Un garçon flou

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'Elle s'appelle Léna, elle me tend une main franche, spontanée, déterminée. Et en même temps délicate.
– Moi, c'est Richard. Dick en anglais, j'ai cru bon d'ajouter. Richard Federman.
– Ah oui? Pourtant, on ne dit pas Dick Cœur de Lion.
La remarque est pertinente, sans conteste.'
Richard Federman, étudiant, traverse Mai 68 à Paris, un peu ahuri, vaguement amoureux, mais de qui? Léna Chevalier? Solange Sarfati? Esther Litvak, sa directrice de thèse? Rosine Dufreynois, à qui il donne des cours de français? À moins que, tel le Frédéric Moreau de Flaubert, Richard ne traverse la Seine, la cour de la Sorbonne, la Révolution, les amours, la vie, sans adhérer, lointain, détaché. Et d'abord de lui-même. Et si résidait là, dans ce trait, son désir d'être un jour écrivain?
Henri Raczymow.
Publié le : jeudi 30 janvier 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072493133
Nombre de pages : 215
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D U M Ê M E A U T E U R
Aux Éditions Gallimard LA SAISIE,récit, 1973. SCÈNES,nouvelles, 1975. BLUETTE,récit, 1977. CONTES D’EXIL ET D’OUBLI,récit, 1979. RIVIÈRES D’EXIL,roman, 1981. « ON NE PART PAS » ,roman, 1983. UN CRI SANS VOIX,roman, 1985. MAURICE SACHS OU LES TRAVAUX FORCÉS DE LA FRIVOLITÉ (« NRF Biographies »), 1988. LE CYGNE DE PROUST,essai1990. L’Un et l’Autre , NINIVE,récit, 1991. BLOOM & BLOCH,roman, 1993. QUARTIER LIBRE,récit Haute Enfance , 1995. PAUVRE BOUILHET,essai L’Un et l’Autre , 1998. RELIQUES  Haute Enfance , 005. DIX JOURS « POLONAIS »,récit, 007. ERETZ,récit, 010. HEINZ,récit, 011. POINTS DE CHUTE  Haute Enfance , 01.
Chez d’autres éditeurs LA MORT DU GRAND ÉCRIVAIN,essai, Stock, 1994. L’HOMME QUI TUA RENÉ BOUSQUET, Stock, 001. LE PLUS TARD POSSIBLE,récit, Stock, 003. COURBET L’OUTRANCE,essai, Stock, 004. LE CYGNE INVISIBLE,récit, Melville, 004. LE PARIS RETROUVÉ DE MARCEL PROUST, Parigramme, 005. AVANT LE DÉLUGE,récit, Phileas Fogg, 005. TE PARLER ENCORE,récit, Éd. du Seuil, 008. RUSE ET DÉNI. Cinq essais de littérature, PUF, 011. « NOTRE CHER MARCEL EST MORT CE SOIR » ,roman, Denoël, 013.
H E N R I R AC Z Y M OW
U N G A R Ç O N F L O U
r o m a n
G A L L I M A R D
© Éditions Gallimard, 2014.
Écrire de la fiction, c’est comme se rappeler ce qui n’est jamais arrivé.
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I ,1
Dans le bus qui me conduit chez moi, je veux dire chez mes parents, en fait chez ma mère, seulement chez ma mère, je me tiens près du chauffeur pour voir Paris défiler, m’en mettre plein la vue, comme si c’était la dernière fois, ou la première. Je rentre à la maison, en proche banlieue, la main droite cris-pée sur mon cartable que j’ai conservé du lycée. Je me répète qu’à la rentrée je suivrai des cours à la Sorbonne. Je serai ainsi en voie d’acquérir mes quartiers de noblesse. Nul des miens ici ne m’a précédé. Pour m’en retourner, j’ai choisi à dessein le parcours le plus long, comme pour faire durer le plaisir. Selon maman, c’est là une chose immorale, le plaisir, et que ça dure. D’où tient-elle cette bêtise ? D’un curé ? Elle n’en a guère fréquenté. Mais non, elle les sécrète elle-même, comme une grande, les bêtises. Elle en est bien capable. Elle ne les tient que d’elle-même, elle n’est le maillon d’aucune chaîne de transmission. Elle émet les bêtises qui l’enchaînent elle-même. Et puis moi, par voie de conséquence, car la bêtise est poreuse, elle va au contact. Mais d’où me vient cette hostilité soudaine envers maman ? Il n’y a vraiment pas de raison.
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J’avise une place libre. Une jeune fille en face de moi relève la tête. Elle est accompagnée de deux enfants, un garçonnet et un bébé qu’elle tient contre elle. Le bébé pousse de petits cris, comme des coin-coin, à la Donald Duck. Ils sont peut-être américains. Nos regards se croisent, et ils insistent, comme si nous voulions, elle et moi, vérifier quelque chose qu’on n’a qu’entraperçu, un petit détail, presque rien. Elle, bien sûr, j’ignore ce qu’elle entend vérifier. Quelque chose de familier émane d’elle. Et elle, qu’a-t-elle reconnu au juste en moi ? Oui, j’ai pris le trajet le plus manifestement long, préférant le bus au métro. Même, j’ai dû changer de bus, car aucun ne m’amenait directement chez moi. Tout cela pour savourer, et tout seul, en égoïste, tout à ma joie personnelle. Mais de toute façon, j’aime prendre le bus. Cela fait de moi un tou-riste, qui regarde le monde de sa fenêtre, d’en haut, qui n’y est pour personne, qu’on ne distingue pas, pendant que lui au contraire… À qui on ne demande rien, hors de portée. Oui, un touriste, mais qui ne serait pas en vacances, un touriste qui vivrait ainsi, dont ce serait le mode de vie de vivre ainsi, en touriste, mais sans être pour autant en vacances. Les rues défilent, des monuments, des lycées, des mairies, des bouches de métro modern style, des casernes de pompiers, des saynètes fugitives, des brins de romances peut-être, des drames plus sûrement. Je ne fais attention à rien, et puis ça défile si vite. Un film à toute vitesse, locomotive emballée. Me voici fier et soulagé. Je n’aurai plus, au lycée, à subir des matières rébarbatives. Désormais, tout ne sera que passion, amour pur et désintéressé. Je suis prêt, je suis mûr, il n’est que temps. Rien qui puisse retarder le moment où je serai écrivain. Mais si je dois l’être, que ne le suis-je déjà ?
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— Ils sont à vous, ces beaux enfants ? — À qui voulez-vous qu’ils soient ? — Je ne sais pas. Vous pourriez être leur grande sœur… C’est sorti tout seul. Si j’avais vraiment voulu prononcer cette première phrase, je n’y serais jamais arrivé. L’exaltation, sans doute. Elle baisse la tête en souriant. En tout cas, j’ai comme l’impression qu’elle sourit. Où l’ai-je déjà rencon-trée ? Cette question de ma part, c’est certain, lui semblerait de mauvais aloi. Une camarade d’enfance ? Mais pourquoi elle, dans ce cas, ne me reconnaît-elle pas ? Le bus passe les guichets du Louvre. Je songe à Rastignac, à Lucien de Rubempré, à Frédéric Moreau. Paris défile comme si une locomotive électrique tirait ce bus qui me ramène à la maison, en banlieue, chez ma mère que je rêve d’abandonner bientôt à sa solitude en prenant enfin une chambre en ville. Qu’est-ce que cela changerait, que je vive seul ? Je lui parle si peu à ma mère. Dès que j’arrive à la maison, je vais m’enfer-mer dans ma chambre. Le même rituel depuis tant d’années, du temps même de mon pauvre père. — Vous n’habitez pas, des fois, en face de la maison du docteur Falret ? Vous savez, l’ancien asile de fous, près du parc ? — Ah oui, la maison de santé… Les fous, jadis, se pro-menaient dans le parc. Aujourd’hui, c’est tout le monde. Les temps changent. C’est plus démocratique. Cette jeune femme est donc ma voisine. Bien sûr que nous nous sommes déjà vus. Et même tous les jours depuis des années. J’ai détourné la tête pour apercevoir les gens posés comme des pigeons sur le balcon d’un étage élevé. Je m’at-tends à en voir un franchir le parapet et sauter dans le vide.
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— Vous êtes plus âgée que moi, je crois… Je sais que ça ne se dit pas, que ça ne se demande pas… — Oui, dit-elle, j’ai passé mon bac voici deux ans. Vous, c’est tout récent, non ? Je me sens rougir. — C’est vrai, je viens de m’inscrire à la Sorbonne, en eth-nologie et histoire de l’art. — Ça mène à quoi, ce genre d’études ? — À rien, ce n’est pas fait pour mener, c’est fait pour être. Je suis d’abord assez content de ma réplique ; dans un second temps, je me serais donné des claques. — Pour être quoi ? — Pour être soi-même. Je veux dire : pour devenir ce que l’on est. Elle se tait, moi aussi. Je n’en rate pas une. En fait, elle me plaît beaucoup et quand une fille me plaît, je suis  mauvais , au sens d’un mauvais comédien, et je me prends à être jaloux des marmots, là, sur ses genoux, que j’aurais vus avec plaisir se défenestrer du bus, on les y aiderait au besoin. Mais qu’elle soit hostile à l’art pour l’art l’éloigne de moi, me la rend un peu étrangère. Elle s’appelle Léna, elle me tend une main franche, sponta-née, déterminée. Et en même temps délicate. — Moi, c’est Richard. Dick en anglais, j’ai cru bon d’ajou-ter. Richard Federman. — Ah oui ? Pourtant, on ne dit pas Dick Cœur de Lion. La remarque est pertinente, sans conteste. Léna me sourit. Beau sourire. Belles dents, belle bouche, lèvres pas trop épaisses ni trop minces, juste bien, une bouche pas trop grande, pas trop prétentieuse, ni trop modeste. Mais
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