Un effondrement

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« Je voulais écrire ce livre avec une voix douce, cette histoire pour laquelle j’étais restée longtemps sans voix. J’ai raconté mon effondrement comme un tremblement de terre sans bruit, et la traversée des jours où j’avais tout perdu sans bien comprendre, en saisissant l’étrangeté de ce qui était là, parce que je n’arrivais plus à vivre et que tout était étrange. J’ai construit ce récit sans écrire le mot dépression, je n’ai pas cherché à exposer la maladie ou ses raisons. Je n’ai pas pris le ton de l’autobiographie, ce qu’on apprend de la vie de la narratrice prend peu de place. Ce sont les journées qu’elle vit que j’ai cherché à écrire. Les lieux, ce qu’elle y trouve, ce qu’elle sent d’elle et des autres. Les situations où elle touche ce vide qui la cerne jusqu’à l’insupportable. La vie qu’elle guette, qu’elle attend, qu’elle ne sait pas comment attraper mais dont elle attend tout le temps un signe. Et ceux qui sont là, qu’elle scrute, qui la désespèrent, qu’elle ne comprend pas ou qu’elle se met à rechercher parce que, auprès d’eux, ce sera enfin l’ouverture. J’ai voulu raconter cet effondrement sans pathos, sans plainte surtout, parce que l’état de dénuement m’a paru riche. Une réponse à la honte. J’ai cherché à le faire vivre ce dénuement avec des mots et des phrases qui tâtonnent, qui suivent le singulier trajet que fait la peur dans la tête, ou la stupeur. Je me suis émerveillée de la netteté des images qui étaient restées après plus de trente ans, elles étaient si fortes qu’elles se détachaient. Elles ne comptaient plus pour moi mais pour ce qu’elles racontaient. Ce qui s’est dessiné derrière le livre que j’écrivais, c’était cette question, comme c’est difficile d’être un être humain, une personne. C’est devenu le titre dans ma tête, la phrase qui me guidait. La narratrice est face à ce qu’elle est ou n’arrive plus à être, face à l’incertitude de vivre. Tout doucement et comme sans s’en apercevoir, les autres, un voisin de chambre, Robert, l’herbe sur laquelle elle vient s’asseoir avec eux à la tombée du jour, ce moment volé à la clinique, vont devenir réels à ses yeux, vont exister pour ce qu’ils lui donnent, sa vie à elle. » .
Publié le : mercredi 5 septembre 2007
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246859994
Nombre de pages : 140
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Elle s’est retournée, sûre d’elle.
1
L’Ourse Bleue est dans les cordes, elle l’a mise K.O. avec son dernier coup. Elle écoute à peine le décompte de l’arbitre. Depuis le milieu du round précédent, elle enfonce ses coups, elle allonge et elle tape. Elle tape sur ses reins, c’est interdit, mais John lui a dit de le faire. Tape ses reins ! Elle veut le titre. Elle le veut depuis le début, depuis qu’elle est venue chercher John et qu’elle a battu en brèche ses réticences à l’entraîner parce qu’elle est une femme. A l’entraînement, elle a tout sacrifié, son sommeil, son confort, sa vie affective, elle a suivi ses conseils avec une fidélité mortifiante. Elle a compté et recompté le soir au centime près les pourboires qu’elle recevait au snack la journée, et n’a pas bronché quand John lui a remis droit d’un coup de poing son nez cassé. Ils ont fait le voyage jusqu’à Las Vegas. John lui a offert un peignoir en soie, brodé à son effigie, et une escorte de joueurs de cornemuse pour son entrée. Il vient de comprendre qu’ils ont abouti, lui non plus n’écoute pas l’arbitre, il a dans l’oreille le bruit du coup qu’elle a décoché à l’Ourse Bleue, qui l’a fait tournoyer dans les cordes. Il est au pied du ring, il se penche vers le soigneur et lui fait signe de glisser le tabouret. Elle marche vers l’angle, elle marche vers sa délivrance, elle croit le match terminé, elle est sûre de sa victoire. Son visage est métamorphosé, la hargne ne déforme plus ses traits, la tension s’en est allée et libère ses chevilles, son regard se perd au-dessus du public qui s’est levé, elle entend les cris de joie, sa tête et ses épaules montent au-dessus de la foule, elle est sortie du combat, la télévision retransmet le match, elle est partout, elle n’est plus sur le ring. Elle ne voit pas que l’Ourse Bleue, dans les cordes, résiste, glisse un regard vers elle, la voit tournée de profil, rameute ses forces, tire son bras et son poing en arrière, et dans un mouvement de torsion balaie l’espace qui la sépare d’elle, et la frappe de toutes ses forces. La violence du choc est énorme sur son corps détendu, elle prend le coup de plein fouet, perd l’équilibre, heurte le tabouret de la tête et se brise les vertèbres cervicales. Après la chute, j’ai de la peine à regarder le film. La boxeuse deMillion Dollar Baby se réveille du coma, elle est sous assistance respiratoire, paralysée. On la voit dans une chambre d’hôpital, nue et fonctionnelle, son corps brisé est allongé, des machines autour du lit. La vie fragile de son corps gît là, un cordon qui lui apporte l’oxygène est attaché à sa bouche. Je la vois comme si elle était retournée au moment incertain de sa naissance. Le moment où combattent la vie et les forces hostiles, le froid et l’air, au sortir de la protection utérine. Il faut naître. Il faut vivre. Il faut arriver dans l’air froid, ouvrir les poumons, respirer, quitter l’eau chaude de la poche, il faut affronter l’incertitude de vivre. Son corps posé sur le lit est retourné dans les limbes. Projetée par un coup de poing, la tête percutée, elle a fait un voyage dans le temps, elle est revenue à l’instant où il faut avoir
l’énergie de vivre contre les forces hostiles, mais cette fois-ci elle bascule du côté où elle n’a pas assez de force, elle ne peut plus. Je pleure, ce que je vois sur l’écran, je crois l’avoir vécu. Je l’ai vécu ce moment incertain, ce moment où je sens que je ne peux plus vivre, les forces m’ont quittée.
Ce n’était pas un coup reçu qui m’avait mise K.O. Ce n’était pas un accident qui m’avait mise dans cet état. De ces jours d’incertitude, j’ai gardé le souvenir comme si je l’avais enfoui au fond de moi dans une cave. Et j’y entre comme si j’entrais dans un film, les images défilent, comme se déplie une histoire.
DU MÊME AUTEUR
o L’IMPUDEUR, roman, Gallimard, 1989. (Folio n 2254). LA LETTRE OUBLIÉE, roman, Gallimard, 1993. CÈNES, roman, Gallimard, 2001.
Collection littéraire dirigée par MARTINE SAADA
Delphine Coulin,Les Traces Delphine Coulin,Une seconde de plus Michel Manière,Une femme distraite Michel Manière,Une maison dans la nuit Pascal Quignard,Les Ombres errantes Pascal Quignard,Sur le jadis Pascal Quignard,Abîmes Pascal Quignard,Les Paradisiaques Pascal Quignard,Sordidissimes Michel Schneider,Marilyn dernières séances Michel Schneider,Morts imaginaires Jacques Tournier,À l’intérieur du chien Alain Veinstein,La Partition
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
© Editions Grasset & Fasquelle, 2007.
ISBN : 978-2-246-859994
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Collection littéraire dirigée par Martine Saada
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