Un enfer fleuri

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Partir du squat, par extension, ça signifiait arrêter la came. Parce que ça ne court pas les rues quand on ne connaît plus personne. On douille et quand le manque est passé, on se retrouve dans un tel état de déprime qu'un tas de spectres nous tourne autour. Alors ils nous chuchotent lentement au creux de la tête cette vieille idée du suicide. Et tellement qu'on s'emmerde et que plus rien n'a de saveur, on n'est pas loin de les écouter. On prend dix ans d'un coup et tout devient lourd. Il n'y a que ce foutu alcool et son goulot millénaire pour nous enivrer, quelques heures de plus.
Publié le : jeudi 6 mars 2014
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Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782342020298
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342020298
Nombre de pages : 108
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Antoine Mariaux UN ENFER FLEURI
Mon Petit Éditeur
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Aux grands absents...
Flash n°1 Tout était foireux dans le squat. Humidité, courants d’air, crasse. De grands espaces vides sans rien pour les remplir. Notre vieille bâtisse noircie dégageait une odeur de mort et dé-tonnait au milieu du quartier. Les passants et les flics y jetaient parfois des regards inquiets, comme si cette architecture sinistre les dérangeait ou leur rappelait d’atroces souvenirs. Ils auraient certainement été ravis de la voir détruite… et nous avec ! Mais la mairie rechignait à nous expulser et préférait attendre notre perte, malgré les protestations véhémentes de tous ces flippés. En bas, une multitude de chambres sommaires et dévastées étaient occupées par des junkies en tout genre. À l’étage, il n’y avait qu’une petite pièce angoissante et bancale donnant sur l’arrière de la maison. L’atmosphère y était bien particulière, électrique et dérangeante. On pouvait sentir que quelque chose de dur s’y était passé, exécution sommaire, suicide… si bien qu’on l’appelait: «El Cuarto Del Espectro» (le coin du spectre). Cet endroit effrayant était aussi le quartier général des anciens du squat, un lieu de défonce et de délire où seuls quelques hôtes téméraires osaient s’inviter. Une enclave oppres-sante au cœur de l’édifice… Un peu partout, d’horribles peintures étaient fixées aux murs et des garrots ensanglantés traînaient sur le sol poussiéreux. Les meubles délabrés avaient été utilisés par des générations de ca-més, brûlés par les briquets, rongés par les insectes. Murs éventrés, salles immenses et mortes, souillées par la misère.
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À l’époque, dans tout ce merdier, j’occupais une petite chambre au rez-de-chaussée. Je pouvais sortir directement pour aller pisser ou vomir. Et c’était un privilège.
Les autres occupants, je ne les connaissais pas trop. Mes amis décimés, overdosés, mes amis humains et sensibles étaient morts peu après l’ouverture du squat. Ces frères aux joues creu-sées avaient passé leurs vies entières à picoler et à lancer des bouteilles vides dans la nuit.
Vêtus de haillons, ils avaient traîné leurs chaussures pourries à travers les boulevards et les déserts durant toute leur exis-tence. Après avoir enfoui les os de leurs ancêtres sous le sable, ils s’étaient retrouvés seuls et avaient pris la fuite. Dès lors, ils n’avaient pas tardé à découvrir la came, dépassés par la vie, pa-thétiques et généreux, prisonniers du temps et du bonheur. Conscients de courir à leur perte, ils s’en délectaient :
— Rienà foutre! hurlaient-ils lors des nuits de revanche avant d’investir ce refuge en plein centre-ville, précurseurs pleins d’audace, prophètes bibliques, clopinant sur des sentiers inconnus quand le brouillard faisait rage partout dans nos têtes.
Et c’était une route sombre et douloureuse qu’ils arpentaient et qu’ils parsèmeraient bientôt de sang et de désespoir car, sans le savoir, ils venaient d’engager une partie d’échec avec le Diable.
Aujourd’hui encore, malgré les années passées, je revois leur horde lugubre, traversant la nuit pluvieuse sous les étoiles, une fragile étincelle au fond des yeux, au fond des briquets, déam-bulant sous les vieilles cloches d’église, effrayant les gamins humides, tristes ruelles, et au loin ces collines inaccessibles, point de mire de leurs visages immobiles et rêveurs. Et puis l’aube qui pointait pour mettre fin au délire et qui les arrachait du gouffre obscur et des nuits bien sales dans lesquelles ils s’enfonçaient. Mélancoliques, tiraillant tristement leurs barbes,
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ils étaient venus s’installer au squat pour y trouver d’autres frères et un endroit ou rêver (c’était si rare, putain !) et mourir.
Tous ensemble, ils formaient une troupe fantaisiste et inco-hérente, héritiers des pourfendeurs de la noblesse, d’enfants rouges des révolutions foirées et réprimées, de Gavroches dé-sabusés sur les barricades, sous les canons rugissants. Âmes désespérées rendues folles par le mauvais vin et la vision des flammes qui les entouraient.
Dès leur installation, je les avais pris pour exemple. Et parmi eux, seul un dénommé Maestro – il deviendrait bientôt une véritable légende – avait survécu.
Par la suite, ils avaient été rejoints par des marginaux pleins de l’assurance et du mépris du camé fier et con et méchant. De pauvres salauds en fait qui n’avaient rien compris à la came et en faisaient une histoire personnelle. Ils gesticulaient en agitant leur détresse à qui voudrait bien s’en préoccuper mais c’était surtout leur misère intellectuelle qui frappait. Ils n’étaient ni assez fins ni assez sensibles pour comprendre quoi que ce soit. Ils auraient mieux fait de rester à la 8.6 ces connards…
L’aube s’amène, blafarde. Je me réveille dans le « Cuarto del espectro ». Maestro est assoupi, accroupi contre le mur dans un coin encore vierge de lumière. Son blaze pique vers le sol comme un Messerschmitt en flamme et son cou ploie sous l’effet d’un sommeil écrasant. Il glisse légèrement le long du mur.
Un épais voile de brume enveloppe mon cerveau. Mal de crâne doux, équilibre précaire, jambes faibles. Le carrelage me rassure, vaguement familier. Je tremble un peu. La pièce est jonchée d’aiguilles usagées, de cuillères brûlées, de sachets éven-trés. Le sol couvert de tâches douteuses – du sang, miséricorde – renvoie une odeur putride dans toute la pièce. Je jette un re-gard agacé vers la fenêtre et reconnais vaguement le dehors – à
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moins que ça ne soit le contraire. Le ciel est plus dégueulasse que jamais au-dessus de ce quartier hostile et rempli d’espions. Maestro, toujours immobile, semble ailleurs – ses yeux clos, sa respiration saccadée dans le silence. Un papillon frétille sur la vitre, agitant la torpeur comme il peut, avec ses ailes. Les souvenirs de la soirée me reviennent en cascade – suc-cession d’esquisses en noir et blanc. Un bar miteux – blagues racistes, bedaines tendues à cra-quer, bouches édentées, moustaches ternes imbibées de pastis, haleines fétides, pets, ricanement. Sans parler de la musique, à gerber, et du clip assorti, diffusé dans un coin avec un son dé-gueulasse. Puis ces Russes, défoncés au crack, qui s’amènent en lon-geant les tables, s’appuyant contre les murs, prenant des airs de gros durs en tirant sur leurs clopes, la tête un peu penchée. Ils en ont après Maestro et le ton monte rapidement. C’est lui qu’ils cherchent. De mon côté, je m’enfonce dans tout ce que je touche avec un certain émerveillement. À l’instant même où j’émerge, Maestro sort son calibre et le pose contre la tempe d’un des types. Détonation, cris, fumée, bousculade, détonation, verre brisé, grincements de porte, voitures qui démarrent en trombe. Je me rappelle bien du sourire redoutable que Maestro avait et aussi de la tête épouvantée que les Russkovs tiraient, en courant vers la sortie. Tout s’était passé en un éclair. Maestro me ramasse et traîne ma frayeur dans une ruelle jaunâtre. Le vent me fait du bien, je m’assieds sur un bout de trottoir, mon cœur grince de toutes ses forces. J’ai la nausée. — Unesale histoire de poudre impayée, me chuchote-t-il à l’oreille. — La came était à eux…
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