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Un jour dont personne ne se souviendra...

de A POIGNANT (Auteur)

publié par

alfyre

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La pluie tape encore et encore contre la vitre. Elle m'empêche de dormir, elle m'empêche de penser, elle m'empêche de m'apaiser. Elle frappe, s'explose, s'éclate contre l'avion sans jamais cesser. Elle me hante depuis des heures. Chaque gouttelette est plus forte que la précédente, chaque gouttelette résonne plus longtemps. Elles viennent atterrir avec fracas pour former une rivière, un fleuve, un torrent qui s'écoule indéfiniment contre le verre.Mais alors que je réussis à écarter cette pluie battante dans un coin empli de pénombre au fin fond de mon esprit, mon voisin vient me tapoter l'épaule. Il me regarde de ses grands yeux pleins de doutes et de question. Je ne sais pas trop ce qu'il me veut, et je ne veux pas le savoir, mais maintenant qu'il m'a sorti d'une léthargie presque complète, autant qu'il parle. Il a peur de se lancer, il remue les épaules, tente de commencer une phrase avant de sourire, faute d'être capable de la continuer. Il frotte ses mains contre son jean, cligne des yeux encore et encore. Chaque geste sensé est pour lui une véritable torture. Il souffre mais résiste.- Vous désiriez?- Je me demandais si… si… si vous l'aviez faite, madame?- Oui. Mais vous savez, je n'ai que trente-six ans.- Et alors? C'est si… si… si affreux que ce que les journaux le disent madame?- Oui, mais appelez-moi mademoiselle.- Vous… vous rentrez chez vous alors madame?- Oui, mais je vous ai dit de ne pas…- Vous… vous savez, moi aussi je… j'ai fait l'armée.
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La pluie tape encore et encore contre la vitre. Elle m'empêche de dormir, elle m'empêche de
penser, elle m'empêche de m'apaiser. Elle frappe, s'explose, s'éclate contre l'avion sans jamais
cesser. Elle me hante depuis des heures. Chaque gouttelette est plus forte que la précédente,
chaque gouttelette résonne plus longtemps. Elles viennent atterrir avec fracas pour former une
rivière, un fleuve, un torrent qui s'écoule indéfiniment contre le verre.
Mais alors que je réussis à écarter cette pluie battante dans un coin empli de pénombre au fin
fond de mon esprit, mon voisin vient me tapoter l'épaule. Il me regarde de ses grands yeux
pleins de doutes et de question. Je ne sais pas trop ce qu'il me veut, et je ne veux pas le savoir,
mais maintenant qu'il m'a sorti d'une léthargie presque complète, autant qu'il parle. Il a peur
de se lancer, il remue les épaules, tente de commencer une phrase avant de sourire, faute d'être
capable de la continuer. Il frotte ses mains contre son jean, cligne des yeux encore et encore.
Chaque geste sensé est pour lui une véritable torture. Il souffre mais résiste.
-
Vous désiriez?
-
Je me demandais si… si… si vous l'aviez faite, madame?
-
Oui. Mais vous savez, je n'ai que trente-six ans.
-
Et alors? C'est si… si… si affreux que ce que les journaux le disent madame?
-
Oui, mais appelez-moi mademoiselle.
-
Vous… vous rentrez chez vous alors madame?
-
Oui, mais je vous ai dit de ne pas…
-
Vous… vous savez, moi aussi je… j'ai fait l'armée. Trois jours. J'ai… j'ai pris une…
une balle perdu dans la tête lors d'un entraînement. Je… je… travaille dans un
pressing maintenant. Mais j'ai… j'ai touché un peu d'argent. C'était mon… mon rêve
vous… vous savez. L… l'armée.
-
Désolé.
Il comprend qu'il me dérange, que je ne compatirai pas à son sort malgré que lui compatisse
au mien. Il comprend que je ne suis pas désolé, qu'il n'est qu'un inconnu de passage dont
l'histoire ce sera volatilisé à jamais dans quelques jours. Il pourrait bégayer, grelotter, tiquer et
toquer jusqu'à la mort cela me serait bien égal. Je ne le connais pas, il ne me connaît pas et
c'est bien ainsi. C'est mieux ainsi.
La pluie continue de battre, encore et encore et elle m'empêche de dormir…
Sur le parking non plus je ne connais personne. Personne ne m'attend et personne ne m'a
jamais attendu. Des milliards de voitures s'étendent, mais pas une seule n'est venue pour moi.
Seul le bitume me tient compagnie, le bitume humide, dur, sans vie. Je ne suis pas une
héroïne, personne ne m'interpelle dans la rue, pas un regard, rien.
Ils sont tous chez moi pour une fête surprise. Mais je ne veux pas de fête, je veux rentrer et
rester au calme, et je le veux maintenant. Je veux m'enfouir dans le silence et cela à jamais,
jusqu'à ce que le diable m'emporte vers une torture éternelle.
Je lève le bras tant bien que mal jusqu'à ce qu'un pauvre taxi me prenne. Au volant, un italien,
la quarantaine, croix en argent et maillot de Joe Dimaggio. Avec sa barbe, ses cheveux long et
son regard perdu on dirait Jésus. Son regard vide me scrute, me juge au cas où je serai un de
ces prédateurs ou meurtriers stéréotypés de la télé.
Je monte et lui indique ma petite ville paumée. Il démarre le compteur et s'allume une longue
cigarette. Il crapote sur celle-ci en jetant de temps un regard soucieux et attentif d'un homme
qui aurait peur de quelque chose.
Puis, exaspérée par ce jugement péjoratif je lui assène un regard furibond à travers le
rétroviseur qui le pousse sur la défensive.
-
Qu'est-ce que vous faîtes par ici?
-
Je rentre chez moi.
Il me sourit d'un léger rictus forcé qui crispe son visage et dévoile ses multiples rides aux
coins des yeux et sur le haut du front.
-
Vous avez fait quoi là-bas?
-
J'ai servi mon pays.
On dirait qu'il me prend pour un terroriste. Peut-être n'apprécie-t-il pas mon air irlandais?
-
Vous êtes irlandaise?
-
Oui, mon père est irlandais. Ma mère sicilienne.
-
C'est bien ce que je me disais.
Il se retourne et marmonne dans un sa barbe quelque chose qui ressemble à "Connard
d'irlandais qui pollue nos racines en se mariant avec des italiennes. Conasse de siciliennes.".
Les italiens n'aiment pas les irlandais. Ils n'aiment personne, sauf les autres italiens, et encore.
Mais les irlandais non plus n'aime pas grand monde, alors…
-
Combien de temps vous y êtes resté?
-
Trop longtemps.
Il me fixe dans le rétroviseur encore et encore. Et murmure sans cesse les mêmes paroles:
"Trop longtemps, trop longtemps… Branleuse. Nan mais vous avez vu ça. Salope d'irlandaise.
Y faut les crever ces connards. De Kennedy à McKinley tous des tapettes qui ont foutus notre
patrie dans la merde. Qu'une bande de dégonflés démocrates.".
Je me retiens de lui dire que McKinley était écossais et républicain mais je ne tiens pas à me
retrouver sur le bord de la route par cette chaleur.
-
Vous êtes quoi comme grade.
-
Je n'ai pas de grade.
-
Même pas sous-lieutenant?
Il a de la chance. Il me cherche et il a de la chance. Avec son ton ironique de raciste d'enculé
de putain de merde de connard, il a de la chance. Je pourrais l'étrangler, je pourrais lui planter
un couteau dans la gorge, je pourrais le faire s'étouffer avec sa pomme d'Adam et... Rrraaah!
-
Pourquoi vous êtes revenu?
-
Je suis juste arrivée à mon terme.
-
Vous n'avez pas commis de bourde, genre pétez un câble et tuez des civils?
-
Non.
Tu me prends pour qui connard? Hein? Je suis parti sauvé les miches de ton putain de
Président Républicain Georges W. mes couilles de Bush.
Il finit par me déposer et je lui paye sa course. Il repart et regarde une dernière fois dans son
rétroviseur.
Finalement on arrive, et je reste là, seule, devant ma maison, ma bicoque, mon trou à rat. Je
n'ai pas envie de rentrer. De tous les voir, de les serrer les uns après les autres, de me rendre
compte que la peinture est de plus en plus écaillée et les fissures de plus en plus profondes. De
voir qu'ils n'ont pas changés mais que je ne suis plus la même.
Je monte marche par marche, échelons par échelons, palier par palier, et j'ouvre la porte.
D'un coup, tout s'enchaîne et s'accélère, la lumière s'allume et tous mes amis surgissent de
derrière mes pauvres meubles rouillées et rongés par les termites. Au milieu une grande
banderole avec marquée un mot d'encouragement s'étend. "Nous sommes fiers de toi!".
Ma sœur se jette dans mes bras la première. Ses mains moites, boudinées et maladroites me
serrent, me pincent les omoplates. Heureusement, elle est plus intelligente qu'habile. Ma mère
rapplique derrière, tenant à peine debout et traînant un respirateur, elle tente de m'enlacer mais
ne peut même pas lever les bras. Puis toutes mes connaissance, mon patron, mes collègues et
tout le tsouin-tsouin passe, chacun son tour, me fait la bise, me serre, me salue, me félicite.
Certains pleurent, je ne sais pas trop pourquoi… La joie?
Je les trouve tous plus pathétiques les uns que les autres, levant les bras, jetant ballons et
confettis, dansant et buvant dans cette baraque à moitié écroulée et décimée par les années et
le non-entretient. Ma huitième bouteille de bière à la main, je me retiens de tous les insulter,
de leur montrer la vie. La vraie.
Ils ne connaissent pas le véritable monde, ils ne connaissent rien. Pour eux, seuls les
commerces et les habitants de cette bourgade paumée importe, leurs chimères, leurs désirs
sont et resteront le centre du monde.
Demain, ils iront travailler, et cela sera une journée comme les autres, simple, divertissante,
sympathique, sans surprise. Et moi aussi, je les rejoindrais, je sourirais, je ferais semblant de
ne pas savoir comment va le monde, j'effacerais tout de ma mémoire et me murais à jamais
dans un silence qui me rongera chaque jour, qui me causera ulcères et j'en passe jusqu'à…
jusqu'à ce que je ne sois plus. Demain il n'y aura plus de crise, de guerre, de marée noire, tous
ce sera envoler dans un soupçon d'innocence.
Peut-être est-ce mieux ainsi? Peut-être est-ce pour cela qu'ils sont heureux et que je ne le suis
plus? Peut-être est-ce moi la folle dans l'histoire?

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Publié le : 06/06/2012
Langue : Français
Nombre de pages : 4
Type de la publication : Livres
Thème : Littérature >

Romans et nouvelles

Licence : Tous droits réservés

17/1000 caractères maximum.

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