Un jour des oiseaux prendront leur envol

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Automne 1972, en un coin reculé des Ardennes belges. Alphonse Thomas y avait un jour installé sa petite scierie. Il était heureux d’y travailler. Mais un petit démon, qui dénigrait ses activités, était caché dans ses neurones : « Vous n’êtes qu’une petite scierie sans importance. »

Alphonse et son équipe se retrouvent embrigadés dans une multinationale. Il s’ensuit une dépossession inexorable de ce qui faisait sa joie de vivre. Désormais prédomine cette doctrine : « Chassez l’humain, il n’est pas rentable ! » Alphonse peut cependant compter sur deux alliés : sa petite machine à écrire, qui délivre des messages anonymes de mise en garde, et un poète noir aux États-Unis qui, chaque matin, transpose les rayons du soleil levant en de poignants hymnes à l'espérance.


Publié le : jeudi 22 octobre 2015
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EAN13 : 9782332903020
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ISBN numérique : 978-2-332-90300-6

 

© Edilivre, 2015

Dédicace

 

A tous ces esclaves qui galèrent à longueur d’année dans l’espoir de pouvoir un jour se payer une cisaille

Citation

 

 

« Or ça, les lois sont comme des toiles d’araignes ; or ça, les simples moucherons et petits papillons y sont pris ; or ça, les gros taons malfaisants les rompent, or ça, et passent à travers. »

Rabelais

Chapitre 1
La cabane du maquisard

Nous sommes en automne 1972, en un coin reculé de l’Ardenne belge.

Le voyageur, s’il marquait un temps d’arrêt en haut de la colline afin de reprendre son souffle, ne se remettait pas volontiers en marche, subjugué qu’il était par le silence de toujours qui imprégnait cet endroit.

Et puis transparaissait lentement, mélodieusement en filigrane musical, le bruissement incertain du ruisseau voisin qui, tout en flirtant avec ses amies les pierres, se frayait un chemin à travers la prairie en contrebas de laquelle était installée la scierie des Thomas.

Le bruit des machines en activité dans le lointain n’était pas arrogant, mais tenait lieu d’accompagnement à cette symphonie champêtre.

A certains moments privilégiés, dominant ces bruits de fond, une chaude voix de ténor entonnait en sourdine, reprise par d’autres, un air lyrique annonçant la libération toute proche du peuple des travailleurs et le retour des exilés dans leurs foyers, mais la jovialité du ton en démentait les paroles tragiques.

Si d’aventure, le brouillard fréquent en ce coin de l’Ardenne avait rendu évanescents la nature, ses prés et ses sapinières, toutes ces effluves sonores se fondaient en une résonance profonde de l’univers en harmonie.

Le voyageur reprenant sa marche à regret après ces fragiles instants de plénitude, descendait sur quelques centaines de mètres la route qui s’incurvait à cet endroit, franchissait sur sa gauche un petit pont de pierres marquant l’entrée du domaine des Thomas et pénétrait dans une nécropole de grumes, de billes de bois, d’empilements de planches surmontées de leurs dosses.

De profondes rides marquaient le sol témoignant de l’effort des lilliputiens pour amener les géants sur le lieu de leur sépulture. Certaines concessions étaient bien entretenues, manifestement entourées de soins vigilants, d’autres, pour d’obscures raisons, étaient à l’abandon. Certaines planches se tordaient de désespoir sur leur support, alors qu’impassibles, à quelques pieds de là, d’autres toutes guindées, bien alignées sur leurs voisines, se rigidifiaient résignées comme des bourgeoises de province dans leur corset.

Entre le petit pont et l’aire de stockage de la scierie officiait le fantôme d’un chemin en gravillons qui ne ressuscitait que bien au-delà des ateliers, en direction du corps d’habitation.

Qu’il ventât, plût ou gelât à rendre inertes les tourbillons d’écume du ruisseau ou que le soleil dardât ses rayons implacables sur cette discrète vallée perdue au milieu des bois, Alphonse Thomas, Alphonse pour la dizaine d’ouvriers qu’il employait, s’avançait à la rencontre de celui ou de celle qui lui faisait l’honneur ou l’amitié d’une visite. Il accueillait avec chaleur le visiteur, s’informait des conditions de son voyage, prenait des nouvelles de sa famille s’il la connaissait et l’entraînait sans plus tarder, en le prenant affectueusement par le bras, au cœur même de son univers à lui, sa scierie et la petite communauté de travail qu’il animait. Il commentait au passage le travail exécuté sur chaque machine, s’extasiait comme un enfant devant ses jouets, de la scie alternative multiple qui débitait les grumes en planches bien parallèles et à l’épaisseur voulue au fifrelin près. Il passait en revue ses différentes scies à ruban, à une seule lame, dirigées avec soin par de véritables spécialistes qui repéraient et isolaient au sein du bois des blocs exempts de défauts. Il y avait aussi les scies débitant à dimensions les pièces fournies par la scie de tête et l’unique déligneuse donnant aux ébauches leur configuration définitive de planches en les dotant de bords parallèles. Il s’arrêtait longuement à chaque poste de travail et y vantait sans retenue la qualité de l’ouvrage exécuté de façon telle que son interlocuteur devait nécessairement en attribuer tout le mérite à l’ouvrier devant eux. A coup sûr c’était un homme d’atelier ; ses mains calleuses et crevassées en témoignaient. Il connaissait les moindres recoins de cette entreprise qu’il avait fondée il y avait maintenant une bonne dizaine d’années en y investissant toutes ses économies. Il la sentait respirer et gémir, mais aussi soupirer d’aise ces jours-là où les problèmes étaient miraculeusement absents.

Chaque machine, chaque homme, chaque lot de bois étaient des branches de ce tronc commun auquel il s’identifiait. Toute personne un tant soit peu avertie des difficultés inhérente au monde du travail ne pouvait qu’être impressionnée par la bonhomie des attitudes, la connivence bienveillante des regards, les petits saluts de sympathie du bout des doigts au bord de la casquette poisseuse. Pas de regards hostiles, d’injures rentrées ou grommelées, de gestes équivoques ébauchés sitôt le dos tourné, ni d’attitudes d’animaux de zoo qui hurlent leur indifférence et leur mépris aux visiteurs en extase devant leur cage. Alphonse Thomas, fils d’ouvrier, ancien bûcheron lui-même, n’était pas de ces enfants du peuple qui, ayant réussi à la force du poignet, n’ont que dédain pour ceux qui n’ont pu s’élever comme eux. Ne reniant pas ses origines, il était en complète communion avec le monde dont il était issu. Les controverses n’étaient pas pour autant absentes à la scierie, mais elles se réglaient lorsque le temps s’y prêtait sur le banc semi-circulaire, en pierres de taille, situé au fond de la cour, entre l’usine et le corps d’habitation. Ces gens simples avaient découvert d’instinct les vertus apaisantes de la discussion en plein air. Les éclats de voix se perdaient dans les nuages et les affrontements y avaient la consistance d’un jeu d’ombres et de lumière. L’équilibre de la nature contribuait à celui des hommes.

Lorsque des mésententes éclataient, chacun défendait son point de vue avec acharnement, en le ponctuant de grands coups de poing dans le creux de la paume. Le pouvoir de convaincre tenait plus de la vigueur du propos que du bien-fondé des arguments. Le dénouement était invariablement le même. Alphonse Thomas se levait soudainement et lançait à la cantonade qu’il allait examiner la question à tête reposée, qu’il prendrait une décision et qu’il donnerait sa réponse le lendemain matin à l’arrivée des hommes.

Il ne savait jamais refuser ce qu’on lui demandait, ce qu’il n’aurait pas hésité à demander lui-même s’il avait encore été ouvrier. Il n’oubliait pas les difficultés du début, lorsque bûcheron il avait épousé Adrienne, la venue de leur fils Gérard, le premier logis à aménager et la paye dépensée avant même d’avoir été touchée. Cela se savait et un consensus tacite s’était installé qui consistait à ne pas demander plus que ce qui pouvait être raisonnablement accordé.

La visite des ateliers se terminait dans la petite cour où se trouvait le banc de pierre. Cet espace établissait une transition entre les hangars de sciage et de manutention du bois, et les locaux d’habitation des Thomas où Alphonse avait également son bureau. Il s’y arrêtait immanquablement à un point bien précis, près de la vieille pompe en fonte, et de là, faisait découvrir avec fierté à son visiteur, à travers une trouée entre deux bâtiments, l’environnement superbe de la cuvette au fond de laquelle était installée la scierie, horizon circulaire de coteaux et de bois pentus, parsemés de chaumières isolées ou regroupées en hameaux.

Voyez-vous, avait-il coutume de dire à cet endroit, ils logent tous là-bas dans les collines ; ils peuvent tous de leur maison ou de leur jardin apercevoir la scierie. En cas d’incendie, même en plein dimanche, ils seraient tous ici en quelques minutes bien avant les pompiers.

Sur le côté gauche de la cour était construite la cantine où se prenait en commun le repas de midi. Chaque ouvrier, en arrivant le matin, déposait son repas sur le rebord de la fenêtre ; la femme d’Alphonse préparait pour agrémenter cet ordinaire frugal de plantureuses soupes campagnardes qui sentaient bon les légumes frais. Et pour dessert, il y avait toujours une surprise : fruits de saison qu’elle cueillait dans le verger ou crème maison dans de petits pots en grès qu’elle disposait méticuleusement sur un rayonnage en bois.

C’était elle qui dressait la table, qui veillait à ce qu’il y ait toujours du café chaud sur la taque du fourneau à bois. Le repas de midi à la cantine était un moment privilégié car toute la communauté, les Thomas en tête, s’y retrouvait. Il n’y avait pas de place préétablie et chacun s’installait à la bonne franquette comme cela se trouvait. Les provocations verbales, les fanfaronnades dénuées de toute malice fusaient, se succédaient à un rythme effréné, entrecoupées de rires ou de gloussements suivant l’état de disponibilité des mandibules. Aucune tête de Turc cependant ! Même les frères Talberti, d’origine italienne, maçons de leur état et que l’on taquinait bien plus souvent qu’à leur tour sur leur métier d’avant et leur appartenance présumée à la mafia, ne se sentaient pas pour autant agressés.

Le repas terminé, un jeu de fléchettes accroché au mur permettait aux sportifs de se défier de façon encore plus directe.

Les jours d’anniversaire, la petite communauté commençait un peu plus tôt la pose de midi car il eut été dommage de ne pas faire honneur au gâteau couronné de bougies qu’Adrienne confectionnait à cette occasion.

Ces jours-là, le temps de pose débordait aussi sur l’heure de reprise du travail parce qu’il était de tradition qu’en fin de repas l’ouvrier fêté sorte de sa mallette aux coins rabougris une bonne bouteille de liqueur de prunelle qu’ils dégustaient tous ensemble à petites lampées.

Avant de reprendre le travail, certains se roulaient une cigarette d’un méchant tabac noir de la région. C’était pour Adrienne le moment de sonner le signal de la retraite ; cette odeur âcre et goudronneuse lui donnait la nausée.

Alphonse avait installé son bureau, au fond de la cour, dans une ancienne écurie. Il avait lui-même calligraphié sur la porte, en grandes lettres jaunes liserées d’un fin trait brun, la nouvelle affectation de ce local.

Cet avertissement était sage vu que ledit bureau ne répondait que très imparfaitement à l’image que l’on se faisait généralement d’un tel endroit. Cela tenait plutôt du débarras dans lequel on aurait fait hâtivement le vide pour y empiler des classeurs, tous différents les uns des autres, avec des étiquetages disparates à moitié décollés et jaunis par le temps. Un tube fluorescent, en fin de carrière, dispensait en permanence une lumière hésitante ; la clarté du jour ne pénétrait en effet que très parcimonieusement dans cet antre. Dans un coin, surveillée de près par des piles de documents, trônait une toute vieille machine à écrire, une vénérable Underwood d’avant la guerre. Le courrier et les factures étaient tapés tant bien que mal, à deux doigts, par Adrienne qui voyait là une façon symbolique d’aider son mari. Sur toute la largeur d’un mur, fixé par de nombreuses punaises en cuivre, se tire-bouchonnait le plus long copeau d’une seule pièce jamais réalisé dans l’atelier. Il avait été offert à Alphonse par ses ouvriers à l’occasion de l’un de ses anniversaires. Ils l’avaient spécialement fait ignifuger et traiter contre les parasites. Il fallait donc qu’Alphonse en prît grand soin car ce copeau était fait pour durer. Une grosse flèche noire, tracée au marqueur à même le mur, le reliait à une photo de groupe réalisée à cette occasion. Cette photo datait d’une dizaine d’années, mais c’était la même équipe qu’aujourd’hui ; on ne licenciait pas dans cette entreprise. On n’y embauchait pas non plus d’ailleurs, ce qui était un sujet de préoccupation pour Alphonse Thomas qui avait lu quelque part qu’une entreprise devait continuellement se développer si on ne voulait pas la voir péricliter tôt ou tard. Cette affirmation dont le bien-fondé lui échappait, n’arrêtait pas de le turlupiner.

Sur un autre pan de mur, bien horizontalement, en lettres pleines réalisées au pochoir, cette maxime trouvée au hasard d’une lecture « Le Tu est magnifique » dont l’orthographe exacte avait valu à son auteur de nombreux démêlés avec le correcteur d’épreuves. A part quelques îlots de résistance, inexpliqués, inexplicables, tout le monde, à l’instar de son patron, se tutoyait aux Etablissements Thomas.

Lorsqu’il attendait quelque visiteur dans son bureau, Alphonse Thomas prenait rapidement les poussières avec un chiffon qu’il gardait soigneusement plié dans un de ses tiroirs. Il faisait le vide sur sa table de travail, s’assurait que son interlocuteur disposerait d’un siège bien dégagé, ce qui l’amenait parfois à interrompre la sieste du chat et à éliminer quelques touffes de poils, restructurait rapidement l’une ou l’autre pile de documents en équilibre trop instable, qui aurait pu être accrochée au passage. A vrai dire, Alphonse Thomas n’était pas désordonné, mais son ordre à lui s’écartait résolument de l’idée que l’on s’en faisait ordinairement. Il utilisait deux grands principes pour classer et retrouver les documents : celui des vases communicants et celui des couches de stratification. Suivant le premier de ces principes, aucune des piles disséminées le long des murs de la pièce, à la manière de notables arabes en conférence, ne devait devenir sensiblement plus haute que ses voisines. Au fur et à mesure de leur réception, les documents à classer étaient uniformément répartis de façon à compenser les différences de niveau. Le deuxième principe permettait de retrouver un document sans trop de difficultés et était inspiré d’une loi de la géologie suivant laquelle la profondeur d’une couche permettait d’en déterminer l’âge. Dans le bureau d’Alphonse Thomas, c’était l’âge supposé du document qui indiquait à quel niveau il fallait entreprendre les fouilles. Il procédait alors de façon très méthodique, en progressant toujours dans le même sens, celui des aiguilles d’une montre, pile après pile, et de mémoire d’Underwood, aucun document n’était jamais demeuré introuvable plus d’une heure. Au-delà de ce temps, il devait être considéré comme définitivement égaré ou n’avoir jamais existé.

Le téléphone était posé, bien en évidence, comme une pièce de collection, sur un petit meuble de forme indéfinissable qui tenait à la fois du lutrin d’église et du pupitre de clerc dans une étude de vieux notaire. Pour les Thomas sa sonnerie représentait quelque chose de religieusement vital, un cordon ombilical les reliant au reste du monde.

En cas de séjour prolongé, le visiteur d’Alphonse Thomas était reçu en hôte privilégié. A la soirée, lorsque le temps s’y prêtait, il lui arrivait de l’emmener dans la campagne avoisinante ou de remonter le ruisseau, à travers bois, jusqu’à sa source, en suivant les sentes de chasse au pirch, ces pistes pour chasseurs, plus ou moins bien dégagées de leurs brindilles suivant la saison. Cette balade leur permettait parfois de débusquer des sangliers, cerfs ou chevreuils en train de s’abreuver. Un autre lieu de promenade était ce que les gens de l’endroit appelaient la « cabane du maquisard » dans laquelle un réfractaire avait tenu plus de deux ans durant la dernière guerre. A la tombée du jour, il ramenait son visiteur à la maison où une chambre d’hôte lui avait été préparée. Il lui laissait le temps de se rafraîchir et de se changer, puis il l’emmenait, accompagné le plus souvent de sa femme, dans l’une ou l’autre des nombreuses auberges que comptait la région. Tout au long du repas, Alphonse parlait d’abondance de la contrée qui l’avait vu naître, de ses habitants, de leurs coutumes et de la vie au milieu des bois, du terroir et de ses légendes. Mais ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était de rappeler les pratiques artisanales et industrielles du temps jadis. Des pépites brillaient dans ses yeux, lorsqu’il évoquait l’orpaillage tel qu’il avait été pratiqué par ses aïeux dans les rus dévalant des collines ou encore la vie quotidienne dans les mines d’or sous l’occupation romaine. Il aurait parlé des heures entières de la fabrication artisanale du charbon de bois et de bien d’autres sujets qu’il avait l’art de rendre passionnants. Même Adrienne, qui était aux premières loges depuis plus d’un quart de siècle, ne se lassait pas de l’écouter. Ces soirées se terminaient généralement très tard car, outre ses dons de conteur, Alphonse possédait aussi celui d’écouter les autres. Il eut considéré comme sacrilège, dans ces moments de communion profonde où l’alcool donnait le sceau de l’authenticité à chaque confidence, d’aborder un sujet concernant les affaires à traiter. Les contrats signés par Alphonse Thomas n’étaient jamais maculés de taches de vin ou de reliefs de repas.

Alphonse était ce qu’il est convenu d’appeler un technicien. Il était heureux dans son petit univers de machines ; leur bruit assourdissant, dominé de temps en temps par une vocifération d’ouvrier, le stimulait ; l’odeur de la sciure et de la résine fraîche avait sur lui un effet euphorisant. Les incidents décuplaient son énergie ; il était le premier sur place pour essayer de les résoudre et ne partait que lorsque tout était rentré dans l’ordre. Lorsqu’un ouvrier était absent, il prenait sa place avec délectation. De renouer avec son ancienne condition d’ouvrier l’épanouissait et sa forte voix de baryton, alors, dominait celles de tous les autres. A ces moments-là, l’extirper de son cher atelier pour lui faire regagner son bureau afin d’y signer quelque papier tenait de la prouesse, et parfois même la diplomatie d’Adrienne restait sans effet. Lorsqu’il regagnait son bureau et son fouillis, c’était toujours à contrecœur car ses obsessions y pénétraient en même temps que lui. La petite phrase lancinante relative aux affaires qui stagnaient le pourchassait dès que son esprit se trouvait libéré des tracas protecteurs de l’atelier. Et tout d’abord, était-ce bien vrai ? Fallait-il toujours courir après la croissance et chercher à tout prix l’extension de ses affaires sous peine de régresser et de dépérir ? Et si c’était vrai, l’était-ce aussi pour son entreprise à lui ? Les Etablissements Thomas constituaient une petite entité bien spécifique dans une région reculée sans vocation industrielle très marquée. Fallait-il dans son cas rechercher la croissance au détriment de la stabilité ? Se contenter du statu quo, était-ce de l’immobilisme ou bien de la saine prudence ? Il était intimement convaincu d’avoir créé quelque chose de valable qui permettait à toute la communauté de vivre honnêtement, chacun selon ses besoins, et lui-même mettait chaque mois assez d’argent de côté pour pouvoir procéder au renouvellement régulier de ses machines. Et s’il décidait d’étendre ses activités, dans quelle direction devrait-il aller et avec quels moyens ? Il sentait confusément qu’il ne quitterait jamais le bois. Il lui devait trop. Mais dans ce domaine, comme dans beaucoup d’autres, les affaires n’étaient plus aussi florissantes que par le passé. Dans le bâtiment, le plastique, l’infâme plastique fils dégénéré du pétrole, était devenu envahissant et y remplaçait de plus en plus fréquemment le bois. Les mines de charbon s’étaient fermées les unes après les autres, et il n’y avait plus de demande pour le soutènement. Le béton précontraint était de plus en plus souvent préféré pour les traverses de chemin de fer. Les bonnes vieilles billes de bois avaient pris leur retraite dans les jardins pour étançonner les talus. Les importations de bois étranger se multipliaient. Des campagnes de promotion bien orchestrées auprès des milieux professionnels proclamaient comme une vérité irréfutable que les essences en provenance du Canada ou encore des pays scandinaves possédaient des caractéristiques bien supérieures à celles du « vulgaire » bois ardennais. Circonstance aggravante, dans ces pays, la grande industrie avait mis en place des structures d’exploitation, d’abattage et de manutention qui rendaient ce matériau très compétitif.

Par ailleurs, diversifier dans ce domaine semblait être une réelle gageure. Il y avait bien quelques créneaux prometteurs, quoique déjà très encombrés, tels que la production de sciure, copeaux, écorces pour la fabrication de panneaux en contre-plaqué ou tout simplement de bûches artificielles. Mais l’ancien bûcheron avait un trop grand respect pour les géants de la forêt, même lorsqu’ils étaient abattus. Leur vie d’après devait être aussi noble que celle qui avait été la leur lorsqu’ils dominaient la forêt de toute leur stature. Le destin d’un arbre, disait-il, ne s’achève pas lorsqu’on le couche au sol dans un enchevêtrement de branches fracassées. Un arbre transformé en maîtresse poutre pour un édifice, en mât de bateau ou en planches pour fabriquer des meubles, cet arbre-là restait sous la caresse du vent ou en contact avec la voix humaine. Pour Alphonse, un seigneur de la forêt ne pouvait mourir, seulement vieillir et se perpétuer en dispensant des bienfaits autour de lui. Le bois du copeau, de l’émincé, de la sciure ne vit déjà plus au simple énoncé de son nom. Et l’allumette affublée de couleurs criardes ne rappelle que le temps d’une flammèche qu’elle est faite de bois avant de retomber moribonde entortillée sur ses cendres.

Décidément, Alphonse Thomas ne se voyait pas faire autre chose que de belles planches ou de robustes madriers qui commencent une nouvelle vie lorsqu’ils quittent la scierie. Il s’était déjà dit au cours de ses flâneries dans l’aire de stockage qu’il était bon de permettre au bois de vieillir dans la contrée qui l’avait vu croître. Il ne trouvait pas de mot pour qualifier ce sentiment et parfois se sentait coupable de l’éprouver. Il était dans la lignée des grands romantiques qui supposaient les objets dotés d’une âme, comme le disait si joliment Lamartine ou de façon plus nostalgique Virgile, ce grand amoureux de la nature et leur muse à tous. En principe donc, Alphonse n’aurait pas dû avoir honte de tels états d’âme. Mais l’homme moderne sait, lui, qu’il s’agit d’une sensiblerie perverse à nette composante écologique qui altère le pouvoir de décision et la capacité d’entreprendre.

L’état de délabrement dans lequel se trouvait son bureau était pour Alphonse un autre sujet de préoccupation. Sitôt assis dans son fauteuil bancal, il contemplait avec frustration le panorama du champ de bataille qui l’enveloppait. Lorsqu’il vantait son système de classement vertical par piles alternées, c’était pour se donner bonne contenance et contrer son incapacité à s’organiser sérieusement. Et d’ailleurs, il n’en éprouvait aucune envie. Son excuse était qu’il n’en avait pas le temps matériel. Un psychanalyste, sain de corps et d’esprit, aurait probablement attribué son dégoût de la paperasserie au rejet par son subconscient de la pâte à papier cette forme dégradée du bois réduit en bouillie.

Il aurait voulu donner du standing à son entreprise, l’organiser, la structurer, bâtir quelque chose de durable qui l’aurait transformée en une entité industrielle au vrai sens du terme. Il en aurait été le directeur, faisant réellement fonction de directeur et non plus comme c’était le cas maintenant de bonne à tout faire. Par pudeur ou timidité, il n’avait pas jugé bon de se prévaloir d’un tel titre, et cela posait problème chaque fois qu’il rencontrait un visiteur pour la première fois. Son interlocuteur ne savait qui il avait en face de lui. S’adressait-il au patron des Etablissements Thomas ou à un simple contremaître comme la salopette qu’il portait en permanence pouvait le laisser supposer. Il était las de vivre à la petite semaine et sans oser se l’avouer, aspirait à une certaine notoriété. Quelque part au fond de lui, il aurait aimé être de ces dirigeants qui ne se salissent jamais les mains et organisent sans jamais y toucher le travail des autres. Pouvoir signer une addition au restaurant non plus furtivement pour dissimuler des mains martyrisées par la matière et les outils, mais au vu de tous d’une belle envolée calligraphique ! Ce n’était pas tellement pour lui, ni pour sa femme qu’il aimait d’un amour sage, dans le même nid, depuis vingt-cinq ans, qu’Alphonse Thomas songeait à se valoriser, mais pour son fils Gérard qui terminait ses études d’ingénieur et à qui il aurait voulu laisser une usine moderne et performante.

Lorsque son fils rentrait à la maison, le week-end, et qu’ils discutaient ensemble des problèmes de l’atelier, la conversation n’était jamais détendue. Alphonse biaisait sans cesse, ne se livrait jamais entièrement. Pour donner le change, il montait en épingle des actes de simple routine. Il s’attribuait aussi le mérite de décisions qui lui avaient été dictées par des évènements extérieurs sur lesquels il n’avait aucune prise. Il voulait convaincre son entourage que sa gestion n’avait rien à envier à celle d’un dirigeant de grande compagnie. Il était mortifié à l’idée qu’il pourrait un jour décevoir son fils. Il aurait tellement voulu travailler avec lui dans un cadre moderne, au sein d’une entreprise dynamique, la sienne, la leur, avec des tas de départements et beaucoup de responsables s’affairant dans des bureaux au sol recouvert de moquette.

La crainte de paraître vieux jeu et de ne pas pouvoir garder son fils auprès de lui, le travaillait continuellement. Il aspirait à rompre le cercle étroit de ses relations limitées en amont aux fournisseurs et en aval aux grossistes et distributeurs. Il visait à une certaine promotion sociale pour permettre à son fils de vivre dans un milieu correspondant à ses études. Lorsqu’il voulait paraître à son avantage et se faire valoir, son ton devenait emphatique. Il posait sa voix comme s’il s’adressait à un large auditoire. Les yeux étonnés et incrédules de sa femme le ramenaient alors pour quelque temps à plus de simplicité et d’humilité. Gérard ne pouvait évidemment s’abstenir d’établir un parallèle entre le milieu universitaire où il vivait cinq jours par semaine et l’atelier dans lequel se débattait son père. Un jour qu’il l’avait vu se renfrogner pour avoir été pris en défaut sur un point de détail, il s’était levé et lui avait dit en lui donnant une bourrade amicale dans le dos : « De toute manière, papa, ces enseignants à l’université, ce sont de bons théoriciens, mais je ne suis pas sûr qu’un seul d’entre eux soit capable de faire tourner ton usine ! » Il est des phrases assassines, il en est d’autres qui vous installent dans la plénitude du bonheur et de l’amour. Ce soir-là, Alphonse fut plus qu’affectueux avec sa femme.

Mais de ruminer en solitaire n’apportait aucune solution à son problème et sa jovialité naturelle s’altérait au fur et à mesure que Gérard se rapprochait de la fin de ses études. Son beau-frère, notaire de son état, lui avait tout récemment demandé s’il n’était pas souffrant. Certes, il l’était, mais d’un mal qu’on n’avoue pas impunément à un représentant de la classe sociale à laquelle il rêvait d’appartenir.

Une fin d’après-midi de septembre, alors qu’il revenait d’une cueillette aux champignons, comme il en faisait de plus en plus souvent, il décida de couper par la grande fagne pour redescendre à la scierie. Il avait beaucoup marché et se sentait fatigué, accablé par la chaleur lourde d’un été finissant. Les premiers éclairs l’avertirent qu’il n’échapperait pas à l’orage imminent. Il hâta le pas. Les premières gouttes de pluie le rattrapèrent dans la hêtraie de Saint-Léonard. Il se mit à courir quelques mètres, menaçant à chaque foulée de saccager sa cueillette. Réflexe de gallinacé tout à fait inutile puisque la maisonnée était encore loin. Quand il était enfant, il aimait lancer à la ronde en cas de bêtise monumentale : « J’aime rire de moi » et joignant l’acte à la parole le garnement désarmait la colère de ses parents et s’en tirait sans punition, parfois même avec une sucette en prime. Alphonse avait gardé cette bonne habitude. Ne pouvant rire et courir en même temps, il ralentit le pas et s’apprêtait à rentrer dans le cycle biologique qui, dans de telles circonstances, transforme un être humain en éponge, lorsqu’il tomba sur une pancarte indiquant la direction de la cabane du maquisard. Il bifurqua dans le sens de la flèche, s’engouffra dans une sapinière touffue et trouva après quelques errements dans la demi-obscurité qui y régnait, le refuge protecteur. Il défit le morceau de fil de fer qui en protégeait l’accès et se retrouva de façon tout à fait inespérée, à peine mouillé, à l’abri des ondées qui maintenant déferlaient à torrents.

Cette cabane, construite par l’homme qui y avait vécu plus de deux ans durant la dernière guerre, était une petite construction en rondins. Ce refuge avait d’autant mieux résisté aux assauts du temps qu’un comité régional en assurait l’entretien. Il comportait pour tout meuble une petite table et une banquette pour s’y allonger. Alphonse se laissa choir sur celle-ci. Il était heureux de s’en être tiré à si bon compte, à peine effleuré par les premières gouttes. De contentement, il goba le chapeau d’un jeune bolet dont le seul tort était de se trouver sur le dessus du panier.

Le tour du propriétaire fut vite terminé, et Alphonse se retrouva une fois de plus seul avec lui-même. Comme toujours en pareil cas, son moulin à penser se remit à tourner. Et tout d’abord, était-ce sérieux pour quelqu’un qui se voyait dans la peau d’un directeur de partir ainsi à la cueillette aux champignons, un jour de semaine, en plein après-midi, sous prétexte que les conditions de poussée mycologique étaient idéales ? Il n’avait jamais rien lu de semblable dans les reportages consacrés aux grands hommes qui faisaient l’évènement Certes, ceux-ci avaient également des passe-temps, mais pas n’importe lesquels. Ils jouaient au golf ou bien étaient des plaisanciers avertis qui allaient passer le week-end en Angleterre sur leurs douze mètres ou plus. Il était bien coté d’être photographié une palette à la main à condition qu’elle soit de tennis, de badminton ou de squash. Par contre, à cette époque, la palette de tennis de table n’avait pas plus d’impact médiatique qu’un balais, à moins qu’il ne fût clairement établi, sur fond de patinoire, qu’il était de curling. Mais la cueillette de champignons ou la modeste pêche au vers de terre telle qu’il la pratiquait dans l’une ou l’autre retenue du ruisseau était-ce là, lorsqu’on se targuait d’être un dirigeant d’entreprise, des loisirs dont on pouvait faire état sans éprouver une certaine gêne ?

Il en venait même à se reprocher le temps perdu à la Noël, lorsqu’il partait avec ses hommes dans les bois pour couper des sapins et les distribuer à toute la communauté : un grand pour le réfectoire, des plus petits pour chaque foyer. Il n’était pas croyant – il aurait plutôt eu tendance à manger du curé – mais, chaque année, au retour de leur expédition, il en balançait un tout beau par-dessus le mur de la cure pour l’église du village. Une âme charitable lui avait rapporté que dans son prône de Noël, le curé l’avait remercié d’un vibrant « Un tout grand merci pour le sapin de la crèche à Monsieur Peppone ! »

Se frayant de plus en plus difficilement un chemin à travers le dédale de sottises et de billevesées qu’il se créait, son esprit et puis son corps vinrent à s’assoupir et la cabane entra dans le monde de l’onirisme le plus délirant. Il n’était pas un maquisard sous la pluie, mais Alphonse Thomas bloqué en plein hiver par une violente tempête de neige. Au dehors, les éléments déchaînés hurlaient leur rage de ne pouvoir l’atteindre. Mais lui, bien calfeutré au sein de sa petite cabane ne les entendait même pas. Pour se distraite, il avait allumé la télévision dont la lueur blafarde éclairait les poutres de la pièce. De temps en temps, il se levait pour aller vérifier si la tempête ne s’apaisait pas. Un grand miroir lui renvoyait alors l’image d’un homme dans lequel il pensait se reconnaître lequel, un casque de chantier sur la tête, auscultait les parois et le plafond, en les tapotant de son club de golf. Pas la moindre cavité suspecte, c’était du solide ! Et malgré la fureur des éléments, il se sentait pénétré par une douce chaleur dont il rendait responsables les deux ou trois verres de péquet qu’il avait ingurgités avant son interview à la télévision. Son fils qui venait d’entrer, après s’être ébroué et avoir secoué sa toge académique recouverte de neige, lui donna un cours particulier sur les magnifiques propriétés d’isolation du bois. Le lustre du plafond s’alluma à cet instant car sa femme dont il n’avait pas remarqué la venue trouvait qu’il faisait trop sombre et que cela abîmait les yeux. Et tous ensemble, ils s’extasiaient devant la beauté de leur nouvel intérieur si confortable et si protecteur avec ses maîtresses poutres en chêne.

« Te souviens-tu de moi ? », demandaient elles à tour rôle.

− Moi, j’étais dans le bois du haut, près du rocher moussu en forme de cheminée.

− Moi, c’était près de l’ancienne mine d’or, à la croisée des chemins, au confluent des deux rus.

− Te rappelles-tu de moi ? J’ai vieilli sur le premier tas, à droite, sitôt passé le pont de pierre.

− N’êtes-vous pas honteuses, mes cousines, de le tutoyer, c’est devenu un monsieur, maintenant !

A la voix des arbres ressuscités, s’étaient joint celles de nombreux amis et membres de la famille qui avaient envahi la chaumière métamorphosée en un bungalow cossu. Alphonse allait d’une pièce à l’autre et ses connaissances du Rotary ne tarissaient pas d’éloge sur l’agencement des volumes de sa nouvelle demeure et sur la qualité de la finition : « Félicitations, cher ami, c’est vraiment de très bon goût ! » Son beau-frère s’approcha à son tour, lui retira amicalement le club de golf qu’il tenait toujours à la main et le congratula avec effusion pour l’esthétique de sa maison, construite dans la plus pure des traditions bourgeoises. Les gouttes de résine qui perlaient sur les poutres s’allumèrent de mille feux sous un si joli compliment.

C’est au moment de la distribution des cadeaux devant l’arbre de Noël, qu’une brindille jalouse de n’avoir jamais porté des cheveux d’ange du temps de sa verdoyante jeunesse, le réveilla en sursaut. Il l’extirpa de son nez et malgré l’intensité redoublée de la pluie se rua dehors pour la remercier de lui avoir fait faire ce détour et l’associer à la joie d’avoir trouvé ce qu’il cherchait depuis si longtemps.

Un maquisard avait tenu deux hivers rigoureux dans cette cabane et y avait survécu en dépit des intempéries. On était dans un pays de bois. Les générations qui s’y étaient succédé depuis des temps immémoriaux avaient dû leur survie à la forêt et en avaient tiré leurs principaux moyens de subsistance. Pour ceux qui restaient au village, la forêt n’était plus aujourd’hui la bonne fée dispensatrice de tous les bienfaits, et ils n’en vivaient plus que chichement. Un peu de bois de chauffage, quelques piquets pour clôtures, de-ci de-là un poulailler ou un clapier fait de planches mal équarries. Mais, le logis entièrement en bois du temps jadis avait été détrôné au cours des siècles par les logis en pierres du pays et puis finalement en briques. Aujourd’hui, seuls quelques citadins en mal de dépaysement se risquaient à utiliser le bois pour la construction de leur résidence secondaire.

Tout récemment, son fils lui avait parlé des qualités mécaniques et d’isolation thermique du bois, de l’avantage que cela représentait en cette période de coût élevé du combustible de chauffage. Alphonse aimait dessiner et faire des plans ; il avait beaucoup d’imagination et souffrait de ne pouvoir l’employer à autre chose qu’à produire des objets strictement de forme rectangulaire, les planches. Il possédait les machines et les hommes ; il songea en souriant à ses deux anciens maçons italiens ; il avait tous les atouts pour franchir une étape décisive et se lancer dans la fabrication de maisons et de hangars dont le matériau serait exclusivement le bois de sa région.

Un rêve semi-éveillé lui avait indiqué la voie...

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