Un amour de Corée

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"La patrouille rentrait. "Mission accomplie" - sans incident - elle ramenait, indemne, un observateur américain dont le petit avion s'était écrasé contre un flanc de montagne, et le corps du pilote."

Publié le : lundi 1 janvier 1962
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EAN13 : 9782246796701
Nombre de pages : 320
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I
La patrouille rentrait. « Mission accomplie » — sans incident — elle ramenait, indemne, un observateur américain dont le petit avion s'était écrasé contre un flanc de montagne, et le corps du pilote. Elle ne rapportait en revanche aucun renseignement sur un ennemi mystérieusement disparu, à moins que camouflés, enterrés au point de devenir invisibles, Nord-Coréens ou Chinois qui, deux jours auparavant, grouillaient encore dans le secteur, fussent demeurés muets de crainte de trahir par le moindre coup de feu leur présence ou l'emplacement d'une de leurs positions. A la fois soulagés d'en avoir fini et vexés d'un demi-échec — (s'ils avaient récupéré l'observateur et incendié l'avion, le bilan de l'opération se révélait négatif en ce qui concernait l'adversaire) — les hommes se hâtaient maintenant vers la sécurité relative des lignes françaises. Ils avaient faim, ils avaient soif. Bien que rompus, depuis des mois qu'ils la faisaient, à cette guerre différente de toute autre, dans un pays en creux et en bosses, bouleversé, chaotique, incohérent, où des pitons jaillissaient droits de rizières, où, tantôt arasés, tantôt abrupts, des massifs se ramifiaient en tentacules cloisonnant des ravins et des gorges, un terrain pétri, semblait-il, par une horde de démons acharnés à rendre la vie le plus pénible possible aux occupants de la péninsule, ils éprouvaient cette fatigue nerveuse qui pousse à précipiter l'allure. Longeant les croupes, ils évitaient par habitude les espaces découverts qui, ici et là, s'étalaient en fond de vallée.
Ces hommes ? Une trentaine de Sud-Coréens, plus un lieutenant, un sergent, un caporal français. L'incorporation d'Asiatiques dans un bataillon blanc, dont ils constituaient la 2e Compagnie : une gageure, mais un succès. Peut-être parce que tous volontaires, les Français s'étaient, d'emblée, entendus avec les Coréens qui, sans plus tarder, les payaient de retour. Aussi durs les uns que les autres pendant la bataille, unis en outre par une estime mutuelle, ils présentaient, au repos, de curieuses affinités. Les mêmes choses les amusaient, les faisaient rire. Pas de question raciale entre ces représentants de deux nations qui n'auraient normalement jamais dû se connaître ! Depuis février 1951, où, à Chypiong-Ni, quatre bataillons encerclés avaient vaincu quatre divisions chinoises, l'amalgame s'était opéré. Si naïf, si « image d'Epinal » que ceci puisse paraître : comme les Français, les Coréens de la 2e
Compagnie s'honoraient de servir sous les ordres du capitaine Goupil — qui devait être tué en septembre, le prototype du soldat — ; quiconque, d'autre part, eût élevé un doute sur la valeur, humaine ou guerrière, des Coréens, se fût vu vertement rabroué par n'importe lequel des Français.
Pressée de se retrouver dans sa fraction d'unité, à peine la patrouille, toujours et inconsciemment sur le qui-vive, notait-elle qu'en cette fin de matinée d'avril le printemps, brusquement, était là ; que si des plaques de neige blanchissaient encore le sol, azalées, rhododendrons tachetaient de rose, de pourpre, d'amarante, les collines ; que des feuilles poussaient aux branches « en arête de poisson » des peupliers ; que le ciel, sec, ne s'encombrait plus guère de nuages et que le soleil, ce soleil annonçant celui, tumultueux, de l'été, se réchauffait déjà.
Avant le but, il restait à couvrir un ou deux kilomètres. Des hélicoptères ronronnaient du côté du P. C. du commandant Le Mire. Tiré de fort loin, un obus, américain ou chinois, explosait de temps à autre, mais à seule fin, pouvait-on croire, de rappeler que des nations étaient en guerre. Pourtant, bien que Chinois et troupes de l'ONU se trouvassent souvent, du fait d'une stratégie audacieuse, en ligne les uns à hauteur des autres, la partie semblait jouée pour la patrouille. Or, soudain, au détour d'un sentier, le caporal qui, flanqué de deux Coréens, ouvrait la marche à une cinquantaine de mètres, s'arrêta net et leva le bras. L'arme à la main, le lieutenant, le sergent, leur troupe accoururent, rejoignirent l'avant-garde. A petite distance, au milieu de rizières abandonnées une ferme se dressait, intacte. Retenant leur souffle, Français, Coréens tendirent l'oreille. Pour ces soldats aux sens affinés par un danger toujours présent, aucun doute : des coups de pioche retentissaient. Exodes, batailles, bombardements avaient vidé la région de ses habitants. Ces travailleurs ne pouvaient donc être des civils et, de toute évidence, ceux qui attaquaient ainsi un sol encore gelé ne s'occupaient pas à y planter des fleurs. Déduction logique : des Chinois, ou des Nord-Coréens s'affairaient par là.
Sans un mot, en deux, trois gestes — il connaissait ses gens — l'officier ordonna la manœuvre. Le pas étouffé, laissant derrière eux l'Américain qui, machinalement, dégaîna son Colt, Coréens, lieutenant, sergent, caporal accomplirent, avec une agilité de mangoustes, l'encerclement de la ferme. Nombreuses, diffuses et, par éclairs, étrangement précises, les pensées de soldats se livrant à une opération du genre de celle-là. L'absence apparente de guetteurs, le fait que rien n'entravait leur approche les intriguaient, les troublaient. Ils espéraient, certes, capturer de ces prisonniers que le Quartier Général, soupçonnant un retour en ligne de la 4e
armée chinoise, réclamait à grands cris. En même temps ils craignaient un traquenard et pressentaient d'instinct quelque chose d'insolite, mais point, à coup sûr, le spectacle qui s'offrit à eux quand, s'étant coulés le long des murs de la bicoque, ils firent irruption dans sa cour — et se trouvèrent en présence d'un garçonnet, d'un tout petit Coréen qui, à la vue de ces hommes, d'une saleté épique et braquant sur lui leurs armes, en laissa, d'émoi, tomber son outil.
— Ah, la salope ! rugit le caporal en se précipitant sur l'enfant.
La voix brève de l'officier l'arrêta :
— Assez, La Légion !
— Mais, mon lieutenant, vous voyez bien qu'il vient de poser des mines !
— Assez ! répéta l'officier, qui demanda : où est l'interprète ?
Professeur de français à l'Université Ewha 1 « avant les événements » ce civil mué en militaire goûtait peu la bagarre et, prudemment, attendait dehors, assez loin, en compagnie de l'aviateur rescapé, que la situation se clarifiât. Tandis que des hommes sortaient pour l'appeler,
d'autres se ruaient dans les deux bâtiments de la ferme enserrant la cour. Ils étaient vides, et pillés comme toutes les demeures campagnardes des provinces dévastées par la guerre. Demeures probablement pleines de charme en temps de paix, dans l'air tonique de la belle saison coréenne, alors que le chaume argenté des toits servait de jardin à courges, citrouilles, coloquintes (le jaune orange des fruits, le vert duveté de leurs feuilles...) et que des tapis de piments écarlates séchaient au soleil. En l'état actuel de celle-là, des grappes de piments pendaient encore aux solives, mais il ne subsistait rien des meubles, rien de la plupart des portes aux carreaux de papier et, ranimé par le printemps, le
kimchi2 d'une jarre éventrée répandait une odeur affreuse.
Quand l'interprète arriva, courtois à son habitude mais aussi peu militaire que possible malgré son uniforme, le lieutenant jeta :
— Monsieur Kim, veuillez demander à ce gosse ce qu'il fait ici !
— Qu'est-ce que vous allez chercher ? Il posait des mines ! répéta le caporal. Et très mal. Regardez par terre.
— On va bien voir, dit l'officier.
De tradition, la Corée est pays d'érudits, de poètes. Deux siècles avant d'Alembert et Diderot, des lettrés y publièrent une Encyclopédie qui passe pour le modèle du genre et l'artiste y eut toujours le pas sur le guerrier. La langue — « langue du diable », affirment les missionnaires — n'en est pas moins, par sa complication et ses sonorités, l'une des plus barbares du monde. Aussi, tandis
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