Trilogie des Rives (Tome 1) - Ligne & Fils

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En altitude, les sources naissent des roches. Lorsque les ruisseaux se calment, se rejoignent ou s'élargissent, ils deviennent des rivières. Plus larges sont les rivières, plus lent est leur courant, mais les accidents du relief et la débâcle accentuent leurs emportements. La pierre millénaire et le bâti des hommes compliquent et asservissent le parcours de l'eau, jusqu'au fleuve. Sur les rives, la plage et le moulinage abritent la mémoire de la famille. Bousculée d'une vallée à l'autre, de torsions en torsions, grosse de plusieurs générations, elle s'épanche en deux rivières.
Publié le : jeudi 5 février 2015
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EAN13 : 9782818035573
Nombre de pages : 208
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Ligne & Fils
DUMÊMEAUTEUR
chez le même éditeur
LETIROIRÀCHEVEUX,ROMAN, 2005
LESADOLESCENTSTROGLODYTES,ROMAN, 2007
LESMAINSGAMINES,ROMAN, 2008
L’ABSENCEDOISEAUXDEAU,ROMAN, 2010
UNRENARDÀMAINSNUES,NOUVELLES, 2012
NOUONSNOUS, 2013
chez d’autres éditeurs
POURÊTRECHEZMOI,récit,éditions du Rouergue, 2002
PASDEVANTLESGENS,roman, éditions de La Martinière, 2004
LETRAVAILDEMOURIR, avec des photos de Claude Rouyer, éditions Les Inaperçus, 2013
ENCHEVEUX, coédition Musée des Confluences/Invenit, novembre 2014 (commande du musée des Confluences, Lyon)
LIGNE 12,fragments, avec des dessins de Marion Fayolle, Le Square Éditeur, 2015
Emmanuelle Pagano
Ligne & Fils (trilogie des rives, 1)
Roman
P.O.L e 33, rue SaintAndrédesArts, Paris 6
© P.O.L éditeur, 2015 ISBN : 9782818035566 www.polediteur.com
LESSAPONAIRES
Jusquelà, en bouclant la ceinture de sécurité, je ne savais pas que j’avais affaire à l’eau, à l’eau vive. Je n’imaginais pas la torsion du fil, et pour elle le bruit sans relâche, la vapeur, les odeurs bouillies, la soif toujours plus grande des brins de soie. Pourtant, la torsion est tapie dans ce réflexe anodin. De mon siège à la ceinture, les fils élastiques accompagnent mes mouvements. Ils ne sont pas seulement dans ma voiture. Si je me blessais, ils se nicheraient à l’inté rieur de l’armoire à pharmacie, si je voulais courir à l’aise, ou faire de la musculation, ils déborderaient de mon sac de sport. Je ne fais aucun effort physique, je laisse s’amollir mon âge, mais les fils de la fabrique se glissent dans mes chaussures et jusque dans mes sous vêtements, ils forment une gaine permanente bordant mon corps et facilitant mes gestes. Aujourd’hui, grâce au diesel d’abord, puis à l’électricité, plus besoin d’eau
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bien sûr pour tordre les fibres, des fibres qui ne sont plus en soie, plus besoin de cocons, mais le souve nir des rivières soudain je l’entends quand j’entends le clic de la ceinture bouclée. Un souvenir qui reste contenu entre deux rives, mais qui excède de loin la mémoire de mon corps, un souvenir de plus de cent ans. J’ai bouclé ma ceinture pour aller au chevet de mon fils à l’hôpital, et je pense à l’eau, je pense au fil. En suivant la rivière, c’est toute ma généalogie que je déroule pendant le trajet. Mon fils est hospitalisé pour un coma éthy lique, en pédiatrie parce qu’il n’a pas encore seize ans, presque mais pas. On m’a dit que ce n’était rien, qu’il n’était resté que peu de temps inconscient, qu’il pourra sortir dans quelques jours. Il paraît que c’est d’une banalité déconcertante, que les jeunes comme lui encombrent les urgences. Nous sommes au bord de l’été, une fin de semaine. De tout temps, les soû leries de juin des weekends villageois arrivent avec les premières floraisons des saponaires, envahissant les rivages près des guinguettes. Mon fils est un cita din, il n’y a plus de balsmusettes au bord de l’eau, mais il paraît que s’y retrouvent encore les jeunes des vallées et les jeunes de la grande ville à la porte de laquelle la rivière principale, où toutes ces vallées finissent et se réconcilient, se jette dans le fleuve. Ils appellent « calages » ces nouvelles soirées musicales sur la plage.
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LESSAPONAIRES
En allant à l’hôpital, le long de l’eau je descends ma vallée jusqu’à l’ouverture, la mise à bas du relief où s’étalent les routes, les rails, le ciel, mais dans ma tête, c’est l’inverse, dans ma tête je tourne le dos à l’aval, et je remonte le cours, à la rencontre de mes ancêtres, ce trajet d’eau vive qui m’entraîne à contre courant et me déborde. Il me faudra changer de vallée pour débrouiller jusqu’au début la mémoire de toute la famille. Lorsque mon fils a plongé, c’est moi qu’ils ont appelée, ce n’est ni son père ni sa bellemère et je ne sais pas pourquoi, sans doute estce à nouveau ma faute, comme cette première fois, sans doute estce encore moi la coupable, bien que je n’aie pas sa garde, pourtant son père et moi avons tout fait pour l’éloi gner, le protéger de moi.
L’ARCHIVEDELEAU
La fabrique est encore là, bien connue dans notre pays, ce pays incisé de vallées presque paral lèles au creux desquelles l’eau décide des paysages. La fabrique se tient comme altière, large maîtresse, adossée depuis plusieurs siècles au versant toujours mouillé de la montagne, et mitoyenne de la rivière. Imposante, elle pourrait pourtant passer pour une simple dépendance de ce cours souverain auquel la pierre seule a l’assurance et l’aplomb de s’affronter. Depuis longtemps, les roches descendues des som mets abrasés par l’érosion, écoulées des sucs, se bous culent tout le long de la rivière et la limitent, se traînant d’une rive à l’autre et jusqu’en elle, pour l’empêcher et la sonoriser, créant, tout à tour émergentes et immer gées, le courant qui entraînait les machines. La fabrique a pris le nom du hameau où elle s’est d’abord nichée, avant de l’annexer tout entier,
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