Ulcère

De
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Nadia, fraîchement diplômée d'HEC Paris est contrainte de rentrer au Maroc sous la pression de sa famille.
Écartelée entre deux cultures, elle peine à se réadapter à une société conformiste et se jette à corps perdu dans un mariage express pour avoir la paix. Le joyeux mojito after-work du vendredi avec les copines se transforme en un amer thé à la menthe after-couscous avec la belle-famille. La jeune ulcéreuse est sur le point de renoncer à ses rêves de liberté quand deux tornades débarquent dans son existence étriquée : Yasmine, mère célibataire et féministe convaincue, et Amal, beurette délurée, fraîche et tranchante comme un bistouri...



L'auteure nous livre un regard critique à la fois tendre et acerbe sur la société marocaine, qui exerce une pression écrasante sur les femmes. C'est un hymne au courage de celles qui se battent dignement pour leur liberté et par qui le changement viendra inexorablement.


Publié le : vendredi 29 avril 2016
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EAN13 : 9782334086967
Nombre de pages : 144
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-08694-3

 

© Edilivre, 2016

Dédicace

 

 

A R’qqia, Fatima, Sanaa et toutes les autres…

Citation

 

 

« Une femme sans mari est un nid sans oiseaux »

– Proverbe marocain –

 

 

« J’ai souri. J’étais entourée de femmes fortes comme pour m’exhorter à suivre leur exemple : ma mère qui défia sa famille de notables en épousant l’homme qu’elle aimait, Amal qui s’était battue comme une lionne pour retrouver sa vie en France et Yasmine qui a fait le choix difficile de s’exiler à la recherche d’une vie meilleure. Et Nadia, l’ulcéreuse ulcérée ? Que va-t-elle devenir ?… »

Chapitre I
Nadia Little

Je m’appelle Nadia Berrada et j’ai 35 ans. J’ai du mal à comprendre la manie des gens à fêter assidûment ces millésimes alors qu’en réalité, on s’est juste pris une année dans le fion. Certains devraient même en être interdits tant leur arrivée au monde est plus à classer dans les fâcheux incidents que dans les heureux événements…

A priori, on est censés, au gré des années qui passent, gagner en sagesse et en accomplissement de soi. Laissez-moi rire – LOL. Une aberration de plus. C’est la cata quand on se retrouve comme moi du mauvais côté de la trentaine et qu’on n’est toujours pas casée…

Je suis brune, mince et plutôt jolie, disons d’un charme ordinaire. Les gens ne se retournent pas sur moi et ça m’arrange bien. Un peu coincée sur les bords, je suis plus à inscrire dans le registre des intellectuelles, au grand dam de ma mère, que dans celui des bombes sexuelles, si vous voyez ce que je veux dire : de longues études coûteuses, cadre supérieur avec un salaire indécent et célibataire, ça, vous l’avez compris. Je suis aussi d’un réalisme abrutissant et d’un cynisme chronique, vous devrez faire avec.

*
*       *

Je suis née à Fès *, ville impériale plusieurs fois capitale du pays, dans une famille traditionnelle et relativement aisée (L’histoire-géo pour les nuls, c’est plus bas).

Fès est ma madeleine à moi. J’y ai construit mes plus beaux souvenirs, d’abord parce que j’y ai vécu une enfance joyeuse mais aussi parce que les enfants ont cette espèce de faculté à être heureux naturellement. Quand on prend de l’âge, c’est une autre histoire.

Ça, c’est pour le décor.

J’ai grandi dans une maison dont la beauté était insoupçonnée tant les murs de la médina où elle se nichait étaient décrépis et ses ruelles sombres et exiguës. Je n’ai jamais pu m’empêcher de penser que des ingénieurs ingénieux voulaient surprendre le visiteur en cachant volontairement de pareilles perles dans des écrins d’une sobriété désespérante ; telle une belle Orientale qui se cacherait derrière son voile opaque et qui, en l’abandonnant, révélerait une beauté à couper le souffle (vous pouvez fermer la bouche maintenant). Notre belle orientale était une ancienne riad bien entretenue, baignée de la lumière si particulière du Maroc (vous voyez où c’est maintenant ? Félicitations). Du zellige * fin, spécialité artisanale de la ville, habillait les murs du sol au plafond avec ses fines faïences hautes en couleur. Au centre de la maison, il y avait quatre jardinets qui accueillaient des arbres fruitiers dont les branches s’entremêlaient en touchant le ciel : il y avait un vieux grenadier, un figuier, un citronnier et un oranger dont je me régalais des fruits gorgés de soleil dès que mes mains d’enfant ont pu les atteindre. Au couché du soleil, les oiseaux trouvaient refuge dans les branches des arbres dans un boucan assourdissant. Toutes les chambres de la maison dansaient autour de ce patio ouvert et accueillant.

Ça, c’est pour la carte postale.

J’adorais la médina, dont je parcourais quotidiennement les rues sinueuses et les dédales qui sentaient bon le pain chaud et le cuir. Avec mes couettes et mon cartable bien trop grand pour mon petit gabarit, je scrutais les artisans qui travaillaient le cuivre et le bois dans leurs petites échoppes obscures en sirotant du thé à la menthe et en se racontant des blagues salaces dont je ne comprenais heureusement pas grand-chose.

J’aimais parcourir le chemin de l’école en croisant les petits ânes qui luttaient dans les montées avec leurs charges impressionnantes de peaux ou de laine (les défenseurs de la cause animale repasseront, merci). J’aimais faire la course avec mes petites voisines en portant les planches à pain sur lesquelles nos mères avaient disposé des pâtes rondes longuement et savamment pétries, pour finir dans la bouche brûlante de l’unique four du quartier. Je priais dans ma course folle tous les saints de la ville pour ne pas mordre la poussière car en plus de m’écorcher les genoux, ma mère me ficherait une correction à la hauteur du gâchis. Je savais la chose sacrée et mon père répugnait à manger un autre pain que celui de ma mère…

J’ai toujours été impressionnée par le talent de Mustapha à ne jamais se tromper de pain ni de planche même s’il ne buvait pas que du thé. Il avait une capacité à tenir devant sa fournaise pendant les longs mois d’été où les températures frôlaient parfois les 50 °C. Il aimait répéter à ceux qui le plaignaient ou le réprimaient pour son « mauvais penchant » que Dieu allait dans sa grande miséricorde lui épargner la géhenne dans l’au-delà parce qu’il l’avait connue sur terre.

Au retour de l’école, j’aimais signaler bruyamment ma présence en cognant de toute la force de mes bras frêles la main de Fatma suspendue contre notre belle porte en cuivre et bois massif. J’aimais entendre le pas lourd et claudiquant de dada * Rahma, qui arrivait comme chaque jour en pestant contre sa charge de travail, les exigences de ma mère, ses membres qui la faisaient souffrir, ces satanés oiseaux qui venaient chier sur le patio qu’elle venait de nettoyer et cette maudite porte que j’allais fendre en deux.

L’instant d’après, j’étais serrée contre sa poitrine généreuse et réconfortante qui sentait bon le musc. Des élastiques se croisaient dans son dos et retroussaient ses manches dans une savante technique. Les pans de son caftan étaient retenus dans sa large ceinture brodée. Elle se précipitait ensuite pour couvrir son corps vieillissant dès que mon père rentrait du travail.

Elle me servait des galettes au miel et un verre de lait à la fleur d’oranger dans le patio et me gratifiait de son sourire bienveillant. Elle me posait toujours les mêmes questions sur l’école et me répétait que j’étais chanceuse d’y aller, que je n’avais d’autre choix que d’exceller pour être une femme libre. Je ne comprenais pas toujours ces propos ni son air triste à ces moments-là. Je ne savais rien d’elle ni de sa vie, juste qu’elle était là depuis toujours et que je l’aimais comme une deuxième maman.

Pour m’amuser je n’avais pas de Nintendo ni de Barbie. Comme toutes les petites filles, je jouais à la princesse en me glissant dans un vieux caftan que ma mère avait délaissé et en portant quelques bijoux en toc. J’observais le manège des petites fourmis dans le patio et m’amusais à leur barrer le passage ou les écraser avec cette cruauté infantile. Le plaisir ultime était de regarder quelques dessins animés en arabe sur notre téléviseur noir et blanc à l’image brouillée en raison d’une colonie de cigognes qui avait élu nid fixe sur notre antenne télé. Encore aurait-il fallu que ma mère soit bien lunée pour nous laisser la clé de la télé (seuls les plus de 30 ans peuvent comprendre) qu’elle planquait systématiquement dans son soutif. Je n’étais que très rarement autorisée à inviter des copines car ma mère ne trouvait pas leurs familles assez dignes de nous et encore moins à jouer à la marelle avec les voisines car les filles de bonne famille (moi) ne devaient pas traîner dans les rues. Mon frère, lui, n’était encore qu’un marmot ennuyeux à la tête difforme qui passait son temps à brailler de toutes ses cordes vocales, accroché à longueur de journée à ma mère comme un bébé koala.

Les longs mois d’été, nous les passions cantonnés dans les chambres pour nous abriter de la chaleur étouffante. Le patio se transformait en une poêle géante et toute espèce vivante le désertait. Je passais le temps à rêvasser en lisant les romans-photos et les grands classiques littéraires que mon père me ramenait de chez le vieux libraire, histoire d’améliorer mon niveau et intégrer plus tard le collège français de Casablanca.

À de rares exceptions, mon père, bien qu’il abhorrât les vacances et tout le déménagement qui s’ensuivait, cédait devant mes supplications et les jérémiades de sa dulcinée et concédait à trimballer femme, enfants et domestique à Safi – petite bourgade en bord de mer –, où ma famille possédait une maison secondaire, rare privilège à l’époque.

Ça, c’est pour les souvenirs.

Je passais alors l’été à dorer mon corps androgyne sous une pluie de remontrances maternelles, elle qui ne jurait que par la blancheur immaculée comme critère absolu de la beauté féminine. Son intuition avait dû la conforter dans l’idée que ni ma maigreur ni ma carnation brunâtre, encore moins ma curiosité insatiable, ne feraient de moi une candidate idéale au mariage.

Ça, c’est la réalité.

*
*       *

Dada :Esclaves d’origine noire-africaine, ces femmes vivaient à temps plein dans les familles aisées, s’occupaient des tâches ménagères et élevaient les enfants sans percevoir de salaire. Elles avaient pour la plupart été enlevées enfants à leurs familles pour être vendues sur les marchés à bestiaux. Bien que l’islam ait décrié l’esclavage, cette pratique persistait dans le Maroc d’antan. Elle a pris un nouveau visage, celui du travail des petites bonnes dans les foyers contemporains, dénoncé par nombre d’associations.

*Fèsest une ville du Maroc central, située à 180 kilomètres à l’est de Rabat, entre le massif du Rif et le MoyenAtlas. Elle est la deuxième ville la plus peuplée du Maroc après Casablanca, a été à plusieurs époques la capitale du pays et est considérée de nos jours comme sa capitale spirituelle. Sa fondation remonte à la fin du VIIIe siècle, sous le règne de Moulay Idriss Ier. Son rayonnement international passé en fait l’une descapitales de la civilisation arabo-musulmane aux côtés de Damas, Tunis, Bagdad, Cordoue, Istanbul, Jérusalem ou Ispahan.‬‬‬

 

*Le zellige(de l’arabe : petite pierre polie) est une mosaïque dont les éléments sont des morceaux de carreaux de faïence colorés. Ces morceaux de terre cuite émaillée sont découpés un à un et assemblés sur un lit de mortier pour former un assemblage géométrique. Le zellige, utilisé principalement pour orner des murs ou des fontaines, est un composant caractéristique de l’architecture marocaine.‬‬‬

Chapitre 2
Ma mère

Enfin je me mariais. Exactement comme l’avait prédit la voyante… Merde. Je lui devais 50 dirhams. Pas terrible la banquière qui fait crédit chez une vieille sorcière.

Il faut me comprendre. Je n’arrivais plus à avoir une conversation avec ma mère sans évoquer ce foutu fiancé qui ne se décidait pas à montrer le bout de sa truffe. J’avais beau faire preuve d’humour, dédramatiser, citer telle cousine ou telle voisine célibataires. Rien n’y faisait. Elle est tenace, ma mère, lorsqu’il s’agit de mariage. Le qu’en-dira-t-on-ma-fille l’emportait sur toute logique. Il me fallait un homme, un point c’est tout. D’autant plus que j’étais sa seule chance d’avoir des petits-enfants puisque mon frère Farid était « malade ».

Comme si je risquais de l’oublier. Et puis s’il était « malade », c’était en partie de sa faute. Elle qui l’a couvé toute sa vie, qui l’a gâté à le pourrir, qui a cédé à ses moindres caprices… À force de lui répéter qu’il était le roi du monde, il a fini par le croire. Quand il a été confronté à la dure réalité de la vie, il ne l’a pas supporté. Après un parcours scolaire chaotique et les nombreux flops des « petites affaires » que ma mère lui finançait pour lui assurer un avenir, il a sombré dans la drogue et la dépression. Elle en a fait un handicapé de la vie pour le garder auprès d’elle !

Tout compte fait je ne peux pas lui en vouloir. C’est juste une femme à qui on a répété qu’elle ne serait digne de son époux que si elle lui donnait un fils… Et elle avait été déterminée à l’avoir ce fils, quel qu’en fût le prix. Je l’entendais, petite, se plaindre qu’elle était comme ce vieux grenadier dans le patio qui accouchait de fruits morts avant d’avoir vécu. Lalla * Mina avait enchaîné grossesses et fausses couches jusqu’à enfanter du (mâl)e. Elle avait persévéré contre le souhait de mon père qui ne voulait pas contrarier la volonté d’Allah *. Toutes ces pertes le rendaient fou de chagrin. On aurait dit que le châtiment divin était qu’elle obtienne ce qu’elle veut et en paye le prix fort le restant de ses jours.

Mais si on peut lui reconnaître une chose à ma mère, c’est bien sa ténacité, sa capacité à ressasser les mêmes sujets sans jamais se lasser. Elle prenait un malin plaisir à me torturer, à me culpabiliser, à me faire porter le poids de ses propres frustrations. Elle me grignotait la tête avec ses pleurnicheries, son envie d’être grand-mère et ses histoires de copines qui mariaient leurs filles à tout-va ; que les quelques années passées en France m’avaient dévergondée et qu’à mon âge on ne choisissait plus… J’étais coincée, condamnée, faite comme un vieux rat. Ni mon quotient intellectuel ni ma situation de cadre supérieur n’ont réussi à me conférer un statut à ses yeux et encore moins dans cette société patriarcale. Je rendais les armes, je capitulais, l’ennemi était bien trop puissant…

En revanche, je ne venais pas le gosier vide cette fois et je m’extasiais à l’idée de lui clouer le bec. La visite que je lui rendais n’avait en effet rien de banal : j’allais enfin lui annoncer que j’avais trouvé « l’homme » et je jubilais à l’idée d’avoir la paix. Sa réaction en l’apprenant a dépassé tout ce que j’avais pu imaginer : elle a tapé dans ses mains, tourné autour d’elle-même, poussé des youyous au son numérique. Son euphorie rivalisait d’acuité avec une échappée d’un quelconque asile psychiatrique. Je ne savais plus si je devais me sentir heureuse ou humiliée. Elle avait déjà son idée de l’endroit où le mariage allait être célébré, quelle negaffa * on allait engager et quel traiteur allait nourrir toute la population qui serait invitée. Depuis le temps qu’elle couvait ça ! La seule pensée de rendre vertes de jalousie ses copines et d’en mettre plein la vue à la future belle famille la rendait radieuse.

Dans son emballement, elle s’est à peine inquiétée de connaître l’âge, la profession et accessoirement le nom du futur mari. Si j’avais eu encore 20 ans, elle aurait exigé son arbre généalogique car mélanger nos nobles origines à une famille d’arrivistes ou d’anonymes aurait été complètement exclu.

Sauf que la consécration s’est fait attendre et elle a dû piger que même des ancêtres andalous, descendant du prophète et tout et tout n’était plus un argument de vente valable.

Déroutée, j’ai fini par abandonner ma mère à son euphorie et quitter la maison familiale en titubant… après avoir laissé comme chaque mois une partie de mon salaire, que ma maternelle s’est empressée de confier à sa poitrine. La retraite de mon défunt père haj Hamza après quarante ans de bons et loyaux services au ministère de la Culture ne suffisait plus à couvrir les frais de la maison, les goûts de luxe de ma mère, le traitement et le shit de Farid le junkie qui, d’ailleurs – elle en était sûre –, lui piquait du fric. Et puis, n’avait-elle pas sacrifié sa superbe m’damma  * en or pour financer mon départ en France ? Avec ce qu’elle m’avait rackettée depuis huit ans, elle aurait pu ouvrir une bijouterie au Mellah *…

En sortant, je me suis pris le talon dans une bouche d’égout et me suis retrouvée étalée de tout mon long sur le sol poussiéreux de la médina. Les vieilles filles d’en face qui guettaient à longueur de journée par la fenêtre minuscule en moucharabieh ont dû me jeter le mauvais œil et bien se marrer aussi. Eh ben… elle était fière la mariée !

*
*       *

Ma mère…

L’hajja * Mina. Je passais ma vie, comme mon père avant moi, à essayer de la satisfaire. Malgré le temps et le chemin parcouru, son emprise sur moi restait intacte. C’était inconcevable de la laisser seule avec mon frère à la fin de mes études. Je serais volontiers restée à Paris où de belles opportunités tant affectives que professionnelles s’offraient à moi. Au lieu de ça, le chien-chien à sa môman est gentiment rentré au bercail la queue entre les jambes. J’ai renoncé à mes rêves de liberté pour me fondre dans le moule, occuper un job en deçà de mes compétences et me trouver un mâle à épouser fissa pour me conférer un statut.

Ma mère…

Malgré l’âge ses traits ont gardé leur finesse et cette condescendance propre aux personnes conscientes de leur aura et de leurs nobles origines. Je l’ai toujours vue belle et bien apprêtée dans ses caftans aux tissus soyeux. Elle prenait soin d’elle et respectait à la lettre les rituels ancestraux de beauté. Celui du hammam était le plus long, le plus fastidieux et celui que je redoutais le plus. Elle préparait ses affaires et ses décoctions la veille et donnait rendez-vous à quelques amies pour les commérages de la semaine. Un cataplasme d’huile d’argan et de henné dont je détestais l’odeur atterrissait sur ma tête à chaque fois sans que j’aie mon mot à dire. On s’installait d’abord dans la partie la plus chaude du hammam où elle se faisait gommer le corps par Aïcha, la lesbienne refoulée qui me fichait une trouille inqualifiable. Elle prenait soin de ses longs cheveux noirs ondulés en les enduisant de rassoul * à la rose pour les purifier dans un long processus avant de s’attaquer aux miens. Je passais mon temps à remplir les seaux d’eau en dégoulinant, glisser sur les restes de savon noir qui jonchaient le sol et me faire bousculer par des bonnes femmes aux formes improbables qui pavanaient leur carcasse lourde et nue sans gêne aucune.

Ma mère…

C’était une fée du logis bien qu’elle préférât laisser les tâches les plus ingrates à dada Rahma. Une cuisinière hors paire qui maîtrisait la préparation des mets les plus délicats, de la pastilla au traditionnel couscous. Elle avait mis un point d’honneur à m’inculquer son art car une femme qui ne sait pas cuisiner ne trouve pas de mari. Je me laissais traîner dans la cuisine comme on conduirait une condamnée à la guillotine en pestant contre cet inconnu qui me pourrissait la vie avant l’heure.

Ma mère…

Elle prenait soin de notre intérieur car il reflétait notre image et notre rang. Elle apportait un soin particulier au grand-salon-marocain-que-pour-les-invités qui nous était formellement interdit et dont elle changeait le tissu des banquettes, les tapis et les rideaux au gré des saisons et de ses envies. Elle maîtrise toujours autant l’art de recevoir à la marocaine et...

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