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Chapitre 1
— Tu n’as pas dit un mot depuis que nous sommes montés dans ce pick-up. Qu’est-ce qui te tracasse ?
Jake Manning, qui fixait obstinément les rangées de maisons défilant à toute allure sur le bord de la route, se retourna lentement vers son jeune frère.
— Je pensais à ma voiture.
— A d’autres !
— Ton intuition de flic ?
— Non, mon intuition de frère, répondit Dusty en baissant le pare-soleil.
Jake regarda la photo de l’épouse de Dusty, Kate, enceinte jusqu’aux yeux, et l’échographie plastifiée du bébé, qui ornaient le tableau de bord. Exactement ce qu’il lui fallait en ce moment pour lui remonter le moral !
— J’ai eu un coup de fil de mon avocat, dit-il d’une voix sourde.
— Ah. Et les nouvelles ne sont pas bonnes, c’est ça ?
— En effet. La mère biologique ne tient pas à ce que son bébé soit adopté par un célibataire. Figure-toi qu’elle me soupçonne d’être gay.
Dusty étouffa un petit rire.
— Excuse-moi, mon frère. Je sais que ce n’est pas drôle, mais l’idée que tu sois gay… Je suis désolé que l’adoption n’ait pas marché. C’est la deuxième fois. Bon sang, je comprends que ce soit dur à avaler !
Pour Jake, c’était une véritable épreuve de chaque jour. Il ne supportait plus sa maison vide ; privée de la présence d’un enfant, elle semblait avoir perdu son âme. Il avait pratiquement élevé Dusty et Melanie, son demi-frère et sa demi-sœur, depuis leur naissance, et les avait pris presque entièrement en charge lorsque leur mère les avait abandonnés pour aller vivre sa vie. Ensuite, à la mort de Bud, le père de Dusty et Mel, il était devenu leur tuteur légal.
Depuis que Dusty et Mel avaient quitté le nid et fondé leur propre famille, Jake n’avait cessé de tourner en rond comme une âme en peine dans sa maison vide.
Tout naturellement, il avait eu la naïveté de croire que son mariage lui donnerait des enfants. Mais, manque de chance, il avait divorcé avant de pouvoir devenir père. Il avait alors adhéré à l’association des Grands Frères et en avait tiré de grandes satisfactions, sans pour autant réussir à combler le vide de son existence.
Le premier enfant qu’il avait voulu adopter était Austin, un petit garçon de quatre ans. Il avait pris contact avec son assistante sociale par l’intermédiaire des Grands Frères, et pendant trois mois, il avait consacré tous ses week-ends à cet enfant, pour leur plus grand bonheur à tous les deux. Jusqu’au jour où l’assistante sociale avait décidé de placer Austin chez un couple marié. La séparation fut un véritable crève-cœur, tant pour Jake que pour Austin. En désespoir de cause, Jake avait décidé de recourir à l’adoption privée. Et voilà que, là aussi, ses tentatives se terminaient par un fiasco. Un père célibataire voulant élever seul un enfant semblait être suspect.
En dernier ressort, son avocat venait de lui conseiller une nouvelle solution : faire appel à une mère porteuse. Au moins, dans ce cas de figure, sa qualité de père biologique lui garantirait des droits sur l’enfant.
Pourtant cette idée ne l’emballait pas vraiment. Mais il allait néanmoins y réfléchir sérieusement, et faire le tour de la question avant de prendre une décision. Si c’était la seule solution…
Dusty lâcha son volant et lui donna une tape sur l’épaule.
— Hé ! Pourquoi aurais-tu besoin d’un autre gosse ? Je suis encore là, moi !
Jake jeta un regard narquois à son cadet de dix ans. Il avait encore du mal à croire que son petit frère était devenu un homme et qu’il allait être père.
— C’est pour me consoler que tu dis ça ?
— Quoi ? Tu n’as pas eu assez de soucis avec Melanie et moi ? Tu en redemandes ? lui lança Dusty en s’engageant sur le parking du garage.
Ce n’était pas les soucis, que Jake regrettait, et Dieu sait qu’il en avait eu sa part, quand il s’était retrouvé tuteur unique de son demi-frère et de sa demi-sœur alors qu’il avait à peine vingt-deux ans. Ce qui lui manquait, c’étaient les gros câlins, les repas en commun, les soirées télé ; et surtout la présence d’un enfant à qui il enseignerait des tas de choses. Il songea avec un pincement au cœur à ses sorties avec Austin au zoo, au musée pour enfants de Erié, et aux matchs de base-ball.
— Mel et toi vous avez grandi et fondé une famille, Dusty. Mel a Peter et les jumelles, toi, tu as Kate et mon futur neveu.
— Et toi, je crois bien que tu souffres d’un vilain syndrome du nid vide. Je ne pensais pas que les hommes, surtout des hommes de trente-cinq ans, pouvaient attraper cette maladie.
Jake haussa les épaules et descendit du pick-up. Une brise fraîche soulevait la poussière sous ses pieds, la faisant tourbillonner. Au loin, le lac Erié scintillait sous un ciel superbe par cette fin de mois de mai, un ciel bleu, parcouru de petits nuages de coton blanc. C’était le genre de journée qui compensait les hivers interminables et les rendait plus tolérables. Il claqua la portière et se pencha vers son frère par la vitre ouverte.