Un Canal

De alexandre flamen (auteur)
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La vie sur une péniche. Ils sont trois, le patron, la patronne et un apprenti recruté à Paris. La vie quotidienne est riche et travailleuse. Quand petit à petit tout bascule, tout se grippe. La navigation devient imprévisible, incohérente... Et pourtant...

Publié le : samedi 21 mai 2011
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UN CANAL
Nouvelle
Alex
andre Flamen
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Au lever du jour ils se trouvaient encore devant une porte d’écluse fermée. Mais derrière, le ciel paraissait plus clair. Etienne de la berge leur cria que ce n’était qu’une porte de garde. Après il y avait comme un grand étang.
La joie revint sur les visages : on allait pouvoir faire demi-tour, enfin ! La porte était encore plus rouillée que les autres, mais après une heure d’effort la péniche put la franchir. De l’autre côté, le brouillard était plus léger. On ne voyait toujours pas les rives, mais on avait une bonne vision de l’eau. Bellestre mena sa péniche assez loin pour éviter de toucher en virant de bord. Après la manœuvre, le bateau se retrouva face à la porte de garde qu’ils avaient laissé ouverte. Quand ils s’approchèrent, le brouillard se déchira : elle s’était refermée. Leur joie s’effaça un peu mais Bellestre et Etienne prirent l’annexe et accostèrent le long de l’estacade de guidage, le mur de biais devant la porte. Ils commencèrent à manier les manivelles, mais la porte ne bougeait pas. C’est alors qu’ils s’aperçurent que les portes de bois étaient maintenant doublées à l’intérieur par un mur de pierres semblable à celui des bajoyers. De retour sur la péniche ils dirent que la porte ne s’ouvrait plus.
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UN CANAL
C’était un beau mois de novembre comme il n’y en a qu’à Paris, avec un soleil qui fait croire que l’air est pur, si pur que quand on le respire sous les marronniers des quais de Seine, trébuchant un peu sur les bogues qui n’ont pas encore été balayées, on se croit sur un sentier, à la campagne. Il y a des gens qui malgré le froid décident de prendre leur café en terrasse, en fuyant même les radiants cachés sous les grands stores. Un bel automne qui donne envie de se promener, sans but et de regarder tout autour de soi, buvant le spectacle des passants, des voitures, des façades blanches d’avoir été ravalées. Tout parait propre.
Etienne Leroux, Tiennot pour ses copains, avait dix-neuf ans. Il était plutôt petit, blond avec une mèche toute raide qui lui tombait sur l’œil droit. L’expression du visage était inexpressive, volontairement, car derrière la mèche l’œil était vif. Il portait l’ « uniforme » des gens de son âge : polo avec un logo incompréhensible, jean décoloré (il faut dire délavé ), par-dessus, une veste informe dans une sorte de daim synthétique sali aux frottements. Aux pieds les éternelles basquets traînantes, anciennement blanches, et dont on avait jeté les lacets dans la première poubelle venue. Le tableau sera complet quand on ajoutera les mains enfoncées dans les poches, comme pour faire glisser le pantalon au sol. Il cherchait du travail, mais, ni sa tenue, ni sa dégaine, ne facilitaient les choses ! C’était dommage, car il était courageux, et cela ne se voyait pas.
Il marchait sur le trottoir de la rue de Bercy sans se rendre compte de cet automne qui l’entourait. Il allait de son pas mou jusqu’à l’agence de l’ANPE. Il se planta devant un panneau apparemment réservé aux emplois sans qualification, trop souvent des emplois de quelques jours, d’une semaine au mieux. Au milieu de toutes les petites affichettes, il y avait une demande pour un emploi apparemment permanent, un emploi sur une péniche. Il trouva ça amusant et prit les références de la fiche. Bien sûr, il dut attendre longuement avant qu’un conseiller soit disponible. Effectivement l’emploi n’était pas temporaire, mais il ne fallait pas avoir d’attache familiale, car la péniche faisait toute l’Europe. Il ne fallait pas compter non plus son temps car le candidat devait aider en tout le marinier qui était seul à bord avec sa femme. Enfin, le salaire était au minimum.
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Etienne demanda comment avoir un rendez-vous. Le conseiller lui donna un numéro de téléphone portable, en ajoutant : − Vous savez, ici ils ont déposé l’annonce il y a une semaine, mais les péniches ça va et ça vient, on ne sait jamais où elles sont. Peut-être ont-ils mis leur annonce à Rouen, à Conflans ou Dieu sait où. Et puis dans les vallées, le téléphone ne passe pas toujours, alors, ne vos faites pas trop d’illusions. Depuis déjà deux ans, il ne s’en faisait plus, d’illusions : avec un BEP de mécanicien auto, il avait commencé par rechercher un travail dans sa branche, puis dans une autre branche. Aujourd’hui il ne regardait plus que le panneau des « sans qualification ». Il essaya de téléphoner sur le trottoir même de la rue de Bercy : sur messagerie, évidemment ! Il laissa ses coordonnées pour qu’on le rappelle : si le marinier était toujours intéressé, son téléphone était toujours ouvert pour ses copains, et à Paris la communication passait partout. De son pas amorphe, il remonta le boulevard de Bercy jusqu’à la station de métro Dugommier et entra dans un café aux murs presque noirs, seuls brillaient deux flippers et le zinc cuivré du bar. Il s’assit à une table où ils étaient déjà trois : il connaissait tout le monde et le patron lui apporta son coca sans rien dire. En hurlant à cause de la sono à fond : − Je vais peut-être partir sur une péniche ! Il ne dit pas ça parce qu’il le croyait, mais pour se rendre intéressant, épater les autres qui resteraient là, à gâter leur jeunesse dans Paris. Il n’épata personne : Jeannot constata : − Mais ça va être la galère, jamais au même endroit, et puis pas de ville, que de la brousse. Je parie qu’ils ne connaissent même pas le rock ! on voit bien que t’es un bosseur, toi ! Tous riaient. C’est vrai que parmi la bande du café, il était le seul à accepter des petits boulots, des remplacements de quelques jours, il n’aimait pas traîner comme eux. Son portable vibra dans son jeans, il sortit dans la rue. C’était le marinier. Il n’avait toujours personne, ils étaient à Vernon, ils devaient monter la Seine jusqu’à Poissy pour décharger et seraient au quai de Bercy dans deux jours. Qu’il soit là vers trois heures de l’après-midi, il lui montrerait le travail. La péniche s’appelait « La Clotilde ». Il voulut rentrer au café pour leur dire, mais un flot de musique ni Rapp ni Techno débordait sur la rue. Il préféra rentrer chez lui. Ça n’était pas dans ses habitudes de partir ainsi : cette ambiance, cette musique, c’était sa vie avec ses copains, un petit monde qui était le sien, même s’il n’était pas très reluisant. Mais en cette fin de matinée voici que tout à coup il se sentait un peu bizarre, comme si les choses avaient changé autour de lui. Il regardait le boulevard, la ville, d’une drôle de façon, comme si tout était nouveau, trop animé et trop figé
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à la fois. Il préféra retourner dans sa chambre au fond d’une cour du faubourg Saint-Antoine. Là non plus, il n’était plus chez lui. C’était diffus, impalpable mais la chambre lui paraissait trop grande, il s’y sentait perdu. Par contre quand il regardait dehors, il trouvait la cour pavée, exiguë, sans perspective, l’atelier fermé d’un ébéniste parti depuis si longtemps et que personne ne l’avait connu, écrasait plus encore le paysage de sa fenêtre. Il se sentait enfermé dans une bulle trop grande au cœur d’un cube trop étroit. Il sortit s’acheter une pizza à la « Baraque à Mario » toute proche. Il préféra l’engloutir sur un banc plutôt que manger chez lui. Il marcha ensuite au hasard, cherchant un petit bar où le coca ne serait pas trop cher. Il passa devant une sorte de bistrot. Sur la vitre de la porte qu’il poussa il y avait de vieux collants marqués Clacquesin  sur un fond de petits sapins jaunes et rouges. Ce n’est qu’une fois assis à une table, qu’il vit sur une ardoise le nom du café : l’ Avalant Il se demanda d’où venait ce nom bizarre. Etienne se rendit compte alors qu’il n’y avait pas un seul client comme lui. La plupart étaient vieux, portant une casquette de marin plus ou moins crasseuse. Les autres étaient plus jeunes, bien charpentés, cheveux coupés court. Ils étaient mêlés et semblaient tous parler le même langage devant leur verre de blanc, pipe à la bouche. Il essaya de comprendre ce qu’ils disaient, peine perdue : ils avaient des mots qu’il ne connaissait pas, ils disaient des villes ou des lieux qui lui étaient inconnus. Avant, il aurait eu une impression de solitude ou d’ennui, mais aujourd’hui, ça ne le gênait pas, il se laissait bercer par leurs voix, comme une musique envoûtante, le chant d’hommes virils qui seraient des sirènes. Certains entraient, d’autres sortaient, mais Etienne ne s’en apercevait pas. Il ne vit pas non plus que la nuit était là. Personne n’était venu lui proposer une autre consommation, comme dans les autres cafés. Embrumé par ces voix traversant les pipes fumantes, il était dans un cocon. Il n’avait pas envie d’aller dans la rue : elle lui semblait froide et déserte, inhospitalière. A l’heure du dîner, il était toujours la : la patronne, grosse mais pas trop sous un tablier à carreaux, lui demanda s’il voulait manger quelque chose : − Vous avez des saucisses frites avec du ketchup ? − Non, mon petit bonhomme, ici on ne mange pas de cochonneries. Ce soir j’ai des pieds paquets, je les ai faits cet après-midi. Etienne ne savait pas ce que c’était. Il demanda seulement : − C’est combien ? Ce n’était même pas le prix d’une pizza chez Mario. Quand le plat fut devant lui, elle remporta le verre de coca vide. − Vous n’allez pas prendre cette saleté avec mes pieds ! Elle apporta un grand verre de rosé, empli à ras bord : − Cadeau de la maison ! C’était bon. Il mangea tout. Le café était compris aussi, un café fort avec un peu de marc au fond de la tasse. Les autres mangeaient aussi, à côté de lui, au début sans le voir. Puis il y eut un sourire sur des chicots à la nicotine, un sourire qui semblait vouloir dire qu’il faisait maintenant un peu partie de la maison. Il se rendit compte qu’il attendait
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cela, qu’il oubliait petit à petit le bar de la station Dugommier et ses copains bruyants et moqueurs. Il ne partit qu’à la fermeture du bistrot. Il était tout étourdi d’être seul dehors dans le froid. Il se jeta sur son lit, déjà endormi.
Le lendemain matin il émergea d’un sommeil profond, plein des souvenirs de l’Avalant. Même son café noir ne dissipa pas cette sensation de fumée et d’hommes qui parlaient entre eux. Il ne déjeuna pas ce jour là, il n’avait qu’une idée en tête, aller rôder autour du petit bistrot. Il passa devant plusieurs fois. Il ne savait pas pourquoi, mais il hésitait à entrer. Il continua un peu et vit qu’il était rue Villot, Il ne la connaissait pas. Il continua encore son chemin jusqu’au parapet d’un quai, la Seine était juste là en dessous : il était quai de Bercy. Il sourit de la coïncidence : les gens du café étaient des marinier, tout simplement, pourquoi n’avait-il pas compris tout de suite ? Quand on est à la limite de deux univers, on oublie petit à petit l’ancien, mais on ne comprend encore rien au nouveau. Peut-être était-il maintenant sans attache. Cette fois il poussa la porte du café. L’homme qui lui avait souri la veille, lui sourit encore. Il vint naturellement s’asseoir à sa table et lui demanda : − Tu n’est pas marinier, toi ? − Non… enfin pas encore ! − Pourquoi « pas encore » ? Etienne raconta l’ANPE, le rendez-vous le surlendemain quai de Bercy. Comment il s’appelle le bateau ? − La Clotilde. − Mais c’est le bateau de Maurice. Vous entendez, vous autres, le petit va peut-être embarquer sur la Clotilde. Ils souriaient tous cette fois. − C’est vrai qu’il a laissé le Jimmy au Havre, il était trop malade et maintenant Maurice, il est seul sur sa péniche avec sa femme Suzanne. C’est trop juste pour une grosse péniche comme ça. − Qu’est-ce que tu connais aux bateaux, toi, demanda un autre marinier ? Ils étaient tous debout autour de la table. − Rien. Je veux travailler, c’est tout ! − D’accord, mais qu’est-ce que tu sais faire ? − J’ai appris la mécanique auto. − Eh bien ça va plaire à Maurice, parce que, lui, pour la peinture et la navigation, il est imbattable, mais pour la mécanique, il est pas trop fort ! Un autre continua, pour illustrer : − Vous vous souvenez quand il était resté en rade à Choisy, le moulin cassé alors qu’une bielle claquait depuis deux semaines au moins ? Etienne les regarda rire d’un autre marinier comme eux, mais c’était un rire chaud, comme quand on pense à quelqu’un qu’on aime bien.
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Comme hier, il resta jusqu’à la fermeture.
Le jour suivant, il avait toujours ce besoin de Seine, d’ambiance marinière. Il s’était levé bien plus tôt qu’à l’ordinaire et une brume d’automne, inexistante rue de la Bastille, s’épaississait plus il approchait des quais. C’est à peine s’il voyait l’eau quand il s’engagea sur le pont de Bercy. Le spectacle était impressionnant : voir ces bateaux qui passaient sous lui, sous le pont, masses sombres dans la brume, feux allumés, radars tournants, qui semblaient aller trop vite, prendre des risques. De temps à autre, un métro passait derrière lui, sur le viaduc qui surplombait le pont. Quand il levait la tête, la rame était en ombre chinoise avec un grand soleil derrière. A ses pieds, il avait laissé tomber un sac, son sac pour partir. Le patron de l’Avalant lui avait dit, entre deux souvenirs de l’époque où il naviguait à Dunkerque : − Quand on est marinier, faut être prêt ! Si Maurice veut bien t’embarquer, faut avoir ton sac sous le bras. Alors, il avait laissé un mot à son propriétaire pour lui dire de lui garder la chambre, qu’il reviendrait, et il avait rempli un sac tout léger : ce qu’il avait ne servirait pas sur un bateau. Il prit malgré tout ses vieilles santiags, parce qu’il les aimaient bien. Maintenant la brume s’était levée, le ciel et l’eau étaient bleus, les bateaux avaient la coque noire et les superstructures de couleurs variées. Il y en avait de toutes les formes. Etienne fut surtout impressionné par les pousseurs et leurs barges, vides ou pleines de sable ou de voitures neuves. Il fut intrigué aussi par quelques péniches accouplées, comme si l’une était en panne ou voulait se faire transporter à l’œil. Il s’inquiéta aussi pour les citernes pleines de produits pétroliers qui naviguaient si bas sur l’eau que le pont était balayé par la moindre vague. Comme il était bientôt l’heure de déjeuner, il revint vers l’Avalant. Il marchait lentement, car il n’avait pas faim du tout, la poitrine serrée à cause de son rendez-vous de l’après-midi : il y revenait par l’habitude, aussi parce qu’on l’y attendait. C’est vrai que depuis ces deux jours, les patrons du café lui parlaient comme s’il était de leur famille, comme à leur fils qui allait embarquer sur une péniche. Il n’avait jamais connu cette ambiance là : ses parents étaient morts avant qu’il puisse se souvenir d’eux. Malgré une photo où on le voit bébé dans le giron de sa mère, il n’avait pas de souvenir, même pas une vague impression, des moments où l’on se sent hors du temps, où la mémoire essaie de faire remonter à la surface des choses, et qu’elle n’y parvient pas. D’après ce que son oncle parisien lui avait dit, la voiture de ses parents avait été percutée par un bus et était tombée dans la Garonne à Marmande. Personne ne retrouva jamais les corps.
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C’est donc à cet oncle, sa seule famille à peu près honorable, qu’il fut confié. En réalité, il n’eut que le gîte et le couvert, et encore, à condition de le mettre lui-même. L’oncle Adrien avait quelque fortune, mais se plaisait à la dépenser avec tout ce qui portait jupon et avait au moins trente ans de moins que lui. C’est ainsi qu’il dilapida son bien et celui de son neveu. Au lieu de faire les études auxquelles il était promis, il se retrouva dans un lycée technique de banlieue à réussir brillamment son BEP de mécanicien auto ! Il y a quelques mois, son oncle était mort, comble d’infortune, seul dans son lit. Etienne refusa l’héritage de dettes et trouva un petit logement tout juste salubre dans le faubourg Saint-Antoine. Voilà donc que dans ce café il avait trouvé des parents mariniers. Des parents et des grands frères aussi, pas très raffinés, pas très sobres, pas très propres sur eux, mais pour lesquels il existait, ce qui était nouveau pour lui. − Aujourd’hui, pas de vin, décréta le patron, le Maurice il n’aime pas sentir l’alcool dans l’haleine de ses gars ! Quatorze heures trente ! Ils durent le pousser dehors car il était rivé au sol par la peur. Pourtant, des patrons il en avait rencontrés, des entretiens d’embauche, il en avait subis, mais celui là, peut-être parce que c’était au bord de la Seine, sur un quai, pour monter dans un bateau et y vivre, celui-là était différent, comme si sa vie en dépendait.
A l’heure dite, il était au bord des quais, une péniche était en bas. C’était une belle grande péniche toute noire et blanche, avec un liseré rouge tout au long de la coque. Devant, sur le bord de l’étrave, le nom était inscrit en noir et blanc « Clotilde ». C’est vrai que le Maurice était doué pour la peinture : sa péniche était comme neuve. Un homme qu’il n’avait pas vu l’accosta : − Elle est belle, non ? Puis : − Vous êtes Etienne Leroux ? − Et vous le patron de la Clotilde ? Il avait appris au café à parler presque comme les mariniers. − Oui c’est moi, Maurice Bellestre. Tu es prêt à quitter tes copains et ta vie à terre ? Les patrons ne demandent jamais ça d’habitude : pour un travail on doit pouvoir tout quitter. Ici c’est par ça qu’on commençait ! C’est après seulement qu’il lui demanda ce qu’il savait faire. Il parla de son BEP. − Tu sais, sur une péniche y’a pas que la mécanique. Etienne sourit intérieurement en repensant à ce qu’on disait à l’Avalant. − Tu veux visiter ? Ils firent le tour du bateau, le patron souleva un panneau d’écoutille pour lui montrer la cale vide : − On doit aller charger du blé à Montereau et le décharger à Dijon. Ils ne font pas de céréales dans ce coin là, et ils ont besoin du blé de Brie et de Beauce. Il montra les deux ancres géantes
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− Je t’apprendrais à jeter bas et à les remonter avec le barbotin. Pour Étienne c’était encore un langage différent de celui du café. Dans la salle des machines, il découvrit un beau gros diesel comme il les aimait. Autant le bateau était comme un sou neuf à l’extérieur et dans la cale, autant ici il y avait des chiffons et des outils qui traînaient partout, couverts de graisse. Maurice Bellestre n’était pas mécanicien, ça se voyait : les autres mariniers ne s’étaient pas trompés. Ils rentrèrent dans le poste de pilotage, en lui montrant la roue du gouvernail : − Quand tu t’y connaîtras mieux, je te laisserai le macaron. Descendus dans le carré, ils s’assirent autour de la petite table. − Suzanne est partie faire le marché. Tu veux boire quelque chose ? Un coca, ça ne ferait peut-être pas bonne impression, et puis pas d’alcool, le message était clair :  − Un jus de fruit si vous avez. Eh bien tu as toutes les qualités. Ce n’est pas toi qui passerais tes journées à l’Avalant comme la moitié des mariniers quand ils sont ici ! − Le salaire, ils t’ont dit à l’ANPE ? Je ne peux pas faire mieux. Maintenant il faut me dire si on fait affaire ou non. Etienne dit que oui. Après le jus d’orange, tout naturellement, le patron lui montra une petite cabine à l’avant du bateau. − Tu es chez toi. J’ai vu que tu avais ton sac, mais si tu as quelqu’un à voir, on ne part que dans deux heures : il faut que j’aille au port maritime pour des papiers. Pendant que son patron traversait le pont de Bercy pour se rendre en face, quai d’Austerlitz, presque en rasant les murs, Etienne fit une petite visite à l’Avalant pour dire au revoir.
Premier largage. Les amarres étaient prises dans des bittes qui ressemblaient à de gros champignons marron, écrasés d’un côté. Etienne les dégagea et les lança dans la péniche, puis il sauta à bord et les rangea bien en cercle comme le patron avait dit. La péniche battit en arrière pour se dégager du quai, et lentement s’intégra dans le flux des bateaux. Elle passa presque tout de suite sous le pont de Bercy. Etienne pensa que le matin il était encore là haut. Il regarda sous l’arche, il y avait des stalactites blanchâtres qui tombaient des joints de pierre. Il commença par nettoyer le pont à grande eau en faisant attention à ne pas mouiller les panneaux d’écoutille. Ce faisant il regardait autour de lui, les bateaux qu’on croisait, les pêcheurs sur les quais, les arbres, les immeubles : jamais il ne s’était imaginé Paris comme cela. Sur l’eau, on ne voit pas les choses de la même façon. Il repensa à la question du patron qui lui demandait s’il était prêt à quitter sa vie à terre. Il se sentit bien de l’avoir quittée, cette vie, comme un oiseau qui s’envole de sa cage. La péniche passa le confluent de la Marne qu’on laissa à gauche, Etienne n’arrivait pas encore à dire bâbord ou tribord ! Peu après le patron l’envoya à la
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proue car on arrivait à l’écluse d’Alfortville, son premier éclusage. Il fallut attendre quelques minutes pour écluser car les deux sas étaient pleins. Quand les avalants sortirent, Bellestre pilota doucement vers le sas vide. Etienne sauta sur le plateau de gauche et enroula l’amarre d’avant à un bollard. Il fit la même manœuvre à l’arrière. − Attention laisse du mou, parce que ça va descendre. En attendant que les portes aval se referment, Etienne regardait tout autour de lui, impressionné : l’écluse donnait une sensation de gigantisme, avec ses deux bassins dont chacun pouvait contenir jusqu’à six péniches et, surplombant l’ouvrage, une véritable tour de contrôle. Il chercha à voir les éclusiers, mais les vitres étaient trop teintées. Maintenant l’eau descendait et les amarres filaient entre ses doigts. De chaque coté il y avait deux grands murs mouillés, les éclusiers disent « bajoyers », couverts de petites algues verdâtres. Les portes amont s’ouvraient maintenant : − Lâches tout ! A l’arrière, Etienne eut un peu de mal car l’amarre s’était coincée dans une gorge faite dans la pierre par les filins métalliques des pousseurs. Ils poursuivirent leur montée de la Seine. Etienne à côté du poste de pilotage, regardait défiler les maisons, le plus souvent des pavillons, des usines aussi. Suzanne, la patronne qu’il n’avait vu que de loin, le rejoignit. Ils se serrèrent la main. Elle avait une poigne d’homme : − Si tu as besoin de quelque chose, tu le dis, du lavage, du raccommodage, c’est moi qui fais tout ça ici, pour tout le monde sur le bateau. Le jour baissant, il fallait trouver où s’amarrer. En général, sur la Seine, avant ou après les écluses, des pontons avec des pieux de béton sont prévus, mais ils étaient déjà occupés et il fallut se mettre en double, côte à côte avec la première péniche. Etienne pensa que ils n’allaient pas être chez eux , il n’osait pas penser, chez moi . Mais il se trompait : les mariniers sont discrets, même quand ils ont un peu trop bu : après quelques mots échangés sur le fleuve et les travaux aux écluses, sur d’autres mariniers qu’ils connaissaient tous les deux, chacun rentra chez soi manger la soupe. Les femmes se firent seulement des sourires « entre voisines », pas davantage. Ils étaient maintenant tous les trois autour de la table du carré. Les assiettes étaient posées sur une toile cirée à fleur. La gazinière lui faisait chaud dans le dos. En dehors de la télévision que le patron ne regardait pas, chacun mangeait en silence. Pourtant ce silence était chaleureux, le silence de gens qui se connaissent, qui s’apprécient ou qui commencent à se connaître, qui n’ont pas besoin de parler pour s’exprimer. Etienne se sentait en famille, plus intimement qu’à  l’Avalant , peut-être à cause de la petitesse de la pièce et du bouillonnement du fait-tout, derrière lui sur la gazinière. Le voyage se poursuivit le lendemain d’écluses en écluses, de villes en villes qui vues de l’eau ressemblaient plus à de gros villages : Corbeil, Melun, Moret. La rive gauche était plus pentue et ont y avait construit de belles grandes maisons de style normand, au milieu de pelouses à l’anglaise fraîchement
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mediter

Une lecture bien agréable

vendredi 3 juin 2011 - 08:24
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