piliers s’embrasent d’or et d’ocre avant de se gainer du gris monté des pierriers. La nuit s’avance de dessous la roche, et avec elle la froidure de l’automne. Il est l’heure où les derniers visiteurs désertent les lieux et la montagne retourne à sa quiétude. Mais à entendre les sons étranges qui montent de la paroi, juste sous lui, le chocard est passé en mode alerte. Après un cri de désapprobation, il prend son envol, effectue quelques figures acrobatiques : deux tonneaux, une vrille ; puis, posé sur le fuseau mordoré d’un rayon, traverse le vallon pour gagner la cime en face. Une main musculeuse agrippe le rebord de la vire. Puis une autre, aux phalanges ornées de quelques pansements. Surgit à leur suite une tête aux cheveux en bataille, aux sourcils froncés et au visage à l’expression irritée. L’Homo montagnicusqui vient de se rétablir sur la vire est un alpiniste de la plus belle espèce. Salopette bleu foncé rapiécée aux genoux, sous-pull à col roulé assorti – les manches roulées sur les coudes – et sac à dos à la teinte incertaine. Son visage émacié, encore jeune, se dissimule derrière une moustache et une barbe broussailleuses. Sous un front bombé, que plisse régulièrement une ride de contrariété, ses yeux d’une eau claire observent le monde avec sévérité. Deux brodequins au cuir pelé complètent le tableau. Entre les deux, un mètre quatre-vingts de muscles fortifiés au grand air déploient leur activité à établir un relais. « Un piton ! Au moins, on est toujours dans la voie… » Le claquement métallique du mousqueton contre l’œil leton du piton vient mettre provisoirement un terme à ses interrogations. Car l’heure n’est plus aux interrogations, mais aux décisions. Et celle qui se profile n’a pas l’ai r de beaucoup l’enchanter. Sombre perspective qu’il remâche tout en ravalant la corde. « Relais ! » claironne-t-il d’une voix étrangement aiguë à l’adresse du vide qui se creuse sous la vire. Le soleil projette une dernière arche de lumière depuis l’horizon. Dans cinq minutes, il aura disparu. Dans une heure, il fera nuit. Et la centaine de mètres qui le sépare de l’arête n’engage pas à la plaisanterie ; non au regard des cotations officielles, mais rapport à la progression de la cordée. Ou très exactement, rapport à la progression du second de cordée, que Claude, puisque c’est le nom de notre rude gaillard, a rebaptisé : le « second de corvée ». « Reeelaaais… » s’impatiente-t-il en mode sirène.
Il a beau tirer avec insistance sur la corde, rien n’indique que son second se soit mis en mouvement. « T’arrives ou quoi ? » lance-t-il, penché sur l’abîme. Trente mètres plus bas, allongé de tout son long sur une confortable vire, Raph dort. Il repose sur le dos dans une veste d’escalade neuve, saucissonné par deux longues dégaines attachées en huit autour de son corps, qui font off ice de baudrier. Un mousqueton à vis verrouille le montage. Un jean effrangé, coupé au-dessus du genou, et des chaussons d’escalade portés à même la peau complètent l’équipement. À ses côtés, un casque de chantier fissuré dans sa longueur dont une multitude d’autocollants tiennent les deux parties assemblées ; et un sac tyrolien, pimpant modèle du Front populaire fraîchement réchappé du musée. Les secousses imprimées à la corde finissent par incommoder le dormeur qui sort de sa torpeur. Sa main tâtonne à la recherche d’un hypothétique réveil ; ne le trouvant pas, prend appui sur le vide qui longe la vire. Selon les lois de la physique en vigueur dans ce morceau d’univers, ce dernier lui offre une faible résistance. S’engouffrent à la suite de sa main, bras, épaule, tête, avant que la corde qui vient de se tendre brutalement ne le retienne à la vie tout en le ramenant des rives de Morphée. « C’est quoi ce binz ? » hurle-t-il, tête en bas, moulinant des bras, le regard rivé sur la masse grisâtre du glacier cinq cents mètres en dessous. Cette vision a tôt fait de ramener le garçon, si ce n’est sur Terre, du moins sur le dur granit de la vire. Il se rétablit, juste à temps pour voir le soleil boire la tasse à l’horizon. La voie, les longueurs qui s’enchaînent, les dévissages, les tractions sur la corde, tout lui revient en un bloc compact et écrasant. La fatigue accumulée de ce début d’ascension se rappelle à lui dans les moindres muscles de son corps ; muscles qui lui paraissent en beaucoup plus grand nombre qu’indiqué dans l’Atlas d’anatomie. Des doigts jusqu’au bout des orteils, un tortionnaire invisible s’applique à malaxer, tordre, écraser la moindre parcelle de ses chairs suppliciées. Petit gabarit surmonté d’une grosse tête aux cheveux plantés dru, Raph n’est pas à proprement parlé un alpiniste. Ni même un montagnard amateur. Pas même un promeneur occasionnel. On peut le considérer comme un pur néophyte. Le seul rapport qu’il ait entretenu jusque-là avec l’austère discipline a consisté à grattonner sur des murs situés, pour la plupart, dans la périphérie des salles de cours où il étudie. Il y a une poignée d’heures encore, il présentait un visage avenant, le front dégagé, les sourcils bien marqués sur de jolis yeux noisette inexpressifs à la paupière mi-close, un nez fort, légèrement busqué, des pommettes bien dessinées et des mâchoires saillantes prolongées d’un menton volontaire. Trois cents mètres plus haut, cette architecture gracieuse s’est un peu altérée. On ne dira jamais assez combien la montagne a un étonnant pouvoir de transformation sur les êtres. Une secousse de la corde arrache une plainte involontaire au supplicié. « J’arrive ! » Il remet son casque de chantier sur la tête, son sac tyrolien en forme de figue sèche sur le dos et, empoignant un becquet, reprend courageusement son chemin de croix. Dès le premier mètre, ses bras sont tétanisés. Ils lui semblent deux barres de bois avec au bout de chacune un petit paquet de saucisses écorchées. La corde, tirant sur les sangles de son baudrier improvisé, lui cisaille le haut des cuisses ; encore une heure de ce régime et il finira castrat. Ses pieds, comprimés dans des chaussons trop petits, sont ankylosés ; sauf l e s extrémités de ses gros orteils, douloureux, malgré les divers sucs dans lesquels ils baignent et qui accompagnent chacun de ses pas d’un délicat bruit de succion. Sensibles au moindre choc, ils le contraignent à n’utiliser que l’arête interne de ses chaussons. Le nez plaqué sur la paroi, les deux mains empoignant la corde, pieds ouverts, membres inférieurs fléchis en vue du bond qui le propulsera dix centimètres plus haut, il a tout l’air d’un crapaud. N’y manque que la bave. On s’en approche. Toute l’altière beauté du paysage se réduit désormais pour notre batracien aux dix centimètres carrés de roche grenue que partage en
deux la corde sur laquelle il se tracte. Beauté chèrement conquise, mais reniflée au plus près. Ici, on quitte le domaine de l’escalade pure. On est dans la minéralogie. Dans le spongieux. On grimpe dans l’infime. La matière arrache à la pesanteur son poids de douleur. La mystique montagnarde est à portée de doigts. Mais c’est un apophtegme brutal – « Tu fous quoi ? » – qui tombe du ciel sur notre béotien. Claude, qui n’a que faire de ces considérations millimétriques et de cette casuistique de marécage, tire sur la corde comme une brute, pour hisser jusqu’à lui les soixante kilos assurément incarnés de son problème en cours. « Peut-être que quelques séances de musculation ne me feraient pas de mal ? » pense-t-il. De reptations en tirages de corde et tractions conjuguées, Raph finit par échouer sur la vire. Ne serait-ce l’altitude, on pourrait le confondre avec ces cétacés au sonar brouillé égarés sur les plages et autour desquels les touris tes s’agglutinent avec curiosité et compassion. On reste dans l’aquatique, mais en plus noble. Miséricorde ! Le seul touriste alentour n’a pas l’air doué pour la compassion. Aussi Raph finit-il par s’asseoir, pieds ballants dans le vide. « Belle longueur, ponctue Claude en vachant le moribond au relais. – Ouais… surtout les premiers mètres, expire Raph, qui veut se montrer aimable. – Passe-moi les dégaines. » La phrase de Claude retombe dans un grand silence. Silence qui s’élargit en cercles concentriques au fur et à mesure des secondes qui s’y précipitent en un goutte-à-goutte exaspérant. Au bout d’une minute démesurée, qui a dû prendre quelques libertés avec la théorie de la relativité, Raph finit par marmotter : « Les dégaines… dans la voie… » Tout à la tâche de se hisser, il les a laissées en place. Deux rides supplémentaires sont venues rejoindre le front de Claude. Sa bouche n’est plus qu’un mince trait décoloré sous la barrière de la moustache. Une autre minute s’étire, jumelle de la précédente. Dans la pénombre qui assombrit maintenant la face, Claude considère la suite de l’itinéraire avec une attention de cataleptique. Au-dessus du relais, le pilier s’infléchit pour devenir proche de la verticale. La voie l’évite à gauche par un dièdre en écharpe, long d’une dizaine de mètres. La suite est hors de vue. Finalement, ce sont des quintuplées. Trois autres très longues minutes se sont écoulées avant que Claude ne laisse échapper d’une voix sourde : « Je crois qu’on va dormir ici… – Dormir ici ? – Ouais, t’as raison. Dormir n’est pas le mot… » ajoute-t-il avec une tonalité acide qui monte sa voix d’une octave. Raph regarde autour de lui comme s’il cherchait dans ce monde trop grand une porte avec l’inscription « Sortie de secours ». « T’es sûr qu’on s’arrête ? » Claude inspire un grand coup. Il a très envie de planter là l’ensemble : Raph, son sac raplapla, ses chaussons étriqués et son casque de chantier, pour revenir le chercher demain matin après l’avoir solidement arrimé au rocher. L’escalade qui reste est à sa portée, même sans assurance, même dans ce clair-obscur. Il pourrait rejoindre, par des pentes faciles, un refuge situé à peine à quatre cents mètres de l’aut re côté de l’arête. La vision d’une banquette confortable et de couvertures le fait hésiter un moment. Et un souvenir aussi. Finalement, il répond : « Vu ton état, les longueurs qui nous attendent et les dégaines qui manquent, je nous vois mal aller plus loin aujourd’hui. En plus, je ne suis pas nyctalope. » Ce laïus plonge Raph dans la perplexité. C’est la première fois depuis qu’il le connaît – moins d’une semaine il est vrai – qu’il l’entend prononcer autant de mots en une seule phrase. Même durant leur trajet en voiture, il n’a pas été aussi prolixe. Le moment doit être d’importance.
« J’ai jamais dit que tu étais nyctalope », reprend Raph, achoppant sur le mot. « Ça veut dire que je vois pas la nuit… sombre crétin ! » s’emporte Claude. Rien qui ne rapproche les êtres comme la culture. Rien qui les sépare aussi irréductiblement. Raph semble enfin comprendre que pour délicate qu’e lle soit, la situation pourrait dégénérer. Heureusement, notre ami est pourvu d’un amour-propre réduit au strict nécessaire, ce qui présente des avantages dans la vie quotidienne. Les reproches, les remarques désobligeantes, les moqueries glissent sur lui comme l’eau sur les plumes du canard. Il est de ces natures joyeuses, toujours partantes, qui vous suivent sans conditions si vous tracez le chemin. Ce qui en fait le plus souvent une nature agréable à fréquenter… tant qu’on n’a pas à le haler à bout de bras dans une voie. Laissant Claude à sa fulmination, Raph ôte son sac et fouille dans une de ses deux poches latérales. Après avoir défait la languette de cuir qui en maintient le rabat, il en extrait une lampe de poche d’un modèle à peine plus récent que le sac. Le passé est plein de ressources insoupçonnées. La lampe se présente sous la forme d’un boîtier métallique rectangulaire avec, sur son tiers supérieur, un œilleton de verre composé d’une surface réfléchissante et d’une ampoule à filament. Sur le côté, un interrupteur que Raph active en vain. Mais le bougre est opiniâtre. Le crochet latéral, qui commande l’ouverture du boîtier, après une résistance de principe, finit par céder. La grosse pile qui emplit l’habitacle ressemble à un fossile. Incrustée dans une gangue de rouille entourée de dépôts blanchâtres, elle est sillonnée de coulures brunâtres en couches superposées ; seules les deux lamelles servant au contact, et d’où partent les fils vers l’ampoule, laissent entrevoir les ors de leur splendeur passée. Raph débranche, extrait, gratte, souffle, crachote, frotte, rebranche ; avec fièvre, presque avec entrain. Le crochet est refermé. Il actionne l’interrupteur et la lampe émet un rayonnement diffus. Dans l’obscurité qui ennoie la vire, on peut le confondre avec la lueur de ces lointaines galaxies qui envoient des messages sur le passé de l’univers. À n’en pas douter, celle-ci a parcouru un sacré bout de chemin. Raph tapote la lampe contre la roche avec une délicatesse d’archéologue manipulant une momie. La petite loupiote, heureuse de tant de sollicitude, dans un ultime sursaut, projette un faisceau phtisique et papillotant sur la roche grenue. « Et avec ça ? » dit Raph, découvrant une belle rangée de dents optimistes, tout en tendant la lampe à Claude qui s’escrime depuis une bonne minute à placer un piton dans une fissure trop large. Claude la saisit, et déjà la chère petite s’étiole et s’en retourne à sa nuit. Il en considère la carcasse. Puis, après l’avoir entourée d’une courte sangle et introduite dans la fissure, l’y enfonce à grands coups de marteau. En guise d’oraison, quelques étincelles et le crissement suraigu du métal saluent son départ. « Ça nous fera un solide point d’ancrage », déclare-t-il avec la satisfaction du travail bien fait. Une odeur de cordite flotte dans l’air. Raph ramène son sac près de lui. Un détail le retient de commenter l’incident : peut-être la vision de l’artiste contemplant sa compression, marteau à la main. Les artistes sont des êtres susceptibles, d’une sensibilité exacerbée ; et le lieu ne se prête pas à de chichiteuses controverses. La planète, dormeuse titanesque, roule sur le côté ; et tire sur le paysage son drap noir piqueté d’étoiles. « Merde, fait nuit », conclut Raph, fort à propos.
BIVOUAC Les récits de nuit en montagne sont emplis de ciels étoilés aux constellations innombrables. Il y en a. De doux bruissements des zéphyrs sur la roche. Il y en a aussi. Mais de pensées métaphysiques, nées du recueillement imposé par les circonstances, il n’y a point. Car nos deux naufragés manquent cruellement d’un élément essentiel à cette métaphysique : un duvet
confortable apte à les préserver de cette glaciale et obscure beauté. Les deux hommes sont installés sur l’étroite vire, épaule contre épaule. L’inventaire est vite fait. Ils n’ont plus rien à manger ou à boire. Quant à leur tenue, elle se réduit à ce qu’ils avaient sur le dos durant l’escalade, hormis pour Claude un anorak léger qui sédimentait au fond de son sac. Sur ses conseils, Raph a glissé les pieds dans le sien, les jambes repliées contre sa poitrine. Mais le sac tyrolien manque de profondeur. Aussi ne protège-t-il que ses mollets de la morsure du froid, laissant ses genoux à découvert. Comme il a ôté ses chaussons qui lui comprimaient les pieds, et que ces derniers cohabitent avec une gourde de métal à température ambiante, on peut s’inquiéter p our la suite thermométrique des événements. On manque de place dans ces grands espa ces, et aussi de liberté de mouvement. L’exiguïté de la vire est telle que Raph a noué ses chaussons d’escalade autour du cou. Ils pendent sur sa poitrine, attributs inutiles, vaguement grotesques, comme les gants du boxeur vaincu de retour au vestiaire. Heureusement, le froid en a rapidement neutralisé les exhalaisons nauséabondes ; ce qui a assoupli notablement l’humeur du chef de cordée, passant d’acariâtre à revêche. Bémol d’importance pour qui stationne sur un demi-mètre carré au-dessus du vide. « Putain, y fait noir ! » ne craint pas de préciser Raph, qui aime à nuancer son propos. Sa petite incartade sonne avec étrangeté, voix immatérielle, jaillie de nulle part et aussitôt absorbée dans l’épais silence. Certes, au commencement était le verbe, mais on n’a pas dû tarder à allumer la lumière. Claude retrace dans sa tête le déroulement de la journée. Il revoit Raph tel qu’il s’était présenté au rendez-vous dans son jean, les chaussons d’escalade déjà aux pieds. La marche d’approche sur le sentier avait été une promenade. Ça s’était un peu compliqué quand on avait abordé la caillouteuse moraine. Au bas de la voie, malgré quelques douleurs aux pieds, Raph était toujours plein d’un entrain guilleret et communicatif. Il avait même fallu le retenir quand il entreprit de gravir la première longueur, certes facile, seul et sans corde. « La FUM (Fédération universitaire de la montagne) est une école d’escalade un peu trop libertaire ; c’est sûr », avait pensé Claude. C’est alors qu’il avait réalisé que le sac tyrolien ne contenait en tout et pour tout qu’une vieille gourde de métal cabossée. Il avait rapidement confectionné un baudrier et, après avoir soupesé la difficulté d e la voie, l’entrain débordant de son compagnon et sa propre soif d’action, il avait décidé que « c’était jouable ». La première partie de l’escalade confirma son diagnostic. La fougue de Raph compensait largement son inexpérience. La suite devait montrer que son calcul avait dû omettre un ou deux paramètres cruciaux. Quant à l’action, il avait eu tout juste. Après tout, leur position inconfortable était de sa seule responsabilité, conclut-il pour lui-même. La nuit à venir est à ranger dans la catégorie « interminable ». Recroquevillé en un petit tas, Raph a l’air d’un oisillon égaré dans un nid d’aigle. Aussi Claude, dans un souci de diversion et d’apaisement, s’essaie à la conversation. « Hum… t’avais bien essayé les chaussons avant de venir ? » – Oui. – Ils n’étaient pas trop petits ? – Si. – Pourquoi tu les as pris ? – Stéphane m’a dit que comme ça j’aurais une super sensibilité au rocher. – Et alors ? – Ben c’est vrai, on est hypersensible au rocher. – Au moins, t’auras pas d’ampoule… » Le temps de nos deux naufragés se partage entre essayer de dormir et tenter de se réchauffer. Raph vient de procéder à un vigoureux frottage de jambes. Dans le court intervalle où son corps apaisé est à bonne température, lui reviennent en tête les derniers événements qui l’ont conduit ici à cette heure indue ; et particulièrement la visite qu’il a faite à son parrain.