Un homme louche

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"'Faites ce que vous dites, pas ce que vous faites', m'avait dit Jean-Daniel lors de notre première rencontre. Maintenant qu'il est mort, je m'aperçois qu'il a tenu parole."
François Beaune.
Un homme louche se partage en deux cahiers, deux époques de la brève existence de Jean-Daniel Dugommier : l'histoire d'un adolescent précocement interné puis, après une ellipse de vingt-cinq ans, celle d'un adulte quasi normal portant un regard brutalement distancié sur son passé, son entourage et l'insolite du quotidien.
Dans ce roman, diversité des registres et humour noir louchent assurément du côté de la liberté déjantée et foisonnante de la littérature anglo-saxonne.
Publié le : jeudi 7 avril 2011
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EAN13 : 9782072424496
Nombre de pages : non-communiqué
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françois beaune





un homme louche






verticales | phase deux

À Delphine

Les deux cahiers ici reproduits appartenaient à Jean-Daniel Dugommier, mort le 18 novembre 2008, à l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu (Lyon), d’une rupture d’anévrisme.

Le premier cahier a été commencé en octobre 1982, le second au cours de l’été 2008, jusqu’aux derniers jours de sa vie.

Cahier 1

(octobre 1982 – avril 1983)

« Au loin, le clair de terre. »

(Citation grandiose. Elle est tirée d’un

film de Méliès que je n’ai pas encore vu.)

Mardi 5 octobre 1982

Mon nom est Jean-Daniel Dugommier. J’ai treize ans et sept mois. Je vis en lotissement dans les Chalets près de Bezas. L’épicerie de mes parents est au rez-de-chaussée, nous habitons l’étage.

Depuis quelques mois j’ai pris conscience de mes pouvoirs et décidé de les mettre à profit en vue d’élargir ma connaissance des êtres humains. La tâche est à la mesure de mes forces : gigantesque.

Ce carnet recueillera les notes de mes observations au jour le jour. Je me servais jusqu’à présent de papiers volants, ce qui a beaucoup dispersé mes travaux. Je veux m’astreindre cette année à plus de méthode.

Vous serez certainement surpris de découvrir que mes parents, mes professeurs, les autres élèves me prennent pour un imbécile. Je dois dire dès maintenant que je l’ai bien voulu. Je parle le moins possible, je ne commente jamais ce que les autres disent. Mes résultats scolaires sont affligeants. Quand je suis dans une pièce, personne ne fait attention à moi. Les gens pensent, quand ils me voient : tiens, c’est le Glaviot (mon surnom) qui traîne encore par ici. Ils ne cherchent pas plus loin.

Je me lave peu, mes choix vestimentaires sont déplorables et je suis maladroit avec un naturel déconcertant. Je fume, je bois, je me drogue. En apparence, je suis un être rebutant.

Cette existence, qu’on peut envisager comme un sacrifice, même si je n’en souffre pas tant que cela, est de toute façon un mal nécessaire. Pour découvrir les secrets de son entourage, il est bien connu qu’il faut vivre caché. Il me fallait une enveloppe, un masque.

Avertissement : Si par malheur ces pages tombaient entre des mains étrangères, merci de tout détruire. Les propos qui vont suivre ne sont pas prêts pour la lumière. Vous apprendriez à travers mon expérience des choses cachées au fond de votre psyché, dont le puissant effet miroir pourrait vous perdre. Les phénomènes que j’observe chaque jour, grâce à certains dons de naissance, sont capables de vous ouvrir la voie vers une nouvelle compréhension de la « nature humaine ». N’en faites rien, ce serait trop dangereux, pour vous et pour vos proches. Mon néo-savoir est redoutable. Ne tentez pas le diable, et méfiez-vous de ceux qui ne ressemblent à rien.

Jeudi 7 octobre, 17 heures

La chambre d’Emma est tapissée de mer. Emma est ma grande sœur. C’est la grande fille de la famille, elle lit des livres énormes. En ce moment, on trouve à lire devant ses yeux, comme par réverbération, une phrase d’Aristote qui dit qu’ « une légère erreur dans les Principes engendre une conclusion gravement erronée ».

Appréciez la profondeur. Aristote pourra nous être utile plus tard. Le mettre dans un coin de tête.

Emma s’arrête de lire et regarde fixement son poisson rouge. Un caramel pend à ses cheveux.

Il faudrait pouvoir choisir son Principe. On pourrait en tester plusieurs, et à la fin partir avec celui qui nous convient le mieux, pense-t-elle.

Je peux lire dans le crâne de ma sœur comme dans un livre ouvert. Un de mes superpouvoirs. Et sans même me transformer. Je le dis dès maintenant : je suis un être surpuissant.

Il faudrait que les Principes soient bien mis en évidence et accessibles à tous, dans des rayons spéciaux, se dit-elle.

Emma repose la tête. Elle détache soigneusement le caramel de sa tignasse. Les caramels durs comme celui-là lui servent de marque-page. À la trace on peut suivre l’avancée terrifiante de ses lectures.

Sur le mur, posés sur des tablettes en verre, de nombreux petits échantillons de flacons de parfum s’éparpillent bien en ordre. Un mélange dans un sac, près du lit, projette dans l’air un autre genre de pot-pourri : mimosa, culotte, colle à bois en spray, eau For Men, gélifiant de cuisine, encens en petites pyramides, trognon de pomme. Sa petite collection. C’est une fille sale et grossière. Une odeur de port de pêche remonte de l’aquarium à bulles régulières, se faufile entre les algues, le faux château, s’amarre à un parapluie de Playmobil, lévite un moment, et acculé, une bulle enflant plus que les autres, dérive en bloc pour s’épanouir comme un crachat dans l’air.

Lundi 11 octobre

Emma est en fugue. Je pense que ça ne sera que temporaire, malheureusement.

Au fond de la cuisine, notre mère Marise prépare les sandwichs pour le goûter. Je reviens de l’Abattoir. Un bien mauvais élève.

Depuis le temps que j’observe le fonctionnement de mes établissements scolaires, je me rends compte qu’ils s’inspirent tous directement de la grande salle d’équarrissage. Le collège est une machine à transformer des vertébrés en steaks obéissants. À réduire les élèves en un petit tas de viande à bourguignon, plaqués à des chaises en cellophane, coincés derrière un bureau en carton. Les professeurs évaluent au poids la valeur du cheptel, et goutte à goutte la sueur de nos esprits critiques. Ils ne voient pas que je suis une bombe à retardement. Toutes les armes bientôt à portée de main, mes disques bien rangés.

La musique résiste à la Machine. Je parle de vraie musique : Mother is a puppet, Frayor, j’en passe.

Frayor a un message simple et direct : ce n’est pas parce que vous n’avez encore rien subi de grave, que vous ne devez pas déjà être prêt à vous venger. Il faut décapsuler le monde, dit une chanson. Faire sauter les vannes. Reprendre le pouvoir.

Vous allez bien voir ce que vous allez voir. Je n’ai encore prévenu personne.

Ma mère Marise n’est pas totalement rassurée par mes goûts musicaux. Mais je ne pose pas de problème. Je suis un être calme et absent. Pas un méchant. Si elle savait que je souhaite que la planète implose et se détériore et que le monde redevienne une cage de bruits, elle me verrait différemment.

Pour elle, ce n’est qu’une mode, une période de ma vie. Elle ne sait rien. Si ça peut te défouler avant d’aller en cours, m’a-t-elle dit un jour. Après tu pourras mieux te concentrer.

Elle ne se rend pas compte que justement, je suis quelqu’un de très concentré. D’extrêmement attentif. Il y a tout à brûler, il faut être méthodique. Organisé.

Mardi

Je le regarde s’agiter dans l’épicerie.

Mon père Jérôme est un petit commerçant. Il collectionne les encyclopédies distribuées avec les journaux. Il apprend des articles par cœur, comme on gobe du foin. Il travaille ses références. C’est un instit en blouse bleue. Il aurait bien aimé vendre du savoir plutôt que des courgettes. Alors il sert ses boniments le mieux qu’il peut.

Les copines de ma mère le trouvent trop maigre. Chaque fois qu’il y en a une à la maison, elle demande s’il mange bien à sa faim. C’est un homme sec, un sac d’os rangés sur la hauteur, une tige sans fibre.

Mardi toujours

Nous sommes une petite communauté de quatorze chalets de type jurassien. Un minuscule préau verni sert de refuge et de centre sportif et culturel aux enfants des chalets, comme on nous appelle en ville. Une table de ping-pong en béton éraflé. Comme nous sommes trop nombreux pour jouer à un contre un, nous organisons des tournantes. Le jeu est un prétexte pour courir autour de la table et se rentrer dedans. À la fin, les deux meilleurs ont droit à un échange en bugne à bugne.

Bien sûr je dis « nous », mais ça fait un bail que je ne participe plus à ces réjouissances. De ma fenêtre, je vise les jambes, avec ma carabine.

Personne ne s’est plaint à mes parents. On n’a jamais rien pu prouver. Mais les enfants eux savent que le Glaviot peut à tout moment frapper. La carabine à plomb est planquée entre deux lattes de parquet verni. Toujours chargée.

J’ai aussi la réputation de mordre jusqu’à l’os. Personne ne veut se frotter à moi, malgré ma petite taille. Ils sentent bien dans mes yeux que je suis prêt à tout. J’ai la flamme sacrée. Une boule de nerfs dans le ventre que je transforme en force positive et créatrice, pour mieux déjouer les complots et faire régner une saine terreur dans mon périmètre de compétence.

La voisine Svetlana, de son balcon, explique à ma mère qu’elle aussi en a marre du vernis, qu’elle voudrait déménager. Foutre le camp. Changer de vie. S’installer en ville et donner ses enfants à sa mère. Elle est slave. Elle est venue s’installer il y a longtemps, d’aussi loin que je me souvienne bien avant ma naissance. Elle a suivi son mari, un marchand de disques, un gros. Ils avaient une Alfa Romeo. Il était riche à l’époque. On dit que c’est lui qui a introduit le turbopunk dans la région. Il fumait des Dunhill, et puis il a changé d’endroit, mais a laissé Svetlana, la voisine, où elle est. Depuis elle s’est remariée avec un réparateur de mange-disques. J’exagère à peine. Elle est affreusement malheureuse.

Mercredi soir

Retour de fugue d’Emma. Son copain l’a quittée à mi-chemin, alors elle est revenue sur ses pas.

Elle nous a rejoints à table, les bras ballants. Bien sûr elle n’a pas faim, tout à sa peine. De la salive dégouline de ses larmes, et des larmes de ses yeux. Une fugue particulièrement épuisante niveau sommeil et coïts, si l’on suit les rides de son faciès cerné. Elle est crevée, et les parents qui tournent autour. Le père Jérôme récure un œil en coin. La mère réchauffe. Ils lui tournent le dos, mais c’est comme s’ils étaient penchés sur elle.

C’était avec André, hein ? demande la mère.

Un fameux bâtard. Un chien, explique Emma.

Elle admet qu’en fin de compte ils auraient divorcé. Ce sale enfant de sa mère. Il m’a menée en bateau, il m’a prise pour une conne.

Toute la famille sauf moi soupire quand même d’aise qu’elle soit encore entière. La mère s’est fait des caillots de sang plein les veines.

Pour un flirt ! Tu te rends compte, Jérôme !

Ma mère dit encore flirt. Elle met de l’eau de Cologne. Je jure dans ma tête que, dès ce jour, personne ne m’enduira plus d’eau de Cologne de toute ma vie. Car l’eau de Cologne me fait maintenant penser à ce mot : flirt, à ce vernis puant de mot.

Le repas en arrive à la salade, plat que, contrairement aux autres familles des Chalets, nous mangeons après le plat principal, comme un dessert, parce que mon père aime son fromage avec salade.

Emma se tord sur sa chaise, explique qu’elle a mal au dos. Elle se jure en elle-même, je le vois, de ne plus faire l’amour dans une Fuego. Elle se jure de ne plus se laisser embobiner par ce sale fils de taupe. Elle veut sortir de table et disparaître.

Tu avais raison, dit Marise. Tu avais dit qu’elle reviendrait.

Elle n’aurait quand même pas raté la Saint-Glaviot, sourit mon père, baissant les yeux pour me surplomber et dévisager. Depuis que j’ai trois mois, toute la famille et les amis m’appellent comme ça. D’aucuns disent que j’étais un bébé particulièrement cracheur et baveur. Nous sommes donc à nouveau réunis, tous les quatre, quel bonheur.

Bientôt une bougie de plus, dit ma mère.

Emma sursaute : Quoi ! Quelles bougies ?

Je note dans ma tête : Encore une piste : qu’a-t-il pu se passer pour qu’elle réagisse ainsi au mot bougie ? J’essaye de lire dans ses pensées, mais seule une lueur brûlante éclaire le cortex de ma sœur.

Les chalets sont cachés par les nuages, bloqués au-dessus de notre rivière, la Capricieuse. Un nuage, face à l’incendie, est toujours le bienvenu. Surtout s’il apporte la pluie. Les nuages prennent une place immense ce matin. Ils sont si près qu’ils n’ont plus de contours.

Ton petit frère grandit. C’est tout, lui explique ma mère. Toute la famille Dugommier grandit.

Chaque année le même bilan d’avenir.

Jeudi, rien à signaler

Derrière les vagues de sa chambre, Emma observe la vitre sale de sa fenêtre. Elle est mélancolique. Un bateau, perdu si loin dans l’horizon qu’on pourrait croire un arbre, siffle vers elle sa sirène. Elle devine à peine les poissons dans la mer invisible.

Des enfants jouent ou barbotent dans la vase, s’ouvrant les uns les autres comme des moules à pleine marée.

Le petit château en plastique, écaillé, se tient stable au fond de l’aquarium. Les bulles de miasmes pètent au bout du tuyau.

Lundi soir

Marise range la cuisine. Je suis aux toilettes. Emma est furieuse. Le soleil est couché depuis longtemps et demain j’ai Abattoir. C’est l’heure des brosses à dents furieuses. Ma mère n’a plus de gencives tellement elle frotte fort. Je l’ai surprise un matin à se mettre de la colle entre les dents, pour les faire tenir.

Ensuite elle se badigeonne de crème antiflétrissante. Cela provoque chez moi des haut-le-cœur. Grâce à mes super-pouvoirs, je peux voir de près les doigts qui roulent sur la chair enduite, comme d’immenses navires fendant le carrelage de la peau âgée. De profonds lacs entre les rivières de rides.

La porte des parents se ferme enfin, la nuit peut commencer. Le mur bleu mer de la chambre d’Emma est réfléchi par la lueur du lampadaire qui prend le vent. Elle est couchée sur son matelas d’eau. Ma sœur est un être aquatique.

Je préfère mes ressorts et ma couette noire à l’extérieur et blanche à l’intérieur. Je voudrais un futong japonais.

Ma mère Marise ferme les yeux. Ses paupières parfaites portent encore d’infimes traces de maquillage. Les cils entrecroisés tels les cils d’une plante carnivore après la capture. Ses souvenirs remontent. La nuit un long souvenir pour elle. Elle s’endort car demain elle sait qu’il y a tant de choses à faire, et si peu de temps pour regarder à l’envers.

Mardi

Je débarque dans la cuisine. Les dents armées. Je fais une razzia. Pas d’autre mot pour décrire ma sauvage attitude. La pizza. La bouteille de lait fruité, deux packs de gâteaux au chocolat. Deux bananes.

La porte western claque. Un vol à l’arraché, car Emma n’est jamais loin. Je me sauve. J’ai mon coin près de la Capricieuse, où j’aime manger tranquille.

Parenthèse : L’amour est un cercle vicieux. Ceux qui font le plus l’amour sont les professionnels du sexe. Des gens qui aiment se dépenser physiquement. Des sportifs. Plus ils font l’amour, plus ils se musclent et s’améliorent. Ce qui laisse les autres à la traîne. Tous ceux comme moi qui n’aiment pas le sport. D’où la nécessité d’avoir recours, dans nos cas, à certains artifices. Je ne rentre pas dans les détails pour l’instant.

Jeudi matin

Comme ma mère aime battre les tapis, j’aime battre les murs de gros son avec mes enceintes de 80 watts chacune. J’aime faire donner les basses à fond et hurler dans ma chambre. Ma sœur Emma n’apprécie pas la grande musique. Elle se rassemble sur elle-même et explose de sa chambre.

Sa porte bâille sur ses culottes. Elle porte un tee-shirt dont le bas censé tomber au nombril lui couvre à peine le haut du cou. Plutôt un collier qu’autre chose. Elle se jette sur ma porte et tambourine comme une sourde, ajoutant à la complexité de la ligne rythmique. La musique est partout. Elle se cogne dans l’air saturé du couloir.

Emma tient un livre à la main : La Société de luxure. Typique d’elle. Un gros livre. Tout d’un coup redescendant de l’âme vers la matière, elle branche la prise du micro-ondes et peste contre moi et cette clé qui assure la défense de mon royaume étroit. Je l’entends qui rejoint la cuisine, où les aigus sont plus étouffés qu’ailleurs. Elle met le livre au micro-ondes, le règle à trois minutes et démarre la cuisson. Je peux voir toute la scène grâce à une caméra spéciale qui me relie à son cerveau et à l’ensemble de la cuisine. Le micro-ondes sonne. Elle sort le livre qui a cuit tout son temps. La page de couverture, telle une entrecôte sauce roquefort, luit d’une lueur surnaturelle. Rien n’est changé. Toujours la même société pourrie de luxure. La même couverture. Le micro-ondes lit sans corner les pages. Ma sœur retourne dans sa chambre et note dans son journal : Il n’a certainement rien compris, mais il a eu l’air d’apprécier.

La vérité est plus crue encore : ma sœur donne des cours de lecture au micro-ondes. Elle est persuadée qu’il enregistre tout et qu’un jour il pourra communiquer avec elle sur ce qu’il a lu.

L’année dernière, un de ses livres a pris feu. Nous habitons un chalet traditionnel et le feu, loin de s’éteindre, menaçait dangereusement la maison. C’était Le Père Goriot. On a mis longtemps à l’étouffer et plusieurs semaines à refaire le vernis. Après ça mon père ne pouvait plus s’empêcher de bâiller.

Ma mère lui hurlait : Tu ne fais que bâiller, bâiller ! Tu ne fais que ça, bon dieu ! Tes enfants font brûler la maison et toi tu bâilles !

C’était devenu une véritable maladie. Le docteur de la commune, un voisin, émit l’hypothèse qu’une fumée provenant de l’incendie, inhalée trop fort, aurait peut-être pour propriété de déclencher le bâillement sur certains sujets. Puisant dans ses ressources logiques, il se demanda ce qui pourrait faire passer les bâillements, et prescrivit une forte dose de somnifères, qui tint l’intéressé une semaine au lit. Tout ce temps Emma et moi le remplaçâmes à l’épicerie. Quand on nous demandait, je disais : Il dort. C’est ça, madame, il souffre de bâillements. Personne ne voulait me croire, c’était grandiose. Je n’avais jamais eu d’aussi bonnes discussions.

Ma mère était circonspecte : C’est incroyable, disait-elle, il bâille même en dormant.

Puis un jour, sans qu’on sache comment, il se réveilla.

Un dimanche comme un autre

Je pense qu’il est temps de dessiner la carte postale de mon Monde.

La famille Dugommier occupe le Chalet 9, dit « Chez Irène ». La communauté chalésienne est répartie en quatorze chalets. La population est de quatre-vingt-trois habitants, dont trois paires de jumeaux et jumelles, une bossue, cinq alzheimers, vingt et un cancers du sein, cinquante-huit fausses couches environ, trois héroïnomanes (et woman), quinze alcooliques (dont six femmes), sept épileptiques et deux agoraphobes (dont moi). Ce que les journaux appellent une population métissée, proche de la moyenne nationale.

Le bois est le dénominateur commun de notre écosystème. Notre zone d’habitation est construite à plus de 90 % dans ce matériau (sapin, chêne, châtaignier). Les réparations sont quotidiennes, vernissage et teintement permanents. Tous les hommes de la communauté sont menuisiers avant d’être hommes. Les caves regorgent de sciure. Les établis sont encombrés de pièces récupérées, de volets à repeindre, de bacs à fleurs rongés par les vers. Les meubles et tout l’aménagement en général sont eux aussi en bois. L’incendie est un danger permanent. Autour des chalets, une zone défrichée doit être maintenue en cas de feu de forêt. Le Chalésien vit dans la peur des flammes.

Autre inconvénient : les sons oppressants et sinistres du bois qui travaille. Les grincements de tempête quand une rafale vient se coller à une paroi ou s’enfiler par un velux mal fermé.

Nous habitons une vallée ventée au doux climat. Rarement de neige à Noël par ici.

Un groupuscule d’habitants des Chalets 7 et 8 (trois couples sur quatre) proposa lors d’une réunion de syndic de faire venir cet hiver de la neige artificielle pour en mettre sur les toits, après avoir assisté lors d’un dîner arrosé (ce que m’a confirmé l’un des fils du Chalet 7) à une discussion sur les vertus isolantes de la neige sur les toitures jurassiennes.

Les chalets sont fréquemment arrosés. Les cours aménagées en herbe entre les chalets sont aujourd’hui en terre battue. Quelques chenils, quelques étendages, quelques enfants après leur balle.

Le premier étage des chalets est de style victorien, voire Empire, tout dépend des rajouts, avec moulures grossières préraphaélites et barrières ajourées. Le balcon est spacieux et court autour des trois faces du chalet. Des rocking-chairs d’époque, rafistolés, ont été conservés, ainsi que quelques meubles en osier. Certaines balustrades ont aujourd’hui été aménagées de verre brisé et clous dissuasifs afin de rendre l’accès au premier étage moins aisé et en même temps dissuader les enfants de se jeter par la fenêtre.

Les greniers sont pratiquement tous habités, étant donné la crise du logement des dernières années. Ils servaient auparavant à loger les poules à lait, célèbres dans notre région.

Précision : Les poules à l’époque savaient voler et logeaient l’hiver dans les greniers en échange de leur lait. D’excellentes coupures de journaux consultables à la bibliothèque municipale traitent du lait de poule et de la relation de troc qui existait entre cet animal et l’homme du XIXe siècle. Bien sûr, vous aurez compris que depuis l’homme a abusé de la confiance des gallinacés. Enfermées dans les poulaillères, elles payent encore leur innocence.

Une poule cheftaine aurait voulu passer récemment un accord avec un syndicat paysan : nous vous livrons dix milliards d’œufs, et vous délivrez nos filles. Mais le syndicat n’a même pas pris la peine de la raccompagner jusqu’à la porte. Elle a fini dans le potage.

Les Tamares, Chalet 12, sont une famille du Sud, beaucoup plus grasse que nous. Le père est petit comme sa mère. Ils se tapent dessus, tous à quatre pattes. Les enfants vont à l’école toucher les allocations. Ils s’assoient tout au fond, tout âge mélangé, et ils dessinent des cartes postales qu’ils vendent après aux touristes. Malgré un léger regain, le coin n’est pas touristique. Il n’y a aucune caverne, aucun point de baignade, aucune vieille église, aucune montagne assez haute pour ressembler ne serait-ce qu’à une colline.

Le plus grand des Tamares est parti chercher du travail en Corse. Pour dire comme ils sont au courant des bassins d’embauche. Bizarrement il n’est pas revenu. Bon débarras à vrai dire, le grand Tamares était une vraie terreur. Le second est allé travailler chez son oncle ferrailleur à Montélimar. Lui revient parfois les week-ends. Les mains toutes rouillées. Il pisse rouge, paraît-il.

On l’entend de loin arriver avec sa moto qu’il monte sur le balcon pour ne pas se la faire piquer. Une Honda 125. Il s’est fait une copine au pays du nougat. La petite moto a du mal à supporter. L’amour est souvent un problème de suspension quand on n’a pas le permis. Les roues disparaissent sous ses jupes. Encore une magicienne.

Mercredi 27 octobre, 14 heures

Dans son sac à main une pomme. Des noisettes dans un bocal. Elle en casse une poignée. Coquilles fendues et noisettes écrasées se mélangent à la chair de sa paume. Je regarde le spectacle par la fenêtre. Elle me fait signe d’entrer. Moi, dans sa chambre. Pour elle je suis son petit frère le Glaviot. Elle ne sait pas qui je suis.

Elle tend la main au fond de laquelle se trouvent les noisettes. Je m’approche, je la regarde, souris, tourne ma langue devant moi. Je m’approche encore et je lèche cette main couverte de noisettes. Comme un chat, avec ma langue impressionnante. Comme un chien en fait. Une langue à traîner les squares, à faire les lampadaires.

Ma langue se jette entre ses doigts, suit les vallées de plis, les collines. Et puis le dernier éclat. La main d’Emma luit comme un gâteau aux œufs. Elle se laisse faire, ce n’est pas la première fois. Nous avons commencé ces jeux il y a longtemps. Je suis gourmand. Pas une de ces têtes de nœud qu’elle fréquente au lycée ne pourrait se permettre une chose pareille avec ma sœur. Elle garde les pires cochonneries pour moi. Je suis son petit porc à elle. Son animal de compagnie. Elle me fait faire ce qu’elle veut et j’obéis. Elle me ferait lécher des vertèbres de cadavre, avec un peu de confiture dessus. Je suis l’animal de la famille. Emma aime me regarder avec mes façons de chien, ça réchauffe ses œstrogènes, elle rougit, ses hormones sur les pommettes. Elle imagine que tout son corps est couvert de noisettes, dans les rondeurs, les endroits creux, et que je lèche son corps avec ma grande langue. Mais je suis laid, avec mon tee-shirt trop grand. C’est même ce qui l’excite. Faire ça avec le Glaviot ! Avec un enfant sale qui porte des baskets trouées et une banane à la ceinture pour ranger ses collections, un jean bleu clair délavé et qui a les cheveux gras et humides. Un animal sans pudeur. Tous les petits frères sont un peu ça.

C’est assez ! me dit-elle. Elle respire fort, à hautes bouffées. Elle ingurgite et dégurgite ce qui lui reste de salive. Elle veut de l’air. Je cours à la porte et disparais.

Le goût des noisettes après me rend malade, la langue me brûle. Le pauvre Glaviot titube dans le couloir, saute dans sa chambre en une tension féline des membres inférieurs et bascule dans son lit, yeux fermés, en position fœtale. Il a besoin de réfléchir. Il grelotte sous sa couette et des ruisseaux de sueur coulent de haut en bas sur sa peau.

J’ai un problème : je suis soit chaud soit froid. Mon corps a été conçu sans thermostat.

Jeudi 19 heures 30

Un craquement de chaise. La famille marche au ralenti, immobile autour des fruits posés au milieu de la table. Emma rentre les épaules. Je sors de ma poche revolver la photo d’un intérieur de dinde et la lui montre.

Tu es vraiment le pire dégueulasse ! dit-elle, pas du tout choquée. Qu’est-ce que c’est ?

Un intérieur de dinde.

Tu es loin, vraiment loin, répète-t-elle. Elle se met à mimer la pitié qu’elle ressent pour moi.

Monsieur Jérôme Dugommier se lève et part se cacher dans son atelier de bricolage, à la cave. Madame Dugommier allume la radio, ce qui indique qu’elle va repasser. L’émission délétère qui grésille sur les ondes est dédiée aux petites annonces du cœur.

Avant la pause, explique la voix du speaker, nous avons donc Gérard, un jeune homme strict, tendre, ingénieur, avec une Passion pour le voilier. Croit en la famille, aux vacances. 1 mètre 70, 77 kilos, 47 ans. Numérologie le 7. Il rêve de partager son cœur avec une auditrice. Sa femme idéale serait coquette, coquine, frisée, blonde, et pas forcément maigre. Qu’on se le tienne pour dit, mesdames ! Et en plus il adore les enfants ! !

Emma s’est trissée dans sa chambre. Elle essaye ses derniers vols, une jupe-culotte et une paire de mi-bas. Elle fait un trou dans son pattes d’éléphant, au cutter. Sur une des fesses. Puis elle en fait un autre au genou. Se relève, ouvre la porte de sa chambre, traverse le couloir brillant de soleil réverbéré par le vernis sélectif sur le sapin des murs, et se retrouve devant le frigo ouvert, un œuf en poche. Elle retourne dans sa chambre et le casse au-dessus de l’eau de l’aquarium. Le blanc suit le jaune, plus lourd. La pieuvre suit de l’œil la trajectoire de l’ovaire mort-né.

La pieuvre s’approche, tâte d’un tentacule. Elle rampe sur les pointes, flottante. Elle dîne toujours avant nous.

J’ai déjà dit qu’Emma est fascinée par le monde aquatique. En observant les fonds marins, elle cherche à s’affranchir de la gravité. Elle considère la gravité comme une force qui nous tient en esclavage. Comme un boulet qui nous colle à la surface.

Lentement la pieuvre recouvre l’œuf et aspire son dîner puis, rassasiée, se ventouse à la paroi et s’endort.

Emma est inquiète. La pieuvre recrache d’épaisses bulles d’air.

Emma lorgne la vitre. De nouvelles gouttes d’air. L’air dans l’eau a l’air de l’eau dans l’air, se dit-elle. Il pleut dehors et sur le rebord du balcon. Elle regarde monter les bulles. La gravité va dans l’eau à l’envers. Le monde se déforme.

Grâce à mes superpouvoirs, j’entre à nouveau dans le cerveau de ma sœur et m’installe au fond d’un œil. Soudain Emma voit la terre entière. De loin. Elle est dans l’espace inconnu. Elle regarde la Terre, éclairée. Que peut-elle bien faire là ? se dit-elle. La pieuvre est là aussi, qui lui cache la vue, ventousée à son œil. La bouche de la pieuvre lui pince la pupille.

Elle se demande comment le tout-puissant a pu lui choisir pareil bled, sous quel prétexte il a décrété que ce serait ce chalet, pas un autre, et qu’il lui faudrait partager son espace vital avec cette famille de cons ! Elle se sent défaillir sous le poids de son sort.

Dehors la pluie, les autres chalets. La joue plaquée sur la vitre froide de l’aquarium, elle regarde dans le vide. Ou bien plutôt nulle part, vers un endroit parfaitement sans terre et vague. Et enfin elle s’endort.

Il est 14 heures 13 et ce voyage dans l’univers détraqué de ma sœur m’a épuisé. Je décide d’entamer moi aussi une petite sieste digestive que j’accompagne de joyeux riffs sataniques de hard rock autrichien.

Lundi 15 heures

Jérôme Dugommier, mon père, fait comme le mouvement de se lever pour aller faire les commissions mais se rassoit. Le mouvement « commissions » peut être réalisé parfaitement si l’on possède une table de cuisine devant soi : appuyer de tout son poids sur ses deux mains et se redresser lentement en grinçant des dents, puis adresser un regard à la fois de reproche et de déception à sa femme et dire : je vais y aller cette fois.

J’ai conçu il y a peu un tableau complexe et détaillé permettant d’établir des rapprochements entre les individus de notre espèce, et j’ai classé mon père dans la catégorie des Ruminants : je veux dire par là qu’il est de ceux dont le cerveau broute l’intérieur du crâne. Il mâche soigneusement car il lui faut longtemps, par exemple, pour digérer une liste complète de courses.

Maintenant pour aller plus loin, il faut bien dire que nous sommes une famille artificiellement protéinée par des fournisseurs généralistes de grande taille, tels Mammouth ou Intermarché. Il nous faut du sucre, des céréales, la lotion à la pêche pour les cheveux secs, de la tourbe verdâtre en pot pour replanter des hêtres, des petits pains séchés, des biftecks surgelés. Du fromage râpeux. De la cellophane.

Mon père a rédigé proprement la liste sous la dictée de sa moitié, dans son petit carnet bristol. Il manque pourtant un détail essentiel. Je n’ose rien dire, de peur de me démasquer une fois de plus, de me remettre sur la sellette en étalant mon étonnante présence d’esprit. Mon père lui aussi sent le danger. Que manque-t-il à cette liste ? interroge sa psyché. Le Picon bière Teisseire ? Les crustacés d’Emma ? Il s’emmêle dans ses souvenirs de listes passées.

Les moules ! s’exclame-t-il enfin.

Mais non, pas cette semaine ! intervient ma mère avant qu’il n’ait noté. Nous sommes une semaine paire.

Ma mère croit que les moules provoquent des indigestions une semaine sur deux, puisqu’elles suivent les marées (un exemple d’obscurantisme parmi d’autres).

Fin de la pub à la télévision. Je me suis renfermé dans mes miettes de biscuit. Marise suçote un bonbon au napalm soi-disant miel de sapin. Elle a mal à la gorge depuis hier. Elle a vu une émission sur les skieurs pris dans les avalanches.

Emma lit L’Éducation sentimentale de Flaubert. Du fait de la tension narrative, elle se tire les cheveux plus que d’habitude. Des caramels de haut en bas, de la mèche à la couette.

La télé annonce le début du débat : des hommes politiques sont réunis pour discuter de l’utilité du droit de vote.

Les électeurs, aujourd’hui, ont-ils réellement l’impression d’influer sur le sens du monde ? demande l’homme à la cravate rouge. Est-ce que cette mascarade a encore un sens ?

Le droit de vote n’est pas l’arbre qui cache la forêt ! répond un autre. Comme des bernard-l’ermite ! s’énerve un troisième. Regardez-les ! Cela fait des siècles qu’ils se font leur petite cour entre eux, et des milliers d’années que les mêmes s’assoient dans les mêmes fauteuils réservés, la face garnie de persil, l’œil humide, le menton triple, à observer le peuple médusé tanguer sur son radeau !

Tu sais, maman, dit Emma, Frédéric Moreau est un pauvre type. Un nul. Je ne l’aime plus. La mère Arnoux a juste besoin de sexe. Au lieu de ça il traîne.

De quoi tu parles ? demande ma mère.

De mon livre. La mère Arnoux, si tu veux, explique-t-elle, c’est tout ce qu’elle cherchait.

Ma mère ne semble pas particulièrement intéressée. Elle pense à autre chose, à la liste des courses peut-être, ou bien à un cheval. Ma mère adore les films d’aventures.

Lui Frédéric, il ne fait qu’hésiter, reprend Emma. Il est gnangnan, petite nouille, coincé. Il est mal dans sa peau.

Je sais ce qu’il manque, déclare mon père : les œufs en gelée. On pourrait mettre des œufs en gelée dans la salade ce week-end.

Grâce à cette remarque, j’entre dans la tête de mon père et je vois un champ, une vallée, un troupeau de moutons couverts d’œufs en gelée brillant au soleil couchant. Son esprit, qui regarde de sa hauteur la scène, jubile intérieurement. Drôle d’homme.

Vous ne suivez pas le programme politique ? s’étonne-t-il. Il faut prendre au sérieux la politique.

Puis, telle une ardoise magique, son esprit efface les œufs en gelée et fait jaillir les malheurs de la terre.

En tant que père de famille, dit-il en s’adressant à Emma et à moi, je me dois de vous donner une éducation politique, pour plus tard, quand vous pourrez voter.

Marise a une aiguille dans la main gauche, un jean à moi dans l’autre. Elle a l’air épuisée. Raccommoder mes habits la jette dans un grand désarroi.

Le problème de la politique, continue mon père, tient aux choix à faire, et par conséquent au potentiel de chaque individu ou plutôt citoyen à choisir sa destinée. Écoute bien ça Emma, et toi aussi Glaviot : vous avez le choix de faire de ce monde un monde meilleur. Je compte sur vous !

Je vais me coucher, dit ma mère.

Emma et moi la suivons dans le couloir comme deux ombres de jour. Jérôme Dugommier reste seul, debout devant l’horizon de la fenêtre à petits carreaux contour sapin moulé, le destin de l’humanité à perte de vue. Quelle armée assez grande attend-il ? Quelle nouvelle révolution ? Mon père a sorti ses jumelles internes et, le cœur serré, espère en un miracle.

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