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Trilogie des rives (Tome 2) - Saufs riverains

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400 pages
Je m’appelle Emmanuelle Salasc. Je suis née à Rodez, Aveyron, le 15 septembre 1969, quelques minutes avant ma sœur, de Norbert Salasc, originaire d’Octon, tout près de la rivière Salagou, département de l’Hérault, et de Monique Virenque, originaire de Boussinesq, commune d’Alrance, tout près de la rivière Alrance, sur le Lévézou, département de l’Aveyron. Entre ces deux territoires familiaux, il y a le pas de l’Escalette et le plateau du Larzac. Depuis le mois de mars, dans la vallée, les vannes du barrage sur le Salagou étaient fermées. En septembre, le patient travail de la montée des eaux abordait les deux petites vignes de mon grand-père paternel, pendant que ma mère perdait les eaux, dans la ville d’en haut. Sur ces hauteurs maternelles, un autre lac artificiel, barrant déjà l’Alrance depuis plus de quinze ans, gardait contre sa rive le secret d’un autre lieu familial disparu.
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Je m’appelle Emmanuelle Salasc. Je suis née à Rodez, Aveyron, le 15 septembre 1969, quelques minutes avant ma sœur, de Norbert Salasc, originaire d’Octon, tout près de la rivière Salagou, département de l’Hérault, et de Monique Virenque, originaire de Boussinesq, commune d’Alrance, tout près de la rivière Alrance, sur le Lévézou, département de l’Aveyron. Entre ces deux territoires familiaux, il y a le pas de l’Escalette et le plateau du Larzac. Depuis le mois de mars, dans la vallée, les vannes du barrage sur le Salagou étaient fermées. En septembre, le patient travail de la montée des eaux abordait les deux petites vignes de mon grand-père paternel, pendant que ma mère perdait les eaux, dans la ville d’en haut. Sur ces hauteurs maternelles, un autre lac artificiel, barrant déjà l’Alrance depuis plus de quinze ans, gardait contre sa rive le secret d’un autre lieu familial disparu.
Emmanuelle Pagano
Saufs riverains
(trilogie des rives, 2)
Roman
P.O.L e 33, rue Saint-André-des-Arts, Paris 6
À la mémoire de Lucien Castanier
Moins un million et quatre cent mille années
(prélude)
Les petits causses viennent de se répandre au fond des vallons de la ruffe. Une fois le relief inversé, ils se présenteront comme des paliers, des marches de basalte entre la future vallée, bientôt creusée, et les vastes plateaux, les grands causses. Nommés Toucou, Auverne, ils se dresseront au premier plan de ma carte personnelle, sans cesse pliée et dépliée, formant une étape géologique entre ma famille paternelle, celle du bas, et ma famille maternelle, celle du haut. Depuis mon point de vue étriqué et romanesque, ma courte généalogie, ils fossiliseront des aires de jeux et de rêveries à ciel ouvert et immense sur mon enfance. Ces hauteurs intermédiaire s, par ce livre renversées comme boules de neige artificielle sur ma mémoire, des boules de souvenirs engourdis, sans cesse secouées pour l’écrire, dépasseront néanmoins de loin, et depuis longtemps, ce roman et ma petite vie. Elles sont tombées en ricochets de la longue coulée éruptive qui remonte jusqu’au centre de ce qu’on appellera France et s’échoue dans la mer, sculptant la côte en créant îlots, criques, grèves et falaises, déposant des petits rochers noirs qui pointeront au-dessus des vagues, entre lesquels une vie sous-marine effervescente démentira le calme appare nt de l’eau presque étale et si claire, à peine moussante au rivage repu de sable grossier et sombre sur la plage de la Grande Conque. Ma sœur et moi étendrons là nos serviettes, les jou es chaudement enfouies, nos jeunes visages tournés l’un vers l’autre, se touchant presque, pre nant des empreintes de miettes magmatiques multimillénaires en creusant leur lit dans cette po uzzolane mâchouillée par les embruns, moins moelleuse, malgré le coton humecté de nos salives b avardes, que les calcaires finement croqués des plages plus fréquentées alentour. Dans l’écoute distraite de la mer touillant ses richesses minérales au rythme de nos propres palpitations, nos bouches s’entrouvriront sur les derniers bruissements de nos tracas adolescents, des confidences tremblantes qui se perdront bien vite dans les débris de la roche érodée par l’eau salée. La coulée plonge ses chaude s griffes basaltiques dans les diaphanes fonds marins, où, étouffant sous nos désirs précoces mult ipliés par les hautes bordures volcaniques entourant nos secrets et nos émois, nous pourrons nous aussi nous rafraîchir. Nous préférerons cette plage aux autres à cause de ces parois arrondies re tenant la chaleur et décourageant les touristes en éloignant l’eau d’une marche périlleuse. Bercée par l’écho des vagues contre la courbe du volcanisme récent, je penserai ne jamais quitter cet arc obscu rci, notre littoral, mon à peine petite sœur, notre efflorescente jeunesse. La lave, remontée du manteau terrestre, a emprunté les fissures naturelles de la ruffe. Elle s’est hissée en elle, l’a débordée, s’est épanchée de pré férence dans les dépressions. La protection magmatique fera défaut à la ruffe restée en relief et qui n’a pas été recouverte par la coulée basaltique, plus résistante à l’usure des éléments que les alluvions nues : lorsque l’érosion reprendra, elle sera plus forte sur les parties qui étaient précédemment en hauteur, et les dépôts volcaniques deviendront des sommets. Pour l’heure, cette lave neuve, arrivée en pression turbulente à la surface, se refroidit : elle durcit, s’assombrissant, cachant par endroits la chair rouge enfin sèche de la ruffe. C’est aux oxydes de fer entourant les débris de grès à grains de silice très fins la composant, que la ruffe, vieille boue sédimentaire stratifiée, doit sa couleur si particulière. Ces argiles gréseuses, larges
pages corallines promises aux regards, sur lesquelles ma sœur et moi apprendrons à écrire en y posant de simples cailloux clairs, ont été accumulées il y a plus de deux cent soixante millions d’années. Des montagnes culminant à quelque six mille mètres d’altitude se sont lentement tassées, comblant leurs basses paléo-vallées dans un effondrement paresseux. Des pluies brutales et vives, qui n’ont peut-être pas duré une heure mais dont on pourra déceler les gouttes fossiles, impacts et contre-empreintes d’orages, des millions et des millions d’années plus tard, ont ouvert des fleuves accidentés chargés de limons, déposant les graviers des anciens massifs d ans la plaine. L’enfouissement progressif de ces sédiments, leur lente transformation en pierre, et de multiples tremblements de terre soulevant et basculant les strates ont façonné cet empilement de minces lits de schistes qui sera appelé ruffus par les hommes : rouge et raboteux. Ruffe, le nom pour cet épais terreau de notre filiation, dont les feuillets carmin constitueront notre sol, nos cahiers d’exercice, et nos râpeuses rampes de glissades. Un enfoncement du bassin, lent et rythmique, dans l equel des cycles dépôt-émersion se sont succédé, a permis à cette série de roches d’atteind re près de deux mille mètres dans sa plus grande profondeur. Comme la naissance des histoires, cela s’est fait très longuement, patiemment, avec, au milieu de cette patience, des épisodes déchaînés. C es sédiments se sont déposés dans la vaste plaine d’inondation, playa limoneuse comme un marais d’eau douce, en minces lits centimétriques à décimétriques, pendant un temps qui paraîtra infini à l’échelle humaine. Mais les hommes ne sont pas encore là, à contempler les beaux restes des crachats gris foncé de l’effervescence actuelle et à s’interroger sur la couleur millefeuilletée de la ruffe : les boues fossilisées, si chargées d’oxydes de fer, d’abord généreuses et encombrantes, puis compactées en menues couches, sont bien plus anciennes que cette lave qui remonte maintenant. Leur couleur flamboyante n’a rien à voir avec cette émanation bruyante, ce volcanisme tout neuf, dont le rouge éruptif se ternira bien vite. Les hommes, quand ils viendront, déplaceront les pi erres, recouvrant les marques de ces temps allongés, puis, revenant sur leurs propres traces, ils relèveront ces pierres et, grattant la terre de la vallée, ils découvriront des fossiles uniques au monde, des empreintes de pas batraciens et reptiliens, étonnamment conservées, des insectes géants et d’autres tout petits, pétrifiés près de mini-crustacés, frêles vestiges figés d’une vie ante-dinosaurienne jusque-là insoupçonnable. Bien avant que l’érosion ne la racle jusqu’à la ren verser et que les éruptions ne l’éclaboussent de leur engrais minéral, qui donnera vie à d’autres plantes et d’autres créatures, l’immense vasière toute plate, filant à perte de vue et scintillant par endroits, était déjà peuplée.
DU Ê E AUTEUR M M
chez le même éditeur L,E TIROIR À CHEVEUX roman, 2005 LES ADOLESCENTS TROGLODYTES,roman, 2007 LES MAINS GAMINES,roman, 2008 L’ABSENCE D’OISEAUX D’EAU,roman, 2010 UN RENARD À MAINS NUES ,nouvelles, 2012 NOUONS-NOUS, 2013 LIGNE & FILS, TRILOGIE DES RIVES , 1,roman, 2015 chez d’autres éditeurs POUR ÊTRE CHEZ MOI ,récit, éditions du Rouergue, 2002 PAS DEVANT LES GENS ,roman, éditions de La Martinière, 2004 LE TRAVAIL DE MOURIR, avec des photos de Claude Rouyer, éditions Les Inaperçus, 2013 EN CHEVEUX, coédition Musée des Confluences/Invenit, novembre 2014 (commande du musée des Confluences, Lyon) LIGNE 12,fragments, avec des dessins de Marion Fayolle, Le Square Éditeur, 2015
P.O.L e 33, rue Saint-André-des-Arts, Paris 6 www.pol-editeur.com © P.O.L éditeur, 2017 © P.O.L éditeur, 2016 pour la version numérique
Cette édition électronique du livreSaufs riverains. Trilogie des rives IId’Emmanuelle Pagano a été réalisée le 1 décembre 2016 par les Éditions P.O.L. Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782818041482) Code Sodis : N85977 - ISBN : 9782818041499 - Numéro d’édition : 309555