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Un homme mesuré

De
144 pages
Anonyme dans son voisinage autant que parmi ses collègues fonctionnaires, l’Homme mesuré mène une vie tranquille, heureuse et inquiète auprès de sa femme et de leurs deux enfants. Il s’étonne un matin de la subtile distorsion de l’image que lui renvoie le miroir, assez pour chercher partout des signes de changement, et en trouver. Depuis l’arrivée de son nouveau supérieur hiérarchique, il ne peut plus se soustraire aux activités sociales du ministère – bal de la Marionnette, voyage, atelier de formation, concours de sosies à la télévision d’État –, ce qui le place à répétition dans des situations embarrassantes. Le miroir ne mentait pas : le travestissement est en cours.
Fausse camaraderie, complicité simulée, manipulation, collusion, falsification, déguisement : considérant l’actualité politique, Gilles Pellerin n’a pas eu à puiser très loin les éléments qui lui ont permis de dessiner un portrait de société satirique et drôle où le pouvoir et la politique-spectacle s’immiscent au cœur de la vie intime.
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Gilles Pellerin Un homme mesuré roman
Du même auteur chez le même éditeur : Ni le lieu ni l’heure,nouvelles, 1987 (2004). Prix Logidisque de la SF et du fantastique québécois. Principe d’extorsion,nouvelles, 1991. Je reviens avec la nuit,nouvelles, 1992. Québec. Des écrivains dans la ville, essai (en coédition avec le Musée du Québec), 1995. Dix ans de nouvelles. Une anthologie québécoise,1996. Nous aurions un petit genre. Publier des nouvelles,essai, 1997. Récits d’une passion. Florilège du français au Québec,essai, 1997. La mèche courte.Le français, la culture et la littérature,essai, 2002. Anthologie de la nouvelle québécoise actuelle,2003. ï (i tréma),nouvelles, 2004. Prix littéraire Ville de Québec – Salon international du livre de Québec. Lumières du Nord, correspondance avec Stefan Hertmans, 2007. Où tu vas quand tu dors en marchant ?Un théâtre, une ville,en collaboration avec Chantal Poirier et Philippe Mottet, essai, 2010. Vingt-cinq ans de nouvelles : une anthologie québécoise, en collaboration avec Philippe Mottet, 2011. Manifeste pour l’hospitalité des langues,en collaboration avec Thierry Auzer, Patrice Meyer-Bisch, Wilfried N’Sondé, Jean-Luc Raharimanana, Boualem Sansal, Katerina Stenou et Henriette Walter (en coédition avec la Passe du Vent), essai, 2010. 2 i (i carré),nouvelles, 2012. Les mythes littéraires.Épopées homériques,en collaboration avec Georges Desmeules, essai, 2013. Les mythes littéraires.Naissance et création,en collaboration avec Georges Desmeules, essai, 2015.
Chez d’autres éditeurs : Les sporadiques aventures de Guillaume Untel, nouvelles, Asticou, 1982 (1989). Carnets du Saint-Laurent, en collaboration avec Gilles Matte, Les Heures Bleues, 1999. Le Vieux-Québec sous la neige,en collaboration avec Claudel Huot et Michel Lessard, L’Homme, 2003. Grandir dans la neige, d’après l’œuvre de Clarence Gagnon. Récit pour enfants, Musée national des beaux-arts du Québec, 2007.
GILLES PELLERIN
Un homme mesuré
roman
Maquette de la couverture : Anne-Marie Jacques Photographie de la couverture : Gilles Pellerin Photocomposition : CompoMagny enr. Distribution pour le Québec : Diffusion Dimedia 539, boulevard Lebeau Montréal (Québec) H4N 1S2 Distribution pour la France : DNM – Distribution du Nouveau Monde
© Les éditions de L’instant même, 2015
L’instant même 865, avenue Moncton Québec (Québec) G1S 2Y4 info@instantmeme.com www.instantmeme.com
Dépôt légal – Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2015
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Pellerin, Gilles, 1954-Un homme mesuréISBNimprimé978-2-89502-368-5ISBN PDF 978-2-89502-886-4 I. Titre. PS8581.E394H65 2015 C843’.54 C2015-941935-2 PS9581.E394H65 2015
L’instant même remercie le Conseil des arts du Canada, le gouvernement du Canada (Fonds du livre du Canada), le gouvernement du Québec (Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC) et la Société de développement des entreprises culturelles du Québec.
Nous reconnaissons l’appui financier du gouvernement du Canada. We acknowledge the financial support of the Government of Canada.
ESCHOSESONTCOMMENCÉà changer quand, en me rasant, il L  m’a semblé que l’homme dans la glace n’était plus le même  que celui qui avait fait sa toilette la veille. Étrange sentiment quand l’homme d’alors, c’était soi. C’était moi, mais. Je ne suis pas quelqu’un à qui la vérité apparaît en un éclair. Les choses, je n’ai pas d’autre mot, ont tendance à émerger de l’angle mort où elles étaient placées en attendant d’être portées à mon attention. Je dépends de leur bon vouloir. Les mauvais jours, je me dis que je suis à leur merci, mais j’essaie de chasser les idées noires, je le dois à ceux que j’aime. Façon de parler : ce que nous éprouvons les uns pour les autres ne relève pas de la dette. Ni de l’emprunt. J’ai donc mis un certain temps à me rendre compte de la mutation, de la possible mutation. Le matin de la prise de conscience, si je peux décrire ainsi le phénomène, je me suis longuement épongé le visage, pour me donner le temps d’observer l’image à son insu, dans l’espoir de percevoir un indice, puis je suis passé à la cuisine comme si de rien n’était. Ma compagne avait la tête penchée sur une grille de mots croisés et m’a demandé à quelle heure je pensais rentrer, « Comme d’habitude », et si je pouvais prendre les enfants à l’école, « Bien sûr ». Je me ressemblais donc, bien qu’une expérience menée dans ces conditions ne puisse être considérée comme concluante. Ma compagne met beaucoup d’application aux mots croisés, surtout qu’elle voit dans l’aisance ou la difficulté à résoudre une grille l’indice de ce que sera sa journée. Une différence minime pouvait lui avoir échappé.
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Ma journée à moi s’est déroulée comme si elle voulait qu’on la confonde avec ce qu’on dit de la journée d’un fonctionnaire : égale et soporifique. J’ai discrètement cherché à percevoir chez mes collègues le moindre signe de surprise ou d’interrogation à mon égard, ce à quoi on ne peut s’attendre de gens supposément sous sédatif. Rien, sinon que je me suis rendu compte que je n’avais jamais vraiment été attentif à ceux avec qui je travaille, à quelque détail physionomique ou incongruité vestimentaire chez l’un ou l’autre. Heureusement, le bureau n’est pas toute la vie. Je suis allé prendre les enfants à la sortie des classes. Quels que soient mes doutes à mon propos, je me suis dit que je n’aurais qu’à entrer dans la cour de l’école. Les jours où je passe les chercher, en fin d’après-midi, deux gamins accourent invariablement en criant « Papa ! Papa ! » C’est ce qui s’est passé : ils se sont précipités à ma rencontre, la bouche débordant de récits superposés, entremêlés. J’ai été pris de gratitude, au point que j’ai eu l’impression d’avoir le cerveau enfumé de bonheur. Ce qui serait arrivé dans le cas contraire a de quoi glacer le sang : premier scénario – un père entre dans une cour d’école, ses enfants passent à ses côtés en courant, sans le reconnaître, et vont embrasser quelqu’un d’autre ; deuxième scénario – un père entre dans une cour et n’y aperçoit pas ses enfants, s’informe à leur propos et comprend que les deux êtres qu’il chérit (croyait chérir) n’apparaissent pas dans le grand registre de la réalité et que tout à coup on le regarde avec suspicion ; troisième scénario – en approchant de la grille derrière laquelle une ribambelle de gamins s’agitent en criant, un homme se demande s’il est père. Trêve de scénarios. Il n’est pas bon d’imaginer le pire.
Un soir de la même semaine, le plus petit a dit à l’éducateur de garde, un homme dont l’âge ne convient pas vraiment à la fonction : « Laisse-moi te présenter mon père. » Pour ce qui est de la dénomination, ça s’est arrêté là, ce qui prouve que mon fils est bien éduqué, qu’il sait faire preuve de discrétion. Mais ça ne me prouve pas totalement que je suis moi. Encore qu’être son père soit plus satisfaisant. Ça n’a pas traîné que l’homme avait déjà sa main dans la mienne. Un homme poli, courtois, amène, mais j’ai eu peur que nous nous trompions et repartions chacun avec la main de l’autre. Je me suis intérieurement traité d’imbécile : comme sa main droite ressemblait en tout point à la mienne, un tel échange n’aurait pas porté à conséquence. « Ne crois-tu pas que tu devrais le vouvoyer ? » ai-je demandé au petit. J’ai pensé à toutes les mains que j’avais serrées dans la journée. Ce soir-là ma compagne a eu des attentions particulières à mon endroit et elle a fait en sorte que de la main je lui serve la réciproque. Puis elle m’a entouré, enveloppé. Sa tendresse m’allait comme un gant.
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Le lendemain, le visage s’était encore modifié, oh ! à peine ! Seul un regard averti pouvait voir la différence. J’ai fait couler l’eau chaude jusqu’à ce que la buée estompe l’homme ainsi que tout ce qui s’était installé avec lui dans la glace, puis je suis passé à la cuisine, mine de rien, en nouant machinalement ma cravate. En a-t-il profité pour s’esquiver, le temps que la surface du miroir s’assèche ? A-t-il une compagne s’amusant à une grille de mots croisés avec une fillette qui, comme la mienne en cette journée de congé pédagogique, lui a alors lancé, crayon à la bouche : «Identique. Mot de quatre lettres. » De mon côté du miroir, dans la cuisine, il ne restait que quatre cases verticales à remplir et la grille serait complète. Sans réfléchir, j’ai proposé « même ». Sans accent, ça s’assemblait parfaitement aux mots inscrits à l’horizontale. Ma fille a fait la moue, mécontente d’elle-même, surtout que pour se rendre jusque-là elle avait surmonté mille difficultés, aidée par sa mère quand il fallait trouver des mots purement décoratifs, ainsi que des noms de fleuves qui n’ont peut-être d’existence que dans les mots croisés. Elle avait dû chercher midi à quatorze heures. Les évidences ont le chic de se soustraire à notre attention. Surtout quand elles oublient de se coiffer d’un accent circonflexe, car c’était ce contre quoi la petite avait buté. Elle lisaitmeme et cela n’avait aucun sens. Elle s’est levée, boudeuse, pour rejoindre son frère devant la télé. Ma compagne raffole des mots, je ne sais pas le dire autrement. Quand elle parle, on croirait qu’elle voit les phrases se former, des phrases qui sortent de sa bouche comme de celle d’une chanteuse, harmonieuses et précises. Au travail, ça ne lui réussit pas : non seulement on s’y contente de termes aléatoires, mais certains s’en
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font une gloire. La douceur du ton non plus n’est pas bien vue à son bureau : « Garde ça pour ton soupirant ! » lui a-t-on déjà dit avec brusquerie. Le soupirant ne se plaint pas, oh non ! J’ai déposé un baiser sur sa nuque en murmurant «Vieille dame – populaire. Mot de quatre lettres. » Aucune hésitation de sa part : « mémé ». Elle a relevé la tête : « Tu trouves que j’ai changé ? – Mais non, tu ne vieillis pas. » Et c’est vrai. Quant à l’accent aigu, on prétend parfois qu’il a fait son temps.
Elle est comme ça, ma compagne : je la traite ironiquement de mémé et elle affiche une mine exagérément inquiète, un visage de composition, puis elle reçoit ce que je lui ai dit comme une amabilité, moi qui ne suis pas doué sous ce rapport. Elle m’a entouré la taille et s’est collé la tête sur mon ventre. Ses yeux disaient ce que je n’ai jamais compris et ne suis jamais arrivé à cerner, à décrire, ce dont je m’estime chanceux. J’aime infiniment ce que ses yeux disent alors d’incompréhensible. « J’aime bien ta cravate. » Mes cravates se ressemblent tellement que j’ai l’air de toujours porter la même. Idem pour les chemises. Qu’importe, elle avait pris les moyens pour que la journée soit radieuse, elle s’était allumé le fond de l’œil. Je ne sais pas pour elle, mais pour moi, c’était pas mal du tout, qui que je sois : une femme m’avait souri, et cette femme, c’était elle.
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