Ultinam… et plus si affinité

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Mort par surprise, il m’avait manqué l’instant
magique où l’esprit divague, tournicote, hésite
avant de se libérer progressivement d’un
corps devenu inerte, un moment où l’âme se
sent libérée « comme un Bateau Ivre », où
j’aurais eu le temps de « descendre des fleuves
impassibles… insoucieux de tous les équipages
», un moment de sérénité pendant
lequel j’aurais laissé la mort arriver sans hâte,
l’esprit occupé à repasser les souvenirs mis
de côté pour les vieux jours.

Publié le : dimanche 1 janvier 2012
Lecture(s) : 20
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782952236515
Nombre de pages : non-communiqué
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CHAPITRE1 Détour par le cimetière
« Ariane… Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée. » Jean Racine,PhèdreÀ mon enterrement, tout le monde pleurait, ou presque, même moi ! Il faut avouer qu’en ces circons-tances, il est d’usage d’avoir les yeux au fond du cœur et le cœur au bord des yeux et s’il y a un jour où l’on ne sait ni où on est, ni où on en est, c’est bien celui-là ; encore parmi les vivants, mais déjà mort depuis un certain temps. Bon, c’est vrai, vous n’avez jamais vu un mort pleurer à son enterrement, mais qui vous dit qu’ils ne pleurent pas sous le couvercle, les morts ? D’ailleurs, il faut être mort pour savoir si les morts pleurent.
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Moi, mort, je le suis et je vous dis que j’ai pleuré. Pas de quoi mouiller le linceul, non, mais des pleurs profonds des gens qui ne se préoccupent plus du regard des autres. Mais n’allez pas croire que je pleurais sur mon sort, c’eût été stupide et un peu tard, non ? Oui, j’ai vraiment pleuré quand sont passées le long de mon cercueil tant de belles dames dont j’ignorais jusqu’au nom de mon vivant. Je comprenais que je n’obtiendrais jamais d’elles qu’un frôlement de la main ou la caresse des volants de leur robe à titre posthume. Moi, qui avais toujours été timide et répugnais à chercher à paraître à mon avantage avec les dames connues ou inconnues, femmes de mon entourage, femmes dont j’avais croisé le regard ou passantes qui, à leur insu, avaient dans l’instant ou pour longtemps provoqué des émotions qui embal-laient mon palpitant, moi, je me sentais là, dans mon cercueil, à la merci de ces dames et de leurs attou-chements. Il me semblait qu’elles m’avaient deviné et que, selon le cas, certaines venaient me remercier de n’avoir pas dévoilé mes sentiments alors que d’autres, me narguaient, car je n’avais été qu’un niais et un complexé, incapable de saisir les occasions qui s’offraient à moi. Avais-je été un homme honnête et respectueux ou un imbécile ignorant l’essentiel ? Passé de l’autre côté, je ne savais plus que penser ! L’effleurement de la robe de la dernière belle dame le long de mon cercueil m’apparut devoir constituer
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l’ultime caresse cérébrale offerte à quelqu’un qui n’était plus rien. C’est sans panache et avec une pointe d’humour mélancolique que je me fis en aparté cette navrante réflexion « une robe est passée dans ma mort », mais elle n’en saura rien. CommeL’ancêtrede George Brassens je voyais s’envoler « l’ultime libation, l’ultime collation et l’ultime érection » sans pouvoir me révolter dans mon costume en sapin. En une fraction de seconde, j’ai senti que je perdais pied avant même que les croquemorts ne m’aient mis six pieds sous terre. J’étais en apesanteur, j’étais au-dessus du vide, le trou noir s’ouvrait béant et le monde bleu se fermait au-dessus de moi. Je n’aurais même plus le plaisir d’un regard furtif pour l’une d’entre elles. Comment avais-je fait pour ne pas voir, quand je comptais encore parmi les homos erectus, toutes les beautés que maintenant je ne pouvais plus apercevoir qu’à l’envers et deviner d’en bas les plaisirs des sens que d’autres avaient pris le temps de connaître ? Certains disent « qu’on voit mieux en fermant les yeux ». C’est peut-être vrai, mais il vaut mieux ne pas trop attendre pour les ouvrir. La mort n’arrange rien, croyez-moi ! Mon épouse avait bien fait les choses jusque-là. Pourtant, je dois dire que je m’attendais à quelque chose d’autre pour mon enterrement, sans trop savoir quoi ? Ce type d’événement vous parait toujours devoir être exceptionnel, d’une ferveur et d’une intensité inoubliables. Vous vous faites un tel cinéma
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intérieur au préalable que lorsque le grand jour est arrivé, la réalité ne peut que décevoir, elle est, même pour un enterrement et surtout pour le vôtre, des plus banales. Pour autant j’aurais tort de me plaindre et je n’en veux pas à ma veuve d’avoir accepté que mon enterrement soit fixé à quatorze heures ; j’ai bien compris à ses larmes qu’elle ne s’était pas souvenue de nos siestes débridées, ou peut-être qu’elle pleurait à cause de cela. Et au moment où le curé, après un dernier coup de goupillon et un ultime nuage d’encens, exhortait le « Seigneur miséricordieux » à m’ouvrir toutes grandes les portes du paradis, j’eus un petit pincement au cœur. Je n’avais pas eu le temps de faire une dernière petite sieste réparatrice, ce petit temps de latence, que je savais d’expérience très bénéfique avant d’affronter les turbulences de la vie. Vous pensez que depuis une heure que j’étais allongé dans la grande nef, j’aurais pu en profiter pour piquer un petit roupillon à l’écart des regards indiscrets et qu’en la circonstance ma plainte était irrecevable. Vous avez raison, mais que ne ferait-on pas pour gagner quelques minutes et retarder l’entrée dans l’éternité ? Je me dis en branlant dans mon cercueil au pas des porteurs sur les marches l’église, que mon enter-rement pouvait attendre, qu’est-ce qu’une petite demi-heure comparativement à la vie éternelle qu’on me promettait ! Il y a des moments où l’on voudrait que les humains prennent leur temps, qu’ils flânent
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en chemin au lieu de courir tout droit vers votre dernière demeure. Au lieu d’avancer au pas de charge dans l’allée centrale, le cortège aurait pu flâner dans les ailes oubliées du cimetière, histoire de me donner le temps de faire connaissance avec mes nouveaux voisins. Je n’ai jamais été trop familier, ni trop causant, mais, en l’occurrence, il me semble que j’aurais apprécié de papoter un peu. Alors que la distance avec ma dernière demeure se réduit inéluctablement devant moi, sans même pouvoir espérer qu’un vilain garnement fera un croche-pied à l’un des croquemorts qui le fasse trébucher sous mon cercueil et retarder la proces-sion, je ne sais pas ce que vivre veut dire, et pourtant, au moment où ma route touche à sa fin, j’ai la sensation que le chemin, la longueur du chemin, il n’y a que cela qui compte. Comparée aux détours, qui vous offrent des oppor-tunités et des surprises, la ligne droite est décevante, triste et sans surprise, et pour moi, c’était au bout de cette dernière ligne droite que les croquemorts allaient mettre une lourde pierre sur mon cercueil, comme s’ils voulaient éviter que je me sauve. Et ma veuve qui pleure de plus belle ! D’ailleurs, elle n’a jamais été aussi belle, tout endimanchée de noir comme une grande dame. Elle ne pleure pas parce que ça se fait, non, elle est traversée par la douleur, hoquetant par moment et parcourue par des tremblements soudains. Mais qui sait ? Ma veuve pleurait-elle sur moi, sur elle, pleurait-elle parce que les veuves pleurent en pensant à leurs enfants qui ne verraient pas rentrer leur papa,
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pleurait-elle parce que la situation la dépassait, l’écra-sait ? Il me semblait bien la connaître cependant dans ma position, je ne suis plus sûr de rien. Avais-je vraiment vécu ? Au moment où mon cercueil est posé sur le bord du caveau familial, il est plus que temps de se poser la question ! Je n’y avais pas beaucoup prêté attention de mon vivant et il ne serait pas mal de prendre un peu de temps pour y réfléchir. Dommage que les croquemorts n’attendent pas que j’aie répondu à cette question avant de m’enterrer ; ça m’aurait fait gagner un certain temps. Mais la vie continue et les autres morts ne font pas tant de chichis alors pas question de créer un précédent qui aurait pu déstabiliser le monde. Bien que les éléments me soient défavorables en un pareil jour, je n’ai pas envie d’abandonner, je me dis qu’il faut que je comprenne et que je trouve le moyen de le faire savoir. Et si ce n’était pas toujours la mort qui avait le dernier mot ? Je t’entends, lecteur, prêt à te moquer : « Pourquoi essayer de nous dire maintenant ce que tu n’avais pas compris et que tu ne comprendras pas mieux, mort. D’ailleurs si on pouvait savoir, ça se saurait, le monde ne serait pas resté si longtemps dans l’ignorance ! À chacun sa vie, place aux vivants ; les morts n’ont qu’à bien se tenir ! « Si, au moins tu t’étais distingué de ton vivant, si tu étais devenu une sommité médaillée du mérite agricole ou d’autres nobles distinctions, pas nécessaire-ment une gloire nationale dont on bénit les “cendres
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avant de les descendre au Panthéon”, un maître de la littérature qui aurait réussi à devenir immortel avant de mourir, un latiniste illustre qui n’aurait pas su, erreur fatale, décliner la tombe ou un homme de bien plutôt qu’un homme de rien, quelqu’un t’aurait peut-être consacré un de ses pensums, lus avec emphase devant une foule reconnaissante et qui vont enrichir les bibliothèques universitaires. » Lecteur, je m’apprêtais à flâner un peu puisque le temps ne m’est plus compté, je me serais laissé empor-ter par quelques rêveries solitaires, mais en ce jour de deuil « tu funèbres mon enthousiasme », tes propos ne m’encouragent guère à persister dans cette voie. J’avoue aussi avoir été pris presque toujours pour une quantité négligeable par les gens qui comptent, ce que je pouvais dire n’intéressait personne à part moi, j’étais un moins que rien en quelque sorte, si bien qu’une fois mort, je n’ai pas de mal à être l’égal de moi-même. Mais quand même ! Trop c’est trop ! Je n’ai même pas eu le temps donné au condamné pour livrer un message, moi qui n’avais rien fait de mal ! C’est peut-être cela qu’on me reproche aujourd’hui. Je le reconnais, vivant, je n’avais pas su mettre le moindre grain de piment dans ma vie. J’avais été un bon citoyen lambda, un français moyen fondu dans la masse laborieuse ; rien de bien exaltant, rien qui puisse justifier la moindre épitaphe.
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