Un carnet taché de vin

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Ce recueil de chroniques et de nouvelles inédites met en évidence la richesse et la variété de l’œuvre de Bukowski. Ses deux premières histoires témoignent de la double orientation stylistique qui marquera toute sa carrière de prosateur – « Contrecoup d’une lettre de refus plus longue qu’à l’ordinaire » (1944) trace le portrait imaginaire d’un jeune artiste épris d’idéal, un rebelle doublé d’un amuseur tandis que dans « 20 chars de plus, et Kasseldown tombait » (1946), il change de ton et donne dans la noirceur absolue. Bukowski confronte son personnage de prisonnier à une désespérante solitude spirituelle, comme s’il écrivait lui aussi du fond du souterrain, piégé dans une cellule trop petite pour un homme de sa carrure, mais qui s’en sort grâce à son sens de l’humour et à son goût de l’autodérision.
Dans sa dernière méditation sur l’écriture, « Les Bases », 1991, Bukowski apure les comptes et tire la leçon : « Plus mes phrases se rapprocheraient de la concision et du naturel, moins j’aurais de chances de me tromper et de tricher... Les mots étaient des balles, des rayons de soleil, ils n’avaient d’autre but que de contrarier le destin et mettre un terme à la damnation. »

 

 
 

Publié le : mercredi 11 mars 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246807575
Nombre de pages : 464
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Contrecoup d’une lettre de refus plus longue qu’à l’ordinaire

(1944)

J’étais sorti prendre l’air, histoire de mieux y réfléchir. Jamais je n’avais reçu une lettre de refus aussi longue. Au plus, ils se satisfaisaient d’un « Désolé, ça ne correspond pas tout à fait à notre ligne éditoriale » ou d’un « Navré, c’est pas mal, mais ça demande à être retravaillé ». Sinon, le plus souvent, deux lignes dactylographiées et impersonnelles leur tenaient lieu de réponse.

Mais celle-là était bien plus longue, elle était même la plus longue de toutes. Elle faisait écho à l’envoi de ma nouvelle intitulée « Mes aventures dans une cinquantaine de meublés ».

Et donc, après avoir fait quelques pas, je m’arrêtai sous un réverbère, tirai la lettre de ma poche et la relus.

 

Cher Mister Bukowski,

Une fois de plus, l’extrêmement bon se mêle au grand n’importe quoi, telle votre idéalisation excessive des prostituées, telles ces scènes de vomissements les lendemains de cuite, ou telles encore votre misanthropie militante, votre célébration du suicide, bref rien qu’une revue digne de ce nom puisse inscrire à son sommaire. Pour autant, on voit bien ce qu’il y a d’unique dans cette saga d’un type pas comme les autres, et on peut en déduire que vous ne manquez pas d’un certain style. Aussi n’est-il pas exclu que nous acceptions un jour de vous publier, mais vous dire quand m’est impossible. De fait, tout dépend de vous.

Bien à vous,

Whit Burnett.

 

Ah, ça, oui, je la connaissais, cette signature : un long « h » qui repiquait sur l’extrémité du « w » et le trait droit du « b » qui descendait jusqu’au milieu de la page…

Là-dessus, je remis la lettre dans ma poche et repartis le nez au vent. Je me sentais vraiment bien.

Voilà seulement deux ans que j’écrivais. Deux petites années. Hemingway avait rongé son frein dix ans durant. Et Sherwood Anderson avait dû patienter jusqu’à l’âge de 40 ans avant d’être publié.

Sauf que, si je voulais à mon tour décrocher la timbale, j’allais devoir arrêter la boisson et les femmes de mauvaise vie. Par chance, le prix du whisky ne cessait de grimper et le vin me détruisait l’estomac. En revanche, avec Millie, ouille, ouille ! – renoncer à elle serait difficile, beaucoup plus difficile.

… S’il te plaît, Millie – ma Millie –, écoute-moi, en priorité on doit penser à l’art. Les Russes ont Dostoïevski, Gorki, et du coup l’Amérique, qui ne veut pas être en reste, aimerait bien accoucher de son Slave. L’Amérique en a soupé des Brown et des Smith. Les Brown et les Smith sont de bons romanciers mais, un, il y en a trop, et, deux, ils écrivent tous de la même façon. L’Amérique exige à présent l’inconscient ténébreux, les méditations transcendantales, les instincts refoulés d’un Européen de l’Est.

Millie, Millie, ta silhouette est on ne peut plus parfaite : tes formes s’enchaînent merveilleusement, et faire l’amour avec toi m’est aussi naturel que d’enfiler une paire de moufles dès que le thermomètre redescend en dessous de zéro. Ta chambre est toujours accueillante, on y respire la joie de vivre, et ta collection de disques, tes sandwiches au fromage, font mon bonheur. Et puis il y a ta chatte, Millie ! Rappelle-toi. Souviens-toi de l’époque où elle n’était encore qu’un gentil chaton. Souviens-toi qu’en ce temps-là je me suis mis en tête de lui apprendre à me donner la patte et à se coucher à mes pieds, et souviens-toi que tu m’avais dit qu’un minou n’était pas un toutou et que je perdais mon temps. N’empêche que j’ai fini par réussir, n’est-ce pas, Millie ? Ta chatte a désormais fière allure, elle a même donné la vie. Hélas, Millie, me voici obligé de vous dire adieu : adieu à ta chatte, aux courbes de ton corps, et à la 6e Symphonie de Tchaïkovski. L’Amérique n’en peut plus d’attendre son Européen de l’Est…

J’en étais là de mon monologue quand je me rendis compte que j’étais revenu devant chez moi. Mais, au moment d’y pénétrer, je fus étonné de voir qu’on avait allumé la lumière en mon absence. Je ne pus que jeter un œil par la fenêtre : assis autour de ma table sur laquelle trônait une énorme fiasque de vin, Carson et Shipkey jouaient aux cartes en compagnie d’un inconnu. Carson et Shipkey étaient peintres. Comme ils n’avaient toujours pas choisi leur style – un jour, c’était Salvador Dali, le lendemain, Rockwell Kent –, ils exerçaient leurs talents sur un chantier naval.

En retrait, assis tranquillement sur le rebord de mon lit, il y avait un quatrième homme, tout aussi inconnu mais qui m’évoqua au premier coup d’œil, sans doute à cause de sa moustache et de son bouc, quelqu’un de célèbre. Sans que je parvienne toutefois à lui mettre un nom dessus. Mais une chose était certaine, je l’avais déjà vu en couverture d’un livre, ou en photo dans un journal, voire au cinéma. Je me mis à y cogiter à la vitesse grand V.

Et soudain ça me revint.

Et soudain je ne sus plus si je devais ouvrir la porte ou n’en rien faire et m’enfuir.

Après tout, que pourrais-je lui dire ? Et quelle attitude devrais-je adopter ?

En face d’un homme tel que lui, je n’aurais d’autre choix que de me tenir à carreau. Que de mesurer mes paroles et d’avoir l’œil à tout.

Autant s’accorder d’abord, me dis-je, un nouveau tour du pâté de maisons. J’avais lu quelque part qu’une promenade, même courte, était un bon moyen de se détendre. Tandis que je prenais le large, j’entendis Shipkey pousser une gueulante et le bruit d’un verre qui se brisait. Il y avait de la catastrophe dans l’air.

Tout en marchant, l’idée me vint de mettre au point un petit discours inaugural, et je m’entendis dire : « Ne m’en voulez pas, monsieur, la conversation n’est pas mon fort. Je suis un introverti. Et un introverti qui stresse. Les mots, je ne les maîtrise que sur le papier. Vous allez être déçu, j’en suis certain, mais c’est dans mes gènes. »

Et comme j’étais de retour devant mon immeuble, et qu’à l’évidence je ne pourrais pas faire mieux, il ne me resta plus qu’à pousser la porte et rejoindre les autres.

Carson et Shipkey étaient bien entamés. Ils ne me seraient d’aucun secours. Leur petit partenaire ne me parut pas en meilleure forme, à ceci près que tout l’argent de la partie était devant lui.

Dès qu’il me vit, l’homme au bouc se leva.

« Comment allez-vous, monsieur ? fit-il.

— Très bien, et vous ? »

Je lui serrai la main.

« J’espère que je ne vous ai pas fait trop attendre ? dis-je.

— Pas du tout.

— Ne m’en voulez pas, enchaînai-je, mais la conversation n’est pas mon fort…

— Sauf quand il est ivre, m’interrompit Shipkey, alors là, il gueule à vous en faire péter les tympans. Il lui arrive même d’aller dans le parc sermonner les promeneurs et, si personne ne lui prête attention, il s’adresse aux oiseaux. »

L’homme au bouc afficha un large sourire. Quel merveilleux sourire, il avait ! À l’évidence, c’était un homme bienveillant.

Les deux peintres se remirent à jouer, mais Shipkey avait fait pivoter sa chaise de notre côté afin de ne rien perdre de notre conversation.

« Je suis introverti, et passablement crispé, repris-je, et…

— Crispédé ou crispénard ? » se marra Shipkey.

C’était vraiment nul, mais l’homme au bouc sourit à nouveau, et ça me soulagea.

« Les mots, je ne les maîtrise que sur le papier, et…

— Crispénible ou crispétomane ?

— … Et j’en suis certain, vous allez être déçu, mais c’est dans mes gènes.

— Écoutez-moi bien, monsieur, couina Shipkey en s’agitant d’avant en arrière sur sa chaise. Oui, vous, l’homme au bouc, écoutez-moi !

— Je suis tout ouïe.

— Écoutez-moi bien. Je mesure 1 m 83, j’ai les cheveux bouclés, un œil de verre, et, dans ma poche, j’ai toujours ma paire de dés rouges. »

L’homme au bouc éclata de rire.

« Vous me prenez pour un menteur, hein, c’est ça ? Qu’est-ce qui vous défrise ? La paire de dés rouges ou… ? »

Lorsqu’il en tenait une, Shipkey essayait de faire croire à tout un chacun, et sans que j’en comprenne la raison, qu’il avait un œil de verre. Il pointait son index en direction de son œil droit ou de son œil gauche et soutenait qu’il était en verre. Et qu’il avait été spécialement fabriqué pour lui par son père, le plus grand spécialiste du monde en la matière, lequel père, versez une larme, avait été dévoré par un tigre lors d’un voyage en Chine.

Tout à coup, ce fut au tour de Carson de vociférer : « Je t’ai vu prendre cette carte ! D’où tu la sors ? Montre-la-moi, montre ! Marquée, elle est marquée ! Je m’en doutais ! Pas étonnant que tu n’aies cessé de gagner ! Hein ! Hein ! »

Bondissant sur ses pieds, il attrapa par la cravate le petit mec qui était en train de gagner et le souleva dans les airs. Le résultat ne se fit pas attendre, le visage du pendu devint aussi cramoisi que celui du pendeur.

« Qu’est-ce qui se passe ? Holà ! Qu’est-ce qui se passe ? C’est quoi, cette histoire ? dit Shipkey. Laisse-moi voir, ah, merde ! Laisse-moi m’occuper de cet enfoiré ! »

De plus en plus écarlate, Carson n’arrivait plus à articuler. Il sifflait les mots entre ses lèvres tout en maintenant fermement sa prise. Les bras du petit mec finirent par retomber le long de son corps à l’image des tentacules d’un poulpe qu’on tire hors de l’eau.

« Il nous a arnaqués, couina Carson ! Arnaqués ! Il en a tiré une de sa manche, Dieu m’en est témoin ! Arnaqués, je te dis ! »

Se glissant derrière le supposé tricheur, Shipkey l’agrippa par les cheveux, tout en lui secouant la tête, et sans que Carson renonçât à l’étrangler.

« T’as essayé de nous arnaquer, hein ? Réponds ! Parle ! Parle ! » beuglait maintenant Shipkey.

Le malheureux ne pipait pas mot. Il se contentait de laisser pendre ses bras en suant à grosses gouttes.

« Permettez-moi de vous emmener dans un endroit où l’on pourra boire une bière et manger un morceau, proposai-je alors à l’homme au bouc.

— Allez, parle ! Avoue ! Et n’essaie pas de nous mentir !

— Oh, on est très bien ici, me répondit l’homme au bouc.

— Espèce de rat ! Vieux pou ! Crapaud !

— J’insiste, dis-je.

— Voler un homme qui n’a qu’un œil, tu n’as pas honte ? Je vais te le faire payer, sale porc à tête de poisson !

— Au fond, dit l’homme au bouc, c’est très aimable à vous, voilà que je ressens comme un creux à l’estomac. Eh bien, soit, sortons.

— Parle ! Parle, face de poisson pourri ! Je te laisse deux minutes, pas plus, et après je t’arrache le cœur pour en faire une poignée de porte !

— Allons-nous-en, dis-je.

— D’accord », murmura l’homme au bouc.

*

À cette heure de la nuit, outre que tous les restaurants du quartier se révélèrent fermés, on s’accorda pour penser que descendre dans le centre-ville nous prendrait trop de temps. Et comme il était hors de question qu’on revienne chez moi, j’optai pour chez Millie. Elle ne manquait jamais de nourriture. Au pire, elle aurait toujours du fromage.

Je ne m’étais pas trompé. Elle nous prépara des sandwiches au fromage qu’elle nous servit avec du café. La chatte connaissait mes habitudes, elle vint se lover sur mes genoux.

Je la reposai sur la moquette.

« Mister Burnett, accordez-moi votre attention. Vous allez voir ce que vous allez voir, dis-je. Donne la patte, ordonnai-je à la chatte. S’il te plaît, donne la patte ! »

Elle ne bougea pas d’un poil.

« C’est étrange, d’habitude ça marche. Donne la patte ! »

Comme par un fait exprès, il me passa par la tête que Shipkey avait raconté à Burnett que je faisais parfois la causette aux oiseaux.

« Allez, allez, donne la patte ! »

Je commençai à me sentir idiot.

« Allez ! Donne la patte ! »

Je me baissai et approchai ma tête tout près de celle de la chatte pour réitérer ma requête en y mettant cette fois tout mon pouvoir de persuasion.

« Donne la patte ! »

Toujours aucune réaction.

Je me rassis et attrapai mon sandwich au fromage.

« Les minous sont de drôles de numéros, Mister Burnett. Ils sont imprévisibles. Millie, mets donc la 6e de Tchaïkovski pour notre invité. »

La musique envahit la pièce. Millie, qui s’était rapprochée de moi, vint s’asseoir sur mes genoux. Elle ne portait rien d’autre qu’un déshabillé. Assez vite, elle se pelotonna contre moi. Je ne pus que me débarrasser de mon sandwich.

« J’aimerais, dis-je à Burnett, que vous prêtiez une oreille attentive aux cuivres qui annoncent le mouvement suivant de cette symphonie. Il me semble que c’est l’un des plus beaux mouvements de toute la musique. Sans compter qu’au-delà de sa beauté et de sa force, sa structure est parfaite. C’est comme si l’on sentait l’intelligence au travail. »

La chatte sauta sur les genoux de l’homme au bouc. Millie posa sa joue contre la mienne et sa main sur ma poitrine : « Où étais-tu, bébé joli ? Tu as manqué à Millie, tu sais. »

Quand la première face se termina, l’homme au bouc fit descendre le chat de ses genoux, se leva et s’en alla retourner le disque au lieu de prendre le suivant dans la pochette1. Nous allions rater une face et en arriver plus tôt qu’il ne convient au sommet de l’œuvre. Je m’abstins cependant de tout commentaire.

« Vous avez aimé ? lui demandai-je une fois que ce fut fini.

— Beau ! Très beau ! »

La chatte se tenait à ses pieds.

« Donne la patte ! Donne la patte », lui commanda-t-il.

L’ordre fut suivi d’effet.

« Regardez, je lui ai appris à donner la patte.

— Donne la patte ! » dit-il.

La chatte roula sur le flanc.

« Non, donne la patte ! Donne la patte ! »

Elle resta immobile.

L’homme au bouc baissa sa tête au niveau de celle de la chatte et lui parla à l’oreille.

La seconde d’après, une patte soyeuse ébouriffait son bouc.

« Vous avez vu ? Je lui ai appris à donner la patte ! »

Mister Burnett semblait ravi. Millie se colla à moi.

« Embrasse-moi, bébé joli, dit-elle, embrasse-moi.

— Non.

— Doux Jésus, tu vires mollasson, bébé joli ? Se passe quoi dans ta caboche ? Y’a un truc qui te tourne-la-pine. Dis pas non, je devine ! Raconte tout à Millie ! Millie, elle irait en enfer pour toi, bébé joli, tu le sais, ça. Qu’est-ce qui cloche, dis ? Acoucouche.

— Maintenant je vais lui apprendre à faire le mort », annonça Burnett.

Millie me serra encore plus fort contre elle et plongea son regard dans le mien. Elle paraissait très triste, genre une mère en manque d’affection, et elle sentait le fromage.

« Raconte à Millie ce qui te tourne-la-pine, bébé joli.

— Fais le mort ! » ordonna Mister Burnett à la chatte.

Elle ne broncha pas.

« Écoute, expliquai-je à Millie, tu vois cet homme ?

— Bien sûr que je le vois.

— Eh bien, c’est Whit Burnett.

— Qui ?

— Il dirige une revue. La revue à laquelle j’adresse mes nouvelles.

— Quoi, c’est lui qui t’envoie ces p’tites notes de trois lignes ?

— Ça s’appelle des lettres de refus, Millie.

— Eh bien, c’est rien qu’un sale type. Il me plaît pas.

— Fais le mort, répéta Mister Burnett, et cette fois il fut obéi. Regardez ! Je lui ai appris à faire le mort ! J’aimerais acheter cette chatte ! Elle est merveilleuse. »

Millie resserra encore davantage son étreinte et plongea à nouveau son regard dans le mien. J’étais piégé. Je me sentis comme un merlan agonisant, un vendredi matin, sur l’étal glacé d’un poissonnier.

« Écoute, continua-t-elle, je peux m’arranger pour qu’il publie l’une de tes histoires. Je peux même faire en sorte qu’il les publie toutes !

— Regardez-la faire le mort ! répéta Burnett.

— Non, non, Millie, tu ne comprends pas. Les rédacteurs en chef ne sont pas des hommes d’affaires fatigués. Eux, ils ont des scrupules !

— Des scrupules ?

— Oui, des scrupules.

— Fais le mort ! » dit Mister Burnett.

La chatte ne l’entendit pas de cette oreille.

« Je connais bien ça, moi, les scrupules ! T’en fais donc pas pour les scrupules ! Bébé joli, je vais lui donner envie de publier toutes tes nouvelles !

— Fais le mort, répéta encore une fois sans succès Mister Burnett.

— Non, Millie, il n’en est pas question. »

Elle s’était enroulée autour de moi. J’avais du mal à respirer, c’est qu’elle n’était pas légère. J’avais des fourmis dans les pieds. Non contente de frotter son visage contre le mien, Millie ne cessait de flatter mon torse d’un mouvement circulaire de sa main. « Bébé joli, laisse-moi donc m’en occuper ! »

Mister Burnett rapprocha sa tête de celle de la chatte et lui chuchota son ordre.

« Fais le mort ! »

Elle s’en prit illico à son bouc.

« Cette chatte a faim », conclut Burnett.

Puis, il se rassit. Millie le rejoignit aussitôt et s’assit sur ses genoux.

« D’où tu sors ton joli bouc ? lui demanda-t-elle.

— Ne faites pas attention à moi, dis-je, mais j’ai besoin d’aller boire un verre d’eau. »

Je filai à la cuisine. La table du petit-déjeuner était déjà mise, je pris place sur un tabouret et laissai mon regard errer sur les motifs fleuris qui ornaient la toile cirée. Pendant un moment, j’essayai de les effacer en les grattant avec un ongle.

Merde, c’était déjà suffisamment dur de partager Millie avec le fromager et le soudeur. Millie et sa chute de reins vertigineuse. Merde, et remerde.

Puis je ressortis la lettre de refus de ma poche et la relus pour la énième fois. À force de la manipuler, tout un tas de saletés en avait noirci les plis, et elle commençait à se déchirer de-ci de-là. Si je voulais la sauver du néant, il allait falloir que je la range entre les pages d’un livre à la manière d’une rose qu’on fait sécher.

Tout bien pensé, ce que disait cette lettre n’était pas nouveau. J’avais toujours eu ce problème. Déjà, à l’université, je ne me passionnais que pour l’inconscient ténébreux. Un soir, ma professeure d’écriture, une spécialiste de la nouvelle, m’avait emmené dîner et voir un film, puis en avait profité pour m’éclairer sur les charmes de l’existence. Je n’avais dû ce traitement de faveur que pour lui avoir rendu une histoire dans laquelle, personnage principal, je me baladais la nuit sur une plage en méditant sur l’exemplarité du Christ, le sens de sa mort, et, l’un dans l’autre, sur le pourquoi et le comment, la plénitude et le rythme, de tout ce qui nous entoure. Mais, alors que je me débattais entre l’absolu et le relatif, voilà que se ramenait un clochard aux yeux chassieux qui me balançait du sable au visage. Je le sommais de m’expliquer son geste, puis, sans transition, j’en arrivais à acheter une bouteille, et nous la buvions ensemble jusqu’à s’en rendre malades. Et, au bout du bout, on finissait par s’écrouler dans un hôtel borgne.

Bref, une fois le dessert avalé, la prof d’écriture avait ouvert son sac à main et en avait extrait mon histoire de plage. Elle l’avait ensuite rapidement feuilletée à la recherche du passage où le clodo aux yeux chassieux supplantait le Christ.

« Jusqu’à ce passage, me déclara-t-elle, oui, jusque-là, vous avez fait preuve d’un grand talent, je dirais même que vous avez flirté avec la perfection. »

Après quoi, elle me lança un regard noir, le style de regard que cultivent les gens artistiquement intelligents que l’argent et le pouvoir ont complètement gangrenés. « Mais, et j’en suis désolée, j’en suis sincèrement désolée, ajouta-t-elle en tapotant avec son ongle verni sur la conclusion de mon histoire, quel besoin avez-vous eu de terminer sur cette saloperie ? »

*

Il était impossible, me raisonnai-je, que je reste un instant de plus dans cette cuisine. Je devais me lever et aller les rejoindre dans le salon.

L’ayant emprisonné entre ses bras et ses jambes, Millie dardait sur lui un regard de conquérante. Tel quel, Mister Burnett me fit l’effet d’être, lui aussi, un autre merlan en train d’agoniser sur un tas de glace.

En me voyant, Millie dut croire que je voulais discuter avec lui d’un contrat de publication.

« Je vous laisse, les hommes, il faut que j’aille me recoiffer, annonça-t-elle en quittant la pièce.

— N’est-ce pas, Mister Burnett, que c’est une gentille fille ? »

Il se reboutonna, puis réajusta le nœud de sa cravate.

« Faites excuse, dit-il, mais pourquoi n’arrêtez-vous pas de m’appeler “Mister Burnett” ?

— Parce que c’est vous, non ?

— Je m’appelle Hoffman. Joseph Hoffman. Je travaille pour la compagnie d’assurances Curtis Life. Je suis venu vous voir suite à la réception en nos bureaux de votre demande de renseignements.

— Mais je ne vous ai rien envoyé de tel.

— Nous avons pourtant reçu une demande de votre part.

— De ma vie, je n’ai jamais écrit à une compagnie d’assurances.

— Vous n’êtes pas Andrew Spickwich ?

— Répétez voir.

— Spickwich. Andrew Spickwich, 3631 Taylor Street. »

Millie nous rejoignit et se réenroula autour de Joseph Hoffman. Je n’eus pas le courage de lui dire la vérité.

Refermant tout doucement la porte d’entrée, je descendis les marches conduisant à la rue. Je m’attardai quelques secondes sur le trottoir, le temps de voir s’éteindre les lumières de l’appartement de Millie.

Ensuite de quoi, je courus comme un fou jusqu’à ma piaule en espérant qu’il reste un peu de vin dans l’énorme fiasque qui trônait au milieu de ma table. Tout à fait entre nous, je ne pensais pas que j’aurais autant de chance, car j’étais bien ce type pas comme les autres embringué dans une saga où l’inconscient ténébreux le disputait aux méditations transcendantales et aux instincts refoulés.

1. Dans le milieu des années 40, quand les disques étaient, par exemple, au nombre de deux, l’envers du premier disque était la face 3 de l’enregistrement, et l’envers du deuxième sa face 4. (N.d.T.)

20 chars de plus, et Kasseldown tombait

(1946)

Assis dans sa cellule, il tapote la bouteille du bout des doigts, et il se dit qu’en la lui accordant, ils ont fait preuve d’un certain fair-play. En tout cas, son moral lui semble reparti à la hausse depuis qu’il peut effleurer d’une main légère cette bouteille fraîche et lisse. De tout temps, il a aimé le whisky ; sans lui, il n’aurait pas supporté sa chienne de vie ; l’alcool le décontracte ; c’est le meilleur des remèdes quand on a, comme lui, un cerveau en perpétuelle ébullition ; tout soudain s’apaise, fait sens, coule de source.

Mais voici qu’un cafard traverse la cellule en une succession de bruissements furtifs et vient se figer net devant l’une de ses chaussures. Il cesse aussitôt de jouer avec la bouteille et observe l’insecte qui lui rend la pareille. Pour ce qu’on peut en deviner, la silhouette du détenu est déliée, souple, délicate mais sans être efféminée ; il s’en dégage la dignité dont sont faits les princes, les rois, ces espèces protégées auxquelles on ne refuse rien, si bien qu’ignorant sa situation, vous pourriez penser que la vie l’a épargné. (Il se lève et écrase le cafard.) Il a dans les trente ans, si ce n’est que ses traits de penseur le font paraître tantôt plus jeune tantôt plus vieux que son âge. Il a toujours su se dominer et adoucir le moindre de ses gestes, il a toujours agi en fonction de son intelligence et, au sein d’une foule, s’il s’est laissé parfois emporter, ça n’a été que pour imiter les autres. Durant son procès, lorsqu’il avait fait les gros titres de la presse, sa cellule s’était mise à grouiller de journalistes. En répondant à leurs questions, pas une seule fois il ne s’était départi de son sourire sans que ça en abuse un seul : à l’évidence, il était loin d’être heureux – comment d’ailleurs aurait-il pu l’être ? Ce n’était pas un sourire moqueur. C’était un sourire qui faisait plaisir à voir. Et qui ne pouvait davantage se confondre avec du mépris ; peut-être n’était-ce, en déduisait-on, que le signe de son indétermination, voire de son mal-être… Comme par ailleurs il avait renoncé à se raser, son visage s’était orné de-ci de-là de touffes de longs poils aussi fins que ceux qui poussent sous les aisselles. Aussi avec son semblant de barbe, son regard proprement fantomatique, et sa façon élégante, le dos appuyé au mur, d’allumer une cigarette qu’il fumait la tête baissée, il passa pour un martyr. Surtout lorsque, esquissant un ultime sourire, il tenait ce langage aux journalistes : « Eh bien, les amis, en quoi puis-je vous être utile ?… Mais, s’il vous plaît, soyez-le à votre tour en m’évitant la venue d’un prêtre… »

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