Un foyer

De
Publié par

Divorcée, la quarantaine, mère d'une adolescente, Sarah entame une nouvelle carrière d'éducatrice spécialisée dans un foyer pour garçons.
Dans cet établissement où cohabitent des sans-papiers, des travailleurs sociaux, des jeunes carencés en proie à la colère et à la névrose, Sarah prend conscience du poids de l'exil, du deuil et du manque.
Un roman qui nous entraîne avec douceur dans les méandres de nos mondes invisibles, si loin de nous, et pourtant si près.
Publié le : lundi 30 mai 2016
Lecture(s) : 2
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782374531694
Nombre de pages : 190
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Extrait
Sarah et Eve, assises à la table, épluchaient leurs oranges avec une précision déconcertante. Eve noyait sa mère de paroles chagrines. Elle regrettait déjà ses vacances à Saint-Malo. Les mouettes, le ressac, les cours de voile et Pierre. Pierre, Pierre, et encore Pierre.
— Maman ? Tu vois, une fois de plus tu ne m’écoutes qu’à moitié !
Sarah regarda Eve avec étonnement, comme s’il eût été inconcevable qu’à cet instant-là, en cette minuscule fraction de seconde, cette adolescente fût sa fille, et qu’elle-même fut sa mère. Heureusement, dans ces cas-là, il lui fallait peu de temps pour recouvrer ses esprits. Dès lors, tout se remettait en ordre : elle s’appelait Sarah, elle avait quarante ans. Elle vivait dans ce bel appartement du dix-huitième arrondissement de Paris qu’elle partageait avec Eve, une semaine sur deux.

— Excuse-moi mon amour, j’étais perdue dans mes pensées.
La jeune fille leva les yeux au ciel, excédée. Lasse, elle se leva et s’enferma dans sa chambre. Sarah débarrassa la table, vida les assiettes dans la poubelle et entreprit de faire la vaisselle. Elle était déjà fatiguée. Les tâches ménagères l’épuisaient.
Penchée sur l’évier, les mains dans la mousse, les yeux perdus dans le dédale des carreaux rouges et blancs, elle mit du temps à réaliser que son téléphone portable sonnait. Eve avait d’ailleurs fini par sortir de sa chambre pour le lui remettre. Sarah s’était empressée de s’essuyer les mains puis l’avait remerciée, gênée, avant de décrocher.
À l’autre bout du fil, un homme d’âge mûr, à l’accent marseillais, se présenta comme le directeur du foyer pour garçons. Il lui annonça que l’entretien avait été concluant et qu’elle était embauchée. Elle devait venir signer son contrat dans les plus brefs délais, car il avait un souci d’effectif. Elle répondit qu’elle venait immédiatement, raccrocha et entreprit une danse de victoire dans la cuisine. Puis elle s’arrêta net. Qu’est-ce qui lui avait pris ?

***

En reprenant la vaisselle là où elle l'avait laissée, Sarah repensa à l’entretien qu’elle avait eu avec le Directeur deux jours plus tôt. Elle s’était sentie confiante : s’étant déjà pliée à l’exercice, elle commençait à mieux gérer son stress et à comprendre ce qu’on attendait d’elle. Elle débutait à peine ses démarches et n’avait, jusqu’alors, essuyé aucun refus. On lui avait simplement dit qu’on lui donnerait une réponse sous peu. Tout lui semblait possible.
Elle s’était donc rendue à l’autre bout de Paris, dans la banlieue est. Dans la rame, elle voyagea entre une vieille dame et un quadra plutôt beau gosse qui lisait Irvin Yalom, l’un de ses auteurs favoris. En sortant au terminus, elle craignit, comme cela lui arrivait fréquemment, de ne pas trouver son chemin, aussi activa-t-elle l’option GPS de son smartphone. En pilotage automatique, elle marcha jusqu’au foyer, un immeuble de huit étages aux façades délavées, et qui donnait sur un boulevard inondé de voitures. Les fenêtres, toutes alignées à l’identique, étaient particulièrement rapprochées. Elle s’interrogea sur la superficie des chambres des adolescents et espéra qu’au moins, ils n’avaient à les partager avec personne.
Elle sonna à l’interphone. Pas de réponse. Timidement, elle poussa la porte d’entrée qui s’ouvrit sans résistance et tomba nez à nez avec un jeune monsieur qui passait la serpillière. Il rougit puis changea de direction. Elle se sentit aussi gênée que lui. Elle longea le mur, manqua de trébucher sur le seau rempli de produit nettoyant et se précipita dans la cage d’escalier, le cœur battant la chamade. C’est là qu’elle croisa pour la première fois un grand garçon noir, très élancé, qui portait un bermuda, un polo rouge et des sandales en plastique. Il lui adressa un immense sourire et lui dit bonjour avec un accent très prononcé. Elle se sentit à l’aise. Cela lui plut.
Au premier étage, un écriteau indiquait le secrétariat de la direction. Elle frappa et, dans la foulée, poussa la porte. Derrière son écran d’ordinateur, Nathalie, la cinquantaine, les cheveux blonds parsemés de mèches rose bonbon, l’accueillit d’une poignée de main chaleureuse et l’accompagna dans le bureau du Directeur.
Le petit bonhomme grisonnant lui expliqua son rôle au sein du foyer. Il était le numéro un, le gestionnaire, celui qu’on consultait pour les « grandes décisions ». Sarah se demanda ce qu’il entendait par là. Elle n’eut pas le temps de s’en enquérir qu’il était déjà en train de dresser une liste succincte des employés : une chef de service responsable de l’équipe, quatre éducateurs, un psychologue, un maître de maison, une secrétaire constituaient le personnel. Quant aux jeunes, ils étaient une quinzaine d’origines très diverses. La majorité d’entre eux étaient des jeunes mineurs isolés étrangers, des adolescents sans papiers arrivés seuls sur le territoire. D’autres avaient été placés à la demande des familles « qui n’y arrivaient plus ». Par souci de cohésion, annonça-t-il avec fierté, il avait imposé une réunion d’équipe tous les jeudis. « L’occasion de faire le point sur les jeunes et de vous obliger à passer du temps ensemble ». Puis il ajouta, comme s’il s’était agi d’un événement tout à fait anodin, que, si elle était prise, elle viendrait remplacer Laurent qui venait de faire une crise cardiaque. Sarah eut de la peine. Elle l’imagina sur son lit d’hôpital. Elle se demanda quel accueil les jeunes lui réserveraient après une telle tragédie.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Babylone Végas

de editions-actes-sud

RN 86

de editions-gallimard

suivant