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Un long chant d'amour

De
187 pages
L’amour est le fil conducteur de ce roman à trois voix, en trois temps, autour de trois femmes, à la fois si semblables et si différentes : Antonia, Catarina et Marina. Au cœur de la campagne toscane au XVIIIe siècle, dans une maison isolée où le passé ressurgit, le présent s’allonge et le futur semble incertain. Trois héroïnes se découvrent : parce que l’amour peut rendre fou, parce que l’amour peut redonner l’espérance, parce que l’amour peut traverser les temps pour toucher au plus profond de l’âme. Parce que rien n’est jamais fini.
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Un long chant d’amour Nolwena Monnier
Un long chant d’amour

Roman


Éditions Le Manuscrit
Paris
© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
ISBN : 978-2-304-02780-8 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304027808 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02781-5 (livre numérique) 782304027815 (livre numérique)


Nolwena Monnier
Toi qui lis ces mots, toi qui t’apprêtes à
tourner ces pages, c’est mon histoire que tu vas
lire, celle d’Antonia Gabriella Sciavonni,
l’histoire de sa vie, de sa folie et de l’homme
qu’elle a aimé.
11 Nolwena Monnier
Je suis née le dix huit juillet mille sept
cent vingt sept dans un palais siennois aux
larges et hautes fenêtres dont les épais
rideaux aux reflets moirés claquaient au
vent dans un bruit assourdissant de
voilures. C’était une journée d’été à la
chaleur étouffante pendant laquelle le
moindre mouvement pèse, même la plus
infime respiration, l’une de ces journées
pendant lesquelles le vent chaud s’infiltre
dans le moindre recoin des mémoires et
des coeurs, venant déloger les souvenirs
trop longtemps reclus, l’une de celles où
l’on attend l’orage dans l’espoir fou qu’il
apaise enfin les âmes et les corps. L’orage
ne vint jamais ce jour-là, me raconta-t-on.
A la place, je vis la lumière crue d’une
douce matinée à la moiteur encore
perceptible qui mettait fin à une longue,
trop longue nuit de souffrance.
A un âge où les enfants ne viennent
plus que difficilement, ma mère mis
plusieurs années à se remettre de ma
naissance mais elle ne m’en voulut jamais,
11 Un long chant d’amour
le répétant sans cesse, à moi et à tous
ceux qui voulaient bien l’entendre, sans
doute inquiète que je ne souffre de croire
que j’étais la cause de cette fragilité, que
je crois en cette innocente culpabilité. Elle
passait avec moi autant de temps que sa
santé, à jamais instable, lui permettait de
m’en consacrer. Je commençais ainsi ma
vie, sans elle, sans sa présence mais pas
sans son amour. Certes nous ne passions
guère de temps ensemble et la plupart de
mes journées s’écoulait lentement sous la
protection de la nourrice qui avait veillé
sur le sommeil de mes frères avant de
prendre soin du mien.

Parfois, des images troubles me
reviennent en mémoire, douce vision floue
d’une femme au sourire las mais d’une
tendresse infinie, se penchant au dessus
de moi alors que je m’apprête à dormir
afin de déposer un baiser délicieux sur
mon front où venaient s’échouer de fines
boucles rebelles. Souvenir d’un autre
temps, souvenir d’une mémoire oubliée.
Souvenir imaginaire de ce qui ne s’est
peut être jamais produit. Pendant
plusieurs années, ma mère me sembla
n’être qu’une ombre frêle qui parfois
s’apercevait du fond d’un couloir,
12 Nolwena Monnier
parcourant nos vies dans un souffle léger
mais sans jamais y participer vraiment. Je
garde une blessure de cette période, un
manque de cette absence, un besoin
d’amour infini, une douce douleur qui
serre mon cœur plus qu’il ne le faudrait,
plus que je ne peux le supporter à
présent.

Je suis le quatrième enfant et la
première et unique fille d’Antonia Christina
Rediggi et Guiliano Pietro Sciavonni. De la
première, mon père a exigé de me donner
le doux prénom, hommage d’un homme,
avant d’être un père, à la femme qui avait
agité son cœur de jeune homme, de celle
qui l’avait patiemment attendu, qui l’avait
toujours indéfectiblement soutenu
quelques eussent pu être ses choix, en les
jugeant sans le juger. Du deuxième, j’ai
porté le nom avec fierté, peut-être parfois
même avec une certaine arrogance, je
peux le reconnaître à présent, mais ma
condition me permettait cette attitude
intolérable pour certains, inévitable pour
d’autres.
Les égards et l’attention que l’on me
portait où que j’aille m’en avaient
rapidement fait prendre conscience et
j’abusais parfois sans retenue de ces
13 Un long chant d’amour
prérogatives. Les gens me souriaient plus
qu’ils ne le faisaient à d’autres, ils
écoutaient mon opinion même lorsque je
n’en avais pas, ils riaient à la moindre de
mes paroles qu’elles soient sérieuses ou
frivoles, sans distinction, comme si, en
réalité, ils ne les avaient pas vraiment
écoutées, ce qu’ils n’avaient certainement
pas fait. Je m’amusais parfois de toute
cette cour mais, le plus souvent, elle
m’incommodait et je préférais rester seule
avec les gens que je savais honnêtes et
droits. Alors que je n’étais encore qu’une
petite fille, je compris rapidement qu’ils
étaient peu nombreux et le cercle que je
composais autour de moi quelques années
plus tard ne comprenait que des gens dont
j’étais sûre. De là sans doute me vient
cette sauvagerie qui m’habite à présent.
Gabriella me vient de ma grand-mère,
la mère de mon père, une femme
imposante, au caractère indépendant et
fort. Je ne la connus pas mais un de ses
portraits doit toujours trôner dans l’un des
salons du premier étage de la maison de
mes parents, entre deux larges fenêtres
de la façade, encadré de deux lourdes
draperies de velours bleu nuit que ma
mère avait mis des heures à choisir au
milieu de mille teintes toutes plus
14 Nolwena Monnier
sublimes et profondes les unes que les
autres. Elle y est représentée assise dans
un magistral fauteuil à la draperie brodée
de fleurs aux couleurs chatoyantes qui se
tient à présent dans le bureau de mon
père et qu’il réserve à ses amis les plus
chers tant il est accueillant et confortable.
Seules les couleurs ont un peu passé,
victimes d’un soleil tourmenteur.
Tournée de trois quart, elle y porte une
robe de soie noire aux reflets métalliques,
marque d’un deuil, celui de son fils cadet,
qu’elle supporta jusqu’à sa propre mort.
Un voile de dentelle française, si léger
qu’on a peine à l’apercevoir sur la toile
mais que l’artiste s’était employé à faire
figurer, gainait sa longue chevelure noire
dont les reflets semblaient parfois aller
jusqu’au bleu, couleur d’un océan
déchaîné, et que quelques fils argentés
parsemaient. Fil d’Ariane menant
discrètement, secrètement à son âme en
suivant le chemin de son cœur, avait dit
un jour mon père alors qu’une fois de plus
je m’étais égarée en contemplation
silencieuse devant cette aïeule à la fois
bienveillante et quelque peu effrayante.
J’ignorais à l’époque qui était Ariane mais
j’en avais déduit qu’elle avait du faire un
bien long voyage.
15 Un long chant d’amour
En réalité, le portrait n’épargnait guère
ma grand-mère. Elle n’était déjà plus très
jeune lorsqu’il avait été réalisé et le
peintre avait respecté cette contrainte
sans enjoliver les traits, sans complaisance
particulière, souhait du modèle lui-même,
me souffla un jour ma mère, alors que je lui
en faisais la remarque, sur un ton de
confidence dans lequel perlait une pointe
d’admiration. A l’époque, cette exigence
m’avait semblée être un manque avéré de
féminité et de coquetterie. Aujourd’hui, je
pense qu’elle avait raison. Nul ne doit
chercher à cacher ce qu’il est sous l’artifice
de l’apparence. Et puis sa posture, son
attitude, son vêtement et la mise en scène
qu’elle avait imposés, tout ceci lui
conférait une gracieuse sagesse que
complétait un regard franc qui imposaient
imperceptiblement le respect. Pourtant, au
fond de ses yeux clairs brillait une lueur
vive que mon père m’avoua plus d’une fois
n’avoir retrouvé nulle part, à part au plus
profond des miens. Derrière elle, le peintre
avait représenté Sienne dans toute son
élégante douceur, sa fierté affirmée et son
insolente beauté.
Sans doute mon père avait-il secrètement
désiré, en me donnant le prénom de sa mère,
que je lui ressemble, que je m’affirme
16 Nolwena Monnier
malgré ma place de benjamine et ma
condition de femme. Mais ce n’était pas
ma nature et il le comprit rapidement, me
pardonnant sans ambages ma douceur et
mon manque d’ambition, me laissant
choisir ma vie, celle d’un calme rassurant,
d’une audace maîtrisée, d’une liberté
totale, d’une confiance absolue.

Mon père est un riche négociant. Notre
famille habite la ville de Sienne depuis des
siècles et a toujours commercé. En tant
qu’aîné de sa fratrie, mon père n’avait
guère eu le choix : il se devait de
reprendre l’affaire familiale mais il
s’acquitta de sa tâche avec un talent qui la
fit prospérer plus que ses ancêtres ne
l’avait jamais fait avant lui. Ce statut lui
avait également épargné la conscription,
la guerre, les batailles, les mensonges, les
luttes de pouvoir et d’influence, les
trahisons et la mort qui n’avait guère
épargnée le reste de notre famille. Mille
fois on avait pris soin de me conter ces
histoires, croisant des noms que je ne
connaissais pas avec des exploits, des
voyages et des aventures que je n’avais
pas vécus et qui me laissaient
incroyablement confuse et épuisée. Alors
que je pensais enfin avoir touché au but et
17 Un long chant d’amour
que je croyais avoir compris qui était qui
et qui avait fait quoi, un nouveau récit
venait troubler ma perception et je résolus
un jour d’abandonner toute tentative pour
démêler les fils d’une histoire familiale
trop confuse pour m’être utile. Mon père
avait été protégé de toutes ces péripéties
et ses sœurs et ma mère en remerciaient
Dieu jours après jours. Ce fut l’unique
élément que mon esprit s’autorisa à
garder en mémoire et à mon tour, je me
mis à remercier Dieu d’avoir épargné à
mon père mille dangers et mille tracas, de
l’avoir gardé vivant.
Mon père importait du bout du monde
ou plus simplement des provinces
limitrophes tout ce qui pouvait se vendre,
pour peu que toutes ces choses se
négocient cher : soieries et draperies aux
couleurs étrangères, étranges tissages aux
reflets irréels, fines faïences aux motifs
précieux et à la symbolique ignorée de
tous, ici en Occident, flacons aux parfums
envoûtants venant de pays dont le
propriétaire tait le nom de crainte que
leurs mystères n’emprisonnent votre âme,
joailleries aux reflets chatoyants dont les
couleurs mêlées laissent au fond des yeux
une lueur imaginaire pendant des heures
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