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Un bruit fou

De
305 pages
Meurice, le héros de cette aventure initiatique, parcourt une sorte de chemin de croix pour obtenir un poste de rédacteur dans un institut qui rassemble dans un même domaine un zoo, un musée et un jardin botanique. Au fil des rencontres et des événements que déclenche son arrivée se dessinent une topologie, une architecture, une hiérarchie et un système de relations, qui se construisent à la jonction de deux extrêmes : l’institution et l’animalité. Mais le candidat obéit sans le savoir aux règles d’un jeu, dont il lui faudra bien un jour prendre les commandes. Précédé par son double (l’inventeur du jeu), qui disparaît comme pour lui céder la place, parviendra-t-il à relever le défi et à donner à son tour un sens à l’univers absurde dans lequel il s’est engagé ?
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Un bruit fouTristan Ledoux
Un bruit fou
ROMAN' manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-1879-0 (pourle fichiernumØrique)
ISBN: 2-7481-1878-2 (pour le livreimprimØ)Avertissement de l Øditeur
DØcouvertparnotrerØseaudeGrands Lecteurs(libraires,revues,critiques
littØraires etde chercheurs),ce manuscritestimprimØ telunlivre.
D Øventuelles fautesdemeurentpossibles;manuscrit.com,respectueuse de
lamiseenformeadoptØeparchacundesesauteurs,conserve,àcestadedu
traitement de l ouvrage, le texte en l Øtat.
Nous remercions le lecteur de tenir compte de ce contexte.
manuscrit.com
5bis, rue de lA’ sile Popincourt
75011 Paris
TØlØphone:0148075000
TØlØcopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.comLa ligne droite est le chemin le plus long d un mot à
un autre
Carlos Fuentes
7I
Meurice Ømerge lentement des tØnŁbres. Dans la
chambre oø il repose, les premiŁres lueurs du jour
dØvoilent des reliefs tout d’abord sans couleurs, des
formesimprØcisesquis avancentetsedØtachentdes
murs, puis le nez, les pommettes et le front du dor-
meur, qui affleurent d’un repli sombre de la cou-
verture, oø la nuit para t s’attarder. Sa bouche ex-
hale un souffle à peine audible, bient t absorbØ par
le grondement sourd du trafic. La table, le rØchaud,
un verre vide posØ sur une chaise, à c tØ de son lit,
ainsi qu une foule d objets instables, sont mainte-
nant sommØs de rØpondre de leur prØsence par un
tremblement continu.
Dehors, une multitude de silhouettes se croisent
dØj . Trouant les masses brumeuses qui emplissent
les rues, jaillissant comme d un arriŁre-monde invi-
sible, elles apparaissent et se multiplient sans que
l’on puisse dØterminer la provenance ni la direc-
tion de la moindre d entre elles. L’automatisme de
leurs mouvements indique cette absence d hØsita-
tion, cette infaillibilitØ caractØristiques d un mode
de vie programmØ par le travail. SimultanØment,
les chaudiŁres dans les caves, les transistors dans
les cuisines et les salles de bain, les moteurs dans
les garages, les marteaux-pilons, les pelleteuses et
les bulldozers dans les rues, les machines à trico-
ter,les machinesà coudre,lestours,lespompes, les
9Un bruit fou
fraiseuses, les raboteuses, les hØlices, les turbines,
lesventilateursetlescompresseursdanslesateliers,
les foreuses et les perceuses dans les murs, les ma-
chines à sous, les percolateurs et les billards Ølec-
triques dans les bars, les scies sauteuses ou circu-
laires dans la chair tendre du bois, comme un vaste
mØcanisme soudain mis à feu, entament leur chorus
de voix discordantes, des sous-sols à la chape nua-
geuse qui surplombe la ville.
Meurice cherche dØsespØrØment à se protØger
de ces manifestations nØfastes. Entreprise vouØe
à l Øchec : implacable et unanime, entrØe dans
sa chambre comme par effraction, la rumeur des
hommessedresse,vrombitdanslafra cheurhumide,
se cabre, tournoie entre les murs, puis s installe à
demeure,sefondàlamatiŁre,imprŁgnelasubstance
mŒme des choses, si bien que la couverture Øpaisse
qu il s est rabattue sur la tŒte ne lui est d aucun
secours.
Par la fenŒtre de son appartement, un vieil in-
somniaque observe le va-et-vient matinal. Comme
il tente d identifier les quidams rØguliers, de repØ-
rer quelques sØries et de mettre un peu d ordre dans
cefoisonnement,sonattentions estfixØesurunØlØ-
ment prØcis du spectacle : un visage singuliŁrement
blŒme,d unep leurpresquephosphorescente,oscil-
lant parmi les flots houleux qui se dØversent sur les
trottoirs. RØguliŁrement submergØ, disparaissant du
champ de vision comme une bouØe dans la vague,
l homme en effet repara t chaque fois en un point
diffØrent mais situØ à Øgale distance d un centre in-
visible, dans l’Øcume blanche des cols immaculØs.
De son c tØ, tandis que la chambre rØsonne du cli-
quetis des couverts, de l entrechoquement des as-
siettesetdesclaquementsdeporteshabituelsprove-
nantdel’ØtageinfØrieur,Meuricesesouvientqu une
foule vient de traverser son rŒve, identique à celle
qu observe de sa fenŒtre le vieil homme, et qu il
10Tristan Ledoux
s’effor ait lui aussi de distinguer les traits d un vi-
sage - un visage aper u à la dØrobØe, qui se mou-
vait à contre-courant et cherchait à se dØtacher des
autrespourveniràsarencontre-lorsquelamassedes
silhouettes environnantes s est brusquement refer-
mØe, engloutissant le surnumØraire dans un gouffre
d’Øcume.
IlselŁveetfaitquelquespasverslalucarne. De-
puis cette ancienne chambre de bonne coincØe sous
la charpente, il peut voir une partie du trottoir op-
posØ, la fa ade de l immeuble oø habite le vieux
et, par temps clair, la succession dØsordonnØe des
toits, jusqu au point le plus ØlevØ de la ville. La
pluie tombe finement, une vapeur lØgŁre se dØgage
des tuiles. L’eau se rassemble en minces filets sur
la vitre graisseuse et se fraye un chemin à l intØ-
rieur, atteignant le papier peint oø s est formØe une
grande tache ocre bordØe d un liserØ noir tre. En
face, quelques Øtages plus bas, il distingue la sil-
houette trouble du vieillard, dØformØe par les deux
outroisØpaisseursdeverreruisselantquilessØpare.
Les rayures parallŁles de son pyjama semblent cou-
lerlelongdesoncorpsimmobile. Meuricenepeutle
dØtailleràcettedistance,maisildevinequ ilobserve
avec la mŒme fascination dØsoeuvrØe le travail des
Øboueurs,leursgestesamples,leursbrass Ølevantet
s’abaissantcommedesleviers,leurcorpss Øtirantet
se dØployant parfois avec des mouvements de dan-
seurs, comme si les deux hommes bardØs de cirØs
fluorescents,aulieuderamasserlespoubelles,seli-
vraient à quelque ballet saccadØ, sous les feux cli-
gnotants du camion.
Le remue-mØnage du couple de l Øtage infØ-
rieur s intensifie. Meurice retraverse l’incalculable
dØsordre de la piŁce et se dirige vers le rØchaud.
Il Øvite les lattes grin antes, pose les pieds sur les
vŒtements qui jonchent le sol, cherchant à faire
11Un bruit fou
oubliersaprØsence. Parviendra-t-il,unefoisencore,
àverserleloyerexorbitantquelesNabertnecessent
de lui rØclamer ? Il lui arrive de rester immobile
une matinØe entiŁre et d attendre que lui parvienne,
au travers du plancher, le tic-tac de leur horloge,
preuve qu ils ont quittØ la maison.
Il allume sous la bouilloire. La chambre est tel-
lement exiguº que la moindre Ømanation de vapeur
enveloppe toutes choses d un voile de perles mi-
nuscules. La buØe est mate, elle dØpolit les sur-
faces, observe-t-il, et pourtant chacune des gouttes
quilaconstituentestextraordinairementbrillante. Il
cherche à dØmŒler ce paradoxe en aspirant son thØ
brßlant du bout des lŁvres, par petites succions ra-
pides, puis se demande quel est cet Øtrange goßt de
ferdontsalangues estchargØependantlanuit. C est
normal, quand on n a rien à faire, on est assailli par
les ØvØnements les plus anodins. Mais son unique
prØoccupation le rattrape bient t, la seule qui, dans
cettepØriodedifficile,lerattacheaumondeetluien-
jointde seleverchaquematin: trouverdu travail.
Il relit plusieurs fois l annonce qu il vient d en-
tourerau feutre rouge : Institut Provincial de Sciences
et d Histoire Naturelles cherche rØdacteur. EntrØe en
fonctionimmØdiate. Se prØsenter 14rue delaJonction-
TrØville. TypographiØencaractŁresordinairesetsans
abrØviation, ce texte occupe à peine quatre lignes
sous la rubrique des offres d emploi. NØanmoins,
bien que ses yeux aient pris l habitude de parcourir
les annonces jusqu’à la nausØe, celle-ci s est instan-
tanØment dØtachØe des autres avec une force et une
insistance inexplicables. AnimØ d un pressentiment
trŁs positif, il commence donc à rassembler ses af-
faires et à les ranger dans son sac. Puis il enfile son
unique costume, un deux-piŁces passablement r pØ
auxentournures,qu’ilrØserveàcegenredecircons-
tance,endossesavestedecotonetchausseunepaire
de mocassins dont il vient de recoller la semelle -
12Tristan Ledoux
prØparatifsqu ilexØcute dØsormaiscomme unauto-
mate,cesgestesl habitantaupointdedispara tredu
champdesapensØeetdeneplusluidemander,pour
que s enclenche leur mise en uvre, qu une lØgŁre
impulsion.
Dehorsl airesthumideetglacØ. UnairdejournØe
livideintensifiantl impressiongØnØraledenaufrage,
dedØsolationirrØmØdiablementsubieetdevaineagi-
tation. L’eau dØgoutte des grands arbres effeuillØs
qui bordent la chaussØe, nourrissant les flaques sur
les trottoirs dØfoncØs. Il doit fr ler les fa ades pour
nepasŒtreØclaboussØaupassagedesautos. Ilrentre
les Øpaules et se carre dans sa veste. Soudain, alors
qu il avance d un pas distrait, absorbØ par le sou-
venir de son rŒve, un rideau de fer s ouvre avec un
indescriptible fracas, juste à sa hauteur. Il en perd
l’Øquilibre, s agrippe à un poteau signalØtique, puis
reprend son chemin le c ur battant, maudissant la
frØnØsie des hommes.
Le train est vide, comme abandonnØ le long du
quai dØsert, toutes portiŁres ouvertes. Il monte et
entre dans un compartiment. Le sol est jonchØ de
mØgots ØcrasØs, d emballages piØtinØs. Il s adosse à
la banquette, prŁs de la fenŒtre, et tend l oreille. Au
del du silence, c est le tumulte de ses semblables
qu il croit percevoir. L’idØe qu il n en sera jamais
dØbarrassØ le traverse de son Øvidence. Le silence
et la solitude sont des hypothŁses construites à par-
tir de leurs contraires, se dit-il. Des rØalitØs nØga-
tives, qui n existent que cernØes par le dØferlement.
SeulesdonnØescertainesetpermanentes: lebruitet
lafureur. FigØdansl atmosphŁrecaoutchouteusedu
compartiment, c est comme s il pouvait les toucher
dudoigt. Maistoutcelal Øc ure,ilnesaitpourquoi.
Enfin, sans avoir aper u le moindre signe de vie, il
entend un coup de sifflet dØchirer l’air cotonneux,
puis le claquement des portiŁres. Le train s Øbranle,
13Un bruit fou
grincedesessieux,semetàglisserlentementlelong
des murs lØpreux qui bordent la voie. Il traverse de
nombreuxtunnelsavantdeprendredelavitesse. Dix
minutes plus tard, il file à travers champs, charriant
lesrumeursaccablantesdontilsembles Œtresourde-
ment peuplØ.
TrØville est une ville d importance moyenne, un
decesgrosbourgsàl atmosphŁreprovincialeoøles
seuls personnages qui ne s encourent pas en vous
voyantapprocher,ouquinevousmettentpasenfuite
lorsqu ilsvousapprochent,sontdesØtudiantsØtran-
gers logeant chez l habitant ou des chercheurs qui,
attirØsparlenotoireInstitut,poursuiventdanslapØ-
nombre d une vie recluse la rØdaction de quelque
mystØrieuse thŁse universitaire. La ville devait Œtre
charmanteautrefois,maisconformØmentàunairdu
temps caractØrisØ par le non-sens esthØtique le plus
radical, son charme d antan est mis à l agonie par
l invasion des commerces et des amØnagements ur-
bains. LesconstructionsprØfabriquØes,lespanneaux
publicitaires gØants, les luminaires de pacotille, les
bacs deterre dans lesquels croupissent des cadavres
degØraniums,lesbancsetlescorbeillesenplastique
orangeyfonttrØbucherl ilsensibleàchaquepas.
Meurice fl ne sous les voßtes de la salle des pas
perdus de la gare. Il s arrŒte longuement devant les
journaux. Quand il a fait le tour des lieux, il sort et
se met à chercher la rue de la Jonction.
Un grand nombre de visiteurs dØfilent dØj entre
les deux kiosques qui forment l entrØe du domaine.
Il ne se doutait pas quel Institut venait d Ølargir ses
activitØsetdes adjoindreunjardinzoologique. Une
14Tristan Ledoux
odeurâpreetmusquØe,presquesuffocante,d uneex-
traordinaire tØnacitØ, lui arrive par bouffØes, trans-
portØe par les souffles intermittents d une brise lØ-
gŁre. C est comme un accŁs d enfance qu il recon-
na trait sans hØsitation, mais sans pouvoir l identi-
fier : une sorte de vertige ØphØmŁre, un bref inter-
valle de nØant oø s Øclipsent soudain les annØes qui
le sØparent de cette Øpoque enfouie oø on l emme-
naitauzoo. Cependant,aucunvestigedupassØn af-
fleure,aucunsouvenirprØcisnerefaitsurface;seule
subsiste l impression vigoureuse que cette odeur ra-
nimeunobscurØlØmentetremuequelquemultitude
grouillante au fond de sa mØmoire.
- Je viens pour l annonce, dit-il à l employØ de
service, dont le visage se laisse deviner à travers les
innombrablesavisplacardØsautourdel hygiaphone.
SortantsamaindelapØnombrequibaignelapar-
tieinfØrieuredelacabine,l hommefrappeduplatde
l’onglelecarreaupourattirerl attentiondunouveau
venusuruneinscriptionàpeinelisible: LaDirection
re oit les candidats au poste de rØdacteur à partir de
14 heures.
- Ce n Øtait pas indiquØ dans l annonce, dit Meu-
rice, sans mesurer l effet de sa remarque.
A ce stade, il ne songe Øvidemment pas à pro-
tester. Cette remarque s est pour ainsi dire sponta-
nØment formØe dans sa bouche, comme ces phrases
que l on prononce pour se donner le temps de rØflØ-
chir. Il a simplement voulu exprimer de l Øtonne-
ment,unØtonnementquelegardienauraitaussibien
pu partager avec lui, puisqu il s agit en effet d’une
imprØcisioninhabituellequandonaaffaireàuneins-
titution de ce genre. Du reste, comme il n en n’est
plus àsa premiŁre dØmarche, ilsaitqu il est vain de
compter sur une entrevue immØdiate. Il a cent fois
15Un bruit fou
vØcucesattentesfiØvreusesaucoursdesquellesl en-
vironnementimmØdiatsemueenungigantesqueta-
bleau de signes à dØchiffrer, et qui prØcŁdent gØnØ-
ralementl annonced unrefus-refusdontilconna t
par c ur les multiples variantes, de mŒme que les
diffØrentesstratØgiesd apaisementoudedØcourage-
ment dont usent les responsables et les dØcideurs de
tousordres,commecelleconsistantàrenvoyerl en-
trevue au jour suivant, à la semaine suivante, voire
à la possibilitØ alØatoire d un rappel tØlØphonique.
Laremarquequ ilvientdefaireluipara tdoncano-
dine, quand il y rØflØchit, et pourtant… Et pourtant
un mouvement s Øbauche dans la cabine, un mou-
vement d une lourdeur infinie, lui semble-t-il. Le
gardienseglissepØniblementversl encadrementde
la porte, un peu comme un meuble que l on aurait
dØplacØ dans tous les sens pour lui faire franchir un
passagedifficile. L hommeestenveloppØjusqu aux
chevilles d un ample tablier de toile grise. Une im-
posantecasquettedØfra chieombragesafigureetne
laissepara trequelesglobesdesesyeux,dØmesurØ-
ment agrandis par les verres de ses lunettes.
- Pensez-vous qu une telle administration puisse
nØgligersesannonces? lance-t-ilendØsignantl im-
menseØdificequisedressederriŁrelui. Ledirecteur
du personnel est un homme consciencieux… Non,
je regrette, il faudra patienter. Vous pouvez visiter
le jardin zoologique, le jardin botanique, les salles
d exposition du MusØe d Histoire Naturelle. Bien
entendu,vousavezaussitoutleloisird attendredans
le rØfectoire qui se trouve dans le b timent princi-
pal… mais dans ce cas vous aurez manquØ l occa-
sion de vous instruire. Il serait dommage, en effet,
jeune homme…
AprŁs avoir vantØ la grandeur et les mØrites de
l Institut,legardienentreprenddedØnigreravecune
sorte de rage contenue les critiques auxquelles se
16Tristan Ledoux
livrent la presse et les mØdias au sujet de la presti-
gieuse maison dont il a l honneur de contr ler les
entrØesetlessorties,etdedØfendreavecunacharne-
mentincomprØhensibleunsupØrieurquel impercep-
tible protestation de son interlocuteur n a fait qu ef-
fleurer,toutcelasanscesserdeponctuersesphrases
degestesraidesetbizarres. MalgrØsesefforts,Meu-
ricenepeutdØtachersonattentiondelam choirede
cet homme, de la ligne Øtroite de ses lŁvres qui ne
s’ouvrentquepourlivrerpassageàl undesdiscours
les plus inaudibles qu il ait entendus, pendant que
les rafales d un vent tournoyant font claquer sur ses
jambes de pierre les pans de son vaste tablier.
- Les employØs doivent trouver la place qui leur
convient, s il veulent prØtendre servir l Institut ! dit
enconclusionlegardien,avantdes engouffrerdans
son rØduit.
Une bourrasque referme la porte derriŁre lui. Il
ressort un instant plus tard en brandissant un volu-
mineux rouleau de tickets.
- N allez surtout pas croire que les candidats
Øchappent au rØgime des visiteurs ! vocifŁre-t-il en
dØtachantfØbrilementlebilletquipalpiteauboutdu
rouleau.
- Je n avais pas du tout l intention d entrer sans
payer ! lui rØtorque Meurice. Je suis intØressØ par
votre annonce et je viens me prØsenter, voil tout.
Mais puisque je suis en avance et que vous me pro-
posez si gentiment de faire une visite…
Ilpayeavecempressement,necherchantnaturel-
lementqu sedØbarrasserauplusvitedel individu.
- Vous semblez ne pas saisir ce que je m Øvertue
à vous dire, continue le gardien, à la fois compa-
tissant et sarcastique. Mais sachez que votre can-
didature est dØj prise en considØration en cet ins-
tantmŒme,jeunehomme. Vosremarquesetvotrein-
sistance constituent dØj des ØlØments qui devraient
permettreaudirecteurdupersonneldedØpartagerles
17Un bruit fou
candidats ! Il ne faut pas vous lancer avec une idØe
faussedenotremaison. JevouslerØpØteraiencore:
les difficultØs rencontrØes jusqu la dØcision finale
sont les meilleurs instruments de sØlection !
AgacØ par l entŒtement maladif de ce person-
nage, dont les propos se rØpandent avec une sorte
de componction mielleuse dans l air agitØ, Meurice
est saisi par une soudaine pensØe meurtriŁre, mais
dans la situation de dØpendance et d humiliation
oø il se trouve, et comme il n a pas encore atteint
l impressionnant Ødifice qui se dresse avec majestØ
à l arriŁre-plan, il se contente d imaginer l anØan-
tissement de son vis- -vis en se figurant qu une
masse Ønorme, tombØe du ciel ou surgie d un point
quelconque de l horizon, vients abattre sur lui.
Cependant les gens passent autour d eux et pØ-
nŁtrent à l intØrieur du domaine sans se soucier du
moindre contr le. Sont-ils munis d abonnements ?
S agit-il d employØs de l Institut ? Comment ex-
pliquer le fait qu aucun d eux n adresse le moindre
signe de reconnaissance au gardien ? Ils jouissent
manifestement de l inexplicable privilŁge d Øchap-
per à sa vigilance, du reste parfaitement inefficace
enmatiŁredecontr leetdesurveillance,seditMeu-
rice.
Durant d interminables secondes, les deux
hommes restent plantØs l un en face de l’autre en
silence. Mais les nuages qui se sont amoncelØs
au-dessus de leur tŒte ne tardent pas à crever, et la
pluie, d abord retenue et massØe par des courants
d airhØsitants,lesfouettesoudainavecviolence. En
imprØgnant son tablier, l eau assombrit encore da-
vantagelegardien. DegrossesgouttespØtillantesse
mettent à rouler sur la visiŁre de sa casquette. Sans
se troubler le moins du monde, il se tient courbØ
vers Meurice, comme aimantØ par son mutisme
insistant. Heureusement,lasonneried’untØlØphone
le rappelle à nouveau dans son rØduit.
18Tristan Ledoux
RuisselantmaisdØlivrØ,Meuricepeutenfinsedi-
riger vers le b timent. Il gravit les marches d un
large perron, s avance entre les colonnes de marbre
quiflanquentleporchedel’Ødifice. Apercevantson
reflet de chien mouillØ dans une porte vitrØe, il rØa-
lise avec dØpit que tout le soin apportØ à sa tenue
vient d Œtre anØanti et qu il ne saurait Œtre question
de se prØsenter à l employeur dans cet Øtat. Mais
il progresse. Le jardin d hiver est visible depuis le
hall de l Institut ; une paroi constituØe de vitres de
dimensions variables les sØpare, de sorte que le vi-
siteur aper oit dŁs l entrØe une espŁce de sous-bois
Øquatorial extraordinairement dense, ombragØ par
les palmes et les feuillages Øpais qui se pressent
contre la paroi supØrieure. A l intØrieur, des jardi-
niersennagefouillentlaterreavecleursinstruments,
grimpentsurdesØchellespourfairedescoupes,cir-
culent avec des seaux ou dØroulent d interminables
tuyaux sur des passerelles à claire-voie. Il les ob-
servequelquesinstants,puisentredanslerØfectoire,
qui se trouve juste en face.
C est une grande salle rectangulaire remplie de
tables alignØes, de chaises et de banquettes capiton-
nØes de similicuir bordeaux. Il n y a personne, du
moins à premiŁre vue, car certains endroits reculØs
sont plongØs dans une demi obscuritØ qui les met
à l abri de toute perception distincte. Dans le fond
de la salle, on aper oit le traditionnel comptoir de
boisverni,au-dessusduquelsedressenttroisØtince-
lantespompesàbiŁre. Ils installesurunebanquette,
dosau mur, àla premiŁretablequise prØsenteà lui.
L’eau qui imprŁgne ses vŒtements se rØpand sur le
siŁge et commence à dØgoutter sur le sol. Il grelotte
et claque des dents, incapable d exercer le moindre
contr lesurcesrØflexes. PuisildØcouvrequ unser-
veur en livrØe se tient à quelques pas, immobile et
silencieux,lØgŁrementenretraitdesonchampdevi-
sion. Curieux. Aucun mouvement perceptible n a
19Un bruit fou
prØcØdØ cette apparition, malgrØ le silence dØlateur
qui rŁgne dans la salle. Il se tourne lentement vers
lui. Le serveur, croisant son regard et comprenant
l embarrasdesonclient,tendl indexverslefondde
la salle :
- Ici les radiateurs sont Øteints, dit-il. Je vous
conseille de vous dØplacer, toute la chaleur de la
chaudiŁre se concentre dans ceux-l .
Le serveur et le gardien ont quelque chose de
commun, une similitude de ton, d accent, peut-Œtre
mŒme d’intention, se dit Meurice. Que se cache-t-il
derriŁreleuronctueuseamabilitØetleurpaternalisme
sarcastique? Puis,sereprenantunpeu,ilsongeque
la plupart du temps les institutions, les groupes, les
clubs, les familles sØcrŁtent leurs membres en leur
imprimantunemarquepropre,uneidiosyncrasiety-
pique si l on peut dire, qui se traduit par des signes
et des comportements inou s, quoique partagØs par
chacun d eux comme une seconde nature.
Un peu plus tard un type fait son entrØe et vient
s attabler non loin de Meurice, qui a finalement
changØdeplacesuivantleconseilduserveur. Va-t-il
chercher à entamer la conversation pour meubler
son dØs uvrement, comme semble l indiquer son
attitude ? Il est probable que, logØ à la mŒme en-
seigne,cethommesoittombØluiaussisurl’annonce
en question. Tout en Øvitant son regard inquisiteur,
Meurice entreprend d Øtaler sa veste trempØe sur le
radiateur, entre la table de l inconnu et la sienne,
aprŁs quoi, craignant de para tre grossier, il n ose
pas,commeil enaeutout d abordl intention,venir
serasseoirsurunautresiŁge,àl abridesesregards.
L’homme allume un cigarillo, puis se met à fixer
le mur opposØ, en tirant de ses lŁvres crispØes des
bouffØes qui se dØroulent en volutes onduleuses. La
lumiŁre dans laquelle se dØcoupe son profil sculpte
lentement le nuage de fumØe bleue qui l enveloppe.
20Tristan Ledoux
Une tasse est posØe devant lui. Quand il s en aper-
çoit, Meurice en dØduit qu il devait se trouver là
depuis un moment. Un cafØ, oui, il commanderait
volontiers un cafØ lui aussi. Mais le serveur a dis-
paru,sansqu ilaitremarquØlemoindremouvement
dans la salle.
-NevousinquiØtezpas,ilvarevenir,ditbrusque-
ment l inconnu, retenant son cigarillo du bout des
dents. Sivous saviez le temps qu il a fallu pour que
j’obtiennececafØ!…EttiŁde,par-dessuslemarchØ!
D une chiquenaude il fait alors tressauter la tasse
vide dans la soucoupe, expulsant du mŒme coup la
cuillŁre sur la table. Le bruit provoquØ par ce geste
rØsonne effroyablement dans la salle dØserte.
-Ilal airrapide,pourtant,leserveur,ditMeurice.
Oø est-il ?
- Eh bien, vous voyez, a ne change rien ! dit
l’autre.
- Vous Œtes venu pour l annonce ?
Pas de rØponse. L’homme au cigarillo aurait-il
essuyØ les mŒmes remontrances dØplacØes du gar-
dien à l entrØe ? Il faut se mØfier de tout, il le sait
bien, Øtant parfaitement au courant des mØthodes
peu scrupuleuses de recrutement sØlectif pratiquØes
danscertainesinstitutionsetcertainesentreprises. Il
arrive que de faux candidats, dissimulØs parmi les
vrais,placØsauc urdessituationsderivalitØ,soient
chargØs d Øvaluer les rØactions de ceux-ci et de les
rapporter à l employeur. Dans un contexte oø cha-
cun est tenu de se mØfier de son voisin, il se de-
mande Øvidemment si les paroles allusives du gar-
dien recouvrent des ØlØments prØcis, ou s il peut au
contraire les considØrer comme des gesticulations
sans consØquences.
- Je suis venu pour l annonce, dit enfin l homme
en repla ant la cuillŁre et la tasse dans la soucoupe,
sinonpourquoimetrouverais-jeencoreici? Jen es-
pŁre plus Œtre sØlectionnØ, ce n’est Øvidemment pas
21Un bruit fou
la raison pour laquelle j ai dØcidØ de rester. Ils font
tra ner les choses, cela ne fait aucun doute. Ce qui
m amuse,c estdelesvoirsetortilleretseconfondre
en excuses. On dirait qu ils ne savent pas comment
me transmettre leur dØcision. Figurez-vous qu hier
jemetrouvaisiciàlapremiŁreheureetqu ilsm ont
faitattendrejusqu lafermeture. Jenecompteplus
les journØes perdues entre ces murs, jeune homme !
Il est vrai que la maison offre le dØjeuner. Pas mau-
vais,vousverrez,sansquoijeseraisdØj partidepuis
longtemps…Maisjenemelaisseraipasfaire! C est
pour le principe, vous comprenez ?
Meurice l Øcoute attentivement, quoiqu il com-
prenne de moins en moins la situation. Comment
expliquercesrØsistancesquiparaissentsurveniravec
unacharnementvolontaire? Auboutd unmoment,
comme rien ne lui semble plus confus que le dis-
cours de son rival, il renonce à lui prŒter attention
etdØtournelatŒte. DebrŁvesetvirulentessautesde
vent chargØes de pluie fouettent les vitres avec un
bruit mat. Le mauvais temps devrait rapatrier vers
le rØfectoire au moins une partie des visiteurs, mais
personne ne franchit la porte, et le serveur n a dØci-
dØment pas l air de vouloir se montrer.
Ilavisealorsàc tØducomptoirunedoubleporte
à hublots dont les disques de verre et les interstices
laissentfiltrerunevivelumiŁre. AprŁsquelqueshØ-
sitations, ilse lŁve,contournelatable,palpele tissu
encore humide de sa veste au passage, la retourne
et la repose sur le radiateur, puis se dirige vers la
porte, rØsolu à dissiper les nuØes qui s amoncellent.
Au moment oø il pose la main sur la poignØe, il est
arrŒtØ par un claquement, immØdiatement suivi par
cette question, ou plut t cette injonction brutale :
« Oø allez-vous ? », prononcØe d’une voix impØ-
rative et essoufflØe, de sorte qu il a l impression de
buter contre une paroi invisible. Son regard fouille
d abordvainementlazoneobscured oølesvocables
22Tristan Ledoux
ontsurgi,puisilcommenceàdistinguerlasilhouette
d’une jeune femme qui se tient agenouillØe derriŁre
le comptoir, tapie dans la pØnombre des placards,
dans la position d un animal aux aguets.
- Alors ? Vous ne voyez pas qu il n y a personne
ici ? dit-elle.
Manifestement, cette seconde question, pas plus
quelapremiŁre,n’adevaleurinterrogative:ils’agit
d’un nouvel avertissement. Meurice hoche la tŒte
d’unmouvementobliqueetbizarre,commes ilvou-
laitàlafois signifiersonacquiescementetsonindi-
gnation.
-Leservicen apasencorecommencØ. Moi,vous
voyez, je ne peux pas vous servir. Mais ce n est pas
une raison pour vous prØcipiter derriŁre le gar on,
dit-elle encore.
- Vous plaisantez, il a disparu depuis une demi-
heure ! Et ce monsieur a pu commander un cafØ,
semble-t-il.
LafilleledØvisageunlongmomentavantdese
remettre à l ouvrage. Il finit par s accoutumer à la
pØnombreetpeutbient tsuivrelemouvementdeses
mainsquis acharnentàfrotterleplancherducomp-
toir avec une serpilliŁre poisseuse qu elles trempent
de temps en temps dans l eau grise et fumante d’un
seau.
- C est vous le nouveau ?
- Le nouveau ? Non, tout au plus un candidat. Je
n’ai encore vu personne.
Elle se redresse, s essuie les mains dans les pans
de son tablier et le fixe d un regard dur. Il est trans-
percØ par l Øclat de jaspe noir de ses yeux. Elle est
trŁs belle.
- Vous voyez (elle prononce cette formule à
chaque phrase, observe-t-il), ma position n est pas
trŁs enviable. C est exactement ce qu on appelle
un travail de taupe. Vous serez sßrement mieux
loti que moi… Mais il faudra d abord que je me
23Un bruit fou
sois prononcØe sur votre engagement. A voix Øgale
parmi d autres, bien entendu…
- Ah ! Vous Œtes… vous Œtes tous chargØs d ap-
prØcierles candidats, sije vous comprends bien ?
- D une certaine fa on.
- Mais, dites-moi, comment le jardinier peut-il
Øvaluer le rØdacteur, et celui-ci le botaniste ou le
vØtØrinaire, par exemple ?
- Ce n est pas aussi simple. Mais vous n Øchap-
perez pas à l apprØciation de ceux qui vous verront
parmi nous, vous voyez ?
- Je vois, dit-il d un air Øvasif.
- Evidemment, vous Œtes libre de renoncer à tout
moment,maisdanscecasjevousconseilledelefaire
tout de suite. AprŁs, c est plus compliquØ.
-Jenecomprendspas. Maisjesupposequ onme
mettra au courant…
Assez brusquement, un peu comme il vient
d Œtre bousculØ par l odeur animale, puis par le
paternalisme tonitruant du gardien, ensuite par
l attitude douce tre du serveur et enfin par le dØlire
Ønigmatique de l homme au cigarillo, il se sent
envahi par une faiblesse, une lassitude indØfinie qui
le prive de tout pouvoir de dØcision et l empŒche
d accomplir les gestes les plus ØlØmentaires. La
voix qui s adresse à lui et les inflexions singuliŁres
des phrases qu elle prononce ne parviennent à son
esprit que par bribes dØcousues, comme isolØes de
leur signification. Au bout d un moment, la fille
se hisse sur la pointe des pieds et jette un regard
vers l homme au cigarillo. Toujours figØ dans son
attitude impassible, celui-ci n a fait qu alimenter le
nuage de fumØe qui l’enveloppe.
- Ce type, là-bas, vous voyez, eh bien il ne par-
vient pas à nous quitter, dit-elle.
Lasensationd Øpuisementquis estinsinuØedans
le corps etl espritdu jeune hommel oblige mainte-
nant à prendre appui sur le comptoir et à crisper la
24Tristan Ledoux
main autour de cette poignØe de porte qu il n a pas
l chØe depuis qu il s en est emparØ. Cependant, de
plus en plus oppressØ par l atmosphŁre suspicieuse
et tendue qui s impose à lui, il s Øbroue et reprend
ses questions. Comment interprØter les tergiversa-
tions,lesatermoiementsinjustifiØsdontl inconnuse
prØtend victime depuis plusieurs jours ? Pourquoi
reste-t-il ?
- Depuis quelque temps, il vient s asseoir ici, dit
lafille. IlprØtendqu onlefaitattendre,maiscesont
des histoires, vous pensez bien !
Puis, estimant sans doute que sa t che ne peut
Œtre interrompue plus longtemps, ou prenant sou-
dain conscience d en avoir tropdit, elle reprend son
travail de taupe. Comme s il la percevait à travers
une paroi dØpolie, Meurice la voit redescendre d un
lentmouvementcontinuets enfouirànouveaudans
l’ombre Øpaisse d oø elle a surgi, et il lui semble
alorsqueleplanchers abaisseavecelle,l entra nant
dans une chute ralentie entre les masses parallŁles
ducomptoir,l engloutissantàl intØrieurd unefaille
qui se serait ouverte dans le sol à seule fin de la lui
reprendre. Au bout d un moment, il entend sa voix
resurgir, murmurante :
- Si vous voulez voir le gar on, allez au fond du
couloir. Il y a une porte sur la gauche…
D un geste machinal, il s’arrache du comptoir,
pousse le battant et fait irruption dans un couloir
entiŁrement carrelØ de fa ence blanche. L Øclairage
est si violent qu il lui faut une minute au moins
pour s y accoutumer. Il tend l oreille et cherche à
identifier les bruits qui s ØgrŁnent dans le lointain.
Au-del d unescalierconduisantvraisemblablement
auxcavesdub timent,ilaper oitlaportequelafille
vient de lui indiquer. Bien que les piles de casiers
dressØes le long du mur rendent le passage difficile,
il n hØsite pas à s avancer, moins poussØ par l en-
vie de boire un cafØ, moins stimulØ par la crainte
25Un bruit fou
de manquer une occasion et de voir l autre candi-
dat le devancer, que par le besoin de surmonter son
Øpuisement. Mais comme il se faufile dans ce pas-
sage Øtroit, le sol se met à gronder et à trembler. La
terreurdevoirsurgirquelquemachineØpouvantable
par l une des portes ou par la trappe qui se trouve
à deux mŁtres l immobilise aussit t. Les bouteilles
videssontsecouØesdansleursalvØolesetproduisent
un tintamarre assourdissant. Les tubes au nØon, dØ-
connectØs par instants, projettent des clignotements
bleutØssurlescarreauxdefa ence. IlrØalisetrŁsvite
qu ilnes agitquedesconsØquencesdupassaged un
train sur unevoiesouterraine, juste endessous dela
piŁce, à quelques mŁtres de terre ou de bØton, mais
illuifautunelongueminutepourcalmerlemartŁle-
ment obstinØ de son c ur.
Quand le vacarme a cessØ, les bruits tØnus qui
Ømaillaient le silence reprennent leur cours et les
lampesdiffusent ànouveauleurØclairageuniforme.
Mais l atmosphŁre est maintenant envahie et pour
ainsi dire saturØe par un Øcoulement impassible qui
recouvre les objets d une sorte de pellicule, d une
sorte de peau ou de membrane extrŒmement fine,
nonpasblanchemaisgrise,ouplut td ungrisblan-
ch tre,commesilalumiŁresedoublaitd unpouvoir
salissant. Ilavancelamainpourtoucherlemur,puis
longeduboutdesdoigtsl’arŒted uncasier. Rienn a
changØ. C est une sensation prodigieusement dØsa-
grØable, cependant, chaque fois que l il rencontre
une surface : il n’y a pas d ombre, tout est ØclairØ
aveclamŒmeintensitØ,commedansunmondeplat.
Repoussant finalement le battant de la porte in-
diquØe par la fille, il dØbouche dans une nouvelle
salle, aussi vaste que le rØfectoire. Aucune fenŒtre
n y donne le jour. Comme dans les halls des grands
thØ tresoudessallesd opØra,unesØriedepiliersali-
gnØslelongd unmurformeunesortedegaleriesec-
tionnØeenalc vesoøsontamØnagØslesvestiaires,à
26Tristan Ledoux
l’abri de lourdes tentures cramoisies. Des ampoules
de faible puissance nichØes dans des coquillages de
pl tre jettent des taches de lumiŁre ocre sur chacun
des piliers.
Ilaper oittoutd abordunmanteausolitaire,sus-
pendu à l un des crochets dont la sØrie se dØcouvre
à lui à mesure qu il s avance, puis une femme dont
seule la tŒte est visible, au-dessus du petit mur qui
sØparelevestiairedelasalle. EllenerelŁvelatŒteà
aucun moment et l objet de son attention reste invi-
sible. Meuricen aqu unedizainedepasàfairepour
larejoindre,maislorsqu ildØcidedes’approcher,ila
l’impressionquecettedistancedØrisoirerefusedese
laisserfranchir. LecheminluiparaitsiconsidØrable,
lui oppose une telle rØsistance, qu il aurait ØprouvØ
moins de difficultØs à gravir une pente escarpØe re-
couverte de boue collante. Lorsqu il est enfin par-
venujusqu elle,ildØcouvrequ ellen estabsorbØe
par aucune lecture ni mot croisØ, mais qu elle s’est
tout simplement endormie sur sa chaise.
La vieille dame a des cheveux blancs comme la
neige, son visage est empreint d’un faible sourire.
Son corps, dont les formes et le maintient ne sont
gauchis par aucun signe d affaissement, est moulØ
dans une robe noire sur laquelle scintille, à la hau-
teurdelaclavicule,unebrochesertiedebrillantsmi-
nuscules. Ses mains reposent à plat sur un livre, ou
plut t sur un volumineux cahier recouvert de papier
bleu,qu ellemaintientfarouchementsursesgenoux
malgrØ son paisible sommeil.
MeuricenerØsisteplusmaintenantqueparunin-
cessant effort à l engourdissement qui le gagne. Il
estsurlepointdes Øvanouiretsesentraideetfroid
commeunestatuedemarbre. Sesmembressontpa-
ralysØs et comme encha nØs au sol, arrimØs au b -
timent lui-mŒme, un b timent qui l Øcrase et le re-
tient dans sa gigantesque masse de pierre, son at-
mosphŁre viciØe, son Øclairage sinistre et poisseux.
27Un bruit fou
Une mŒme rØpulsion le saisit chaque fois que son
regard se pose quelque part, et ces impressions lui
paraissent autant de raisons valables pour suspec-
ter les comportements du personnel. Pourquoi les
esprits ne seraient-ils pas conformes aux sensations
que procurentles choses,se demande-t-il? Au bout
dequelquesminutescependant,alorsqu ilestsurle
pointdes affaisser,ungrincementdeportel arrache
à son enlisement et dØchire l invisible voile de tor-
peurquis Øtendàtraverslasalle. Ladameauxche-
veux blancs est parcourue d un tressaillement. Ses
mains se crispent autour du cahier d un geste pro-
tecteur,dansunmouvementpresqueØperdu,comme
si son r le, sa fonction, sa position naturelle et per-
manente,luirevenantbrusquementàl esprit,co nci-
dant avec le rØveil de sa conscience, ne consistaient
qu prØserver cet objet des assauts du monde ex-
tØrieur. Puis la surprise et l inquiØtude perceptibles
dans ses premiers regards se dissipent lorsqu elle
aper oit le serveur. PropulsØ dans l espace par ses
longues jambes athlØtiques, celui-ci traverse la salle
avec une rapiditØ proprement stupØfiante et vient
s immobiliseràmoinsd’undemimŁtredeMeurice,
poursemettreaussit tàletoiserd’unregardautori-
taire, en profitant de son imposante stature et d une
taille si grande qu elle oblige son interlocuteur à in-
cliner fortement la tŒte vers l arriŁre.
- Je vous avais demandØ d attendre, dit-il. Ou du
moinsjepensaisvousl avoirfaitcomprendre. Vous
cherchez à entrer dans cette maison ? Vous voulez
Œtre des n tres, n’est-ce pas ?
- Je ne comprends pas ce que vous insinuez.
D ailleurs il n est pas sßr que cet emploi me
convienne, ni que je convienne moi-mŒme pour cet
emploi, dit Meurice.
Il est surpris d entendre la sonoritØ incertaine et
28Tristan Ledoux
tremblantedesaproprevoix ;elleluisembledØpla-
cØe,presque ØtrangŁre,commes’ilen avait perdu la
ma trise.
- Vous m’avez mal compris, continue le serveur.
Sionvousdonnedesconseils,c estdansvotreintØ-
rŒt, pas seulement dans le n tre …
Puis, sur un ton brusquement confidentiel, en se
penchant vers son oreille :
- Je vous ai observØ et je dois vous mettre en
garde. Il s agit de certaines de vos attitudes. Elles
mesemblent… Comment dire ?…ne pas plaider en
votre faveur. Du moins jusqu prØsent. C est la
premiŁre fois que vous vous prØsentezquelquepart,
sans doute ? Votre manque de tact et de discerne-
mentpourraitvousjouerdevilainstours,sivousn y
prenez garde. Je me permets de vous faire ces re-
marquesparcequej aiunecertaineexpØriencedela
maison,naturellement. Neleprenezsurtoutpaspour
unjugementpersonnel. Jenevousconnaispas. Per-
sonne ne vous conna t encore… Allons ! Ne faites
pas cette tŒte-là ! Je comprends trŁs bien vos dif-
ficultØs… Vous devriez plut t Œtre rassurØ par ces
conseils : on ne se donne la peine de conseiller que
les candidats auxquels on est enclin à accorder une
certaine confiance… Allons, tout ira bien, j’en suis
sßr! Etpuis,vousvoyez,c esttoujourscomme aau
dØbut,conclut-ilensetournantversladameauxche-
veuxneigeux,laquelleapprouveaussit tcesparoles
d’un long et silencieuxclignementdepaupiŁres.
Immobiles et silencieux, quoique tendus, la
femme et le serveur attendent la rØaction de Meu-
rice, qui baisse les yeux et se contente de rØpondre
parunhochementdetŒteoblique. Sentimentd avoir
commisuneerreur,maislaquelle? Ilnepeutl iden-
tifier ni la mesurer, encore moins la nommer, en
grande partie parce que la succession prØcipitØe des
ØvØnements ne lui a pas laissØ la moindre plage de
29Un bruit fou
rØpit pour rØflØchir à sa position. Il suppose seule-
mentquecetteerreurinitialel engagedansunevoie
àlaquelleilluifautrenoncer,souspeined enarriver
à quelque chose d irrØmØdiable. Partir en cavalier
seul, foncer tŒte baissØe comme il l a fait jusqu ici,
ne ferait qu accro tre la gravitØ de l Øquivoque.
Pourtant il n ignorait pas, avant d entrer dans cette
maison (terme souvent utilisØ par ses employØs pour
dØsigner l Institut, ce qui tendrait à confØrer au lieu
une dimension familiale et intimiste, si cet aspect
n entraitdemaniŁreaussiflagranteencontradiction
avec les dimensions et l austØritØ du domaine),
que le succŁs et l avancement dØpendent de cette
poussiŁre impalpable d impressions que soulŁve
chacun des gestes et des mots exprimØs dans le fief
de ceux qu il faut convaincre, car si l on Øcarte les
compØtences objectives, auxquelles bon nombre de
candidats peuvent sans doute Øgalement prØtendre,
de quels ØlØments disposerait l institution, l entre-
prise ou la sociØtØ qui cherche à embaucher, pour
sØlectionner le bon ØlØment dans la cohorte de ceux
quinemanquerontjamaisdesepresserauxportes?
De quels autres signes disposerait-on, si non de
ces rØponses insignifiantes, de ces remarques sans
importance apparente, de ces gestes dØrisoires, de
ces infimes rØactions recueillies le plus souvent à
l insu de celui qui les manifeste, dans les marges de
son Œtre pour ainsi dire, produites comme en excŁs
ouensupplØmentdelui-mŒme? Voil quiconstitue
pourtant, en tout Øtat de cause, la seule rØponse à la
question insistante et diffuse qui cerne d entrØe de
jeu le candidat, dŁs qu il a franchi d un pas le seuil
du lieu convoitØ.
Quittant brusquement son immobilitØ, le serveur
s Øloignesansunmot,disparaissantcommeilestap-
paru, à la vitesse de l ombre d un nuage courant sur
la terre par grand vent, tandis que la dame aux che-
veux neigeux incline à nouveau la tŒte, n accordant
30