Un larcin

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Journaliste de mode new-yorkaise renommée, Clara Velde s'est mariée quatre fois. Mais elle reste éperdument amoureuse d'Ithiel, qu'elle a connu avant tous les autres. Incapable de s'engager, il lui avait pourtant offert une bague sertie d'une émeraude qu'elle porte toujours comme symbole de leur amour passé. Un jour, la bague disparaît. Soupçon, colère, détresse, cruauté, remords... Un ouragan d'émotions envahit cette femme jusqu'alors inébranlable et aussi froide que l'acier. La prose acide et gaie de Saul Bellow pointe avec autant de virtuosité que de vivacité les frustrations, lubies secrètes, peurs irrationnelles que les hommes et les femmes – ces vaines créatures – tentent de refouler au plus profond de leur être.





Publié le : jeudi 29 octobre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782221191699
Nombre de pages : 89
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Saul Bellow
Saul Bellow (1915-2005) fut membre à part entière, aux côtés notamment de Philip Roth, Bernard Malamud et Herbert Gold, de ce que l’on a appelé l’« école juive new-yorkaise » du roman américain. La puissance de ses livres (Les Aventures d’Augie March, Le Faiseur de pluie, Herzogou L’Hiver du doyen), l’a même très tôt fait considérer comme le pape de ce courant à l’intitulé trop réducteur. Au-delà du recours fréquent à des descriptions de milieux et de personnages caractéristiques d’une certaine conscience juive contemporaine et de son mal-être, Bellow a fait appel à toutes les ressources de l’esprit humaniste. Libéral irréductible, il a souvent choqué par son franc-parler et ses prises de positions anti-conformistes. Cela ne l’a pas empêché de se voir attribuer le prix Nobel de littérature en 1976.
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Titre original : A THEFT
© Saul Bellow, 1989 Tous droits réservés. Traduction française : Julliard, 1991 et Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 2015
Photo : © Condé Nast Archive / Corbis. Design : Raphaëlle Faguer
EAN : 978-2-221-19169-9
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À mon fils, Daniel O. Bellow
Clara Velde, pour commencer par le trait le plus frappant chez elle, avait des cheveux blonds, coupés court à la mode, sur une tête anormalement grosse. Chez une personne d’un tempérament apathique, une tête de cette taille aurait pu sembler une difformité : chez Clara l’autoritaire, elle donnait une impression de beauté rude. Il lui fallait cette tête-là – un esprit comme le sien avait besoin d’espace. Clara possédait une forte ossature, avec des épaules hautes, sinon larges. Ses yeux bleus, exceptionnellement grands, saillaient lorsqu’elle réfléchissait. Le nez était petit – un nez hérité d’ancêtres de la mer du Nord. La bouche, très belle, s’étirait énormément quand Clara riait ou quand elle pleurait. Son front était puissant. Au seuil de la maturité, les traits qui composaient son charme naïf s’affermirent : désormais ils ne changeraient plus. En fait, tout chez elle frappait, et pas seulement la dimension ou la forme de sa tête. Elle avait dû juger depuis longtemps que, pour des êtres comme elle, il n’y avait pas de masque possible : elle n’allait pas gaspiller son énergie en déguisements. Elle était donc comme elle était, une grande bringue d’Américaine avec de fort belles jambes – que n’aurait-on pas vu si les pionnières avaient porté des jupes moins longues ! Elle achetait ses vêtements dans les meilleures boutiques et s’y connaissait en produits de beauté ; néanmoins, elle ne perdit jamais son air campagnard. Elle venait de la cambrousse – impossible de s’y tromper. Sa famille ? Des cultivateurs ou des hommes d’affaires de l’Indiana et de l’Illinois, des provinciaux extrêmement religieux. Clara fut élevée au rythme de la Bible : prières au petit déjeuner, action de grâces à chaque repas, psaumes appris par cœur, Évangiles avec références exactes – la religion d’antan. Son père possédait une chaîne de magasins dans le sud de l’Indiana. Les enfants furent envoyés dans de bonnes écoles. Clara étudia le grec à Bloomington, la littérature e de la Renaissance et du XVII siècle à Wellesley. Une déception amoureuse à Harvard entraîna une tentative de suicide. La famille décida de ne pas la rappeler dans l’Indiana. Comme Clara menaçait d’avaler d’autres somnifères, on l’autorisa à fréquenter l’université de Columbia et elle vécut à New York sous étroite surveillance – un régime mis au point par ses parents. Elle s’arrangea cependant pour n’en faire qu’à sa tête. Elle redoutait les flammes de l’enfer, mais passa outre. Après une année à Columbia, elle entra chez Reuter, puis enseigna dans une école privée, et plus tard écrivit des articles sur les États-Unis pour le compte de journaux britanniques et australiens. À quarante ans, elle avait fondé sa propre entreprise – une agence de presse spécialisée dans la haute couture –, agence qu’elle vendit par la suite à un groupe d’édition international et dont elle devint l’un des directeurs. Dans la salle du conseil, certains lui reconnaissaient un « bon esprit d’entreprise », d’autres trouvaient qu’elle régnait en « tsarine » sur la chronique de la mode. À cette époque elle était aussi la mère attentive de trois petites filles. La première avait été conçue non sans mal (avec le concours professionnel de gynécologues). Le père de ces enfants était le quatrième mari de Clara. Sur les quatre, trois n’avaient guère été que cela : des hommes appartenant à la catégorie des maris. Un seul, le troisième, avait représenté plus : Spontini, le magnat du pétrole, un ami intime de Giangiacomo F., le milliardaire de gauche et terroriste qui sauta avec sa propre bombe au cours des années soixante-dix. (Certains Italiens prétendirent, comme on pouvait s’y attendre, que le gouvernement l’avait armé à cette fin.) Mike Spontini ne s’occupait pas de politique, mais évidemment il n’était pas né riche, comme Giangiacomo, qui avait pris Fidel Castro pour modèle. Spontini avait bâti sa propre fortune. Avec son physique, ses hôtels particuliers, ses villas et ses yachts, il aurait pu tenir un rôle dansLa Dolce Vita. Des quantités de femmes lui couraient après. Clara avait gagné la bataille du mariage, mais perdu celle de la durée. Reconnaissant enfin qu’il voulait se débarrasser d’elle, elle ne s’opposa pas à cet homme difficile, tyrannique, et renonça à tous ses droits lors de la répartition des biens – ou plutôt de la non-répartition. Il lui enleva les cadeaux fabuleux qu’il lui avait faits, jusqu’au dernier bracelet. Le divorce n’avait pas été plus tôt prononcé que Mike fut foudroyé par deux attaques. Il végétait maintenant à demi paralysé et 1 incapable d’articuler un mot. Une Italienne à la Sairey Gamp s’occupait de lui à Venise, où Clara allait le voir de temps en temps. Son ex-époux l’accueillait avec un grognement animal, un regard flambant de rage, puis reprenait son air imbécile. Il aimait mieux être un débile résidant au bord du Grand Canal qu’un mari habitant la Cinquième Avenue.
Les autres maris – l’un épousé en grande pompe à l’église, les autres, suivant la routine, devant le maire – étaient… eh bien, pour parler franc, des semblants de maris. Velde, grand et beau, indolent, faisait preuve d’une provocante incompétence. En moyenne, il ne restait jamais plus de six mois à un poste. Tout le monde dans le groupe l’aurait tué. Son excuse pour cette activité sporadique était qu’en réalité il n’avait de dons que pour la stratégie électorale. Durant les campagnes, il se montrait sous son meilleur jour, attirant l’attention des médias sur son candidat qui jamais, au grand jamais, ne remportait les primaires. Mais il n’aimait pas être loin de chez lui et qu’est-ce qu’une élection sinon un spectacle itinérant ? « Wilder est très gentil » – ainsi Clara résuma-t-elle un jour la situation à Laura Wong, la styliste sino-américaine qui était sa confidente. « Père affectueux à condition que les gosses ne le dérangent pas, il passe le plus clair de son temps à lire des livres de poche – des thrillers, de la science-fiction et des biographies pop. Il pense, je crois, que tout ira bien du moment qu’il reste vautré sur ses coussins. Pour lui, inertie égale stabilité. Moi, pendant ce temps, je tiens la maison toute seule : hypothèques, entretien, bonnes, jeunes filles au pair venues de France ou de Scandinavie – la dernière en date vient d’Autriche. J’échafaude des projets pour les enfants, je m’occupe de l’école, du dentiste et du pédiatre, sans compter les petites copines, les sorties, les tests psychologiques, l’habillage des poupées, les cartes de la Saint-Valentin que je découpe et colle. Quoi d’autre… ? J’apaise leurs tourments secrets, je règle leurs disputes, je stimule leur intellect, j’essuie leurs larmes. Je les aime. Wilder ne fait que lire P. D. James ou Dieu sait qui jusqu’à ce que l’envie me prenne de lui arracher le bouquin pour le jeter dans la rue. » Un dimanche après-midi, c’est exactement ce qu’elle fit : elle ouvrit la fenêtre et balança le livre de poche dans Park Avenue. — Ça l’a surpris ? demanda Mrs Wong. — Pas vraiment. Il sait combien il peut agacer. Ce qu’il n’admet pas, c’est que j’aie des raisons d’être agacée. Il est, non ? Qu’est-ce que je veux de plus ? Au milieu de la tornade, il personnifie le calme. Et la solution à tous mes désordres et mes malheurs en amour – dont il n’ignore rien. Une femme sexy qui n’a pas su trouver de débouchés à son affectivité et qui attire des hommes brillants incapables de satisfaire ses désirs. — Et lui, il les satisfait ? — Il se pose en seigneur et maître, uniquement en raison de ses performances sexuelles. La puissance de l’étalon, voilà ce qui le rend si sûr de lui. Il n’est pas du genre à réfléchir là-dessus. Cela m’incombe. Une femme sexy peut se leurrer sur les satisfactions qu’apporte une vie intellectuelle, mais ce qui résout vraiment tout, selon lui, c’est le volume masculin. Pour autant qu’il parvienne à l’expliciter, il juge que j’ai perdu mon temps avec des Jaguar incapables de démarrer. Et que, heureusement pour moi, je suis tombée sur une authentique Rolls-Royce. Mais il se trompe de marque, conclut-elle en traversant la cuisine avec une hâte efficace pour aller retirer la bouilloire du feu. Elle avait une démarche énergique, ses jambes belles, mais d’une allure un peu gauche, se déplaçaient si vite que les talons semblaient avoir de la peine à les suivre. — Ce serait plutôt une Lincoln Continental. De toute façon, aucune femme ne souhaite que sa chambre soit un garage, surtout pour une auto banale. Que faisait de ces confidences une personne aussi civilisée que Laura Wong ? La saillante pommette chinoise avec l’œil bridé inséré juste au-dessus, l’imperceptible lourdeur de l’épicanthus, plus blanc encore contre le noir de la pupille, et la lumière de cet œil, si étranger par son aspect et archi-familier pourtant par ce qu’il signifiait… Que pouvait-il y avoir de plus humain que la perception de cette signification familière ? Et cependant Laura Wong était bien une femme de New York par sa vision générale des choses. Elle ne se confiait pas à Clara aussi pleinement que Clara à elle. Mais qui se confiait ainsi, quipouvaitdécharger sa conscience à ce point ? Ce que les yeux lumineux de Mrs Wong suggéraient, Clara, dans sa gaucherie, essayait de le dire. De le faire. — Oui, les bouquins, répondit Laura, ça ne peut échapper à personne. Elle avait aussi vu Wilder Velde pédaler sur sa bicyclette d’appartement tandis que le poste de télévision marchait à plein volume. — Il ne comprend pas ce qui ne va pas, puisque ce que je gagne semble nous suffire. Mais je ne gagne pastant que ça, avec trois enfants dans des écoles privées. Il faut donc entamer la fortune familiale, ce qui implique mes vieux parents – ces charmantes vieilles gens de province si férues de la Bible. Je n’arrive pas à lui fourrer dans la tête que je n’ai pas les moyens d’entretenir un mari chômeur, et à New York il n’y a pas un seul chasseur de têtes qui voudra lui accorder un entretien après avoir jeté un coup d’œil sur son curriculum vitae et la liste de ses emplois. Trois mois par-ci, cinq mois par-là. Parce que ça me contrarie et par égard pour moi, mes patrons essaient de le caser quelque part. J’ai assez d’importance dans le groupe pour cela. S’il adore tellement les élections, il devrait peut-être s’y présenter. Il a l’allure d’un parlementaire, et qu’est-ce que ça peut me faire s’il se plante à la Chambre des représentants ! J’ai connu des membres du Congrès, j’en ai même épousé un, et il n’est pas plus bête qu’eux. Mais il refuse d’admettre que quelque chose ne va pas ; il a une confiance démesurée en lui-même – au point qu’il est même capable d’éprouver un intérêt
amical à l’égard des hommes avec qui j’ai été liée. Ils sont comme des concurrents malheureux aux yeux du gars qui a remporté la coupe d’argent. Il se targue de ses relations avec les célébrités et, quand je suis allée voir le pauvre Mike à Venise, il m’a accompagnée. — Il n’est donc pas jaloux. — Tout au contraire. Pour lui, les gens avec qui j’ai été intime sortent tout droit d’un livre d’histoire. Imagine que Richard III ou Metternich aient glissé la main dans la culotte deta femme quand elle était une petite fille ! Wilder glisse toujours dans sa conversation des noms de personnalités en vue, et les noms qu’il adore le plus citer sont ceux de gens qu’il a connus en devenant mon mari. Surtout s’ils font les gros titres… Laura Wong savait qu’il ne lui appartenait pas de mentionner le nom le plus important de tous, celui qui hantait toutes les confidences de Clara. C’était à Clara elle-même de le prononcer. Jugerait-elle le moment opportun, aurait-elle la force d’affronter ce qui constituait la plus tenace de ses préoccupations, demanderait-elle à Laura de se montrer patiente une fois de plus… ? Autant de choix qu’il convenait de lui laisser faire avec tact. — … de gens qu’il enregistre parfois quand ils sont interviewés sur CBS ou dans les émissions MacNeil/Lehrer. Teddy Regler le premier. Oui, le nom était sorti. Mike Spontini importait beaucoup, mais il fallait quand même le ranger dans la catégorie des maris. Ithiel Regler se situait bien plus haut dans l’estime de Clara qu’aucun de ses maris. Il méritait dix sur dix, aimait-elle à dire à Laura Wong. — Ilmérite? avait suggéré celle-ci. — Ce serait non seulement irrationnel, mais psychotique de parler de Teddy au présent actif, avait répliqué Clara. Un désaveu ambigu. Wilder Velde continuait d’être mesuré à l’étalon que représenterait à jamais Ithiel Regler. Il était, il ne pourrait être toujours qu’absurde de parler d’irrationalité et d’irréflexion. Clara se montrait incapable de prudence ou de circonspection, et jamais elle n’aurait songé à rejeter l’influence d’Ithiel – pas même si l’ange de Dieu lui en avait offert le choix. Elle aurait peut-être répondu : « Autant chercher à remplacer mon sens du toucher par celui de quelqu’un d’autre. » Et la question en serait restée là. Velde, en enregistrant les émissions d’Ithiel à son intention, prouvait donc combien il était inattaquable dans sa position de mari définitif, de mari insurpassable dans l’ordre des choses. — Et je suis heureuse qu’il le pense, dit Clara. C’est mieux pour nous tous. Il ne peut pas croire que je lui serais infidèle.Ça, il faut l’admirer. Voilà donc un couple au double mystère. Lequel est le plus mystérieux des deux ? Wilder se réjouit vraiment de voir qu’Ithiel est si compétent et si malin au contact de Washington. En attendant, je ne nourris pas d’idées coupables d’infidélité. Je ne pense même pas à ces choses-là, elles n’entrent pas dans le cadre de ma vie intérieure. Nous avons une vie sexuelle, Wilder et moi, à laquelle aucun conseiller conjugal ne pourrait trouver à redire. Nous avons trois enfants, et je suis une mère aimante, je les élève consciencieusement. Mais lorsque Ithiel vient à New York et que je déjeune avec lui, je fonds. Autrefois il suffisait qu’il me caresse la joue pour que j’aie un orgasme. Ça peut arriver quand il me parle. Ou même quand je le vois à la télévision ou que tout simplement j’entends sa voix.Luine le sait pas – enfin, je ne le crois pas – et de toute façon il ne chercherait pas à nuire, interférer, dominer ou exploiter – ce n’est pas son genre. Nous avons cette relation complète, exquise, qui peut se révéler catastrophique. Mais, même pour une femme élevée selon les préceptes de la Bible, laquelle, à l’époque où nous sommes, ne représente plus dans une ville comme New York qu’une influence bien lointaine, on ne pourrait qualifier cet attachement de faute qui mérite un châtiment après la mort. Ce ne sont pas les péchés sexuels qui nous feront trébucher, car en matière de sexualité personne ne peut tracer la frontière à l’heure actuelle entre nature et contre-nature. De toute façon, ce n’est pas l’hystérie qui enverra une femme en enfer, mais autre chose… — Quoi donc ? s’enquit Laura. Mais Clara se tut et Laura se demanda si ce n’était pas Teddy Regler qu’il fallait interroger à ce sujet. Il connaissait Clara si bien, depuis tant d’années, qu’il pourrait peut-être expliquer ce qu’elle voulait dire. Cette jeune Autrichienne au pair, Miss Wegman, Clara s’offrit le plaisir de la jauger. Elle nota les bons points : tenue adéquate pour un entretien, cheveux fraîchement lavés, pas d’ongles longs, pas de vernis voyant. Elle-même portait une toilette de mère de famille respectable, tailleur à motif d’écaille et corsage blanc à collerette. De ses années d’enseignement, elle avait gardé une façon autoritaire de poser les questions (« Maintenant, Willie, prenez leDe Catilinade Cicéron et dites-moi à quel temps est employé le verbeabuteredans la première phrase »), mais l’armure du maître sévère cachait une petite fleur bleue. Cette nana autrichienne faisait plutôt bonne impression. Son père était cadre dans une banque viennoise et elle se montrait correcte, polie et charmante. Il fallait se sortir de la tête l’idée que Vienne était une pépinière de psychopathes et d’hitlériens. Songer plutôt à cette beauté qui s’était suicidée avec le prince héritier. La jeune fille, de mère italienne, s’appelait Gina. Elle parlait
couramment l’anglais et ne trichait sans doute pas lorsqu’elle se déclarait capable de prendre en charge trois fillettes. Elle ne formait pas de plans secrets pour tromper tout le monde, ne manifestait aucune aversion à l’égard d’enfants méfiantes, obstinées, silencieusement rebelles comme l’aînée de Clara, Lucy, une grosse petite fille qui avait besoin d’aide. Une jeune femme secrètement perverse pouvait faire un mal terrible à une gosse comme Lucy, lui infliger des blessures inguérissables. Les deux autres fillettes maigrichonnes se moquaient de leur sœur. Elles étouffaient leurs ricanements dans leurs mains tandis que Lucy se tenait raide comme un soldat romain, le visage brûlant de rancune et d’ennui. La jeune fille étrangère ne fit pas un seul faux pas, donna toutes les bonnes réponses – et pourquoi pas ? puisque les questions les appelaient. Clara se rendit compte à quel point ses opinions « responsables » étaient éloignées des « choses de la vie » actuelles et de l’histoire contemporaine : elles se fondaient sur son éducation provinciale dans un milieu républicain pratiquant, sur l’économie stricte de sa mère, laquelle vous dispensait votre argent de poche avec un appareil à rendre la monnaie suspendu à son cou, comme un receveur d’autobus. La vie dans l’Indiana semblait aussi dépassée que celle de l’Égypte ancienne. Là-bas, les « gens bien » étaient les natifs à qui les prédicateurs de télévision soutiraient de grosses sommes pour l’achat de leurs longues limousines et l’entretien de leurs vices style Miami. C’étaient ses chers et ridicules parents, par qui elle s’était sentie étouffée dans son enfance et pour qui elle éprouvait maintenant un amour sans bornes. En Lucy elle voyait les membres de sa famille, anguleux, obstinés, taciturnes – elle se voyait elle-même. On pouvait tirer un grand parti de telles prémices. Mais comment former une enfant comme celle-ci, que faire pour elle dans la ville de New York ? — Voyons, Gina – je peux vous appeler Gina ? –, quel but poursuivez-vous en venant à New York ? — Perfectionner mon anglais. Je suis inscrite à un cours d’histoire de la musique à Columbia. Et apprendre à connaître les États-Unis. Une jeune Européenne bien élevée et vulnérable aurait mieux fait d’aller à Bemidji, dans le Minnesota. Avait-elle la moindre idée des dangers explosifs qui guettaient les filles ici ? Elles pouvaient être démolies de l’intérieur. Dans sa jeunesse (et pas seulement alors), Clara avait fait des expériences imprudentes – toutes ces liaisons de hasard. Il aurait pu arriver n’importe quoi : il lui était d’ailleurs arrivé pas mal de choses, et tout ça pour l’honneur de courir des risques. Ce souvenir l’amena à réexaminer Miss Wegman, à considérer à quoi étaient exposés un visage comme le sien, ses cheveux, sa silhouette, son buste – ce trésor des Mille et Une Nuits sur lequel (innocentes jusqu’à un certain point) veillaient jalousement les filles nubiles. Tant d’attraits dangereux – et une telle ignorance ! Naturellement Clara savait qu’elle ferait elle-même tout son possible (jusqu’à un certain point) pour protéger une jeune femme vivant sous son toit, c’est-à-dire qu’elle userait de toutes les ressources d’une personne pleine d’expérience. Elle avait par ailleurs la ferme conviction qu’une femme d’âge mûr qui en manquait ne pouvait être prise au sérieux. Dans ce cas, comment une sérieuse Mrs Wegman de Vienne avait-elle pu donner à cette Gina la permission de passer un an à Gogmagogville ? Ou alors c’était Gina qui, par esprit de rébellion, se lançait elle-même dans l’aventure. Là encore, pour l’honneur de courir des risques. Jouant la mère de famille, la maîtresse de maison, Clara hocha la tête, acquiesçant à ses propres pensées. La jeune fille interpréta peut-être ce signe comme un accord, indiquant qu’elle était pratiquement engagée. Elle aurait sa chambre, une pièce correcte dans ce vaste appartement en copropriété de Park Avenue, de bons gages, serait nourrie et blanchie, disposerait de deux soirées libres, de deux après-midi pour ses cours d’histoire de la musique et d’une partie de la matinée pendant que les enfants seraient à l’école. Des Autrichiens de sa connaissance, des jeunes gens convenables, pourraient lui rendre visite, ainsi que des amis américains, après accord de Clara qui l’autorisait même à donner une petite soirée. On peut être démocratique et néanmoins maintenir la discipline. Les premiers mois, Clara surveilla de près sa nouvelle recrue, après quoi elle fut en mesure de dire aux amis avec qui elle déjeunait, à ses collègues et même à son psychiatre, le docteur Gladstone, quelle chance elle avait eue de dénicher cette Miss Wegman, cette Viennoise aux manières adorables. Quel bon modèle pour les petites, et aussi quelle influence apaisante elle exerçait sur leur nature hyperexcitable. « Comme vous l’avez dit, docteur, elles font naître les unes chez les autres des tendances hystériques. » On n’attendait pas de réponses de ces docteurs. On les payait pour qu’ils vous prêtent l’oreille. C’est très exactement ce que dit Clara à Ithiel Regler avec qui elle entretenait des relations très étroites – fréquents appels téléphoniques, correspondance, et lorsque Ithiel venait de Washington, ils prenaient un verre ou même un repas ensemble de temps en temps. — Si tu penses que ce Gladstone t’aide réellement… Je suppose que certains de ces types peuventêtre bien, répondit Ithiel d’un ton neutre. Avec lui, pas d’intervention à un niveau superficiel. Jamais il n’essayait de vous dire ce qu’il fallait faire, jamais il ne vous donnait de conseils sur des questions d’ordre familial.
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