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Tu pleureras avant ce soir

De
122 pages

Dix-neuf nouvelles, autant de concentrés de romans qui mettent au jour la poésie de notre quotidien.




"Lazare": François a fait une syncope à vingt-cinq mètres de profondeur. Une plongeuse l'a sauvé in extremis. Avec lui sous son bras elle a crevé la surface, trop vite. Il a récupéré mais elle est à l'hôpital depuis des mois. Lorsqu'un jour on sonne à sa porte, il la reconnaît. Elle entre. Ils ne disent rien. Ils se sourient. "En attendant que ça s'apaise": Ulysse et Louise. Scène de ménage. Elle crie, il grogne, ils sont comme toujours sur le fil du rasoir, proches de l'irréversible. Les enfants assistent au manège, pleurent en silence. Soudain le poing d'Ulysse transperce la baie vitrée. Le sang jaillit abondamment de son poignet. Glacée d'effroi, Louise retrouve des paroles douces. Elle ne pense pas à appeler l'ambulance. "Confusion": Jeannette est venue voir son père le week-end dernier. En rentrant chez lui après l'avoir raccompagnée au train, un ambulancier attend le père chirurgien: Voilà deux jour que l'on essaie de vous joindre, mais votre portable est éteint et votre téléphone toujours occupé. Le patient admis aux urgences est mort. Sa famille a jeté sur le chirurgien une meute d'avocats. "Rencontre en mars": Au supermarché, un cri transperce "Les Quatre Saisons' améliorées de Vivaldi: Tu ne me reconnais pas? je suis Françoise, du lycée. Viens, allons prendre un verre! Anita n'a jamais vu cette Françoise, pourtant elle va jouer le jeu... "Tu pleureras avant ce soir" est un recueil de nouvelles en forme de galerie de portraits. Un bol qu'on essuie, un mot que l'on aurait dû dire, un papillon de nuit qui vibre dans un verre d'eau... Le paysage intime que brode Poumirau est à la fois d'une simplicité brute et d'une immense intensité. Il lui suffit de quelques mots, d'une demi-phrase, pour faire naître la vie, créer un univers.





"On a mal observé la vie si on n'a pas vu aussi la main qui, avec mille ménagements, assassine."NietzscheIl n'a presque plus aucun bouton sur la figure. Sa maman lui a trouvé une nouvelle pommade dont il retiendra toujours le nom. Il a un visage doux et des manières délicates. Des attentions aussi. Pour les siens. C'est un jeune homme bien élevé. Il s'appelle Stanislas mais ses amis l'appellent Stan. Il aime ça, ça flatte sa virilité en herbe. Des amis, il n'en a pas beaucoup, et ceux qu'il a lui ressemblent. C'est un garçon comme il faut, tout le monde le dit. On n'a pas grand-chose d'autre à dire sur lui d'ailleurs. Enfant unique, d'un mariage raté, enfant chéri, il n'a pas été gâté car il faut bien apprendre ce qu'est la vie. Détenteur d'un BTS en productique-robotique, il pourrait se vanter d'avoir obtenu un 13 en mathématiques, mais il ne le fera pas parce qu'il est modeste. Ça aussi, on le lui a enseigné. Il a fait du VTT de façon intensive pour combattre le stress de ses études, pour meubler ses dimanches et parce qu'il a dû entretenir un peu le rêve de devenir champion. Il a connu des moments intenses sur sa bicyclette lors de compétitions difficiles sur des parcours ingrats et boueux. Une approche saine de la vie. Il a su quelquefois ce que signifie aller jusqu'au bout de soi. Le deux-roues, il l'a abandonné le jour où il était temps d'entrer dans la vie active. Il a pu s'acheter une voiture. Avec ses sous. Ceux qu'il a gagnés en travaillant l'été chez un concessionnaire Renault, d'abord comme magasinier puis, la saison suivante, comme aide de l'expert-comptable. C'est l'entreprise où sa mère est secrétaire de direction depuis déjà dix-neuf ans. Rien ne l'a rendue plus fière que la première paye de son fils, à part peut-être d'avoir su le tenir à l'abri de nombreuses tentations, ce qui n'est pas si simple. C'est sûr, il ne ressemble pas à son père, cette erreur de la nature, qu'il ne voit presque jamais d'ailleurs. C'est chez Renault aussi qu'il a acheté cette première voiture. On faisait des facilités. Vert profond, métallisé, une Twingo, pas neuve mais sans une égratignure. C'est un jeune homme raisonnable, incapable d'insolence, dont la mère n'a pas à se plaindre. Ça ne l'empêche pas d'avoir des inquiétudes, d'être pétrie de préoccupations, pour lui bien entendu, pour qui d'autre ? Il y a tant d'insécurité. Il passe tous les matins et tous les soirs devant mon garage avant d'aller travailler, esquisse un signe de la main. Toujours le même geste, avec le même sourire aimable, un peu automatique, figé, qui dans un autre temps m'aurait paru énigmatique. Il a aussi une petite amie, Sandrine. Ils ont cherché un appartement mais sa famille à elle, plutôt aisée, a voulu s'occuper de tout. Ils n'ont pas dit non, par les temps qui courent... Ils vont faire bâtir. En dur. À leur âge, c'est une aubaine. Tout sera comme il faut. Il porte à vingt-six ans la ride préoccupée des gens qui l'entourent. C'est un actif. Il est gagné à la grande cause. Je le trouve triste mais il doit être heureux. Sa discrétion innée le préserve d'avoir de la conversation. La politique ne l'intéresse pas. Il préfère le sport. Il ne lit que "Midi Olympique". Et encore, pas toutes les semaines. Il passe le soir, passe le matin, devant ma maison, sans jamais s'arrêter, ou si rarement, toujours ponctuel, dans sa voiture irréprochable, dans son premier costume bon marché mais élégant, dans son habitacle hygiénique, dans une espèce de confiance craintive mais sans faille, l'esprit tout occupé, semble-t-il. Son avenir. Lorsqu'il lui arrive de s'arrêter, il fait jouer entre ses doigts son porte-clefs auquel est accroché l'insigne rutilant de Renault et un jeton amovible pour les caddies de supermarché. Il affiche une réelle assurance devant moi qui suis si fébrile et si hésitant, et ses paroles sont pleines de certitudes. Il commence à avoir du ventre, le regard vide. Il n'est pas là, ne peut pas y être, tout entier dans le vide de demain, extraordinaire chimère pour celui qui ne connaît pas le présent. Vingt-six ans, bientôt vingt-sept. Il veut réussir. C'est un gentil garçon. Moi je suis son père.






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couverture

DU MÊME AUTEUR

 

chez le même éditeur

Un soldat de passage, 2000

 

aux éditions Robert Laffont

Doria Zed, 2005

 

Patrick Poumirau

TU PLEURERAS
 AVANT CE SOIR

Histoires

images

Garde-moi de l’oubli, du désastre des morts

Amour, je t’en supplie, épargne-moi la terre

Élisabeth ARAGON

Lazare

François a décroché à vingt-cinq mètres. Syncope froide. Quelques poissons se sont immobilisés pour l’observer, de profil, de leur œil ahuri. Il a griffé l’eau puis, très vite, son visage s’est décrispé, son corps relâché, il a revu son père — homme rajeuni soudain, ravi, cheveux châtains, bouclés, soyeux — enveloppant sa mère d’une étouffante étreinte.

Huahine, îles Sous-le-Vent. Journée magnifique, vols d’oiseaux criards et blancs, mer calme fragmentée en millions de miroirs. Il était là pour la télé, un documentaire commandé par une chaîne italienne, à un mille nautique de la barrière de corail. Un reportage sur les fonds marins. C’est un maître de l’apnée, rompu aux dangers et aux silences. Joyeux luron à ses heures, il aime entrechoquer les verres, rire, plaisanter, et s’effondrer pour des sommeils sans rêve, après les efforts épuisants de la journée. Ces derniers temps, il a tiré un peu trop sur la corde.

Il écoute sa propre histoire, affalé dans un fauteuil, à des années-lumière, des années-obscurité, les pieds déchaussés posés sur la vitre de la table basse, la braguette du jean bâillant vaguement au niveau du dernier bouton qu’il ne ferme jamais, un nuage de doute au-dessus du front, un soupçon d’amusement au coin des lèvres. C’est une femme qui filmait. Elle a lâché sa caméra pour aller le secourir. Il a fallu qu’elle le cherche un peu. Il louvoyait à cinquante-cinq mètres lorsqu’elle l’a rattrapé, saisi in extremis par les cheveux. Il étouffait, ou peut-être avait-il fini d’étouffer, le diaphragme contracté, le thorax compressé à se rompre. Elle l’a remonté comme elle a pu, déclenchant ses gonflables en catastrophe au risque qu’ils explosent. L’homme sous son bras, elle a crevé la surface. Trop vite. Pour elle équipée de bouteilles.

Au total, François sera resté six minutes en arrêt cardiaque. Six minutes hors du monde, hors de lui. Il y a trois mois de cela. Maintenant, il a récupéré. La femme qui l’a sauvé est toujours à l’hôpital. Il n’est pas allé la voir, il n’a pas pu, il va le faire, peut-être. Elle est entre la vie et la mort, dit-on. Héros du soir, des confettis dans les cheveux, le regard obstinément fixé sur le triangle illuminé de la tour Eiffel pointant au-dessus de l’océan des toits, il répond aux questions, mais il n’est pas là, il n’a pas discerné ses traits ; il y avait du monde sur le Zodiac. Assise à l’arrière, elle zoomait sur les visages, il n’a aperçu que son œil fermé, l’autre était caché par l’objectif. Ils se sont retrouvés sous l’eau, séparés et unis dans l’indéchirable silence jusqu’à ce qu’il perde le contrôle. Il imagine le moment de la décision. Il s’imagine à sa place, faisant exactement ce qu’elle a fait, sans qu’il soit question de décision là-dedans. Et pourtant, les noirceurs pélagiques ont dû l’effrayer, les abysses glacés et vides.

Qui est-elle ? Nage-t-elle encore dans l’éclairage tamisé de l’entre-deux ?

C’est la fête chez lui, ses amis plongeurs commentent leurs dernières sorties, tandis que, dehors, les pétards du 14 Juillet et les clameurs de la foule en liesse montent des rues animées de la capitale. François ne peut rien avaler, mais il boit. Jusqu’où peut-on descendre ? Quelle est la limite lorsque le corps que l’on poursuit s’échappe ? Quelle est la limite vers les fosses insondables ?

 

Il se souvient. Il veut lui montrer, parmi les poissons lagunaires du récif polynésien, ses préférés, les exocets, sépia et rouge, battant l’air au-dessus des flots de leurs ailes-nageoires, dans des sauts prodigieux. Ils croisent la raie manta, les carangues se frottant sur la peau abrasive du requin Tapete. Plus loin, ils assistent à la chorégraphie frénétique des poissons transparents qui propulsent leur laitance dans la passe du lagon.

Ils nagent tous les deux au-dessus du banc de permits. Chair de verre. On les croirait vides, sans organes, puisant leur vie ailleurs qu’en eux. On les devine seulement à leur subtil contour, à leurs yeux. Il les pointe du doigt pour qu’elle filme la troupe dans un moment de grand affolement. Le stress transforme leur aspect et les trahit. Ils se zèbrent de bleu acier, d’orange vif, de vert fluo, au point de déclencher, dans leur déplacement désordonné, un vrai feu d’artifice sous-marin.

François, subitement pris d’ivresse et hilare, tourbillonne comme un soleil vers les affres de l’océan. Il a la sensation paradoxale de s’élever comme un ballon d’hélium. Des personnages surgissent, son père qui a son âge, sa sœur qui l’embrasse (il frissonne) sur la nuque. Ses mâchoires sont en feu, il ouvre la bouche, il mord l’eau, son intention est d’avaler la mer, d’en être débarrassé. Plus de rupture entre l’extérieur et l’intérieur. Comme au début…

À présent ses amis se lancent des cotillons, pendant qu’il reste pensif devant le tombeau. Car il voit un caveau. Il y entre. Une fraîcheur, qui n’est pas celle de l’eau, le glace ; ses yeux sondent les ténèbres ; il se demande si Lazare se réjouit vraiment d’être ressuscité. On fait sauter les bouchons, on sabre même une bouteille sous les vivats, le champagne coule à flots. François se penche, scrute les bulles, leur course verticale et lumineuse dans la flûte. Une vague de tristesse indicible le caresse. L’occasion d’enfin tout lâcher s’était présentée, il ne l’a pas saisie.

Il boit démesurément. Jésus, es-tu une femme ?

 

Le mois d’août touche à sa fin. Pour lui, le déroulement du temps est insaisissable. Il a quitté sa famille, ses amis. Il est parti vivre seul dans le Midi, sans raison précise. Il végète, passe ses journées, ses semaines dans l’appartement au dernier étage d’un immeuble. Parfois il dessine machinalement.

Il attend, il ne sait trop quoi.

Et puis un jour, il n’attend plus rien.

Et voilà qu’elle arrive. Cité du pont de Vivaux, bâtiment F, porte 3, banlieue lointaine, interminable, comme oubliée de Marseille et du monde. Le soir n’apporte aucune douceur, la lumière rasante allonge l’ombre des choses. Elle s’est égarée dans le labyrinthe des porches et des coursives. Le quartier est tout empli des cris joueurs d’enfants qui se disputent un ballon crevé. Elle sonne à la porte, attend sur le palier de cette cage d’escalier lamentable. Il ouvre. Sa tête est rasée. Elle se souvient instantanément de sa main crispée sur la chevelure blonde. Un frisson la parcourt. Il semble à peine surpris. Serait-ce que plus rien ne peut l’étonner depuis qu’il a vu la chose ? Était-ce ce matin, hier, ou il y a des années ? durant l’accident ? peut-être juste avant ? Non, plutôt après, quelques secondes après le réveil ? Une chose qui vous change, qui tue tout divertissement.

Sans un mot, il la précède sur le balcon où il était en grande occupation. Elle s’appuie sur le garde-corps pour observer le paysage et ne voit que parallélépipèdes emboîtés à perte de vue ; de hautes cheminées en ligne vomissent par saccades des volutes de fumée dans le couchant. Elle s’assied sur une chaise longue bancale qu’il lui indique. Ils ne disent rien. Qu’est-ce qu’il fabrique ? Il prélève des brins de coton hydrophile dans un paquet transparent, les lance aux hirondelles qui s’en emparent promptement. Se retournant vers la jeune femme, il dit seulement : « Elles sont profilées pour le vol idéal, vous ne trouvez pas ? » Le bras tendu au-dessus du vide, il pince, entre deux doigts, une fibre de coton que l’éclair couleur de sardine vient subtiliser. En elle, frisson de fascination inquiète. Elle entrevoit l’œil d’un oiseau, scintillement fugace, rond et insignifiant, et derrière, une danse de sabres. Il dit encore : « Je leur donne un demi-paquet par soir, elles en font leur nid. » Et puis il se tait. Les hirondelles, lacérant l’air rose, gobent les filaments blanchâtres qui tombent ou montent lentement selon le bon vouloir des courants ; en un temps record, elles esquissent de leur vol véloce une calligraphie.

Il sourit toujours. Rassurée, elle sourit alors. Statues de bois dans le crépuscule. Elle observe celui qui a failli mourir et qui n’est pas mort finalement. Elle revient de la même rive que lui. Elle s’appelle Magdalena Stampa et parle très mal le français. Elle se demande ce qu’il fait de sa vie.

François l’invite à rester sur le balcon, car dedans la chaleur est suffocante. Il prépare des œufs au plat avec une application qui la fait rire, et, morte de faim, elle les dévore en trempant ses morceaux de biscotte dans le jaune onctueux pendant qu’il la regarde sans toucher à rien. Il ouvre ensuite une boîte de poires au sirop qu’elle engloutit et, dans la nuit avancée, à la lueur des bougies plantées dans les goulots de bouteille, ils rient et plaisantent en dégustant du vin. Saisissant un stylo, il griffonne sur le carton de la boîte à sucre le contour d’un poisson.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un xiphophore, ou porteur de glaive. Il est d’abord mâle puis devient femelle.

Il lui avoue qu’elle est la première personne qui sonne à sa porte, elle évoque un bouquet de fleurs qu’il trouve à son réveil sur son oreiller d’hôpital, il lui parle du calmar géant qui marque la baleine de ses suçons. Leurs mots s’extraient sans mal de l’encre nocturne, elle revoit les clapotis autour de l’embarcation tanguant sous ses pieds, la mer de verre, les tessons brillants, les illusions. L’épisode tragique a pris un caractère improbable. Elle explique comment elle n’y croira jamais vraiment. Peut-on jamais croire vraiment qu’on existe et que ce qui nous arrive nous arrive ? Elle aimerait tant qu’il voie les cyprès gothiques des jolies collines de son pays natal. Elle pousse une exclamation, brusquement, de surprise contenue, comme un jappement. Dans son gobelet, un papillon de nuit minuscule est tombé et s’est mis à vibrer, marquant le vin d’ondes concentriques. Alors François, frôlant la main féminine, plonge l’index dans le liquide pour en ôter le visiteur, puis il lui rend précautionneusement son verre, afin qu’elle observe — avant de boire — la poudre d’or laissée à la surface.

Il est écrit À toute heure sur sa porte

Il reçoit les gens comme s’il avait le temps, pourtant la salle d’attente est toujours pleine à craquer. Les malades arrivent suants et essoufflés car le sentier n’est pas carrossable et la dernière côte assez raide. Certains viennent de loin et peuvent lire sur la porte : À toute heure du jour et de la nuit. Chez lui, les patients conçoivent la patience. Il n’est pas bavard, il les écoute, les dévisage, les ausculte, les palpe, rédige des ordonnances, jette un œil par la fenêtre sur le vol nuptial d’un couple de faucons hobereaux à peine arrivés d’Afrique, ou sur le jeune écureuil attiré par sa nouvelle plantation de noisetiers. Son regard se pose et se perd sur les lueurs tremblées du crépuscule.

Il paraît que les enfants les plus timides l’entretiennent de trèfles à quatre feuilles, de cueillette de champignons bizarres, de girafes ignobles habillées de piquants, d’assassinats de lézards, de baisers volés à leurs parents, de pluies de coups… On l’a vu jouer aux billes sur sa moquette avec des cancres en grande difficulté. Les petites filles oublient leur poupée sur sa chaise.

Il ne parle jamais de lui. Même lorsqu’il descend au café. Quelquefois, aux alentours de dix heures, il suspend ses consultations, sort, armé d’une énorme cisaille, élague délicatement un ou deux rameaux de son poirier, ou bien s’empare d’une grosse pierre pour casser des amandes sur le parapet.

— Je n’arrive pas à trouver le sommeil, docteur.

— Il faut vivre calmement, essayer d’être content de votre journée, vous me suivez ? Alors, vous dormirez bien la nuit.

— C’est tout ?

La maison isolée tombe en ruine, le papier se décolle dans le cabinet, la moisissure gagne, des piles de documents, dressées en vrac dans la pièce, menacent de s’effondrer.

Mais lui est toujours bien disposé au milieu du fatras, comme s’il revenait de vacances, ou d’une cure de sommeil, ou d’un entretien avec Marc Aurèle. Il doit faire plus de quinze heures par jour. Quel est son secret ? Pas un mot sur sa vie. Voile d’impassibilité naturelle, attention soutenue. De quoi peut-il souffrir ? Tout le monde souffre de quelque chose. À qui confie-t-il ses angoisses ? Et d’où vient ce sourire, cette expression candide, d’outre-terre, d’outre-espace ?

On dit qu’il aurait soulagé la souffrance dans de grandes jungles lointaines, prodigué une parole précieuse et salutaire. On dit qu’il aurait vu l’inregardable.

Ses parents ? Ses enfants ? Une vie privée ? Sorti du cabinet, peut-être s’évanouit-il ? Peut-être change-t-il de dimension. Passé la porte, saute-t-il dans un antimonde ?

Il y a un paquet d’Ajja quasiment neuf sur le bord de son secrétaire. On ne le voit jamais fumer. Il y a aussi un livre de Rutebeuf qu’il aimerait sans doute ouvrir à une certaine page pour en lire un passage à ces gens qui viennent le voir, mais il n’ose pas, un jour peut-être s’y risquera-t-il ? Derrière lui, une lithographie, un moine qui plonge sa tête dans la gueule d’un lion.

Aujourd’hui, je n’étais pas dans mon assiette, c’est pourquoi j’ai pris le chemin de la colline. Dans la salle d’attente, une femme chétive porte deux doigts délicats à sa bouche comme pour réprimer la toux qui l’épuise. Un gamin, les poches gonflées de coquilles d’escargot, lit à haute voix dans son livre d’histoire qu’au XIIe siècle Paris était la plus grande ville du monde.

C’est mon tour. Mon cœur m’échappe, mes sens s’affolent, ma vue me torture, mon cerveau déréglé me joue des tours, mon âme me lâche. À l’aide, homme de jugement, avez-vous des cachets pour une machine détraquée ? Un élixir pour la conjonctivite chronique ?

Il ne dit pas grand-chose. Un jour, il m’a parlé plus que d’habitude, je n’avais pas de stylo pour le chèque, il m’a tendu le sien en disant : « C’était dans les faubourgs de La Havane, j’ai donné mon stylo à un enfant ébahi qui m’a dit : “Quel bonheur pour moi, monsieur, vous ne pouvez pas savoir. Je vais l’offrir à mon maître, c’est un homme bon, mon maître, si vous saviez, il me prête des livres et me soutient depuis que je suis tout petit. Je lui dois beaucoup, je lui dois tout. Merci, monsieur, merci.” »

Il scrute mes yeux irrités :

— La colère vous aveugle.

— …

— Vous devriez regarder la réalité en face.

Il se ménage une brève pause, inspire profondément et ajoute :

— Sans vous énerver.

Puis il se tait, m’invite d’un geste à me rasseoir. Il m’écoute, prêt à entendre n’importe quoi. Sa concentration est totale. Il est là.

Tu pleureras avant ce soir

Marie-France rêve d’un arbre. Incontestablement celui que l’automne pare de ses vêtements les plus chatoyants. Existe-t-il, si royal et saisissant ? Elle a pris la route par un bel après-midi du mois d’août pour se rendre au Jardin des Plantes. Elle l’a cherché. Il était là, incendiant l’espace, entre un tulipier, un mélèze Dunkeld et un bouquet de bouleaux argentés. Comment ne mettait-il pas le feu à son voisinage ? Elle s’est abîmée dans sa contemplation, puis elle est rentrée, s’est renseignée, s’est empressée de dénicher le vieil ouvrage qui lui vient du père de son père. Sous la couverture poussiéreuse, certaines pages glacées et propres révélèrent des mystères. Au milieu des explications, il y avait des signes, des dessins, des sonorités envoûtantes, lointaines, une photo superbe : Liquidambar styraciflua, encore appelé Copalme. D’un port élégant, ses feuilles palmées à cinq lobes très pointues varient, selon la saison, du pourpre intense au jaune clair en passant par des rouge fraise brillant et des rose pâle…

Au début, elle entendait « liquide en barre ». Elle veut trouver celui qu’elle a vu. Celui qu’elle a vu en rêve. Pas un autre. Il le lui faut. Pour la plantation, elle attendra novembre, la Sainte-Catherine.

Des images l’habitent, visitations chevauchant l’éveil et le sommeil, le passé, le présent, l’avenir, comme une seule monture. C’est dans cet état qu’il lui apparaît, dressé et fier, prêt à la combler, à ensemencer son être. Elle est conquise, éprise, affolée. Pourquoi une telle exultation ? Elle a appris à redouter ses effusions. Ce n’est pourtant qu’un arbre, une chimère d’arbre. Ses visions se fixent si souvent sur des choses anodines. Mais l’étrangeté c’est l’ordinaire de Marie-France, son pain quotidien. Il faut qu’elle le trouve, elle sait qu’il existe quelque part dans le monde et que ses rêves ne sont pas vains.

Les semaines défilent, la lumière tombant sur terre s’estompe, la robe des arbres se ternit, le vent les déshabille, les sèves descendent, la vie espace ses pulsations, le moment est venu. Ses pas la conduisent loin de la ville, dans une pépinière dont elle ignorait jusque-là l’existence. A-t-elle jailli de terre pour satisfaire à sa demande ? Ces milliers d’essences n’ont-elles poussé que pour qu’une seule s’en dégageât ? Elle ne se laisse pas embobiner par l’horticulteur qui insiste pour lui vendre un lot en promotion. Trois érables pyramidaux pour le prix de deux, vous ne retrouverez pas une telle occasion ! Ils s’adaptent à tous les terrains !… L’homme des arbres vient de tomber de son piédestal, il est agaçant et vénal. Cheminant le long des allées, le bavard à ses trousses, elle progresse dans le dédale de sa vision, aperçoit l’objet de son émoi, s’installe devant sa découverte, son choix est irrévocable : C’est celui-là que je veux, celui-là et nul autre. Je le planterai dimanche. À la Sainte-Catherine, tout prend racine.

Elle a acheté des outils pour l’occasion : une bêche au manche clair et lisse, à l’acier miroitant, un arrosoir en fer-blanc. On lui a dit de suivre la lune. On lui a recommandé de creuser un trou ample et profond, d’orienter son acquisition dans la position où elle l’aura trouvée, de mettre un peu de sable dans le terreau, d’installer un tuteur imputrescible en acacia. Ses filles ne l’aident pas, ni Prosper, il déteste les travaux manuels, et puis il est rarement là.

Liquidambar… Rapporté des Amériques par les conquistadores. Ils n’avaient peur de rien, transportaient sur les ponts des spécimens adultes de toutes les espèces d’arbres, par centaines. Il y avait des convois spéciaux, des flottes de botanistes ; les galions et les caravelles ressemblaient à des bosquets mouvants, pavoisants, des bois houleux en route pour l’Europe. Certains oiseaux du Nouveau Monde restaient perchés dans les branches jusqu’aux côtes françaises. On les retrouvait dans les rues des villes portuaires, et les habitants effarouchés s’enfuyaient sous les cris perçants de créatures qui avaient traversé des arcs-en-ciel.

Ambre liquide… Il est en terre, à proximité du puits, dégarni pour le moment, bien charpenté, équilibré. Il sera flamboyant, elle en est sûre. Elle le voit. Il sera l’âme du lieu. Elle se recule pour le considérer, penche la tête, apprécie son emplacement sur l’arrière-fond du décor, se rapproche, tasse la terre du talon, ni trop ni trop peu, ils le disent dans le livre, l’arrose abondamment pour finir. Ça y est. Il ne reste qu’à ranger le matériel. « Je reviendrai te voir tout à l’heure. »

 

J’ai rêvé d’un arbre. À maintes reprises. Qu’est-ce que cela cache encore ? Quel piège, quelle révélation terrassante, quel prodige ou quelle insignifiance ? Je vois certes ce que les autres ignorent, mais la plupart du temps je ne suis pas plus avancée. Je ne rêve pas comme tout le monde. Il m’arrive pourtant, à moi aussi, d’avoir des songes ordinaires qui sont sans conséquences prévisibles, sans conséquences du tout, pour autant qu’on puisse en juger. Mais je ne sais jamais faire à l’avance la différence entre ce qui est chez moi le lot de tous les mortels et ce qui relève de ma faculté particulière.

Mon temps n’est pas le temps des hommes. Pas exactement. Pas toujours. Je ne sais pas si je prévois les choses ou si celles-ci, provenant du futur, accomplissent pour me visiter un voyage dans un passé qui est pour moi le présent. Suis-je dans la même histoire que tout un chacun ? Avec les mêmes gens ? Il a perdu son fil, le temps, il déraille ; à moins qu’imperturbable, il laisse les autres en route, sur le bord du chemin, momentanément, ne transportant, dans sa course inexorable, qu’un seul passager ?…

 

Elle vaque à ses occupations ménagères, suspend son affairement car un malheur vient d’arriver. Elle a égaré son alliance, celle que Prosper a glissée à son doigt il y a sept ans, sous une cascade de lumière surnaturelle, dans un temple froid. C’était la deuxième fois de sa vie, le deuxième mariage, le deuxième anneau. La seconde fois qu’elle se prêtait, l’oreille distraite et l’esprit surexcité, aux formules sacramentelles.

Où l’a-t-elle perdue ? Elle en est toute retournée. Elle fouille de la cave au grenier, cela amuse son mari, ah oui, vraiment. Devant cet égarement indigne d’elle, Prosper raille, lance du haut de son mètre quatre-vingt-seize : « Sers-toi de ton pendule ! » Elle le dévisage, s’abstient de relever. Il propose de chercher : « Elle a dû tomber dans le trou pendant que tu creusais. » Il consent à l’aider, déclare : « Tu enterres notre mariage ! » Elle n’a aucune envie de plaisanter. Décidé, il s’arme de la bêche, elle ne veut pas, lui arrache l’outil des mains.

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