U to paese

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C'est son dernier voyage. Elle le sait. Elle n'en parle pas. Ils le savent. Ils, ce sont les siens. Ils n'en parlent pas plus. Respect des vies et des pudeurs, des peines, respect de soi-même. La terre rouge qui les entoure recouvre tout. La végétation sèche, endormie est sous des couches de poussières rouges, ocres, jaunes, grises parfois. Tout semble mort avec ces ternes couleurs, ces absences d'ombre. Il paraît que lorsque les pluies sont là, tout reverdit, tout pousse avec luxuriance. Elle a du mal à le croire, à l'imaginer. Le temps est venu de regarder une vie, un monde qui passent, de penser à ce que cet univers insulaire deviendra.
Publié le : vendredi 10 août 2007
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EAN13 : 9782304002546
Nombre de pages : 149
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U to paese

3Pierre Gazin
U to paese

Roman historique
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00254-6 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304002546 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00255-3 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304002553 (livre numérique)

6 . .

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U STRADONE
La route étroite monte vivement, sortant,
s’échappant de la ville petite, quiète, calme,
presque endormie auprès de son port et de sa
place. Sauf lorsque ce sont les temps des
élections ou des matchs de football ou encore,
celui des énervements de patriotes, enfin à ce
qu’ils affirment être. La route grimpe vers la
proche montagne aux crêtes acérées. Ses lacets
longent encore quelques ordinaires immeubles
grignotant de vieilles propriétés closes derrière
leurs murs de chaux, de beaux murs décrépis,
usés, fatigués, couronnés de bougainvillées. Des
touffes de palmiers les dépassent. Depuis
longtemps, elles ne sont plus taillées. Demeures
cachées, peu à peu détruites, remplacées par des
constructions trop nettes, trop propres.
Qu’importe, tant d’endroits restent ici sublimes.
Du balcon de Vile-de-Pietrabugno, la mer
laiteuse de l’aube met à portée de main les
proches îles toscanes, silhouettes grises nimbées
de rose, posées sur l’eau. Les hommes sont
encore assoupis tandis qu’au loin s’éveillent les
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étangs miroitant sous les rayons rasants. La
route s’élève, se dégage des bâtisses. Elle atteint
déjà les flancs arides de la montagne. Elle
contourne une vaste décharge d’ordures d’où
s’envolent des millions de lambeaux de
plastiques dispersés par le vent. Réalité de la vie,
loin de l’esthétique, réalité de l’abondance
matérielle, de la richesse actuelles. Des
mouettes en bandes criardes se feraient
volontiers un paradis de tant de merveilles.
Elles en sont chassées par un troupeau de
vaches installé à demeure, des bêtes décidées à
partager le moins possible cette trop belle
réserve de victuailles. Rares vaches des
poubelles, il faut sans doute aller jusqu’en Inde
pour trouver leurs sœurs.
Le paysage n’est plus qu’herbes rases et
caillasses profuses. Le col est atteint, Teghime,
sommet de l’étroite et brutale barre de roches
qui sépare la mer Tyrrhénienne de la
Méditerranée occidentale, lieu de tous les vents,
aire de jeu de leur maître Eole caché dans les
grottes avoisinantes, prêt à méchamment en
sortir pour bondir sur le voyageur. Le regard
embrasse le bleu incandescent de l’eau à
l’Orient, les îles, la montagne, l’autre bleu
différent et tout aussi absolu de l’Occident. Lieu
extrême, beauté parfaite qui transporte l’âme,
qui l’a fait s’envoler, chanter et pleurer. Lieu de
violences et de batailles aussi. Les Marocains
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qui y sont morts dans la lutte contre notre
occupant, ne les oublions pas.
La route descend brutalement pour bientôt
atteindre la douceur de la Conca, un giron où il
est bon se blottir. Depuis longtemps, le
vigneron habile a su en tirer les vins les plus
chauds, les plus doux. Au débouché de cette
combe, un filet d’eau baigne un grand massif de
lauriers roses, beaux et vénéneux. Rudesse et
tromperie de la nature, elle n’est pas un jardin
d’agrément. Les joliesses un peu molles de Saint
Florent passées, c’est la rudesse des Agriates
franchie par un long chemin à travers un
maquis que les hommes n’ont jamais vraiment
conquis. Il y a là trop d’espace, pas assez d’eau,
trop de solitude. Ces terres pourraient être des
pacages ou des champs de blé pour qui aurait le
courage et surtout des raisons de venir les
travailler. Cela s’est fait, par petites places. Elles
pourraient être des terres de vignes, mais le
vigneron n’aime pas la solitude.
En ce printemps, le maquis fleurit de toute
part. Son odeur subtile n’est pas enivrante
comme elle le sera quand le soleil caniculaire
dessèchera tout. Les oiseaux sont rares. Les
sangliers doivent être nombreux, mais, peu
confiants, ils ne se montrent pas. Ils ont raison.
Et voilà, inattendue au détour d’un virage,
l’énorme masse des montagnes qui s’impose,
ces montagnes qui font l’île, son échine, son
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âme, sa force, sa réalité. Tout enneigé, le Padro
domine les terres alentours, les terres de forêts,
de maquis et des rares cultures qui perdurent.
Sa grande pente renvoie un éclat de lumière et
de blancheur. Ce jour, la neige s’arrête là où
commence la vie des villages, les jardins, les
châtaigneraies.
Tout est là, ton univers, u to paese, tout ce qui
le fait, toute sa beauté, sa violence, sa richesse,
sa magnificence et tout autant son désamour de
lui-même, ce désamour profondément ancré
dans les âmes. Il y a l’univers qui t’a fait et
beaucoup de ce qui nous a rapprochés. Il y a
notre vie, notre route. Elle fut assurément
tortueuse.
Du temps qui est passé, de l’adolescence, de
la jeunesse, je ne regrette rien. C’est avec toi que
j’ai grandi et que j’ai rencontré un monde.
Notre connivence, nos émotions, les désirs que
j’ai eus, nos espoirs, tout cela m’a fait. Ces
sentiments ne se renouvelleront pas. Je ne
partagerai plus mon printemps dans le même
abandon confiant dans une compagne. J’aurai
des tendresses et des inclinaisons pour d’autres,
je n’aurai plus les mêmes liens. Ils ne furent
jamais raisonnables, heureusement. Ce fut leur
première qualité.

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ULTIMU VIAGHJU
C’est mon dernier voyage. Je le sais. Je n’en
parle pas. Ils le savent. Ils, ce sont les miens,
mon mari, mes enfants et quelques proches. Ils
n’en parlent pas plus. Respect de nos vies et de
nos pudeurs, de nos peines, respect de moi-
même. Cela est bien ainsi, cela est normal.
La terre rouge qui nous entoure envahit tout,
recouvre tout. La végétation si sèche, si
endormie est sous une couche, sous des
couches de poussières rouges, ocres, jaunes,
grises parfois. Comme c’est triste à voir, comme
tout me semble mort avec ces ternes couleurs,
ces absences d’ombre. Il paraît que lorsque les
pluies sont là, tout reverdit, tout pousse avec
luxuriance. J’ai du mal à le croire, à l’imaginer.
Le ciel est gris, pas gris de nuages mais gris lui
aussi de poussières. Il fait chaud, très chaud,
même à l’ombre des grands arbres. C’est un
coin de la savane d’Afrique. Mais qu’est-ce que
j’y fais, pourquoi suis-je là, si loin de chez moi
et de mon domaine ?
13 U to paese
Nous sommes arrêtés sur le bord de la piste,
l’ancienne piste située un peu en retrait de la
route goudronnée qui l’a remplacée depuis peu.
Nous y faisons un pique-nique. Comme tout
cela pourrait être charmant, presque banal. Un
pique-nique dans la campagne, voilà bien
quelque chose qui en général me plait. C’est un
de ces heureux moments de la vie passée avec
les uns et les autres, quand on prend le temps
d’un repas partagé, d’une nourriture appréciée.
Cela se passe ainsi chez nous. Mais je ne crois
pas que les hommes de ce pays aiment faire de
même. Ils ont l’air de préférer se rassembler
dans des lieux clos, protégés, dans ce qu’ils
appellent leurs cours, autour de bassines de mil,
de maïs, de riz et de manger en silence leur
nourriture si précieuse. Ce sont leurs manières
et c’est leur droit.
L’île, ma terre, notre île est présente dans
notre manger, dans les charcuteries que nous
avons apportées. Manquent quand même le
bon pain, l’eau fraîche et le vin âpre de
Calinzana. Moi, je n’en aurais pas bu, je suis une
femme, mais les hommes s’en seraient réjouis.
Et ce serait bien. Mon île ? Elle est toujours
présente dans mon cœur, dans mon esprit, dans
ma manière d’être et de penser. Elle est tout
autant présente chez mon mari, à sa manière
qui n’est certes pas la mienne. Elle est aussi
présente chez mes grandes filles. J’ai pourtant
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