Un hiver en Catalogne

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Après l’incendie de leur immeuble, quelques personnages disparates se trouvent réunis par leur propriétaire, Emma, vieille femme à l’allure de sorcière, dans une ancienne demeure à l’allure de maison hantée. Entre l’homme et la femme, entre l’enfant et la vieillarde, des liens se tissent et se dénouent. Par bouffées, le passé d'Emma envahit le présent. Avec des hoquets, la vie de chacun reprend son cours dans une atmosphère de soleil timide et de crachin. Toutes les blessures ne finissent-elles pas par se cicatriser ?
Publié le : vendredi 3 février 2006
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EAN13 : 9782748167320
Nombre de pages : 147
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Un hiver en Catalogne
Pierre Jean Ruffieux
Un hiver en Catalogne
ROMAN
Le Manuscrit www.manuscrit.com
© Éditions Le Manuscrit, 2006 20, rue des Petits Champs 75002 Paris Téléphone : 08 90 71 10 18 Télécopie : 01 48 07 50 10 www.manuscrit.com contact@manuscrit.com ISBN : 2-7481-6733-3 (fichier numérique) ISBN : 2-7481-6732-5 (livre imprimé)
PI E R R EJE A NRU F F I E U X
1 L’enfant est entré sans hésiter. Dans la boutique, il y avait la fleuriste, assise derrière le comptoir, qui ne faisait rien. Il voulait une douzaine d’œillets rouges et blancs pour la fête de sa mère, les moins chers. Il a dit aussi que sa mère était très belle, qu’elle avait un nez et une bouche de reine, que ses jambes étaient des fusées quand elle courait pour attraper l’autobus bleu qui va au centre de la ville: elle courait et devenait de plus en plus petite, comme ces bonbons très durs qu’on suce pen-dant des heures, jusqu’à n’avoir plus rien en bouche. Puis il s’est tu. Il a regardé sans bouger la marchande épaisse choisir douze oeillets rouges, sombres, dans l’immense bouquet, les déposer sur un rectangle de papier cellophane posé à plat sur le comptoir de bois taché d’eau, se retourner vers le bouquet, en réarranger rapidement les fleurs, revenir aux oeillets sur le comptoir, les envelopper avec beaucoup de délicatesse dans la cellophane déjà humide, puis dans un grand papier jaune et vert, orné de lettres. Noué à dix centi-mètres de son extrémité la plus étroite d’un brin de raphia rose, nœud de soulier comme il savait les faire, le paquet ne laissait plus émerger de son contenu végétal que l’extrémité verte des tiges coupées en biais. Il n’y
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avait plus d’œillets blancs, des rouges seulement, mais cela n’avait pas beaucoup d’importance. Il n’a pas parlé non plus quand elle lui a rendu la monnaie de sa pièce d’argent. Il a pris seulement le bouquet dans ses bras, sœur qu’il faut consoler, et s’est dirigé vers la sortie. La fleuriste lui a tenu la porte ouverte, l’a refermée vite derrière lui. Il y avait du soleil, mais l’air était froid. Elle l’a vu encore traverser la rue en se gardant des voitures, a rajusté son tablier de toile, blanc comme les blouses des infirmières. Elle aurait dû lui dire que les fleurs s’offrent toujours en nombre impair si l’on ne veut pas de mal à ceux qu’on aime, ou bien n’en mettre qu’onze: l’enfant n’aurait pas vérifié, à supposer qu’il sache compter jusque là. Elle se rappelle: son mari lui avait offert douze fleurs blanches pour fêter l’enfant qui devait venir ; le lendemain, elle perdait du sang, et l’enfant avait suivi. Elle avait pleuré, mais aucun enfant n’avait plus poussé en elle. Maintenant, elle vendait des fleurs de toutes les couleurs. A chaque teinte, à chaque variété s’attachait pour elle une nuance particulière de parfum, qu’elle situait exactement entre le doux et le perfide. Rien d’autre n’avait cette présence olfactive: il s’y attachait quelque chose qu’elle ne comprenait pas, comme un pouvoir trouble venu en elle à son insu. Elle était jeune quand elle en avait pris conscience la première fois. C’était la soirée annuelle d’une société de chant, où chacun s’astreignait à passer une folle nuit dans le brouhaha des productions chorales et des cris. Au début de la soirée, elle avait tenu une brève partie de soliste dans une chanson à boire un peu égrillarde. Déjà rocailleuse au naturel, sa voix n’était pas plus douce accompagnée d’un piano, mais les gens avaient applaudi, et le pianiste, plus tard, s’était assis à sa
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