Un aller simple

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Dix nouvelles, dix êtres pris au vol. Que se passe-t-il dans ces histoires ? Presque rien, assurément, si on s'en tient aux apparences. Beaucoup plus peut-être, si on accepte de suivre tour à tour chacun de ces solitaires dans les aléas de leur aventure intérieure.

Publié le : jeudi 16 juin 2011
Lecture(s) : 34
EAN13 : 9782748105025
Nombre de pages : 121
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www.manuscrit.com
contact@manuscrit.comUn aller simple© manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-0503-6 (pour le fichier numérique)
ISBN: 2-7481-0502-8 (pour le livre imprimé)AlineKlems
Un aller simple
NOUVELLEFLUIDE SUBTIL
Une femme au bras d’un homme. Au loin, leurs
silhouettes se déplacent lentement le long de la balus-
trade. Un homme et sa veuve se promènent sans se
presser sur l’esplanade du Bastion. C’est à peine si le
bord des feuilles de marronniers accuse cette brûlure
quibientôtlesferasecrispersurelles-mêmes. Cesont
les prémices de cette odeur si pure qu’elle reconnaît
chaque année, tout au bout de la sécheresse. Depuis
quelques jours, dès qu’elle parvenait à la saisir, elle se
disaitqu’ilallaitvenir. Encoreunefois,peut-être.
Sa main est posée légèrement sur le bras de son
compagnon. Lui-même semble si diaphane, si aérien,
avecsonpasgraveettranquille. Lemuscledecebrasest
pourtant parfaitement dessiné. Elle en devine le galbe
puissant au bout de ses doigts.
-T’arrive-t-ilencoredetesouvenirdemoi? de-
mande-t-il.
- Tous les ans, tu me poses la même question.
Commentpourrait-ilen êtreautrement ?
Elle sourit et laisse ses yeux parcourir l’horizon
descollines. "Regarde,commec’estvaste…Ettoujours
aussi beau ! ". Chaque fois, cette paisible vue agit sur
elled’unemanièreprofondémentbienfaisante.
"Nous voici tous les deux et j’ai l’impression que
nous n’avons été séparés que depuis hier. Mais le plus
souvent, je n’arrive plus àretrouver en pensée lestraits
detonvisage. Ceteffortm’épuise,en vain."
7Un aller simple
Elle touche le tissu moelleux de la manche de sa
veste. Unevestechoisiepourluidansquelquecapitale,
ellenesaitplus,uncadeau. Tantdesoinspourlevêtir,
comblersoncorpsetsonâme. C’étaitunepériodeoùils
avaient su déployer un luxe inoubliable. Une existence
véritablementluxueuse,malgréuneabsencederichesse
matérielle particulière. Tout était bon. Les spectacles,
lesvins,lesvoyages. L’amoursurtout. Ellesongequ’elle
n’a encore jamais trouvé rien de mieux pour renouer
aveclaviequeceplaisirquimèneàl’orgasme. Luiseul
la remet sur pied, alors que tous les raisonnements du
monde demeurentimpuissantsàla consoler.
- Le faites-vousen pensantà moi ?
C’esttoujoursainsi. Ilsuitsespenséessansqu’elle
aitbesoindeneriendire. Ilpossèdedésormaiscetteap-
titude dont il était autrefois trop souventdépourvu, de
l’accompagnerauplusprès,amical,moqueur,inquiet,
parfois.
- Vous savez bien que cela n’a aucun rapport.
Pourquoi faites-vous semblant de vous intéresser à
cet aspect des choses qui, au fond, maintenant, vous
indiffère ?
- Vous avez raison. De vieux réflexes qui doivent
encore s’accrocher à moi…
Et de sa main libre, il fait un geste plein d’hu-
mour,commepourchasserquelquepoussièredesesvê-
tements.
Biensûrquenon,ellenelevoitpasdanscesmo-
ments-là. En vérité, elle ne voit personne, ne pense à
rien. Pourquoi faudrait-il penser à quelque chose ou
à quelqu’un ? Alors que justement, vivre cesse enfin
d’être ce qui ne peut jamais s’arrêter et vous oblige à
réfléchir, à vous agiter sans cesse. C’est ce qui est si
précieux et tellement unique dans ces instants au-delà
des images et du langage. Leur insolente capacité à se
suffire à eux-mêmes. Ils suspendent tout projet, ac-
cordent un répit qu’on n’espérait plus. Car l’ennui,
8Aline Klems
c’est que les jours ne sont faits que de cela, de ces pe-
titsprojetssansimportancequis’emboîtentdocilement
les uns dans les autres, mais sans lesquels le temps se
disloquerait, tomberait en morceaux. Que se passe-
rait-il,eneffet,sielletentaitdeselaisserflotter? Elle
coulerait, tout simplement, aspirée par ce somptueux
gouffrenoirquilaconvoitedepuistantdemois: "Ap-
proche-toi, viens. Tu verras, moi je saurai t’aimer, si
bien et si longuement, que tu en mourras. Si seule-
ment, oui, si seulement tu acceptais, pour une fois, de
te laisser faire…" Depuis longtemps, peut-être même
des années songe-t-elle, ce murmure indicible chante
sansdésarmeraufondd’elle-même. Afindenepascé-
der,denepaschuter,emportantavecsoilavisiondeces
silhouettes que la curiosité fait se pencher sur le bord,
il ne faut jamais cesser d’agiter les membres à la sur-
face. Mais, lorsque pour quelques secondes où monte
leplaisiràl’étatbrut,laresponsabilitédeceteffortvous
estôtéesansquecesoitauprixdevotreproprevie,c’est
une sorte de miracle qui a lieu.
Cela,pourra-t-iljamaislecomprendre? Délivré
qu’ilestdecettepassiondejadisàlaposséder,àmettre
encore et encore son corps entre elle et la lumière du
jour ? A dresser sur elle de ses deux bras tendus cette
tente obscure qui, tantôt la protégeait, tantôt la suffo-
quait? Elleenvieintensémentcetétranger,àquiilsuf-
fit désormais d’effleurer du doigt ses vieilles blessures
pour les voir éclore en plaisanteries légères. Elle aime
cescadeauxinattendusqu’illuifait. Envérité,c’estainsi
qu’ellelepréfère,libérédecetteopacitéqu’autrefoisil
lui opposait.
Elle renverse la tête, respire, cherche autour
d’elle. Passionnément, elle veut retrouver l’arôme
incandescent, son vacillement fugitif à ses côtés. Elle
guette le vent qui viendra des collines, en attend le
sursaut sous lequel elle sentira de nouveau crépiter La
Présence : soudain, il sera revenu.
9Un aller simple
Il est là. Le grésillement bref a glissé dans son
oreille et court maintenant tout autour de son crâne.
Cette caresse électrique irrésistible sous laquelle toutes
ses forces physiques se dérobent, elle la reconnaîtrait
entremille. Pourtant,elleestàchaquefoissurpriseque
la volupté puisse sourdre d’un point si élevé du corps.
Ellevoudraitpouvoirsereteniràsonbras,ouselaisser
tomberàgenouxicimême,enpublicpresquepersonne
ne passe, il est vrai mais elle en est incapable. Elle ne
peut que continuer à avancer de ce pas nonchalant de
promenade. Etpuis,sont-ilsautrechosequedesimpleseneurs qui devisent entre eux ? Comme tous les
ans,elleluiraconteàmi-voixlesmenussoucisdesavie.
Et dès qu’il lui répond de cette façon à la fois rapide
et pertinente qui est devenue la sienne, la plupart des
questions qui la tourmentaient depuis des semaines se
réduisent à trois fois rien. Elle se demande pourquoi
elles’estlaissée importuner si longtemps.
S’est-il rendu compte de cette merveilleuse dé-
faillancequivientdelaterrasser? Ilacontinuéàs’en-
tretenir avec elle comme si rien ne s’était passé. Mal-
gré tout, elle a cru percevoir dans ses yeux un éclair de
malice. Comprend-il ce qu’il peut lui faire, ce qu’il
vient de lui faire ? Chaque année, depuis que cela ar-
rive, elle hésite à trancher. Mais aujourd’hui, elle est
convaincue qu’il en est parfaitement conscient. Il en a
mêmeétéainsidèsledébut. Etelleluienveutpresque
d’avoir laissé affleurer le temps d’un regard ce secret,
cepouvoir inouïqu’il asur elle. Car jamaiselle n’aura
autant désiré qu’à cet instant le garder tout contre elle
pour toujours. Elle voudrait lui crier que cela ne peut
pluscontinuer,qu’ilnefautplusqu’ilrevienne,qu’elle
ne pourra pas endurer de nouveau une telle épreuve, à
chaquefoiscettefélicitéetpuiscedéchirement. Aulieu
decela,elledit,commed’habitude,d’unevoixcalme:
-Irons-nousjusqu’auboutdel’esplanade?
Aussitôt, elle voit la distance se réduire à une vi-
tessevertigineuse. Lesmarronnierssemettentàdéfiler
10Aline Klems
etlahaiedecyprèssedresseàsarencontre. Ellesaitque
c’est ici que tout s’achève et se dissout. Dans l’ombre
dense des cyprès, contre lesquels, dans sa détresse, elle
colle son visage en chuchotant : "attends, mon amour,
je t’en supplie, attends encore"…
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