Un homme sans aveu

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Pourquoi traquer inlassablement un homme dont la réputation a dépassé nos frontières ? Pourquoi s'acharner à vouloir révéler ce qui pourrait mettre en péril l'université française ? C'est à ce jeu dangereux et parsemé de fausses pistes que se livre un chercheur intègre et solitaire.

Publié le : mercredi 15 juin 2011
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EAN13 : 9782748101669
Nombre de pages : 201
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ISBN: 2-7481-0167-7(pourlefichiernumérique)
ISBN: 2-7481-0166-9 (pour le livre imprimé)Philippe Rapatel
Unhommesansaveu
ROMAN(CHAP.1)
Seul un amalgame de consonnes peut restituer le
crépitement étouffé que produit une cigarette lâchée
dans une flaque d’eau. Par ce jour de pluie, monsieur
Taine ne voyait que “prfsst” ou “pchtrr”, combinaison
consonantiqueintéressantepourlelinguistequ’ilétait,
afind’exprimerlesonàlafoisexplosifetchuintantqui
sefaisaitentendreàl’entréedesquelquesétudiantsfu-
meurs fuyant les gouttes pour s’engouffrer dans l’am-
phithéâtre. Ilrestaitlà,souslapluie,àcompterlesmé-
gots et tâcher d’identifier les marques préférées de ses
élèves. "Élèves", un mot qu’il détestait au niveau uni-
versitairecarilluirappelaitlestroplonguesannéespas-
séesàenseignerenronddanslesecondaire. C’estpour-
tantparcevocablequesesétudiantssedésignaientpar-
fois et il les reprenait systématiquement comme pour
leur redonner quelque dignité. Avant de refermer la
grandeportevitréequidonnaitdirectementsurlacour,
iljetaundernierregardaucielchargéquis’essoraitsur
laville,sedisantquelagrisaillefaciliteraitl’attentionet
la concentration.
RobertTaine,professeurdelinguistiqueanglaise,
n’avaitnilephysiquenilecomportementd’unBritan-
nique et cependant se dégageait de cet homme brun,
barbu, de taille moyenne quelque chose qui évoquait
confusément la culture d’outre-Manche. Était-ce son
calme,safroideurlégendaire,l’arômedu tabacqu’ilse
faisait expédier régulièrement par un petit buraliste de
7Un homme sans aveu
Londres, la sobriété de sa tenue vestimentaire… ? Nul
ne pouvait le dire, mais en dépit de la noirceur de ses
cheveux et de ses yeux, personne n’aurait songé à l’ap-
parenter à un méditerranéen.
Lecrissementdesessemellesdecrêpeencorepig-
mentées des gravillons de l’extérieur était le signal ir-
réfutable du début de son cours. Il avait coutume de
ne jamais élever la voix, si ce n’était pour souligner un
point important de son explication, aucun bavardage
n’aurait eu l’audace de s’immiscer lors de ses démons-
trations. Enfait,sonattitudeimposaitlesilenceatten-
tifparlesointoutparticulierqu’ilprenaitàfairepasser
son message linguistique, auquel il vouait une grande
passion, et non par une quelconque autorité ou froi-
deurqu’onvoulaitbienluiattribuer. Pourlui,chaque
mot avait son importance dans son métalangage et la
moindre inattention ou erreur d’interprétation de la
part des étudiants pouvait être préjudiciable au chemi-
nement du raisonnement. Il était en réalité plus res-
pecté que craint. Sa rigueur, ses efforts pédagogiques,
sesmétaphoreséclairantesainsi quel’écoute qu’ilpor-
tait aux remarques et questions de ses apprenants fai-
saient de lui un enseignant estimable et estimé. Ses
déplacements rapides d’un bord à l’autre de l’estrade
étaient savamment calculés afin de s’adresser aux audi-
teursassisauxdeuxextrémitésdel’hémicycle. Illesre-
gardaittouràtourdroitdanslesyeuxmaisaucunn’au-
raitpudires’illeoulafixaitpersonnellementenraison
d’unlégerstrabismedivergentquinepermettaitpasàsa
cible de s’identifier avec certitude.
Son expérience d’enseignant lui avait procuré
quelques traits d’esprit ou quelques remarques qu’il
plaçait toujours à bon escient. Aujourd’hui, celle qui
s’imposaàluidanssadémarcheexplicativefut:
8Philippe Rapatel
“Ne négligez jamais la sensualité de la langue an-
glaise.” De sensualité il ne manquait pas. Il ne s’agis-
sait pas de celle de l’enseignant cabot qui exagère rou-
lement d’épaules, d’yeux et d’intonation à des fins pu-
rement égocentriques et mégalomanes. Il était plutôt
sobre dans sa relation physique à l’auditoire. Mais ses
sensétaienttoujoursenéveilet,danslaviequotidienne,
ilsavaittrouverleplusgrandplaisirdansunplatgéné-
reusementcuisiné, unwhisky singlemalttourbé aux cou-
leurschaudesouunmomentdecontemplationdelana-
ture après une averse.
La “sensualité dela langueanglaise” étaituneex-
pressionqu’uneconseillèrepédagogiqueavaitformulée
tandisqu’ilétaitentoutdébutdecarrière. “Nuldoute,”
avait-il alors pensé, “qu’elle soit sensible à cet aspect
de l’anglais tant sa personne entière dégage un appétit
dévorant de la vie : ses lèvres pulpeuses, son impres-
sionnante poitrine et ses proposépicuriensne peuvent
qu’évoquer un goût immodéré pour les bonnes choses
de ce bas monde.” Et cette femme, docteur és-sensua-
lité,avaitmêmeperçuladélectationaveclaquelleilétait
possible de parler anglais. Elle ne pouvait donc pas se
tromperetc’étaitdoncvrai;lalangueanglaiseestsen-
suelle. L’idée avait fait son chemin et lui apparaissait
de plus en plus comme une évidence qu’il se devait de
transmettre,àsontour,àsesétudiants. Ilfallaitlessen-
sibiliseràladouceurdu th-,tendreanomalieducheveu
sur la langue de nos voisins, à la musique de l’anglais
et ses pondérations accentuelles, aux noms, verbes et
adjectifs dont les initiales communes participent à des
onomatopéesévocatrices. Autantdesensationsquipé-
nètrent le corps de l’auditeur par tous les pores de la
peau.
Les minutes s’écoulaient rythmées par le batte-
ment de la pluie incessante, le glissement heurté de la
craie sur le tableau noir, le pas feutré débarrassé de ses
gravillons et la voix de M. Taine modulée selon les be-
soins de ses explications. L’attention et la tension vers
9Un homme sans aveu
l’objet d’étude donnaient à ce cours une épaisseur re-
cueillieàdeslieuesdecertainesgrands-messescélébrées
parquelquescollèguesauréolésdeleurstitres,leursuf-
fisance et leur condescendance intellectuelle. Il s’agis-
sait plutôt ici d’une assemblée de fidèles ni bigots ni
cagots ni, non plus, admiratifs ou fascinés par la di-
dactique de leur petit prêtre en robe de bure qui sa-
vait minutieusement ouvrir les esprit et les convertir.
Tout se déroulait dans la plus profonde douceur et les
idéess’enchaînaientharmonieusementsanslemoindre
accroc.
Tout n’était que contraste : l’humidité des im-
perméables, des parapluies posés sur les tables vides et
lapoussière decraiequis’envolaitaumoindrecoup de
chiffonsurletableau;l’intensitéducoursetlasérénité
des participants ; la gravité des propos et la souriante
légèreté des exemples les illustrant ; le menaçant cou-
peret de l’examen final et le plaisir d’apprendre. N’en
déplaise aux défenseurs du tout-utile et de la rentabi-
lité,leplaisirdesavoirmieuxexistebeletbien. Etc’est
àluiques’abandonnaientRobertTaineetsesétudiants.
Essayer de comprendre les mécanismes internes d’une
langue,lesopérationsprofondesquilagouvernentpar
une alchimie quelque peu ésotérique dont le discours,
ensurface, n’estquelamanifestation audible. SiShel-
leyaditquelaparolecréalapensée,autreréférencefa-
voritedeM.Taine,ilétaitindispensabledeplongerau
coeur-mêmedelalanguepourydécouvrirsonpouvoir
générateur. La langue, cet organisme vivant qui nous
permet de comprendre et produire des énoncés jamais
lusnientendusauparavant,livraitenfinsonsecret.
Le cours arrivé à son terme, il était fréquent que
desétudiantsviennentdemanderdesprécisionsouris-
querquelqueshypothèses,etcelaàlaplusgrandesatis-
faction de Robert Taine. Mais ce jour-là, seul un de
ses doctorants l’aborda. Grand, le cheveu châtain clair
10Philippe Rapatel
rare, l’oeil vif, Walter Leduc préparait une thèse inti-
tulée “Les limites de l’approche in/exsetienne” sous sa
direction.
“J’aimerais avoir une entrevue avec vous”, lâ-
cha-t-il nerveusement. La relative brutalité de ses
propos intrigua son professeur qui, en dépit d’un
impérieuxdésird’allerboireuncafédanslebarvoisin,
lui proposa sans hésiter de l’accompagner dans son
bureau. Les flots croisés des étudiants changeant de
sallesleurinterdittouteconversationsuivieetc’estdans
son silence que l’étrange binôme gravit des escaliers,
poussadesportesetseretrouvapourfinirdanslecalme
repaire de M. Taine. Ce bureau était rigoureusement
carré, la peinture crème et défraîchie de ses murs
s’écaillait très légèrement, les étagères accueillaient
empilés sans ordre tous les ouvrages de linguistique
nécessaires,lafenêtresansrideaus’ouvraitdirectement
sur la rue. "Glauque" fut le qualificatif qu’avait em-
ployé une étudiante face à l’austérité des lieux. Mais il
nepartageaitpascetavisluiquiyavaitconnud’intenses
moments de flirt intellectuel, de relations cérébrales,
d’amourettes grammaticales ou d’hyménées lexicales
avec ses étudiants lesplus passionnés.
“Asseyez-vous, je vous en prie. Vous buttez dans
votre recherche, c’est çà ?, dit-il, provocateur, afin
d’aider Walter Leduc à s’épancher.
- Oui et non, répondit Leduc. En fait je me
heurte à un problème de citation.
- Expliquez-vous.
-Lasemainedernièremabibliographiem’aper-
misdedécouvrirunarticled’uncertainDavidDrought,
dont vous avez sans doute entendu parler, et qui aurait
abordé en1958 la théorie de l’in/exset.
- Vous êtes certain ? J’ai effectivement lu
quelquespagesdeDroughtsurlegroupenominalmais
rien sur le groupe verbal, sans parler du principe de
l’in/exset. Si ce que vous me dites là est vrai, l’affaire
11Un homme sans aveu
est explosive et… délicate”, s’empressa-t-il d’ajouter
pour masquer sa jubilation.
Était-celàlejourinespéré,àlafoistantattenduet
redouté. Celuioùlestrompettesdelajusticeseferaient
entendre dans le cénacle universitaire ? Robert Taine
n’avaitriendeceshérosvengeursquiarriventjuchéssur
leur cheval précédés de hérauts aux tuniques multico-
lores. Cen’étaitdoncpaslesouffledestrompettesqu’il
percevait maisun intense bourdonnement d’excitation
qui,danssesoreillesenfeu,masquaitlebruitdelacir-
culation au-dehors et même les éventuels bredouille-
mentsdesonétudianthésitant. SilarévélationdeWal-
terLeducs’avéraitiltiendraitàsamerci,depuissonbu-
reaumiteux,undesgrandsnomsdelalinguistiqueetses
sbires tous plus royalistes que le roi. Leduc respecta le
silence recueilli de son professeur mais ne manqua pas
de détecter un éclat dans son regard et d’apercevoir un
légersourireaux commissuresde ses lèvres.
“Tout ceci est à vérifier avec la plus extrême ri-
gueur”, dit Taine qui enchaîna dans son for intérieur
“nous avons, peut-être, enfin là de quoi clouer le bec
à ce prétentieux de Cainabel !” Sa proie n’était autre
qu’unprofesseurderenomd’unecélèbreuniversitépa-
risiennequesathéoriedel’in/exsetavaitpropulséparmi
les grands linguistes et qui lui avait conféré une auto-
rité dont il usait selon ses humeurs et la personnalité
de ses interlocuteurs. Sa découverte était audacieuse et
avait relégué les concepts grammaticaux de l’époque au
rang des archaïsmes linguistiques. Taine ne se cachait
pas d’avoir été très influencé par les théories de Cai-
nabel auquel il reconnaissait le mérite d’avoir dépous-
siérélaréflexionsurlelangage. Maiscequ’ilneluipar-
donnaitpasc’étaitl’insondableorgueildesespropos,la
suffisance de ce zorro de la pensée et l’hyperégomanie
qui enflait chaque page de ses publications. Son auto-
rités’étaitvitemueenabusdepouvoirlorsqu’ils’agissait
de recruter de nouveaux collègues dans son université.
Toutcecifaisaitdeluilacibleparexcellencedesespairs
12Philippe Rapatel
etplusparticulièrementdeRobertTainequin’avaitja-
maisadmisqueledécouvreurnes’effacepasderrièresa
découverte. C’était pour lui une question d’éthique et
tout ce qui pouvait faire progresser la recherche devait
tomber dans le domaine public sans que quiconque en
prétende la paternité. Mais plus encore que la morgue
dumaîtrec’étaitlaprétentionaboyantedesdisciplesque
Taineexécrait. L’und’entreeux,PaulMirande,qu’ilse
plaisait à surnommer le "cerbère du vieux" s’était tou-
jours montré plus radical, plus cassant et, en fait, plus
vaniteux que Cainabel à chacune de ses interventions
lorsdescolloquesquisetenaientàParis. Onnelevoyait
jamaisenprovince. Méprisdel’autreFrance? Crainte
desetrouverminoritaire? Nuln’auraitpuyrépondre
maislefaitétaitlà: lejeuneMirandenequittaitjamais
saniche,lachaînedesescertitudesétantsansdoutetrop
courte. Ilétait,luiaussi,unbrillantélément,mouléet
façonnéparNormalSup.,vifetaudacieux,etquimar-
chaitdanslespasdesonmaîtreavecuneapplicationqui
confinaitàlaméticulositédufaussaire. Silestravauxde
Cainabel n’étaient bel et bien qu’un produit évolué et
développé,maisnondéclaré,delarecherchemenéepar
David Drought, le clan des in/exsetiens parisiens allait
bientôt sentir le sol de ses prétentions se dérober sous
ses pas.
Non ce bureau n’était décidément pas glauque,
bienau contraire; il rayonnait. EtLeduc, toujourssi-
lencieux et attentif attendait, lui aussi gagné par l’exci-
tationambiante,ladécisiondesonprofesseur. Ilcom-
mençaitàmesurerconfusémentl’effetqu’auraitsamo-
deste découverte bibliographique. Le grincement de
son fauteuil pivotant le fit sursauter, mais Taine resta
imperturbablementperdudanssespensées. Quelqu’un
frappa à la porte mais Taine, pour une fois, ne daigna
pasrépondre. Unepeluredepeinturecrèmesedétacha
du mur pour tomber sèchement et se casser sur le bu-
reau mais Taine resta de marbre voyant là le rideau du
templequisedéchireavantl’anéantissementdesidoles.
13Un homme sans aveu
Se croyait-il investi d’une mission divine ? Serait-il le
doigtdecedieuvengeurquiallaitrétablirlajusticedans
ce petit univers cérébral ?
“Bien! VouséplucheztouslestravauxdeDrought
que vous pouvez trouver et, de mon côté, je consulte
toutes les banques de données pouvant renvoyer soit à
Drought soit aux études et critiques de l’in/exset.” Le
deuxièmeclasseLeduc,chargédesonordredemission,
se leva et quitta le bureau sans mot dire, tout accaparé
qu’il était par cette enquête imprévue.
Il était hors de question pour Robert Taine
d’ébruiter cette ébauche de découverte. Cette époque
qui avait mis à la disposition de tous téléphone, fax et
E-mail aurait fait de ces outils de communication des
informateursdesplusefficacesauprofitdeCainabelet
consorts. Cainabel! Celuiqui,aujurydel’agrégation,
dépeçait à vif tout étudiant formé par Albert William.
La guerre des écoles linguistiques avait d’abord été
violente, brutale et sans merci. Puis, devant le ridicule
de la situation, chacun des clans s’était replié sur
lui-même en quête de plus de densité et fourbissait ses
armes en trempant ses pointes de flèches dans le fiel
de la vengeance. C’est ainsi que William était toujours
parvenu à faire obstacle à la carrière de Pascal Janin en
l’empêchantd’accéderaustatutdeprofesseur. William
étaitlechefdefiled’uneécolelinguistiquequiavaiteu
letortnonpasd’êtrefondamentalementenopposition
aveccelledeCainabelmais,aucontraire,d’enêtretrop
proche tout en refusant de s’y confondre. Le malheur
dePascalJaninétaitd’avoirtentéd’opérerunesynthèse
des travaux de ces différentes tendances ce qui lui a tôt
valud’êtrelâchéparlesunsetparlesautresaprèsavoir
été encensé par tous.
La jungle a une loi, celle de la survie. Le rap-
port n’est pastantceluidu plus fortau plusfaible mais
plutôt d’une espèce à l’autre. La proie tente de sur-
vivre, d’échapper au prédateur. Elle ne le juge pas.
Chez l’homme les références ne sont plus les mêmes.
14Philippe Rapatel
Le fils, nous dit la psychanalyse, n’a d’autre fin que de
tuer le père. Le jeune ambitieux protégera son maître
jusqu’àcequ’ilretournesonarmecontrecedernier. Et
si les “espèces” peuvent cohabiter sans que leur vie in-
tellectuelle ne soit en péril, il n’en demeure pas moins
qu’elles ne supportent pas le partage. L’enfer c’est les
autres,lesrivaux,ceuxquipourraientimposertelcou-
rant de pensée, telle approche, telle démarche origi-
nale. Nous avons tort de nous comparer aux animaux
dans nos comportements les plus vils : "pire qu’une
bête", "panier de crabes", "rapace", "requin" sont au-
tant de métaphores malencontreuses et, en fait, de vé-
ritables insultes au monde animal. L’animal n’est pas
pervers,l’universitairepeutl’être. L’animalestendroit
de dire “le loup est un homme pour le loup”. Robert
Tainetournaunregarddésabuséverslemuroùétaitaf-
fichée,depuislongtempsdéjà,cettecitationdeWilliam
James : “L’homme, considéré biologiquement, est la
plus formidable de toutes les bêtes de proie, et, vrai-
ment, la seule qui dévore systématiquement sa propre
espèce.”
C’est ainsi qu’il considérait le monde dans le-
quel il évoluait, se surprenant parfois à prendre part
à quelque curée. Après tout, il n’était qu’un homme.
Mais de là à harceler au téléphone un collègue qui ris-
quait de gagner du galon trop rapidement, en venir à
enfoncerlaportedesonbureauensonabsenceouen-
core chercher à miner sa réputation par quelques ru-
meurs sexuellement connotées comme cela s’était pro-
duitici,ilyavaitungouffrequeseulunviaducdeper-
versité permettait de franchir.
Le cognement répété d’une grosse mouche verte
qui se heurtait inlassablement à la fenêtre pour tenter,
en vain, d’entrer dansle bureau éclairé fit sortir Taine
de ses réflexions. “Curieux,” se dit-il désabusé et en-
coreimprégnédel’atmosphèremorosedesespensées
“quelavermineessaied’entreràl’université. Elle
yestdéjà!”Ledésirdeboireuncaféluirevintsoudainet
15Un homme sans aveu
ildécidadepasserquelquesinstantsauBardel’Opéra,
sonrepaire,oùilseraitcertainderencontrercollègues
et étudiants. La perspective de déguster, comme à son
habitude, le meilleur arabica de la ville le fit se lever
d’un bond. Il aimait le café, le bon, le court, celui qui
est recouvert d’une lave blonde et or. Tout en refer-
mant à double tour la porte de son bureau il envisagea
defairerapidementunepremièremouturedesonrap-
portsurl’in/exsetet,sil’enquêtemenéesurlestravaux
deDroughtetCainabelaboutissait,sesconclusionsau-
raienttoutelaforcerequisepourfairegrillercedernier
sur les flammes de l’humiliation.
La pluie avait cessé de darder la ville et un faible
rayondesoleillustraitchausséeettrottoirs. Unbalaide
baleinesetdetoilenoiretenduebalayaitl’airàhauteur
des yeux.
“Comment ne peuvent-ils pas s’apercevoir qu’il
ne pleut plus et que leurs parapluies sont de véritables
perce-oeil ?” s’interrogea Taine agacé par ces piétons
aveugles, décapités qui n’ont pour seul visage qu’un
dôme encore humide de tissu ébène. Mais le linguiste
neput s’empêcher de s’interrogersur la justesse gram-
maticale de son néologisme "perce-oeil" qu’il aurait
dû appeler "perce-yeux". Seulement “de véritables
perce-yeux” n’étant pas phonétiquement très heureux,
ils’entintàsapremièreinspiration.
L’intérieur du bar était bruyant, enfumé. Selon
les chaises qu’il frôlait il percevait la gaieté, la gravité
des propos, la légèreté des rires, la solitude des clients
quis’ytrouvaient. Unetableselibéramiraculeusement
et l’invita à déposer le lourd fardeau de la mission de
salut public qu’il s’était donné. Dans le cendrier un
mégot coudé et mal écrasé se consumait en communi-
quant son ardeur à un emballage de sucre qui brunis-
saitlentement,laissantainsiàRobertTaineletempsde
lirecequiyétaitimprimé. Ils’agissaitd’unecitationde
Anatole France : “L’amour ne résiste pas à l’absence”.
16Philippe Rapatel
Deuxtassesvidesetunverreàeauencombraientencore
le marbreoù il auraitaimé étalersonjournal.
17(CHAP.2)
Le dimanche,les ruesd’une ville universitaire de
province ne sont guère plus animées en France qu’en
Grande-Bretagne. Contrairement aux idées reçues, le
dimanche d’outre-Manche n’a rien à envier au nôtre
quant à la morosité et la vacuité ambiantes. Ce qui
les distingue peut-être, ou plutôt les distinguait jadis,
résidedanslatenuevestimentairedessujetsselonqu’ils
sont de sa Gracieuse Majesté ou de la République. Les
premiers avaient coutume de se costumer pendant la
semaine pour faire relâche le week-end alors que nos
compatriotes avaient la réputation inverse. Qu’en
est-il, en fait, à l’heure où les citoyens de la C.E. font
lesclonessouslegrand chapiteau européen?
La Place de l’Horloge ne dérogeait pas à la loi de
l’ennui dominical. On pouvait y voir ici ou là deux
grands-mères, endimanchées sous leur permanente,
avancer lentement en se tenant par le bras quelques
mètres derrière deux grands-pères bavardant en mar-
chantlesmainsdanslespochesdeleurpar-dessus;plus
loin une famille dont les adultes aux chairs empour-
prées ne pouvaient dissimuler un penchant pour la
bonne chère etle bourgogne ; plusloinencore l’agita-
tion d’adolescents bruyants contrastant avec un couple
statufiédanssonenlacement;etquelquespigeons.
Robert Taine détestait les dimanches et leur im-
mobilisme. N’ayantnifemmenifamilledanslavilleou
19Un homme sans aveu
lesenvirons,ils’efforçaitdedonnervieàcetempsmort
hebdomadaire. Si le rythme de ses activités ne pouvait
êtredel’ordredeceluidelasemaine,ilserefusaitnéan-
moins à se laisser engluer par la molle pesanteur de ce
jour-là. Étrangement,c’estladécouvertedeLeducqui
le conduisit au Musée des Beaux Arts par ce dimanche
glacial de janvier. L’année de la publication de l’ar-
ticledeDroughtquesonétudiantluiavaitrévéléedeux
jours auparavant, 1958, éveilla chez lui un impérieux
besoin d’aller contempler une fois de plus une oeuvre,
de cette même année, qui exerçait sur lui une singu-
lière fascination. Il se dirigea donc directement vers la
septième salle qui abritait cette toile et, comme à son
habitude, ralentit son pas à mesure qu’il s’approchait
du tableau. Une troublante sensation où se mêlaient
crainte et vénération s’emparait irrémédiablement de
lui. “Lesoird’Adam”l’attendait,envoûtant,déroutant
etpourtantilpressentitquecettefois-cil’oeuvred’une
obscure artiste anglaise du nom de Lucy Dim lui offri-
rait sa clé. Adam y figurait nu et à demi couché dans
l’immense bénitier d’une cathédrale en ruine, appuyé
sur le coude droit, une jambe allongée, l’autre pliée,
lebrasgauchetendu àl’horizontalseterminantparun
indexpointéversunpersonnagevêtud’unerobenoire
debout sur le seuil du porche. L’atmosphère de la ca-
thédraleétaitfroide,baignéed’unépaisbleu-grisquela
lumière du jour parvenaitdifficilementà percer. Tout
en se laissant habiter par l’étrangeté de la toile Robert
Taine se prit à en détailler les formes, les mouvements
etlesteintes. Ilfuttoutd’abordsaisiparlescontrastes:
l’ombre et la clarté, la dynamique du doigt pointé et le
statismedupersonnageennoir,l’horizontalitéd’Adam
etla verticalité du visiteur, lavie symbolisée par lepre-
mier homme et la mort évoquée par les ruines. Puis,
ce qui l’intrigua fut l’omniprésence d’une transition
danscesoppositions: obscuritéetlumièrepartageaient
toujours une aire commune, l’index d’Adam se déta-
chait sur un fond composé de deux lignes divergentes
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