Un peigne jaune

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On n'est que ce que l'on sait Lucia & Mélano Par le truchement de trois personnages - Claude, Solange et sa fille Sylphide - "Un peigne jaune", deuxième volet de la trilogie "Le penseur libre", révèle plusieurs ouvrages emboîtés comme des matriochkas. a) Une intrigue, façon thriller, selon laquelle un amnésique tombé d'on ne sait où sur une plage normande, juste vêtu d'un slip de bain, cherche à retrouver ses racines - avec lui le lecteur s'interroge: qui est-il, quel est son passé, le retrouvera-t-il? b) Une façon de tragédie grecque avec l'amour impossible d'un homme pour une mère et sa fille - chacune à sa manière -, réciproquement la mère et la fille l'aimeront - chacune à sa manière -: laquelle s'effacera devant l'autre, laquelle? c) Un troisième mode de lecture nous invite à réfléchir sur l'art sous toutes ses formes, sur la philosophie, sur la liberté, et même... sur la mathématique. d) Enfin et surtout -c'est la raison d'être de ce livre, son niveau de lecture le plus profond-, l'ouvrage nous conduit à nous interroger sur l'humanisation et la part d'animalité qui réside en chacun de nous, part que nous nous efforçons de dominer ou de dissimuler sous un vernis social. Lorsque nous la redécouvrons, à l'instar d'un amnésique qui retrouverait sa mémoire, c'est parfois avec horreur et terreur: doit-on l'assumer ou la fuir, doit-on la contrarier ou y résister? À chacun sa réponse. Tout cela en deux actes: respectivement quelques jours en 2012 puis quelques mois une douzaine d'années plus tard. "Dis-moi comment tu lis je te dirai qui tu es": à chaque lecteur son (ses) interprétation(s), aucune n'est critiquable. L'ouvrage se veut interactif, laissant à chacun le soin d'en imaginer l'avant... et l'après.
Publié le : mercredi 13 mai 2015
Lecture(s) : 3
Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782342037647
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342037647
Nombre de pages : 544
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Lucia & Mélano










UN PEIGNE JAUNE


















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14, rue des Volontaires
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IDDN.FR.010.0120344.000.R.P.2015.030.31500




Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication par Mon Petit Éditeur en 2015


Quand enfin on ne réfléchit pas sur ce qu’on vit :
on en profite tout simplement. Le questionnement vient après,
une fois que le corps s’est délesté de sa fureur de vivre.
(Victor-Lévy Beaulieu)


Le menteur doit avoir bonne mémoire.
(Quintilien)


Aujourd’hui est le premier jour du reste de ma vie.
(Victor Hugo)


Lorsqu’au soir de ma vie il me sera demandé
« Qu’as-tu apporté au monde ? » je répondrai
« J’ai posé des questions ».
(Lucia & Mélano)



À Sylphide

À tous ceux qui se posent des questions et…
à tous ceux qui ne s’en posent pas.



Avertissements



1. Notre héros pense beaucoup, il dialogue avec lui-même.
Pour vous permettre de reconnaître les dialogues parlés de
ceux pensés, tous deux sont encadrés par un saut de ligne et,
s’agissant des pensées de notre héros, le tiret introductif des
échanges in petto a été surbaissé.
2. Dans le « Journal » de notre héroïne vous trouverez des
fautes de grammaire, de tournure, d’orthographe parfois,
c’est normal, nous n’avons pas voulu corriger cet écrit
spontané d’une gamine de dix-huit ans.
3. « Un train peut en cacher un autre », on le dit souvent ; on
peut extrapoler au « Peigne jaune » qui cache plusieurs
ouvrages emboîtés comme des matriochkas.
a. Une intrigue, façon thriller, selon laquelle un amnésique
tombé d’on ne sait où sur une plage normande, juste vêtu
d’un slip de bain, cherche à retrouver ses racines, avec lui
le lecteur s’interroge : qui est-il, quel est son passé, le
retrouvera-t-il ?
b. Une façon de tragédie grecque avec l’amour impossible
d’un homme pour une mère et sa fille, chacune à sa
manière, réciproquement la mère et la fille l’aimeront,
chacune à sa manière : laquelle s’effacera devant l’autre ?
c. Un troisième mode de lecture nous invite à réfléchir sur
l’art sous toutes ses formes, sur la philosophie, sur la
liberté, et même sur… la mathématique.
d. Enfin et surtout, c’est la raison d’être de ce livre, son
niveau de lecture le plus profond, l’ouvrage nous conduit à
9UN PEIGNE JAUNE
nous interroger sur l’humanisation et la part d’animalité
qui réside en chacun de nous, part que nous nous
efforçons de dominer ou de dissimuler sous un vernis social.
Lorsque nous la redécouvrons, à l’instar d’un amnésique
qui retrouverait sa mémoire, c’est parfois avec horreur et
terreur : doit-on l’assumer ou la fuir, doit-on la contrarier
ou y résister ? À chacun sa réponse.

Tout cela en deux actes : respectivement quelques jours en 2012
puis quelques mois une douzaine d’années plus tard.
4. « Le peigne jaune » se veut interactif, c’est à vous, amis
lecteurs, qu’il incombe d’en combler les vides, de lui imaginer
un avant, un entracte, et un après. Ainsi ce livre sera nôtre, à
vous et moi seuls, unique et inédit.
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Préface



Jean-Claude Engrand nous offre généreusement cette belle
histoire pleine de poésie et… d’humour.
On s’attache à ses personnages entre rêve et réalité, nous avons de
la peine à les quitter c’est pourquoi Jean-Claude nous suggère de nous
les approprier en donnant une suite à leur aventure, et surtout un
début… un avant et un après qui seraient nôtres.

Nous avons tous eu un jour le sentiment de vivre un moment en
nous demandant s’il était bien "réel" : « Suis-je en vie ou mort ?
Suisje éveillé ou rêvé-je ? ». Que sont en effet un instant, une fraction de
seconde, des heures… une vie ?

Juste un repli dans la toile du temps.

J’éprouve une véritable fascination pour le pli : le pli m’émeut, il
est une obsession pour moi, et qui sait observer en verra partout. Si
l’être humain est omniprésent dans mon œuvre de peintre, d’artiste, je
lui préfère néanmoins sa trace, son passage, son empreinte qui sont
plus pérennes et riches en émotion.
Aussi le pli est-il mon langage : c’est un point de vue, une manière
de voir. Tout commence et converge là. Au creux des plis, dans les
renflements, au cœur des replis c’est l’énigme d’un être qui se devine.

Alors qu’il se réveille et se remémore les mots de Proust, Claude,
le héros de ce livre est tellement proche de mes recherches au travers
de « Replis » en 1978 et de « Traces » dix années plus tard, là où, dans
ce bref instant du lever, le regard se tourne vers le lit défait et
aperçoit plis et traces du corps qui vient à peine de se redresser, de ce
corps absent des draps froissés, encore marqués de ses formes, de
11UN PEIGNE JAUNE
l’empreinte d’un membre, de l’appui d’un genou, de la vrille du coude
ou du poignet.

C’est le pli représenté, ou plié en volume qui garde sa présence,
son souvenir, mais qui aussi l’appelle par le truchement de la
mémoire.

La trace de l’homme est dans les plis qu’il a façonnés ou laissés ;
elle demeure dans ces reploiements du temps qui ramènent au jour
l’instant ancien ; elle perdure dans sa mémoire, logée Dieu sait où au
sein des circonvolutions et plis de son cerveau nuciforme. Ainsi ce
n’est pas un hasard si mon travail m’a conduit à m’intéresser aux noix,
à leur scissure, à leurs méandres, froissements et replis.

Les créateurs, les écrivains, les artistes "donnent à voir et à
comprendre" ; ils nous incitent à voir le monde autrement, d’un œil vierge
et neuf, d’un œil de nourrisson ou… d’amnésique.
Ainsi l’Art aide-t-il à vivre mieux, et Jean-Claude nous invite à
découvrir cette vérité.
Elga Heinzen

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Bibliographie concernant Elga Heinzen
et son œuvre



2013 Ange Pieraggi, L’étoffe de la Peau, éditions Jacques Flament
2011 Permanence du pli, Elga Heinzen, éditions Area Descartes & Cie
2009 Area (revue Féminin pluriel)
2008 Nadine Vasseur (Magazine Palace Costes)
2007 Pascal Bonafoux (Catalogue galerie Agnès Dutko), Paris
2002 Pascal Bogue galleria Peccolo), Livourne
2002 Nadine Vasseur « Les plis », éditions du Seuil, Paris
2002 Fosco Monty (Il Tirreno) Livourne
2002 Cristina Olivieri (Il Tirreno) Livourne
2001Gen Doy Drapery « Classicism and barbarism in visual culture »
Montfort University
1998 Denis Picard (Connaissance des arts) Paris
1991 Geraldine Norman (The Independant) Londres
1990 G. Haggerty « Paintings from the eighties » (Catalogue gallery Henoch)
New-York
1990 Faye Hirsh (Arts Magazine) New-York
1988 Gilles Deleuze, Le pli (Editions de Minuit) Paris
1987 L’œil n° 386, Paris
1987 Denis Picard, Corps Absents (Connaissance des Arts) Paris
1987 Claude Libert (L’Europe des Arts) Paris
1987 C. Terzieff (7 à Paris n° 297) Paris
13UN PEIGNE JAUNE
1985 L’œil n° 358, Paris
1985 Jean-Louis Ferrier (Le Point) Paris
1984 M. van Doren et C. Perin (Textile Art) Paris
1980 Jean Luc Chalumeau (Opus International) Paris
1977 René Mischa (Art International) Paris
1977 Pierre Mazars (Le Figaro « Les cordages d’Heinzen ») Paris
1977 Jean-Luc Chalumeau (Opus International) Paris
1976 Jean-Luc Chalumeau « Initiation à l’Art Contemporain » (Nathan) Paris
1975 Geneviève Brerette (Le Monde) Paris
1974 Denis Picard (Connaissance des Arts) Paris
1970 A. Dra (Stampa Sera) Turin
1970 Georgio Blizio) Turin
1970 A.M. (La Stampa) Turin
Heinzen Elga Encyclopédie audiovisuelle de l’art. DVD.
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Ante-scriptum



« On est que ce que l’on sait »

On ne sait les choses que parce qu’on les a apprises ; on a appris
que parce que l’on s’est posé des questions.

Dans un ouvrage à deux plumes où il échange avec Jean-Didier
Vincent, Luc Ferry a écrit : « Ce qui différencie l’homme de l’animal
c’est son aptitude à se poser des questions… ». Je dois être un
homme car Dieu sait combien je m’interroge.
— Qu’est-ce que la vie, la pensée, l’intelligence, la conscience…
qu’est-ce que l’homme, etc. ?
— Pourquoi suis-je, et pourquoi "moi" – et d’abord qui est-il ce
moi que je me sens être ? En vertu de quel privilège suis-je sorti
victorieux de la grande loterie des gamètes ?

Enfant on répondait avec agacement au feu roulant de mes
questions « Parce que ! », ce qui ne faisait qu’aiguiser ma faim et relancer la
machine questionneuse ; plus tard on m’a dit « Cherche et tu
trouveras ». Je suis convaincu que le signe de ponctuation le plus important
est le point d’interrogation – ce doit être pour cela que les espagnols
le redoublent, inversé en début de phrase pour annoncer la chose,
redressé à sa fin puisqu’alors on sait à quoi s’en tenir.

Qui suis-je ? Qui suis-je à mes yeux… et aux yeux des autres ?
Qui je crois être diffère de qui je sais être – et plus encore de qui je
suis. Nous sommes désespérément seuls face à cette question. Nous
15UN PEIGNE JAUNE
ne nous connaissons que par la mémoire de ce que nous avons vécu :
quid alors lorsque la mémoire défaille ou déforme, quelle vision
élaborons-nous de nous ? De même que nous ressentons une nausée
physique lorsque notre vision contredit notre perception spatiale, ne
risque-t-on pas d’être la proie d’une nausée intellectuelle lorsque
l’appréhension que nous avons de notre ipséité diffère par trop de
celle que nous renvoie la société ?

Par une nécessité que le hasard de l’infortune a ourdie à son
encontre mon héros, privé de sa mémoire, donc de son histoire – pour
dire bref, spolié de sa vie, est contraint à se faire questionneur malgré
lui. Pour lui « Qui suis-je ? » est vital.
J’ai voulu vous faire vivre ses désespérances comme ses moments
de bonheur.

Cette histoire totalement imaginaire est une sorte une
cryptobiographie, celle d’un homme placé dans une situation inédite à laquelle
il devra s’adapter.
Mon héros est agaçant – tous ses interlocuteurs s’accordent sur ce
fait et ne se privent pas de le lui dire, il vous agacera vous aussi avec
ses références et ses citations à tout propos : ne le jugez pas,
plaignezle… à quoi d’autre pourrait-il se raccrocher ?

Ne lui en tenez pas grief, il n’en est pas responsable, c’est moi qui
l’ai voulu ainsi. Essayez de le comprendre, mettez-vous à sa place ;
j’espère qu’alors vous lui accorderez des circonstances atténuantes car
il est un peu comme un enfant qui découvre le monde en même
temps qu’il se découvre : il se teste face aux autres et teste les autres
par rapport à lui. Alors forcément il agace et il vous agacera ! Il vous
paraîtra pédant, m’as-tu vu – il l’est – : il lui faut pourtant bien se
situer, trouver des repères, c’est vital pour lui, or les seules bouées à
sa portée sont ses savoirs et ses savoir-faire. Sachez que c’est encore
pour lui qu’il est le plus agaçant : cela transparaît dans les longs
dialogues qu’il tient entre lui et lui – à qui d’autre pourrait-il parler de
son expérience inédite ? – ; soyez indulgents, il est plus à plaindre qu’à
critiquer.

« Qui sommes-nous pour juger ? »
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1



Qu’est-ce qui m’arrive ? Qu’est-ce que je f… ici ? Et puis —
d’abord c’est où, ici ? Mais qu’est-ce qui m’arrive, bon sang ! Je rêve
encore ou quoi ?
— C’est, ça, tu rêves.
— Je ne suis pas moi et le héros de mon rêve est en train de rêver
qu’il rêve. D’ailleurs je ne sais même pas où se déroule mon rêve, ni
quand : je ne reconnais rien.
— Allez, réveille-toi.
— C’est ça, réveille-toi ma carcasse ! Qui est cette jolie petite fille
tout de blanc vêtue qui me regarde d’un œil étonné, elle n’a encore
jamais fait partie de mes songes : en serait-elle un nouveau
personnage ?
— J’espère pour toi qu’elle le restera car elle est trop jolie pour
être vraie, on dirait un ange ou… une pub.
— Se pourrait-il qu’elle fût ma fille ?
— As-tu seulement une fille ?

Son double onirique n’en n’a pas souvenance… non plus que
d’avoir des enfants ou d’être seulement marié… non plus que de
vivre en couple ; il ne sait même pas dans quel pays il réside pas plus
qu’il ne connaît son âge. La seule chose qu’il imagine c’est qu’il est de
sexe masculin : alors ce doit être le cas car il est exceptionnel que l’on
se rêve de l’autre sexe. Une exploration rapide de la main l’en
convainc : il est bien mâle.

Je sais pour l’avoir appris que les racines des rêves tirent leur —
nourriture du terreau du réel alors… alors il doit y avoir du vrai dans
17UN PEIGNE JAUNE
ces images qui me viennent ? Et ce soleil qui m’aveugle… quelqu’un
aurait-il allumé la lampe dans ma chambre ou ouvert les persiennes ?
— Si c’est le cas c’est que tu n’es pas seul.
— Allez, retourne-toi, ma carcasse, nez dans l’oreiller plumeux,
puisque tu n’as pas entendu le réveil sonner laisse-moi poursuivre
mon rêve. Quoi ! Horreur ! Mon nid de plumes s’est transformé en lit
de pierre et ma couverture ne me protège plus, j’ai froid au dos et ma
poitrine est brûlante. C’est fou tout de même, un rêve !
— Ou alors tu es devenu somnambule.
— Je sens des galets sous mon crâne, plus durs et réels que si
j’étais allongé sur une plage, et le soleil au travers de mes paupières
luit plus cuisamment que s’il était midi et que je fusse dehors. Mes
oreilles bourdonnent : un bruit de mer clapotant au loin, entrecoupé
de la stridence de mouettes ; mes narines frémissent : une odeur
d’iode et d’algue les titille ; j’ai un goût de sel dans la bouche. Je me
sens nu… où est passé mon pyjama ?
— Te voilà bien gêné car je jurerais que cette poupée qui te
regarde, dansant devant tes yeux mi-clos, est véritablement de chair et
de sang…
— …non, elle est trop belle, trop. Allez, réveille-toi, ma carcasse,
ce rêve devient vraiment désagréable !

Seulement voilà, impossible de se réveiller pour la simple raison
qu’il ne dort pas et que la fillette est réellement de chair et de sang,
bien vivante : elfe de cinq ou six ans, un champ de blé d’or
surmontant deux yeux couleur sable de lagon, un sourire d’ange, une robe
légère immaculée que le vent soulève par moment dévoilant un petit
bout de culotte blanche. La fin de l’étale est passée d’une heure et la
mer remonte rapidement au bout de l’estran que noircit le verglas
d’un varech court et luisant, au-delà de l’élévation rocailleuse qui la
masque, là-bas ; sous un soleil de début d’après-midi une brume
légère s’exhale de la plage de galets ronds et durs comme des genoux
d’enfant. L’homme doit gésir ainsi depuis un bon bout de temps,
étendu sur le dos et revêtu de son seul maillot de bain bleu pâle, car le
soleil a passablement rougi son nez, sa poitrine et ses cuisses ; pas de
bijoux, ni montre ni alliance, le seul objet qu’il ait sur lui est un peigne
en plastique jaune – jaune comme la DS de Lacan – qui dépasse à
18UN PEIGNE JAUNE
moitié de la ceinture de son slip. La fillette le regarde, étonnée, ne
sachant si elle doit le réveiller ou passer outre. Après moult
hésitations elle se décide.

— Dis monsieur, tu dors ? Maman dit toujours qu’il ne faut pas
rester couché au soleil : t’es tout rouge !

Comme il ne bouge pas elle prend peur et regagne prestement
l’escalier de bois qui escalade la falaise ; pourvu que maman ne l’ait
pas vue car elle n’a pas le droit de descendre, elle se ferait gronder !
Pourtant l’image du gisant la hante, trop impressionnante pour la
petite poupée qu’elle est, il lui faut se délester de ce fardeau. Elle
court vers la maison.

— Maman, il y a un monsieur en bas, il est tout rouge et il ne
bouge pas… tu crois qu’il dort ?
— Et comment tu le sais ? Je t’ai pourtant défendu de descendre à
la plage.
— Oui maman, je l’ai vu depuis la balustrade et j’ai appelé, et il n’a
pas bougé, et il n’a pas répondu, et…
— …tu ne me mentirais pas un peu, chipouille ? Bon, reste là s’il
te plaît, je vais voir.

Elle se presse de parcourir les cinquante mètres qui séparent la
maisonnette de la falaise et hèle l’homme depuis la rambarde.

— Monsieur, monsieeuuuuh !

Est-ce à cause de cet appel ou parce qu’un nuage qui passe voile le
soleil, toujours est-il qu’un frisson parcourt l’échine de l’homme qui
ressent soudain, en même temps que la brûlure du coup de soleil,
côté face, le froid humide et le dur des galets, côté pile. Il sursaute et
s’ébroue, ses muscles sont endoloris comme s’il venait de disputer un
tournoi de rugby ou un match de catch ; il se masse longuement la
nuque qu’il a douloureuse et s’assied ; il se tâte partout, remue ses
membres un à un, précautionneusement, avant de se mettre debout ;
la tête lui tourne un peu : le soleil sans doute. Tout en émergeant de
19UN PEIGNE JAUNE
sa torpeur il porte machinalement la main à l’endroit ou devrait être
sa poche, à la recherche d’un mouchoir pour s’éponger le visage et ne
trouve… rien, ni pantalon ni poche pas de mouchoir non plus. Il se
frotte les yeux… tout lui est inconnu : la mer, le soleil, cette falaise
blanchâtre et cette brise légère qui arrive du large ; comment est-ce
possible ? Une dame descend les marches de bois branlantes d’un
escalier adossé au rempart crayeux ; elle vient à sa rencontre.

— Rien de cassé ? Vous ne pouvez pas rester là, la marée monte
vite par ici, elle est traîtresse, vous êtes dans un creux qui se remplira
en quelques secondes.
— Non, rien de cassé, enfin j’espère… je crois. Excusez-moi,
bonjour madame.

Ça se met à tourner à cent à l’heure dans sa tête.

Je n’ai tout de même pas la berlue, j’ai bien vu une fillette qui —
me regardait et qui m’a appelé, elle avait des cheveux blonds qui lui
descendaient jusqu’à la ceinture et des yeux d’or lumineux : ça ne
s’invente pas… ou alors je l’ai rêvée elle aussi. Elle était en face de
moi, pas perchée à mi-falaise comme cette dame, j’en jurerai. Où
estelle passée… on ne disparaît pas ainsi tout de même ?
— En tout cas maintenant te voilà bien réveillé… à moins que tu
ne rêves seulement que tu es éveillé, tout est si invraisemblable ce
matin.
— Où diable sont passés mes vêtements ? Pas étonnant que j’ai
froid, et puis j’ai pris un sacré coup de soleil… en cette saison… mais
au fait, quand sommes-nous ? Ça non plus ça ne s’invente pas, je sens
réellement la brûlure et le froid, ou alors je viens de me retourner
parce que ma couverture est tombée du lit. Comment ai-je fait pour
atterrir ici, sur cette grève de galet au pied d’une falaise grisâtre qui
s’éboule : par terre ou par mer ? Et cette douleur derrière la tête, ça
non plus ça ne s’invente pas : c’est à devenir fou ! Où puis-je bien
être : dans quelle région, dans quel pays ? Du diable si je sais où j’étais
lorsque je me suis endormi. Chez moi ou dans un hôtel ? Sous une
tente ou sur une couverture à la belle étoile ?
— « Dites-moi où n’en quel pays ? »
20UN PEIGNE JAUNE
— Laisse-là Villon, il ne peut t’être d’aucun secours.
— Serais-je en voyage ? Je me demande bien où se trouve mon
chez-moi ? En ai-je un seulement ou suis-je un SDF ?
— Quelle différence cela fait-il si tu as une résidence et que tu ne
sais pas où elle est ?
— Je ne me rappelle pas avoir jamais mis les pieds dans un
endroit pareil, ni en vrai ni en rêve… un film ou un livre peut-être ?
C’est terrible et angoissant ; la seule chose dont j’arrive à me souvenir
est cet ange blond qui s’est envolé sitôt apparu.
— Éveillé ou non, la dame a raison, tu ne peux pas rester ici, il
faut que tu ailles vers l’inconnue qui t’appelle depuis cet escalier en
ruine.

— Euh… bonjour madame… je suis moulu mais je crois être
entier, du moins me semble-t-il.
— Tant mieux, vous nous avez fait peur.
— Nous ?
— Ma fillette et moi, vous avez de la chance car il n’y a pas âme
qui vive à une lieue à la ronde ; c’est elle qui vous a trouvé.

Je n’ai donc pas rêve, il y avait bien une fillette. —

L’homme se dirige vers la falaise d’un pas encore mal assuré, ses
pieds nus glissent sur les galets inégaux. Ce n’est vraiment pas le
moment de se fouler une cheville.

J’ai du mal à croire que je me réveille, quoiqu’ait pu en dire —
Proust lorsqu’il détricote sa réémergence au matin « […] il suffit de
mon bras soulevé pour arrêter et faire reculer le soleil, et à la première
minute de mon réveil, je ne saurai plus l’heure […]. Mais il suffisait
que […] mon sommeil fût profond et détendît entièrement mon
esprit ; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je m’étais endormi et,
quand je m’éveillais au milieu de la nuit, comme j’ignorais où je me
trouvais, je ne savais même pas au premier instant qui j’étais ; j’avais
seulement dans sa simplicité première le sentiment de l’existence
[…] ; j’étais plus dénué que l’homme des cavernes », si ce début me
semble vrai, ici et maintenant – où et quand ? – je ne suis plus Proust
21UN PEIGNE JAUNE
dans ses conclusions lorsqu’il affirme : « […] mais alors le souvenir –
non encore du lieu où j’étais, mais de quelques-uns de ceux que j’avais
habités et où j’aurais pu être – venait à moi comme un secours d’en
haut pour me tirer du néant d’où je n’aurais pu sortir tout seul ; je
passais en une seconde par-dessus des siècles de civilisation, et
l’image confusément entrevue […] recomposait peu à peu les traits
originaux de mon moi. […] » ; rien en effet ne vient à mon secours.
Imperturbable Proust continue son développement : « Toujours est-il
que, quand je me réveillais ainsi, […] tout tournait autour de moi dans
l’obscurité, les choses, les pays, les années. Mon corps, trop engourdi
pour remuer, cherchait, d’après la forme de sa fatigue, à repérer la
position de ses membres pour en induire la direction du mur, la place
des meubles, pour reconstruire et pour nommer la demeure où il se
trouvait. Sa mémoire […] lui présentait successivement plusieurs des
chambres où il avait dormi […] et mon corps […] me rappelait […]
des jours lointains qu’en ce moment je me figurais actuels sans me les
représenter exactement, et que je reverrais mieux tout à l’heure quand
je serais tout à fait éveillé ».
— J’ai peine à croire que tu sois en train de te réveiller ainsi, et
d’abord, comment se fait-il que tu puisses réciter Proust dans le texte,
l’aurais-tu lu de si nombreuses fois ? J’en déduis au moins une chose :
tu n’es pas amnésique !
— Certes il doit être naturel d’hésiter un instant, mais aussitôt que
l’on saute le pas du réveil on devrait savoir immédiatement et sans
équivoque qui l’on est, à défaut parfois de où et quand, et dans
quelles circonstances ; or le fait que je sois est ma seule certitude de
l’instant – à moins que ce ne soit qu’une conviction – bien qu’il me
soit impossible de mettre un complément avéré à ce verbe : je suis
qui, je suis quoi ? J’ai beau me concentrer la suite ne vient pas : je
suis… c’est tout. Est-il possible d’être sans savoir ni qui ni quoi ;
même au sortir d’une anesthésie l’on ne saurait être aussi dubitatif
or… ?
— Or quoi ?
— Là encore je demeure sec : je n’en sais rien et suis incapable de
formuler un embryon de pensée au-delà du « Je suis » et de la
sensation d’avoir été roué de coups ; le "suis" supplante le "je" n’en
déplaise à Pascal.
22UN PEIGNE JAUNE
— Puisque tu n’es pas amnésique c’est que tu rêves encore.
— Non, je suis tout à fait réveillé maintenant, j’en suis sûr.

— Madame, puis-je vous demander où nous sommes sans vous
paraître trop ridicule ?
— À Hepteville voyons !
— Mais encore ?
— En Seine-Maritime bien sûr, en France : on dirait que vous
débarquez de la lune. Montez sans tarder avant que la mer ne vous noie,
le creux où vous êtes va se remplir tout d’un coup d’un moment à
l’autre. Nous serons plus à l’aise dans mon cabanon pour éclaircir
tout ça devant un café – à moins que vous ne préfériez un calva ; de
vrai, je me demande si vous ne vous moquez pas de moi ?
— Je ne sais pas… non je ne me moque pas, croyez-le bien. Je ne
sais pas si je préfère un café ou un calva, je ne sais pas non plus ce
que je fais ici dans cette tenue, ni qui je suis ; et même, excusez-moi,
je ne sais pas qui vous êtes ni si je dois vous faire confiance.
— Ce serait plutôt à moi de me poser cette question vous ne
croyez pas ? Alors ce sera un calva car vous n’avez pas l’air d’avoir la
tête juchée sur les épaules, ça vous remettra peut-être les idées en
place.

L’homme suit la dame et escalade l’escalier rustique ; tous deux se
rendent dans une coquette maisonnette entourée d’une palissade
normande et d’un gazon soigné agrémenté de quelques iris sauvages
et, ô joie, la fillette les accueille sur le seuil en moulinant des bras ;
quand il passe près d’elle la gamine pose un index sur sa bouche pour
lui signifier de ne pas raconter à sa mère qu’il l’a vue au pied de la
falaise. Il lui répond par un clin d’œil complice : il ne caftera pas.

Bon, le monde est encore beau ! Que diable fait cette bâtisse —
solitaire au milieu de nulle part ? Bah, il sera toujours temps de poser
des questions, pour le moment j’ai sûrement besoin d’un remontant,
ma bouche est plus sèche que le Kalahari et je frissonne bien que le
ventre me cuise.
— Tu as peut-être faim aussi, ça expliquerait les choses, non ?
— Je n’en suis pas certain.
23UN PEIGNE JAUNE
— Quand diable as-tu mangé pour la dernière fois, et quoi ?
— Pas de doute, je suis bien réveillé, mon rêve devient trop…
physique, trop terre-à-terre.
— Cependant tu ne t’y retrouves pas, tu ne reconnais rien et ne
comprends rien au film : que se passe-t-il ?
— J’ai l’impression de délirer.

— Bonjour sylphide aux ailes blanches/Tu es belle comme un
dimanche.
— Bonjour monsieur, tu es réveillé ? Tu m’as fait peur tu sais
quand je t’ai vu sur la plage… depuis là-haut.

Elle a appuyé sur ces derniers mots, il lui confirme d’un nouveau
clin d’œil qu’il a compris : chut.

— Je me demande si je suis éveillé, es-tu un ange ou une vraie
petite fille ? Comment t’appelles-tu ?
— Tu te moques de moi, tu vois bien que je suis une fille, d’abord
les anges ça parle pas. Je m’appelle Sylphide : comment tu savais ? Tu
me connaissais ? Alors tu sais bien que je ne suis pas un ange :
maman dit toujours que je suis un diablotin.
— Non fillette, je ne te connais pas, c’est peut-être la première
fois que je te vois… enfin je ne sais pas, même ça je n’en suis pas sûr.
Je t’ai appelé Sylphide parce que tu m’as fait penser à ces divinités de
la forêt scandinave, c’est le mot qui m’est venu naturellement à la
bouche en te voyant : il te va si bien. Mais toi, tu me connais ?
Pourquoi m’as-tu appelé ? Sais-tu comment je m’appelle ?
— Ben… Claude.
— Alors toi tu me connais !
— Non, je ne sais pas pourquoi je t’ai appelé Claude.
— Ça me va bien, en tout cas en ce moment car vois-tu, en latin
Claude désigne le boiteux, celui qui claudique : je crois bien que je
suis boiteux dans ma tête.
— Tu t’appelles pas Claude alors ? Tu t’appelles comment ?
— Mais je ne sais pas ! Pourquoi ne m’appellerais-je pas Comment
comme tu viens de le dire : « Claude Comment », ça sonne bien. Me
voici nommé, donc j’existe, je ne suis plus une production onirique.
24UN PEIGNE JAUNE
— Bouh, qu’est-ce que tu racontes, je ne comprends rien.
— Pardon fillette…
— …allons, laisse le monsieur tranquille, il a l’air si fatigué et
complètement perdu.
— C’est vrai, je me sens aussi vidé que si j’avais trimardé des
ballots une journée durant. Je commence à avoir froid, auriez-vous s’il
vous plaît de quoi me protéger du vent, une couverture ou quelque
vieux vêtement ?
— Il doit rester quelques cottes de mon époux dans la resserre, et
peut-être un vieux pantalon… on trouvera bien de quoi vous
couvrir ; en attendant prenez ce plaid. Mais vos habits, vous ne vous
rappelez pas où vous les avez laissés ? Comment étiez-vous vêtu ?
— Pas la moindre idée, ni du comment ni du où, encore moins du
pourquoi… j’ai beau réfléchir… c’est le trou, un trou noir, une sorte
de puits sans fond. Je suis là, comme ça, dans cette tenue presque
indécente et… c’est tout ce que je sais.
— Vous savez au moins si vous êtes de par ici ; je suppose que
vous êtes français puisque nous parlons la même langue.

As a matter of fact I wonder which between French or English is my —
mother tongue, since I think in each of them as well, I expect that if she’d ask me
in English I’d have answer her in English too.
— En fait tu n’as pas la moindre idée de quelle peut être ta langue
maternelle !
— Il me faudrait le tester, mais comment ? Oder Deutsch : warum
nicht ? Ou italien, ou espagnol ou… quoi d’autre, tout est possible.
Décidément quel casse-tête, ce n’est pas ça qui va m’aider ! Ai-je
appris des langues… où ai-je beaucoup voyagé ? Well, since I’m in
Normandy, therefore in France, I’d better switch on a French brain… even I feel
having no brain anymore… parlons donc français, je tenterai d’élucider
cette question de langue plus tard, là n’est pas l’urgence alors que
j’ignore jusqu’à mon âge… vu comme je suis…
— …pas vilain si l’on en juge par le regard gourmand que la dame
jette sur toi en coin.
— Je dois être dans ce qu’il convient d’appeler la force de l’âge…
trente ans… quarante ? Je me sens à la fois jeune et vieux. C’est
énervant à la fin, ce doute ! Il faut que je trouve une glace, peut-être alors
25UN PEIGNE JAUNE
me reconnaîtrais-je : suis-je blond ou brun – je n’aimerais pas être
roux… mais pourquoi cette réticence ? –, quelle est la couleur de mes
yeux ? Pour ce qui est de ma taille je vois bien que je suis assez grand
– je dois avoisiner le mètre quatre-vingt, peut-être même un peu plus
– et plutôt mince sans toutefois être maigre ; je serais plutôt bien
musclé.
— Peut-être es-tu sportif ?

— Non madame, même de cela je ne suis pas persuadé. Puis-je
encore abuser : quel jour sommes-nous, il me semble que c’est la fin
du printemps, non ?
— Le premier avril. Non, non, ce n’est pas un poisson : nous
sommes bien le premier avril !
— J’entends bien, mais de quelle année s’il vous plaît ?

La dame se sent mal à l’aise ; c’est qu’elle vit seule avec sa fillette,
sans personne qu’elle puisse appeler à son secours à moins d’un
kilomètre… et encore, le dimanche. Elle commence à s’inquiéter,
a-telle affaire à un escroc, un malfrat, à un fou ou à un martien ?
L’homme est-il dangereux sous ses dehors inoffensifs… il paraît
plutôt aimable et simple.

— Vous vous moquez de moi…
— …que nenni, je vous assure, et vous me voyez fort marri de
cette situation : mettez-vous à ma place…

Quelle place au juste ? —

— …bon, puisqu’il faut tout vous dire comme à un nouveau-né,
nous sommes en 2012.

Sans qu’il ne s’en rende compte l’homme procède à un calcul
mental suivant un algorithme qui doit être emmagasiné dans un
recoin de son cerveau.

— Donc nous sommes dimanche !
— C’est bien ça…
26UN PEIGNE JAUNE
— 2012, quadruple de 503 qui est un nombre premier – c’est au
début de l’an 503, selon le calendrier Julien, que le roi des Perses
Kaervadh 1 s’empara d’Amida, un triomphe de courte durée puisque en
mai Areobindus le repoussa près de Nisibe et qu’en septembre c’est
vainement qu’il tenta par deux fois d’assiéger Edesse.

Il débite ça comme une machine parlante.

— Mazette, vous en avez beaucoup des comme ça ? Vous êtes
quoi au juste : prof, ou historien ?
— Je ne sais pas, j’ai dû lire cela quelque part : mais où, mais
quand ?

Ainsi je dois savoir lire… c’est vrai, je ne m’en étais pas rendu —
compte mais j’ai lu tout ce qui est écrit ici, et c’est fou combien il y a
de lettres et de chiffres partout, sur tout : sur la rambarde de l’escalier
une pancarte rouillée avertissait le quidam de ne pas s’aventurer sur la
falaise – Arrêté municipal du…, sur les appareils ménagers, sur…
Des chiffres et des lettres partout, c’est une véritable invasion ; il est
vrai que cette propension est conative de la civilisation, fille de cet
écrit qui en balise l’origine. Si j’en crois ce que je vois ici, le monde
doit être couvert de ces pattes de mouches de toutes formes, tailles et
couleurs : aucune surface ne semble épargnée. Voyons… ce vulgaire
Stabilo jaune fluo – où ai-je vu ce jaune ? – qui traîne sur la commode
près de l’entrée à côté d’un bloc à lettre qui doit servir de pense-bête.

Claude attrape machinalement le marqueur et le retourne en tous
sens, il l’examine sous toutes ses coutures – si l’on peut dire ainsi d’un
objet en plastique – sous les regards étonnés de Sylphide et sa mère.

Qu’y lis-je ? En grosses lettres qui sautent aux yeux « stabilo® —
boss® », mais aussi « fluorescent » – comme si cela ne sautait pas aux
yeux ! –, et encore « drehen twist 115 » ; est-ce tout, que non pas, l’autre
face aussi est propice à inscriptions : « Pour que l’essentiel saute aux
yeux ″surlignez″ avec stabilo-boss les passages importants d’un
texte ». Rien sur le capuchon ? Rien en dessous ni en dedans… ah si,
27UN PEIGNE JAUNE
moulé dans le plastique ces mots « Schwan STABILO Germany », je
crois cette fois n’avoir rien manqué, pas moins de 24 mots et 1
nombre : 135 signes en tout ! Pour une surface développée inférieure
à 70 cm², cela fait un ratio de 2 signes/cm² – peste ! Rien dans tout
cela qui me renseigne sur ma langue maternelle puisque les mots
anglais et allemands me sont tout autant familiers que les français. Et
cette espèce de grosse pince à linge en polymétacrylate de méthyle
– pourquoi n’ai-je pas pensé Plexiglas, serais-je chimiste ? – qui
retient quelques lettres et papiers, si je compte bien est couverte de 35
signes. Est-ce bien utile alors que la majeure partie de l’écrit semble
être là pour ne pas être lue. Rien, aucune surface ne semble y
échapper si j’en crois ce que je vois autour de moi.
— Bénis plutôt soit le ciel de savoir lire, et bénies soient les
inscriptions inutiles : elles t’aideront peut-être à te retrouver.

— Pour ce qui est du nouveau-né comme vous dites, c’est
exactement l’impression que j’ai en ce moment… quoique mon corps le
démente : j’ai la sensation d’être venu au monde il y a un instant, en
bas, sur la plage. Merci en tout cas de ne pas m’avoir laissé dehors à
me griller le ventre au soleil tout en me gelant le dos avec cette brise
de mer qui se lève et ces nuages qui s’avancent, ou à me noyer avec la
marée… S’il vous plaît, quelle heure est-il ? J’ai l’impression qu’il est
passé midi…
— Il est bientôt quinze heures et la mer remonte rapidement
maintenant, on l’entend d’ici, même si ce n’est pas une grande marée.

La maisonnette paraît plus isolée moralement que cadastralement,
plus solitaire que son éloignement géographique de l’orée du village
ne le suggère ; elle est rescapée d’un arrêté municipal cinquantenaire
ayant déclaré non ædificandi une bande de cent mètres à compter du
bord de la falaise – dont elle n’est plus distante que de quelques
dizaines de mètres depuis les éboulements qui ont précédé le
changement de millénaire, elle n’atteindra pas le siècle si de nouveaux
effondrements se produisent entre-temps. Elle a été d’abord
dépendance d’une ferme aujourd’hui disparue, avant de se voir commuée
en cabane de pêcheur ; elle a servi d’entrepôt de munitions durant la
guerre, puis de remise annexe à une entreprise locale, avant de finir
28UN PEIGNE JAUNE
par tomber dans l’oubli. C’est alors qu’elle fut rachetée par un peintre
parisien, à la suite de longues démarches car il fut difficile de
retrouver le propriétaire de ce terrain vague que tous pensaient faire partie
du ban communal. Il en avait fait son atelier d’été parce qu’il trouvait
au ciel normand une lumière nonpareille et s’y isolait parfois des
semaines entières pour fuir l’agitation des salons parisiens : semaines
productives dont il revenait les bras chargés de toiles et de croquis.
L’artiste l’avait peu à peu transformée jusqu’à en faire cette chaumière
pimpante qui devint sa résidence secondaire ; une fois marié il y passa
la plupart de ses weekends avec sa jeune épouse. À la suite de son
décès, écrasé par la chute d’un pan de falaise alors qu’il peignait la
mer, sa veuve, restée avec leur petite fille, s’était juré de ne plus y
remettre les pieds pour ne pas remuer les souvenirs et avait entamé
des démarches auprès de l’agence de Lanquetot aux fins de vendre cet
héritage moralement déprimant. Sans succès : qui eût voulu d’une
maison ainsi placée ? La situation s’enlisa et la maisonnette était
retombée en déréliction. Un jour, cela faisait maintenant deux ans, la
gamine avait été décrétée anémique par la gent médicale qui suggéra
que l’air iodé lui serait bénéfique. Sa mère fit retaper la maison qui
commençait à se délabrer et lui restitua son style haut-normand ; elle
avait fait appel pour cela à des artisans locaux de qui son époux était
devenu ami. Hepteville la vit alors passer ses weekends en son ban,
accompagnée de l’enfant qui venait y respirer un air sain et profiter du
silence – tout relatif car la mer s’entend de loin – qu’un Paris pollué et
bruyant ne pouvait leur prodiguer : un resourcement périodique, une
cure en quelque sorte…

— Attendez-moi un instant, je vais voir si je peux vous trouver
quelque chose de plus décent que ce plaid. Certes mon mari était d’un
plus petit gabarit que vous mais faute d’autre chose, sa tenue de
travail vous dépannera toujours… si vous parvenez à l’enfiler…
quoiqu’il aimât être habillé large.

Un quart d’heure plus tard, l’homme, vêtu d’un pantalon blanc
trop serré, d’une chemise et d’une blouse blanche qu’il a du mal à
boutonner, sirote un calva en compagnie de la dame et de la
mominette qui s’emmoustache dans un grand bol de lait frais. La fillette a
29UN PEIGNE JAUNE
failli s’étrangler de rire en voyant sortir de la chambre cette espèce de
clown blanc dans son habit étriqué. L’homme rougit un peu mais
c’est tout de même plus convenable en présence de dames, d’autant
que son ridicule maillot de bain bleu pâle laissait trop bien deviner
que la mère ne lui était pas indifférente… il en rougit davantage
encore, rétrospectivement.

— Je ne saurai probablement jamais à qui j’ai affaire, quant à moi,
c’est Solange…
— Enchanté !

Il lui fait un baisemain.

— Solange S****, vous avez peut-être entendu parler de mon
époux, Sandro S****. Vous vous rendez compte, Sandro, comme
Botticelli – il n’aimait guère son prénom, il le trouvait trop
prétentieux – : vous avez peut-être vu quelques-unes de ses toiles dont la
cote a bien grimpé depuis son décès, dommage qu’il n’ait pu en
profiter.
— C’est toujours ainsi, l’on n’existe vraiment que posthumément
– les charognards n’aiment pas la viande vive. Je me demande si…

Il laisse sa phrase en suspens.

— Excusez-moi, je manque à tous mes devoirs, vous devez avoir
faim : je vais voir ce que je peux faire. Vous savez, nous n’avons pas
grand-chose ici, nous n’y passons que les weekends… d’ailleurs nous
repartons tout à l’heure, nous attendons que la ruée vers Paris se soit
un peu tarie. Nous ne vous tiendrons pas compagnie, nous ne
mangerons qu’une fois rentrées car il est désagréable – et imprudent – de
rouler l’estomac chargé : la digestion favorise l’endormissement et, en
cas d’accident… Mais rassurez-vous, on va quand même vous trouver
de quoi grignoter.

Dix minutes ne se sont pas écoulé que l’homme est attablé devant
une solide omelette de six œufs agrémentée de pommes de terres et
de trois larges tranches de pain de campagne généreusement beurrées.
30UN PEIGNE JAUNE
Un verre de rouge et… la vie est belle, on se sent prêt à affronter le
monde. Il remercie chaleureusement son hôtesse cependant qu’il
dévore ce régal improvisé à belles dents. Comment continuer à
remuer des pensées pessimistes dans de telles conditions… pourtant il
rumine.

— Excusez-moi si j’abuse encore, madame, mais pourrais-je avoir
une glace…
— …je crains que le frigo ne soit vide…
— …je ne pensais pas à un dessert mais plutôt à un miroir :
j’aimerais savoir à quoi je ressemble.
— Il y en a un dans la salle d’eau, là à droite, la porte à côté des
toilettes.

Claude contemple longuement son reflet dans le miroir où son
symétrique semble le narguer, il doit faire un effort mental pour
s’imaginer tel que Solange et la gamine le voient ; il a flairé juste :
entre trente et quarante ans, bel homme malgré une barbe de trois
jours. Comme sa crinière blonde et abondante est toute ébouriffée il
porte machinalement la main à sa poche revolver à la recherche d’un
peigne qu’il… ne trouve pas – évidemment puisqu’il porte les habits
d’un autre, vêtements dans lesquels il se trouve un peu ridicule, il a
comme flash…

Un peigne ! Voyons… je devrais… —

Il tâte ses vêtements, rien. L’image d’un peigne qui lui traverse la
tête une fraction de seconde et… disparaît comme elle est venue. Ce
qu’il ignore c’est qu’il avait bien un peigne et que celui-ci est tombé
sous le lit au moment où, dans la chambre, il a revêtu sa défroque de
peintre. Il ne saurait dire si le peigne qui lui a traversé l’esprit comme
une fulgurance n’est pas une illusion, une réminiscence de son rêve. Il
a beau faire des efforts… impossible de faire revenir le flash jaune
canari… plus rien… envolé, disparu – disparu ou n’ayant jamais
existé ? – ; il arrange ses cheveux avec les doigts en griffe, n’osant utiliser
le peigne de nacre de la dame, qui le nargue sur la tablette en verre du
lavabo. Il ferme le verrou de la porte et se déshabille complètement.
31UN PEIGNE JAUNE
Nu comme un ver il s’examine sous toutes les coutures : pas de
marque particulière, pas de cicatrices visibles qui pourraient le
renseigner… sur quoi au juste ? Une fois encore c’est le noir le plus total,
c’est un étranger qu’il contemple, si étranger qu’il se sent soudain
gêné, tel un voyeur pris en flagrant délit. Il détourne les yeux et
réendosse son cataphracte blanc.

Certes je suis ce qu’on peut qualifier de "bel homme", je dois —
être assez sportif et parais en bonne santé mais…
— …cela ne te renseigne en rien. Qui es-tu ? Qu’est-ce que tu fais
ici ? Comment y es-tu arrivé ? Tu ne débarques tout de même pas de
Saturne, tu n’es pas un extraterrestre.
— J’ai l’impression de (re)venir de si loin, si j’ai l’âge que suggère
l’examen de mon corps, mon cœur a déjà dû battre plus d’un milliard
de fois et puisqu’une vie normale compte trois milliards de
battements il m’en reste deux à peine, voire moins. J’ai du mal à accepter
cette idée d’avoir atteint le tiers de ma vie alors qu’il me semble au
contraire n’en être qu’à l’aurore et que c’est la totalité d’icelle qui est
devant moi bien que je n’ai pas souvenir qu’il y ait eu quelque chose
avant cet instant où un ange blanc…
— C’est ça, tu viens de naître. Victor Hugo le disait, « Aujourd’hui
est le premier jour du reste de ma vie »…
— …pour moi ce jour en est le premier tout court. Quelle chose
merveilleuse qu’un corps humain, quel mécanisme exquis ! Aucune
machine conçue par l’homme ou réalisée de sa main ne peut rivaliser
avec cela ni aligner de tels chiffres, probablement parce qu’une
création n’est pas autorisée à surpasser son créateur – non, les machines
ne sont pas appelées à prendre le pouvoir, le monde des robots n’est
pas pour demain – ; pas même le moteur d’une automobile –
pourquoi est-ce que je pense à une automobile : en aurais-je une, ai-je
travaillé dans ce secteur ? – qui tourne aux alentours de deux mille
cinq cents tours par minute, soit cent cinquante mille par heure ;
hum… comme en France on roule en moyenne à soixante-quinze
kilomètres par heure…
— …d’où tiens-tu une telle information, c’est vraiment curieux !
— Trois milliards de tours représenteraient sensiblement quarante
fois le tour du globe, c’est fou ! Je ne pense pas qu’une voiture
32UN PEIGNE JAUNE
n’atteigne jamais un tel score… Lecot en son temps parcourut en un
an dix fois le tour de la terre – 400 134 kilomètres exactement – avec
sa traction 11CV de série, c’était en 1935 et la performance n’a pas été
égalée, loin s’en faut.
— Comment est-il possible que tu saches de telles choses et
ignores tout de toi ?
— C’est bien ce que je me demande.

Claude essaie de se souvenir, de remonter le temps : il repart en
pensée de la maisonnette, suit le chenin, dégravit la falaise, revoit la
dame qui le hèle, la plage puis… non, rien à faire, il butte sur la
fillette-ange… avant, rien : même pas le trou noir ; non, rien, nib, walou,
nothing… le néant, un néant aussi effrayant et insaisissable que celui
qui dans l’« Histoire sans fin » avale la création avec la voracité d’un
Pac-Man. Il se passe un peu d’eau sur le visage avant de regagner la
salle commune cependant que, restée seule avec sa fillette la dame
s’interroge.

— C’est bien notre veine, ce Claude – ou autre chose, qu’en
savons-nous ? – qui nous tombe sur les bras à quelques heures du
retour. Il faut pourtant bien que l’on reprenne la route pour la maison
tout à l’heure, n’oublie pas que tu as école demain… et que moi je
travaille.
— On pourrait emporter le monsieur avec nous ?
— Curieux bagage. Tu n’y penses pas sérieusement ma Puce, tu
ne te rends pas compte… il est peut-être recherché par la police ;
peut-être qu’il fait seulement semblant de ne pas se rappeler ;
peutêtre qu’il fuit quelque chose ou quelqu’un, son passé…
— Oh non maman, il est si gentil !

Il est vrai que la dame se sent attirée par l’énigme Claude… et puis
c’est un bel homme, et puis son veuvage la taraude : non, il ne doit
pas, il ne peut pas être mauvais.

— Quoiqu’il en soit la nuit tombera dans quelques heures et nous
ne pouvons pas le garder : je l’ai habillé, nourri… que pouvais-je faire
de plus ?
33UN PEIGNE JAUNE
— On devrait lui demander…
— …mouais… pourquoi fallait-il que cela tombât sur nous,
qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour mériter ça ?

Claude réapparaît dans l’encadrement de la porte.

— Ma pauvre dame, je vous cause bien du tracas. Seulement je ne
sais ni que faire ni où aller et je me demande ce que vous pourriez
faire de moi.

Il s’est retenu de justesse de l’appeler par son prénom.

— Moi aussi je me le demande : nous ne pouvons rester ici, nous
ne pouvons vous y laisser comme ça, nous ne pouvons pas vous
emmener à Paris non plus – à quoi cela servirait-il si vous êtes de la
région ? Toutes les pistes conduisent à des impasses alors je ne sais
vraiment que faire !
— Je compatis, je suis décidément encombrant ; la seule chose
que je sache de moi c’est que je suis encombrant.

Le point positif est qu’encombrer c’est exister ; je ne rêve donc —
plus, définitivement non.
— Peut-être es-tu encore plus encombrant pour toi-même que
pour elles deux, d’ailleurs je crois que la fillette aimerait bien…

— Vous pourriez me conduire à la police en partant, ils doivent
avoir l’habitude de ce genre de situation, ils ont des procédures pour
tous les cas – il paraît qu’il disparaît dix mille personnes par an rien
qu’en France, et puis cela vous débarrassera d’un fardeau…
encombrant.

Encombrant, embarrassant : que voilà de vilains mots qu’il —
faudrait éradiquer des dictionnaires !

— Je n’ai pas dit que vous m’embarrassiez, j’ai dit que j’étais
embarrassé, ce n’est pas la même chose…
— …soit, mais enfin…
34UN PEIGNE JAUNE
— …je crois que vous avez raison, on pourrait partir un peu plus
tôt et s’arrêter à la Gendarmerie de Lanquetot, cela ne nous fera pas
un grand détour. Mais nous ouvriront-ils ? Ils risquent aussi de nous
retenir, de poser des questions auxquelles ni vous ni moi ne saurons
répondre. Enfin tout vaut mieux que ne pas agir, ne pensez-vous
pas ?
— Je vous suggère de me déposer non loin de la gendarmerie et
de poursuivre votre route, ainsi ils ne vous importuneront pas ; que
pourriez-vous leur apporter de plus que ce que je pourrais leur dire ?

En rassemblant ses affaires la petite découvre que son
lapindoudou a disparu : pas question de partir sans lui, il s’ennuierait tout
seul pour une longue semaine. Il a dû rester sur le lit de maman alors
qu’elle est venue s’y blottir au réveil pour son câlin matinal. Sylphide
cours le chercher ; il n’est pas sur le lit mais sur la carpette, c’est ainsi
que, se baissant pour le ramasser, elle aperçoit un peigne jaune sous le
lit – que fait-il là, elle ne le connaissait pas : appartiendrait-il à
l’inconnu ? – : sans réfléchir elle l’enfourne dans son haut de robe
comme elle a vu parfois sa mère le faire dans son corsage d’une lettre
ou de la petite clef de son secrétaire. Pourquoi ce geste ? Elle ne
saurait dire.

— Maman, il y a des moutons sous le lit.
— Si tu ne traînais pas à quatre pattes tu ne les aurais pas vus, ne
t’inquiète pas trop, ils attendront sagement jusqu’à vendredi soir, pas
de crainte qu’ils ne s’en aillent batifoler dans l’herbe grasse : la
prochaine fois que tu traîneras au niveau du sol, profites-en pour passer
la nénette sous le lit.
— Ce ne serait pas plutôt des vaches normandes qui paissent sous
le lit ?
— Tu te moques encore de moi, monsieur, je ne suis plus un bébé
tu sais !
— Et qu’est-ce que tu faisais sous le lit Souricette, tu peux me le
dire ?
— Oh… rien maman… rien.
35UN PEIGNE JAUNE
— Reste le problème des habits de votre mari… je ne peux tout
de même pas me présenter nu aux gendarmes… comment pourrais-je
vous les rendre ?
— Gardez-les, je vous en prie ; je vous les offre de bon cœur,
même s’ils vous sont un peu étroits – ainsi accoutré vous paraissez
encore plus fort, ce qui ne vous désavantage pas ; que pourrais-je en
faire à part les remettre dans la remise ? De plus il en reste encore
quelques-uns dans la pièce qui lui servait d’atelier : je m’en accoutre
quelquefois pour jardiner.
— C’est comme dans le film qu’ils ont passé hier à la télévision…
— …veux-tu te taire, petite chipie ! Tu ne comparerais tout de
même pas monsieur Claude à Hulk.
— Ben non, d’abord il est pas vert, c’est juste les habits…

Le silence s’installe, la mère et la fille s’affairent aux mille petites
choses qu’il leur reste à faire avant de fermer la maisonnette pour une
semaine – ou deux, on ne peut jamais jurer de rien – : ranger tout ce
qui traîne encore, fermer l’eau et la bouteille de butane, vérifier toutes
les portes et les fenêtres, fermer les volets et brancher l’alarme ; elles
auront ainsi l’esprit tranquille pour regagner la capitale. Solange fait
un dernier tour du propriétaire – le bon La Fontaine l’a dit « Il n’est
pour voir que l’œil du maître ».
— Tout est OK moussaillon ?
— Oui mon Capitaine, j’ai mon lapin.
— Alors si tu as ton lapin…

On plie bagage et ferme la porte du jardin – geste purement
symbolique car les clôtures normandes à deux lisses blanches carrées sont
aisées à franchir. Claude aide ses hôtes à charger la petite voiture
bleue d’un autre âge qui fait encore sans renâcler ses allers et retours
réguliers entre Paris et la province ; à le voir procéder on croirait qu’il
n’a fait que cela toute sa vie tant il est habile à utiliser le moindre
recoin et à faire rentrer dans le coffre minuscule plus que son volume
apparent, on n’y logerait plus un timbre-poste – peut-être était-il
déménageur, cela expliquerait qu’il soit aussi musclé et large d’épaules ?
Brave Coccinelle ! Certes elle est exiguë, surtout pour Claude qui a du
mal à y caser sa grande carcasse, mais Solange ne la changerait pour
36UN PEIGNE JAUNE
rien au monde tant elle s’acquitte fidèlement de son rôle ; c’était la
voiture de son époux qui l’avait baptisé Choupette à cause du film de
Walt Disney et Solange aurait l’impression d’un reniement si elle s’en
séparait ; Sylphide n’apprécierait pas non plus qu’elle en changeât,
pour elle ce n’est pas une voiture quelconque, anonyme, c’est la
Voiture avec un grand "V", elle n’en a jamais connu d’autre : c’est la
"porte de la Normandie". À paris elle reste au garage, elles n’en ont
guère besoin, les bus et métros suffisent. Ouiiiinnn, ouiiiin,
oueeeeeuuuuunnnnn…

— Arrêtez ! Arrêtez de grâce, vous allez noyer le moteur. Ouvrez
le capot arrière, je vais regarder si les bougies ne sont pas calaminées.

Solange s’exécute, c’est curieux comme elle se sent dominée, elle,
la femme de tête accoutumée à commander au travail – à une horde
de jeunes cadres ambitieux alors qu’elle dirigeait tout un service, avant
de tout plaquer pour prendre la succession de son époux et
transformer son Atelier en Galerie d’Art – comme à la maison – où elle est
devenue chef de famille par la force des choses – : il ferait beau voir
qu’on lui résistât.

— Avez-vous une lime à ongle ?

Elle fouille son sac et obtempère. En un tour de main le malheur
est réparé et, miracle, Choupette démarre joyeusement au quart de
tour.

— Ma parole, vous ne seriez pas garagiste par hasard – à moins
que vous ne soyez magicien ? Enfin merci, je ne sais pas ce que nous
aurions fait Sylphide et moi.
— Je vous conseille quand même de passer au garage pour une
révision une fois rendues au bercail ; à quand remonte la dernière
vidange ?
— Je ne sais pas, je ne m’en suis jamais préoccupé, c’est mon mari
qui s’en chargeait… ça doit faire… quelques années je crois… mais je
roule si peu…
— …heureusement !
37UN PEIGNE JAUNE

En route pour Lanquetot ! La fillette pépie, sa maman chantonne
pour masquer sa tension, Claude rumine.

C’est à désespérer, quelque pensée qui me vienne, c’est tou-—
jours une empuse.
— Professeur – de quoi grands Dieux ? –, déménageur, garagiste
ou mécanicien… et puis quoi encore, pourquoi pas égoutier ou
trapéziste ?
— Reviens sur terre de grâce.
— Tout ça s’embrouille et plus je cherche moins je trouve.
— Il faudrait que tu arrêtes d’y penser, que tu cesses de te creuser
la cervelle… de la même façon que Solange a dû arrêter de tirer le
démarreur pour que sa voiture redevienne en état de rouler.
— Mais comment faire, est-ce seulement possible ? J’ai l’intuition
que si je pouvais… peut-être cela reviendra-il de soi-même ? Que
faire en attendant ? Que vais-je bien pouvoir devenir ?
— Peut-être y a-t-il des gens qui comptent sur toi : ils
s’inquièteront. Peut-être te recherche-t-on ?
— Ou peut-être pas, si je ne suis pas d’ici… si je ne viens pas de
France ?
— Peut-être te croit-on mort et a-t-on fait le deuil de ta
personne ?
— Non, ça ne colle pas, si j’étais loin de tout depuis plusieurs
jours ma barbe aurait poussé davantage, je serais affaibli, malade
même, alors qu’à part la faim, quelques courbatures et cette douleur
dans le cou – qui a déjà presque disparu – je me sens plutôt en bonne
santé. Je crois qu’une nuit de sommeil me remettra parfaitement sur
pieds…
— …mais où dormir puisque tu ne peux pas rester avec Solange ?
— Si seulement je pouvais me rappeler de quelque chose avant
que nous ne nous séparions, elles seraient moins inquiètes.

Solange est au volant, un peu tendue, à son côté Claude occupe la
place du mort – ne l’est-il pas partiellement ? –, Sylphide doit se
contenter de l’étroite banquette arrière encombrée d’une valise et de
quelques sacs ; la voiture roule tranquillement comme si rien
38UN PEIGNE JAUNE
d’extraordinaire n’était arrivé, comme lors d’un retour de weekend
normal. Un panneau à moitié dissimulé sous du lierre indique «
Lanquetot 2 km ». Solange quitte la petite route et tourne à droite pour
prendre la départementale. Elle rejoindra sa route habituelle puis la
nationale une fois son "colis" déposé.

— Voilà la gendarmerie, reste à savoir si elle est ouverte le
dimanche ? Je devrais téléphoner…
— …pour qu’ils vous demandent de vous identifier, vous n’y
songez pas, vous serez appelée à déposer et vous en aurez pour des
heures ; il vous faudra rentrer à Paris la nuit tombée. Non,
croyezmoi, il vaut mieux que vous me laissiez là, je vais y aller seul.
— Et s’ils ne vous ouvrent pas, je ne puis vous abandonner ainsi
dans ce bled perdu !
— Eh bien restez ici le temps que l’on m’ouvre ; si l’on ne me fait
pas entrer je vous retrouve.
— Nous pousserons alors jusqu’à Bolbec, là il est certain que vous
pourrez être pris en charge – oh que je n’aime pas cette expression :
en charge, comme un paquet.
— Avez-vous imaginé que je puisse être un immigré, un
sanspapier, ou pire un bandit recherché par la police…
— …n’en faites pas trop, vous n’en avez pas du tout l’air…
— …avouez cependant que l’idée vous en est venue, une femme
seule avec une enfant : des proies faciles !

Pourvu que je ne sois pas un pervers, la fascination que je —
semble exercer sur Sylphide m’inquiète, pauvre petit ange : quelle
proie rêvée pour un sadique. Pourvu que je ne sois pas « M. le
Maudit » !
— Et puis quoi encore, qu’est-ce que tu vas chercher. Non, tu ne
dois pas être un bandit ou un assassin évadé, ni un exilé politique, la
police te chercherait et Solange en aurait entendu parler… quoique
dans sa maison coupée du monde – écoute-t-elle la radio le weekend,
lit-elle le journal ?
— Si j’étais un clandestin cela expliquerait mon arrivée par la
mer… un naufrage peut-être…
39UN PEIGNE JAUNE
— …non, il s’en serait parlé et la petite a dit qu’elles avaient
regardé la télé la veille, elles ont dû voir les infos.
— Que sais-je, je m’y perds, ce dont je suis sûr c’est que, même si
je ne représente pas un danger pour elles, je serais une source
d’ennuis… et je ne veux pas…

Solange arrête la Coccinelle à un jet de pierre de la gendarmerie,
Claude lui serre longuement la main avant d’en descendre ; elle en
profite pour lui glisser une carte de visite : nom, téléphone, adresse ; il
la lit plusieurs fois et tente de la retenir.

— Merci mais je ne puis la prendre, il est possible que l’on me
fouille : j’espère me souvenir de votre numéro et pouvoir le noter
plus tard. Après tout, je crois avoir retenu à peu près tout ce qui m’est
arrivé à partir du moment où…

Il a failli dire « Où votre petite… » mais s’est rattrapé à temps : il a
implicitement promis.

— …à partir du moment où Sylphide m’a appelé, depuis le haut
de la falaise.

À peine a-t-il refermé la portière de la voiture que l’elfillon en
descend comme un diable sort d’une boîte et lui claque un gros bisou sur
chaque joue.

— Tu piques. Au revoir, tu reviendras, dis ?
— Qui sait ? Encore merci à vous deux, si je ne suis pas de retour
dans deux minutes, repartez. Je vous souhaite un bon retour au
bercail.

Il se dirige vers la gendarmerie et sonne. Quelques longues
minutes se passent avant que la porte ne s’ouvre et n’avale l’homme
sans nom… qu’elle ne le régurgite pas. Solange attend encore dix
minutes, superstitieusement. Comme il ne revient manifestement pas
elle redémarre : direction Paris.

40UN PEIGNE JAUNE
— On devrait peut-être attendre encore un peu, maman ?
— Non fillette on est déjà en retard, on n’arrivera qu’à la nuit.
— Tu crois qu’on reverra Claude, dis ?
— Probablement jamais, le mieux est d’oublier cet incident ; à part
quelques vieux vêtements en moins dans la resserre, que de toute
façon j’aurais jetés un jour ou l’autre, il n’y en a aucune trace ; c’est
comme si on nous avait raconté une histoire. Personne ne l’a vu
alors…

C’est comme si Claude n’avait jamais existé, plus tard elles
croiront l’avoir rêvé. Aucune trace, c’est vite dit : adonc Solange ne sais
pas pour le peigne jaune… qu’elle n’avait d’ailleurs pas remarqué. La
route défile à nouveau, monotone, elles ont repris le chemin habituel
maintenant, Bolbec, Rouen et ce tunnel surbaissé sur les quais qui fait
toujours peur à Sylphide… Paris ; cependant qu’à la gendarmerie de
Lanquetot débute une autre partie.
41


2



Le gendarme hésite mais la sonnerie insiste : c’est peut-être une
voisine qui vient voir si son épouse n’a pas un œuf ou de la farine à
lui prêter pour finir un plat ? Il ne peut pas laisser sonner pendant
une heure, de toute façon même si l’on n’insiste pas il faudra bien
qu’il aille voir ; il descend sans conviction. Alors qu’il connaît tout le
monde à Lanquetot, depuis plus de vingt ans qu’il est en poste le
Judas de la porte lui révèle un inconnu. Que faire ? Si c’est le
gendarme que l’homme vient voir, il n’a qu’à appeler le 17, ou le 15 s’il se
sent en danger : c’est dimanche oui ou non ? Mais s’il n’a pas de
téléphone, s’il n’est pas d’ici et ne sait pas où trouver une cabine, s’il n’a
pas de pièces de monnaie, si… ? Il a l’air trop légèrement vêtu pour
ne pas être frigorifié alors que le vent s’est levé et que le soir tombe,
et la température itou. Il le sait mieux que quiconque, la procédure
voudrait qu’il en référât à sa hiérarchie… mais quel est le risque
d’ouvrir à un homme à l’air perdu et de lui demander ce qu’il cherche,
de lui indiquer son chemin, une bonne action n’est pas répréhensible
à ce qu’il sache ; il peut toujours exciper de l’article de loi concernant
les personnes en danger – laisser l’individu sur le seuil n’y
contreviendrait-il pas… cependant appeler les autorités compétentes
constituerait justement une assistance. Le gendarme est un bon père
de famille et l’inconnu a l’âge de son grand fils : il n’aimerait pas que
son fils… D’ailleurs l’homme a l’air parfaitement inoffensif – Saint
Augustin ne nous rappelle-t-il pas que « La meilleure ruse du diable
est de se faire passer pour le Bon Dieu », mais qui lit encore Saint
Augustin, pas nécessairement les gendarmes, et pas dans l’exercice de
leurs fonctions ; à tout hasard, il attrape son arme de service dans le
casier du bas du meuble où il range les formulaires et la fourre
négligemment dans sa poche – de toute façon elle n’est pas chargée –
avant d’ouvrir à demi la lourde porte blindée.
43UN PEIGNE JAUNE

— Bonsoir monsieur. Qu’est-ce qui vous amène ?
— Eh bien… voilà… ce n’est pas si simple… je… enfin je ne…
euh… par où commencer ?

Le gendarme se fie à son flair, il dévisage l’homme ; celui-ci lui
paraît franc du col et il a froid : il ouvre l’huis. Par acquit de conscience
il pratique une fouille plus symbolique que poussée à laquelle
l’homme se prête sans broncher.

— Bon, le mieux serait que nous enregistrions votre déposition
suivant les règles, ne croyez-vous pas ?

Il conduit Claude vers un petit bureau croulant sous des piles de
dossiers – il faut qu’il pense à y mettre de l’ordre un jour : « Je m’y
mettrai demain, le lundi c’est généralement calme » ; seulement à
force d’ordres suivis de contre-ordres il a développé une solide
capacité procrastinatoire, alors demain… – où il s’installe ; une fois assis il
enfourne discrètement son arme de service dans le tiroir. Il bougonne
pour la forme : il ne verra pas la fin du film à la télé, un polar
justement, et il ne faut pas compter sur son épouse pour la lui raconter car
elle est affairée à la cuisine où il ne sait pas ce qu’elle mijote… mais ça
sent diablement bon. Si au moins cet homme avait débarqué la
semaine précédente – ou la suivante, et aux heures d’ouverture de
préférence – mais la loi de Murphy est implacable et ne s’arrête pas à
la porte des gendarmeries ; c’est un peu comme pour la pluie dont on
aimerait qu’elle tombât la nuit sur la pelouse… tout en évitant les
allées du jardin, et qui s’obstine à faire exactement le contraire – il
n’aurait pas été de permanence. Son épouse ronchonne – « Comment,
même un dimanche ! », bah, elle râle toujours, il en a l’habitude, elle a
compris que le dîner serait retardé sine die et qu’il lui faudra le
réchauffer. Une bonne odeur de frichti descend l’escalier et nargue les deux
hommes.

— Tu comptes en avoir pour longtemps avec ton client ?
— Je n’en ai pas la moindre idée, je ne sais encore ni qui il est ni
ce qu’il veut.
44UN PEIGNE JAUNE
— Tu ferais bien de le savoir rapidement sinon le fricandeau sera
trop cuit.
— Disons une petite demi-heure : puisque je lui ai ouvert il va
bien falloir taper une déposition…
— …oh, alors disons plutôt une grosse heure : touche par touche,
lettre par lettre…
— …te fous pas de moi s’il te plaît, ce n’est pas parce que tu as
obtenu un prix de dactylo à l’école… depuis le temps tu ne dois plus
être très performante, et puis un ordinateur c’est infiniment
capricieux, d’ailleurs tu devrais le savoir vu les heures que tu passes à
surfer sur la Toile au volant de ton Thinkpad au point qu’il m’arrive
de penser que tu préfères sa compagnie à la mienne…
— …au moins il cause, lui !

Ce n’est vraiment pas de chance, cet homme qui lui tombe sur les
bras, une sorte d’Auguste qui aurait endossé l’habit – évidemment pas
à sa taille – du clown blanc. Par réaction sans doute le gendarme
rajuste sa tenue : si c’est un canular il va en entendre parler… non mais,
on ne se moque pas impunément de la force publique ! D’autant que
l’homme lui est parfaitement étranger, or à Lanquetot tout le monde
connaît tout le monde ; il a l’air plus perdu que méchant. Le
gendarme feuillette sans réelle conviction – mais c’est la procédure
normale – les avis de recherche : rien qui ressemble à l’athlète qui lui
fait face avec son air de chien battu et sa cotte de peintre étriquée ; il
s’y attendait d’ailleurs, il sait juger les gens au quart de seconde et
celui-là est sûrement plus à réconforter et à plaindre qu’à craindre :
peut-être un mari traumatisé par sa femme qui l’a fichu à la porte, ou
une fugue de la quarantaine ; pas la peine de faire des hypothèses,
elles seront fausses. Bon, quand faut y aller faut y aller, maintenant
qu’il lui a ouvert la place, au boulot : la routine.

— Asseyez-vous s’il vous plaît.

Claude obtempère. Le gendarme lui fait face de l’autre côté du
bureau encombré où trône un ordinateur-dinosaure avec son énorme
moniteur à tube cathodique – quand donc la province
disposera-telle, elle aussi, d’écrans plats ou de portables : certes il faut compter
45UN PEIGNE JAUNE
avec les restrictions budgétaires endémiques, mais quand même nous
sommes en 2012 et le nouveau ministre a promis des crédits… il est
vrai qu’en période électorale personne n’est avare de promesses, ça ne
mange pas de pain, on les oubliera en cas de reconduction, où les
rappellera en cas d’alternance. La bête fonctionne encore alors de
quoi se plaint-il ? Il se met à pianoter. Sa frappe monodactyle est
assurée par son index droit, et comme la souris se manœuvre de la
même main cela ne facilite pas les performances… bah, puisqu’il a dû
descendre il a le temps maintenant, de toute façon c’est trop tard
pour la fin du film et, fin limier, il avait depuis lurette deviné que
c’était le gentil marchand d’oiseaux l’assassin. Mis à part le fait que le
démarrage de l’ordinateur soit plus compliqué et que la possibilité lui
soit offerte de corriger les fautes de frappe – au fait : un ou deux "p"
à frappe ? – sans avoir à tout recommencer ni à alimenter une
corbeille vorace, il ne voit pas de différence fondamentale avec sa bonne
vieille Japy… si, quand même, plus de doigts noircis par les carbones
et plus de rubans à changer.

Que puis-je lui dire sans trahir Solange et l’ange – « Solange et —
l’Ange », c’est joli ça : on dirait un titre de roman ; c’est juste un peu
erroné étymologiquement puisque Sol-ange nous dit l’unicité de
l’ange, comme clamait celle de l’aimée de Nicolas Rolin,
dire que je viens de me retrouver ici, dans cette tenue et que je n’en
sais pas plus ?
— C’est ridiculement simpliste, il va te questionner et je crois que
tu ne sais pas mentir – au fait, si, tu sais mentir : tu as su dire que
Sylphide ne t’avait hélé que du haut de la falaise.
— Mais comment expliquerais-je une chose à laquelle je ne
comprends rien moi-même ? Le moi qui squatte ma carcasse ne s’y
retrouve pas… d’ailleurs ce moi est-il un squatter ou le vrai moi ? Cet
homme le comprendra-t-il ou va-t-il croire…
— …que tu te fous de lui ? Il y a de fortes chances pour que la
seconde hypothèse soit la bonne, il va penser que tu triches, que tu es
un pervers, un assassin ou un clandestin qui chercherait à effacer
toutes traces de son passé.
— Que va-t-il pouvoir faire de moi ? Bof, laissons venir puisque je
n’ai pas d’autre choix !
46UN PEIGNE JAUNE

— Vous vous appelez comment ?
— Je l’ignore, appelez-moi Claude si cela vous chante.
— Pourquoi pas pour le moment, et Claude comment s’il vous
plaît ?
— Mettons « Claude Comment » par exemple.
— Vous vous moquez de moi ou quoi, vous n’êtes pas en position
de faire le pitre… déjà votre dégaine…
— …j’essayais juste de plaisanter, dans ma situation…
— …bon, vous avez de l’humour, c’est déjà çà : admettons…
pour le moment. Je laisse un blanc – pour une fois l’ordinateur a du
bon, on peut laisser des cases en attentes et y revenir, voire en
modifier le contenu. Et puis non, laissons là ces papiers pour le moment…
ne vous réjouissez pas trop vite nous y reviendrons plus tard ;
racontez-moi simplement pourquoi vous êtes ici : qui vous êtes, d’où vous
venez, où vous allez, ce que vous faites céans et pourquoi cette tenue
pour le moins… bizarre. Vous n’êtes pas un accusé que je sache –
vous ne seriez pas venu de vous-même ; si vous n’avez rien à vous
reprocher vous n’avez rien à craindre : apparemment vous n’êtes
l’objet d’aucun signalement et personne ne vous recherche.
— Justement, je ne sais pas, je ne sais rien. Je me suis réveillé au
pied d’une falaise sur une plage de galets…
— …donc au minimum à huit kilomètres d’ici… voyons, la plage
la plus proche est celle d’Hepteville, personne n’y va jamais car la
falaise est instable : est-ce là ?
— Ça je l’ignore, je n’ai pas vu de panneau en venant.

Ça y est, les difficultés commencent ! —

— Vous êtes venu comment, ça fait tout de même une trotte !
Étiez-vous dans cette tenue à votre soi-disant réveil ? Quelle heure
était-il… environ puisque vous ne portez pas de montre.
— Il devait être aux environs de quinze heures, mais je ne saurais
l’affirmer, la marée commençait à monter.
— Qu’avez-vous fait durant ces trois heures ? Avez-vous vu
quelqu’un ? Quelqu’un vous a-t-il vu ?
— On m’a appelé, c’est comme ça que je me suis réveillé…
47UN PEIGNE JAUNE
— …qui on ?

Aïe, prudence… —

— Des gens que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam – dont en tout
cas je n’ai pas souvenance, le fait est que je ne connais personne…
— …personne ? On connaît toujours quelqu’un.
— Peut-être mais je n’en ai aucun souvenir. On m’a trouvé en
caleçon de bain, face rôtie, dos gelé, et l’on m’a nourri et fourni ces
défroques.
— Mais encore, ce – ou ces – "on", homme, femme ? Jeune,
vieux ? Solitaire ou en groupe ?

C’est bien ce que je craignais, il débobinera des questions im-—
parables, impossible de m’en sortir par une pirouette ; impossible
d’affabuler non plus, je finirai par m’enferrer…
— …c’est pour le coup que tu deviendras suspect.
— C’est bien suffisant que je me suspecte moi-même de tout et de
rien : je ne sais pas de quoi mais je me suspecte ; les conséquences
seraient imprévisibles. Il n’y a pas à dire le statut de questionneur est
plus confortable que celui de questionné, l’expression « Être sur la
sellette », ce siège bas inconfortable où les accusés de l’Inquisition
étaient hautement dominés par leurs juges montrait bien l’inconfort
de cette position.
— Pourtant c’est toi qui devrais poser des questions, c’est bien toi
qui t’interroges et cultives des doutes, c’est bien toi qui ne sais pas.
— Sauf que je ne sais pas non plus quelles questions poser :
questionner est un métier et l’on peut faire confiance à la gendarmerie
pour cela, ils ont des siècles de pratique. Avec un peu de chance leur
interrogatoire m’aidera à faire le tri dans cette brume qui m’a envahi
la tête. Est-ce que si je déballe tout je ne risque pas de faire du tort à
Solange ?
— A contrario, si tu ne dis pas tout ou si tu mens tu le risques
peut-être davantage.
— Est-ce que reprendre tout par le menu ne va pas aggraver mon
état et me traumatiser davantage ?
— Et te taire, n’est-ce pas traumatisant aussi ?
48UN PEIGNE JAUNE
— J’ai bien compris que je suis devenu amnésique. A-mnésie,
absence de mémoire : d’où connais-je ce terme, d’où vient que je sache
ceci ou cela ? J’ai l’impression, suivant l’analogie développée par
Popper à l’époque du Wiener Kreis, que je suis un seau…
— …un seau ou un sot ?
— Un seau assez bien rempli qui découvre son contenu au fil des
questions qu’il se, ou qu’on lui, pose et des situations auxquelles il se
voit confronté. Comment savoir tout ce que je connais et en dresser
le catalogue ?
— La meilleure façon de découvrir ce que contient ton seau est
sans doute de le vider… et de te colleter au réel.
— Tant pis, je dis tout… de toutes manières, à force de
recoupements il finira par trouver ; d’autant qu’elles n’ont rien fait de
répréhensible, bien au contraire : quel grief pourrait-on leur faire ? On
ne va tout de même pas leur reprocher de m’avoir abandonné devant
la gendarmerie comme dans des temps plus anciens on abandonnait
des enfants sous le porche des églises… non, c’est moi qui l’ai
exigé… il faut que j’insiste sur ce point : je ne voulais pas que par ma
faute elles se missent en retard, c’eût été fort ingrat de ma part, elles
avaient tant fait pour moi.
— Oui, sans elles tu aurais certainement paniqué ou déprimé :
Dieu sait ce que tu aurais pu faire, où serais-tu en ce moment,
certainement pas au chaud et à l’abri, même si c’est dans une gendarmerie.
— Pourvu qu’on n’aille pas les ennuyer plus tard pour
témoigner… par exemple pour leur faire corroborer mes déclarations.

— Essayez de vous souvenir, commençons par le
commencement : est-ce que vous pensez être français ?
— Même de cela je ne suis pas certain, it can be but I’m not that
sure… Certes je parle français – au moins depuis tout à l’heure – mais
c’est parce que l’on s’est adressé à moi dans cette langue, je ne sais
pas comment j’aurais répondu si l’on m’avait interpellé dans une
autre. En y pensant je m’aperçois que je pourrais aussi bien penser et
parler dans d’autres langues, alors je ne sais plus trop…
— …vous n’êtes peut-être pas français après tout, mais d’où
viendriez-vous : il est vrai que vous avez un léger accent… parfaitement
indéfinissable. Si nous revenions à nos moutons, provisoirement nous
49UN PEIGNE JAUNE
admettrons que vous soyez français et que vous vous nommiez
Claude, mettons Claude Comment puisqu’il faut bien vous nommer
et que cela semble vous convenir.
— Sans problème, il faut en effet un nom pour m’appeler, être
nommé c’est commencer à exister, ainsi dès les premiers chapitres de
la Genèse… alors oui, ce nom-là ou un autre.
— Laissez la Genèse en paix et racontez-moi tout, depuis votre
réveil, inutile de remonter au déluge comme le plaignant racinien
− moi aussi j’ai des lettres ! Je vais commencer par vous écouter, on
fera le tri plus tard et je rédigerai mon rapport – malheureusement, ça
on n’y échappe pas !

Claude raconte tout dans le détail, les seules entorses qu’il
s’autorise avec la vérité sont de dire que la fillette l’avait hélé depuis le
haut de la falaise, et d’affirmer ignorer le nom de la mère et de
l’enfant – il prend conscience au passage qu’il les a parfaitement
mémorisés, de même que leur adresse citadine et leur numéro de
téléphone, des Parisiens venus en weekend s’il a bien compris : une
jeune veuve et son enfant. Il faut bien aussi parler de la voiture : oui,
une Coccinelle bleue. L’ambiance est détendue, bon-enfant ; le
gendarme se remet à l’ordinateur et commence à taper : une page, deux
pages, quand tout à coup…

— Merde de merde, encore planté ! Tout ce que je viens de taper
est perdu, à refaire ; on était quand même plus heureux au temps des
machines à écrire ! Et en plus il m’insulte, et en anglais encore comme
s’il savait que je n’y comprends rien : il se fout de moi !
— Ne vous affolez pas, il ne vous parle pas tout à fait en anglais
mais en sabir informatique, un jargon que l’on pourrait baptiser
informatic’s ; ne perdez pas de vue que ce n’est pas lui le maître mais vous ;
lui n’est que le reflet d’une armée de programmeurs anonymes, de
fourmis laborieuses qui ont empilé des instructions dont elles
n’avaient aucune vue d’ensemble ; un ordinateur n’a pas plus
d’initiative ni d’intelligence que le tableau de boutons d’un ascenseur
– ou le clavier de cette machine à écrire que vous semblez tant
regretter –, par contre il est doté de mémoire, d’une mémoire prodigieuse,
entendez par-là d’un dispositif de stockage de toutes les informations
50UN PEIGNE JAUNE
qui transitent en son sein. Rien ne se perd dans un ordinateur – rien
ne s’y crée non plus contrairement aux apparences et n’en déplaise à
Lavoisier, si ses voies sont parfois plus impénétrables que celles du
Seigneur, tout y laisse toujours des traces. Permettez…

Claude prend les commandes et se met au clavier : quelques clics
de souris, ses dix doigts dansent une gigue alerte qui fait pâlir de
jalousie le monodactyle et… le miracle se produit.

— Vous voyez, qu’est-ce que je vous disais, votre texte est revenu,
intact.
— Merci ! Comment avez-vous fait, je n’y ai vu que du feu ?
— Ce serait trop long à vous expliquer, d’autant que je l’ai fait
machinalement, je ne savais même pas comment il fallait faire et
j’ignorais que je savais le faire… ainsi mon arc disposait de cette
corde : j’en suis ravi ! Combien je le serais davantage si je savais qui,
et ce que je suis, et aussi ce que je fais ici.

Le gendarme termine son rapport et l’imprime – qui a dit que
l’informatique permettait d’économiser du papier ? –, il le fait relire à
Claude qui ne voit rien à y redire et l’enregistre avant… d’en tirer
deux exemplaires sur papier : un pour Claude et un pour les archives.
Au moment de les faire signer il hésite… pourquoi pas, on peut
toujours essayer… Claude prend le stylo-bille et signe sans même s’en
rendre compte, non pas d’une croix mais bien d’un paraphe plutôt
élaboré qui commence par quelque chose qui ressemble à un "C"…
ou un "L"… ou une autre lettre… à moins que ce ne soit qu’une
fioriture.

— Ça ne vous rappelle rien ? Même illisible votre signature est
probablement votre nom qui se sera déformé au fil des années – je
n’en dirais pas autant si vous étiez une femme mariée, encore que
maintenant la tendance est à garder son nom de jeune fille et à lui
accoler celui du mari.
— Rien, c’est ma main qui a signé, ma mémoire cinesthésique…
— …plaît-il ?
51UN PEIGNE JAUNE
— Ma mémoire positionnelle, celle des muscles et du corps si
vous préférez. Signer est un automatisme qui by-passe la réflexion
consciente.
— Dommage.
— Croyez-vous que ce soit à regretter ? C’est pourtant l’une de
vos poules aux œufs d’or ; n’est-ce pas justement cet automatisme qui
fait la force juridique de la signature – sinon les escrocs et les
faussaires auraient un boulevard devant eux.

Tout ça ne résout pas le problème du gendarme, ça ne lui dit pas
quelle conduite tenir : il ne peut remettre Claude à la rue, il ne peut
pas le garder non plus. Claude a l’impression d’avoir déjà entendu une
semblable chanson.

— Au fait, avez-vous soif ? Eau, bière, café ?
— Je crois qu’un café serait bienvenu, merci.
— Je vais vous chercher ça : avec ou sans sucre ?
— Sans s’il vous plaît.
— Quant à moi je préfère une bière. Attendez-moi un instant, je
monte à l’appartement. Eh oui, je dispose d’un – petit – logement de
fonction, c’est parfois pratique mais ce n’est pas toujours un avantage,
on n’est pas vraiment chez soi, ainsi ce soir…
— …j’encombre.
— Je ne dis pas ça, vous rompez la monotonie : il ne se passe
jamais rien dans ce trou. Bon, je redescends de suite, ne bougez pas.
— Promis, je me statufie.

Moins d’une minute s’écoule avant que notre homme ne revienne
porteur d’un plateau – il y a toujours du café dans la cafetière,
quelques secondes au microonde ont fait l’affaire. Tous deux boivent
posément, chacun remâchant ses propres soucis.

Je ne vois pas d’autre solution que de passer la nuit ici ; mais —
est-ce possible, pourquoi m’hébergerait-il ? Je suppose qu’il va
téléphoner aux instances adéquates – peut-être l’a-t-il fait lorsqu’il est
monté ? – et que l’on va m’exporter vers d’autres lieux.
52UN PEIGNE JAUNE
— Te garder céans ne ferait que repousser le problème : peut-être
malgré tous qu’il sera moins prégnant demain ? La nuit porte conseil
à ce qu’on dit…
— …espérons. À moins qu’une nuit de sommeil ne me remette la
cervelle à l’endroit : puis-je l’espérer ?
— Dans ce cas tu repartiras demain après avoir dûment complété
ta déposition, en sachant où te rendre, et ce sera comme si rien ne
s’était passé…
— …à ceci près que ma trace sera indélébilement inscrite dans les
profondeurs de l’ordinateur du poste. J’ai beau faire et me torturer les
méninges, pas moyen de remonter le temps en-deçà de l’instant où,
sur la plage, j’ai entendu et vu un ange. Pourtant les aptitudes que je
me découvre auraient dû m’y aider, les savoirs dont j’ai usé résultent
forcément de ma vie d’avant.
— Peut-être est-ce par crainte de ce que tu risques de découvrir ?
— Oui, je pourrais devenir repoussant à mes propres yeux. Il n’y a
pas à dire, de quelque côté que je me tourne j’encombre, je suis une
charge – y compris pour moi.
— On n’y échappe pas, le monde est ainsi fait que ne pas être
identifiable, classable, cataloguable constitue une aberration, un hiatus
social : l’inconnu fait peur.
— Je suis pourtant un homme libre, comment pourrait-on être
plus libre que moi puisque je ne me connais aucune attache et
qu’apparemment nul ne me recherche – il ne doit pas y avoir assez
longtemps que je suis dans cette situation pour que l’on s’en soit
inquiété et qu’une recherche n’ait été lancée ; rien ne me retient, rien ne
vient me contraindre.
— Est-ce si vrai ? Si c’était le cas qu’est-ce qui t’a retenu de dire
que la petite était descendue sur la plage ; qu’est-ce qui t’a empêché
de révéler le nom et le téléphone de Solange – qu’il a d’ailleurs
identifiée tout de suite, il n’est pas né de la dernière pluie et il n’y a pas des
centaines de maisonnettes proches de la falaise ; qu’est-ce qui te fait
obtempérer à ce gendarme que tu ne connais pas ; qu’est-ce qui t’a
poussé à aider Solange à démarrer sa voiture ou ce gendarme à
récupérer son texte dans l’ordinateur.
— J’ai l’impression que c’est moi qui forge mes propres chaînes,
un moi que j’ignore ; mais ne sont-ce pas justement de multiples
53UN PEIGNE JAUNE
chaînes que j’ignore que je fuis ainsi ? Suis-je libre alors que, sans
papiers et sans argent, sans identité, il me serait impossible de
m’intégrer à la société : comment pourrais-je acheter de quoi me
nourrir, me vêtir, me loger ? Je ne possède rien – ou si oui je l’ignore,
n’en déplaise à Proudhon qui affirmait « La propriété c’est le vol », ne
rien posséder est intenable et je pourrais lui répondre « La société,
c’est la privation de liberté ».

— Je ne vois pas d’autre solution que de vous garder cette nuit ;
appeler la hiérarchie maintenant serait m’accuser de n’avoir pas
respecté la procédure, j’estime que vous relâcher dans la nature pourrait
de même être considéré comme une faute professionnelle – article
223-6 du code pénal – : que feriez-vous dehors, sans identité, sans
papiers et sans argent ? Vous seriez en danger. D’autre part qui sait si
vous n’êtes pas dangereux, ou si vous ne risquez pas de le devenir ? Il
est trop tard pour arranger quoi que ce soit aujourd’hui, surtout que
nous sommes dimanche ; il me faudrait déranger trop de monde. La
nuit porte conseil à ce qu’on dit, j’espère que vous vous réveillerez
avec tous vos souvenirs et que l’on pourra reconsidérer les choses
sous un jour plus agréable, vous saurez peut-être où aller et pourrez
repartir, et ce sera comme si rien ne s’était passé – à votre déposition
près, perdue parmi des milliers d’autres.
— Je l’espère aussi.
— Alors voilà ce que je vous propose… bien sûr ce n’est guère
plaisant mais il faut parfois faire contre mauvaise fortune bon cœur…
et puis il y a pire. Enfin voilà… vous pourriez passer la nuit ici – de
toute façon il n’y a pas de chambre d’amis là-haut, et même si je
voulais je n’aurais pas l’autorisation… ni de la part du gouvernement qui
est tout de même mon employeur, ni de celle de mon gouvernement
domestique… ce serait la porte ouverte à tout. Je n’ai
malheureusement que la cellule à vous proposer mais je vais vous descendre une
couette et un oreiller, ce ne sera pas trop inconfortable car le temps
s’est bien réchauffé depuis quelques jours. Bien sûr ce n’est pas
l’hôtel… si vous n’avez pas trop faim je vous porterai un repas en
même temps, vous mangerez la même chose que nous. Ça sent bon
hein ! Vous verrez, mon épouse est un vrai cordon bleu.
54UN PEIGNE JAUNE
— Ma foi cela me paraît très… raisonnable… et puis ce n’est que
pour une nuit.
— « À la guerre comme à la guerre » dit-on…
— …je préférerais « À la paix comme à la paix », pas vous ?
— Certes.
— Je ne sais pas si j’ai connu mieux ou pire car je ne me souviens
d’aucune autre nuit, c’est comme si j’étais né tout à l’heure au pied de
la falaise, et ce lit de galet est le seul dont j’ai un souvenir, il était pour
le moins inconfortable, alors votre cellule…

Un long silence s’installe, Claude a vidé sa tasse, le gendarme
termine sa bière qu’il savoure à petites gorgées : il la fait durer comme
s’il craignait ce qu’il va avoir à dire.

— J’en suis désolé mais je vais devoir vous enfermer : je ne puis
vous laisser aller librement dans le bureau alors que vous y seriez
seul… vous comprenez j’espère, il y a des documents confidentiels…
et vous semblez si expert avec les ordinateurs ; comme je n’ai pas
l’intention de vous veiller… et en cas de contrôle je n’ai pas envie
d’encourir un blâme… et…
— …et mille autres raisons évidentes, bien sûr.
— C’est que je ne sais pas qui vous êtes…
— …rassurez-vous je le comprends fort bien, c’est un choix…
raisonnable ; moi non plus je ne sais pas qui je suis, donc pas non
plus ce dont je pourrais être capable : en bien comme en mal. Avouez
que si c’est en mal le lieu est approprié !
— Permettez que je vous quitte pour aller dîner, ensuite je vous
porterai de quoi manger à votre tour et de la literie ; en attendant,
veuillez entrer… ici.

Il dit « Ici » car il n’ose pas dire « Dans la cellule ». Claude entre
docilement, le gendarme referme la cellule et empoche la clef. Au
moment de quitter la pièce il se ravise.

— Tenez, voici le journal, cela vous occupera en attendant –
peutêtre que sa lecture vous rappellera des choses ? –, voulez-vous que je
vous descende un livre tout à l’heure, si vous peinez à trouver le
55UN PEIGNE JAUNE
sommeil – ce que je comprendrais aisément, à votre place… non,
c’est bête ce que je dis, je ne crois pas que l’on puisse imaginer ce que
vous ressentez, je n’ai pas beaucoup de choix : un volume de la Série
Noire, ça vous dit ?
— Volontiers merci, cela fera parfaitement l’affaire. Ne vous
inquiétez pas trop pour moi, tout est si nouveau que je vis cette journée
avec curiosité, c’est comme si j’observais un autre – ce que je suis
pour moi d’ailleurs – : d’une certaine manière je me découvre,
j’apprends à vivre.
— Alors à tout à l’heure.

Le gendarme monte chez lui, laissant Claude seul avec le journal
derrière les barreaux – façon de dire car il s’agit d’un grillage, solide
certes mais relativement léger, cela lui fait une drôle d’impression…

J’ai beau le comprendre fort bien la pilule est dure à avaler, moi —
– mais qui, moi ? – en tôle comme un malfrat, alors que je suis entré
ici de mon propre chef. Merde alors !
— Tiens, tu peux aussi être grossier ?
— Et alors ! Putain de bordel de bon dieu de merde ! Non je ne
suis pas naturellement grossier, j’ai trop de difficulté à penser ces
mots qui m’écorchent littéralement l’esprit – voilà qui me rassure : je
crois que je n’aimerais pas être vulgaire. Enfermé comme un
malotru…
— …après tout il se peut que tu en sois un, tu ne te connais pas
assez pour en juger, pourquoi te ferait-on confiance alors que tu ne te
fais pas confiance toi-même ?
— Puisque je ne puis qu’attendre le retour de ce brave gendarme
avec literie et repas – le gîte et le couvert comme on dit – autant
meubler ce temps : voyons ce que dit le journal ; le gendarme a
raison, il est possible que sa lecture m’aide à me reconnecter au temps.

Claude feuillette au hasard le numéro de « Ouest-France » de la
veille.

Je n’ai pas l’impression d’être un lecteur journalistique assidu, —
ou alors pas de ce titre.
56UN PEIGNE JAUNE

Rien de folichon en cette période. Un minuscule entrefilet signale
que l’acteur Pierre Gérald est mort : il avait cent cinq ans !

Dire qu’il jouait encore au théâtre il y a dix ans – je me de-—
mande si je l’ai vu ? – et qu’il a tourné son dernier film à cent deux
ans ! Dire qu’il est probablement inconnu de la plupart des gens qui
disposent de toute leur mémoire, alors que moi qui ne sais même pas
qui je suis – pourquoi fais-je ce procès d’intention, cela a-t-il à voir
avec mon passé ? – je connais son nom et son parcours : c’est curieux
le fonctionnement de la mémoire, indépendamment de mon cas
personnel il va falloir que je me documente sur le sujet.

À part une fuite de gaz en mer du nord, rien qui vaille l’encre et le
papier – dans le milieu théâtral on dirait : « Le jeu n’en vaut pas la
chandelle ».

Est-ce que ma vie aussi est faite de milliers de "riens qui vail-—
lent" empilés les uns sur les autres, le dernier venu effaçant ses
prédécesseurs – first in, first out : FIFO en jargon logistique, est-ce
pour cela qu’elle me fuit et se réduit au seul présent ?

Il poursuit plus méthodiquement sa lecture.

Sarkozy-Hollande, Hollande-Sarkozy, bonnet blanc et blanc —
bonnet, chou vert et vert chou, chacun se présente comme un
sauveur, chacun se prend ou voudrait qu’on le prît pour le Messie ; on
voudrait nous faire accroire que le monde est en péril et se réduit à
deux ego qu’on ne s’y prendrait pas autrement ; bien que leurs idées
soient antagonistes, chacun y va d’arguments cohérents et spécieux,
tous deux semblent crédibles ; adonc chacun ne doit convaincre que
ses propres aficionados, quid des outsiders dont la voix est couverte, quid
de cette kyrielle d’autres candidats dits petits – pourquoi petits,
pourquoi si nombreux ; ne pourrait-on pas s’inspirer des USA : deux
candidats à l’issue d’une sélection partisane ? –, ne seraient-ils là que
pour jouer les faire-valoir : ce ne seraient-ils que des figurants qui
comptent pour du beurre – en voilà bien une drôle d’expression,
57UN PEIGNE JAUNE
presque enfantine, d’où diable la tiens-je ? Curieuse chose aussi que la
démocratie, ce système qui tue les minorités, les extrêmes et le centre,
et remplace un possible consensus mou par des coalitions exclusives
– ah, ce tiers-exclus cher à Socrate, comme il a imbibé l’âme
occidentale au point que l’on n’imagine plus qu’il puisse y avoir d’autres
logiques ! – et, ce faisant, ne peut que diviser quand elle devrait
rassembler !
— Ou je me trompe ou la question dont tu aimerais connaître la
réponse n’est pas de savoir ce que pense tel ou telles – enfin ce qu’il
dit penser et qui varie suivant le journaliste qui l’interroge – mais bien
de savoir si toi, Claude, tu as une opinion.
— Ai-je une préférence ? Suis-je concerné par cette histoire, suis
impliqué dans ce feuilleton qui, si j’en juge par la place que lui
consacre cette feuille de chou, semble passionner la France ? Rien ne me
vient : non, je ne me sens absolument pas concerné… peut-être
qu’après tout je ne suis pas français ? Si j’étais impliqué, ce que
j’ignore, ce serait dans quel camp ? Si j’étais embrigadé dans ce genre
de compétition on aurait dû s’apercevoir, rapidement de mon
absence… les voix sont courtisées avec une telle avidité.

Claude rêve maintenant les yeux ouverts, le journal manque de lui
tomber des mains. Il pense.

Est-ce si important, cette échéance politique que cela oppose et —
passionne autant les hommes ? Comment peuvent-ils être naïfs au
point de croire que leur avenir et l’avenir du monde en
dépendent alors que la seule chose qui soit certaine, qui soit avérée, c’est le
passé… sauf en ce qui me concerne puisque je n’en ai plus, encore
que… je suis un mâle ce qui est bien une conséquence de mon passé
prénatal, je dois être issu d’une classe moyenne, plutôt high middle class
– « Je n’suis pas un héros… » eût chanté Balavoine, cela me décrit
bien : ni héros ni people, ni ennemi public numéro un ni politique,
sûrement pas vedette du showbiz – : je n’ai pas la maigreur des pauvres
dont le principal souci ne doit pas être par qui ils seront mangés mais
à quelle sauce ils le seront… parce qu’ils le seront inéluctablement.
— Tu n’as pas non plus l’obésité des riches dont le souci n’est pas
ce qu’ils mangeront ni avec qui mais qui ils mangeront ; tu es en
58UN PEIGNE JAUNE
bonne santé ce qui suppose la possibilité d’entretenir ton corps et un
accès aux soins ; tu es hâlé ce qui suggère une vie au grand air dans
une contrée plutôt ensoleillée – à moins que tu ne sois un m’as-tu-vu
adepte des cabines UV.
— J’ai l’impression d’être quelqu’un d’éduqué et de relativement
cultivé, donc ayant bénéficié d’un environnement favorable et d’un
accès aisé au savoir. À y bien regarder mon passé a laissé plus de
traces que ma première impression ne le laisse supposer : puis-je pour
autant être optimiste quant à sa récupération ? Espérons ! J’aimerais
vraiment savoir d’où je viens ; suis-je marié et père fidèle – Solange ne
m’a pas laissé de marbre et je me suis senti une grande empathie avec
Sylphide, mais qu’en conclure ? –, ou célibataire et libertin – dans ce
cas aussi Solange aurait pu m’émouvoir… peut-être qu’alors je ne me
serais pas senti aussi gêné par ma tenue devant elle ? – ; suis-je un
suiveur ou un décideur, un pion ou un acteur de la société ; pourquoi
pas un acteur tout court – si je suis un acteur est-ce que je joue, ou
me joue, la comédie – dans ce cas je devrais bénéficier d’une
excellente mémoire… il est vrai que j’ai l’impression de contenir une
grande quantité d’informations dans maints et maints domaines :
artistiques, linguistiques, scientifiques, littéraires, que sais-je encore.
Suis-je honnête ou ma morale est-elle à géométrie variable ? Je semble
être naturellement poli et peut-être pas trop mauvais bougre mais
qu’est-ce que cela veut dire ? Suis-je quelqu’un pour quelqu’un ?
— J’en doute car alors tu ne devrais pas être là ; tu dois être
moyen, terne et anonyme.
— Là tu exagères, j’ai vraiment eu le sentiment d’être quelqu’un
pour l’elfe blond… et peut-être un peu pour Solange…
— …tu aimerais bien, hein !
— Quant au gendarme, à ses yeux je dois davantage constituer un
problème qu’être quelqu’un. Gendarmement parlant quelqu’un se
doit d’être identifiable, répertoriable, codifié, sécuritésocialisé,
empruntedigitalisé, quelqu’un se doit d’avoir des papiers qui sont plus lui
qu’il ne l’est lui-même, etc., quelqu’un se doit d’avoir un nom, et des
parents, et des grands-parents, et un lieu de naissance, et un numéro
de sécurité sociale – qui avec ses treize chiffres permettrait d’identifier
dix mille milliards d’individus… il reste de la marge ; on peut voir
venir, l’humanité aura subi le sort des dinosaures avant d’en épuiser la
59UN PEIGNE JAUNE
foultitude, et une identité fiscale… pourquoi y aurait-il ces cases à
renseigner sur les formulaires sinon ? Une personne digne de ce nom
se doit d’avoir un statut social, une adresse, voire, de nos jours, un
numéro de téléphone, etc.
— Alors non, gendarmement parlant tu n’es pas quelqu’un !
— Cependant le gendarme ne m’a pas considéré comme un paria,
un objet ; il est aimable à mon égard et me traite comme une
personne…
— …peut-être n’est-il pas un gendarme conventionnel, peut-être
est-il aussi décalé dans le monde gendarmesque que tu peux l’être
dans le monde de tous les jours ?

Alors qu’il commence à s’assoupir et va piquer du nez Claude
sursaute et se remet à sa lecture : pub, faits divers, pub, sport, pub,
météo, pub, pub, pub… mots croisés…

Enfin quelque chose d’intéressant ! Il faudra que je demande à —
mon – mon hôte, mon sauveur, mon gardien… ou quoi d’autre ;
pourquoi "mon" d’ailleurs ? – de me procurer un crayon et une
gomme, du papier aussi… s’il me revient des souvenirs il serait
regrettable que je ne pusse les noter sur le vif. Voyons ce mot croisé…
hum, rien d’évident, ce n’est pas du Perec ou du Tristan Bernard, non
plus que du Michel Laclos – curieux ces références qui m’arrivent
d’on ne sait où, je résous donc les grilles de ces auteurs… j’ai dû avoir
des recueils d’eux entre les mains ou, pour ce qui est du dernier,
acheter des magazines ou les avoir lus dans quelque salle d’attente ? – ;
une bonne astuce lorsqu’on patauge consiste à consulter la solution
de la grille de la veille pour voir le genre de mots choisis : communs,
recherchés, références culturelles… C’est ça, cela me permettra de
rentrer un peu dans la tête du verbicruciste – probablement toujours
le même car les abonnés n’aiment pas l’imprévu et avec l’habitude
résolvent plus aisément le problème du jour… ce qui leur donne
l’impression d’être intelligents. Voyons, « Audimat aquatique » en
trois mots et dix lettres, bof, facile, c’est « Chasse d’eau », bon il n’est
pas tordu celui-là, je devais en venir à bout sans dictionnaire, sans
crayon ni gomme…

60UN PEIGNE JAUNE
Un mot entraîne l’autre, la grille se remplit miraculeusement,
comme indépendamment de Claude qui se surprend à en retenir les
lettres que faute de crayon il ne peut noter – donc son organe
mémoriel est partiellement fonctionnel.

Ma mémoire vive répond bien, peut-être mon problème n’est-—
il, comme cela arrive parfois sur un ordinateur, que d’accès ou
d’adressage ?

Au moment où il se dit qu’il n’en fera qu’une bouchée, le voilà qui
butte sur la définition « Satellite rouge et bleu » – comment ne voit-il
pas que c’est l’une des cinq cents définitions de cette pauvre Io ? – ;
au passage il admire la définition « À demain si vous ne m’avez pas
déjà » qui appelle les sept lettres du mot « terminé ». Claude a terminé
le mot croisé et la lecture du journal, il s’attaque sans conviction au
Sudoku – pouah, un jeu juste bon pour un ordinateur, il n’y a aucun
génie là-dedans… mais il faut bien passer le temps – juste pour tenter
d’arrêter de penser. Quelle heure peut-il bien être ? Il n’a pas de
montre et, d’où il est, il ne peut lire le réveil posé sur le bureau
derrière les piles de papiers ; il commence à trouver le gendarme long à
revenir.

J’espère qu’il ne m’a pas oublié, à moins qu’il n’attende la fin —
du film à la télé ? Une couverture ne serait pas du luxe, il commence à
faire frisquet, et un repas aussi car j’ai faim, l’omelette de cet
aprèsmidi est déjà loin, et puis je commence à avoir d’autres besoins plus
urgents – il aurait pu au moins me proposer d’aller aux toilettes avant
de m’enfermer, il est vrai que j’aurais pu le lui demander : pourvu
qu’il ne tarde plus trop car cela va bientôt devenir dramatique !

Le gendarme revient – ouf, il était temps, Claude ne tient plus ! –
avec un plateau bien chargé, un repas frugal mais de qualité
accompagné d’une carafe d’eau.

— Bon appétit, vous mangez la même chose que nous ce soir,
vous m’en direz des nouvelles. Je ne vous ai mis que de l’eau car je
pense que dans votre état l’alcool est peut-être contrindiqué, d’autant
61UN PEIGNE JAUNE
que vous m’avez dit avoir déjà bu un double calva, et l’estomac vide
encore – vous savez, le calva d’ici dépasse très largement le degré
légal, il tutoie souvent les 70°
— …approximativement la température d’ébullition de l’eau au
sommet de l’Everest… oh, excusez-moi, je vous ai interrompu.
— C’est du raide comme on dit. Allez, je vous laisse manger, je
reviendrai tout à l’heure vous apporter des couvertures et un
traversin ; ah oui, un livre également. Avez-vous besoin d’autre chose ?
— Oh oui, je voudrais aller aux toilettes, cela devient plus
qu’urgent.
— Excusez-moi, je manque à tous mes devoirs, j’aurais dû y
penser.

Une fois soulagé Claude regagne "sa" cellule et le gendarme son
appartement. Claude s’attaque au repas qu’il engloutit de bon appétit,
jusqu’à la moindre miette : il ne pensait pas avoir si faim,
probablement que les émotions creusent vraiment comme l’affirme le dicton
populaire ? Une heure plus tard le gendarme est de retour avec la
literie.

— Voici de quoi vous faire une couche acceptable. Comme je vais
devoir vous renfermer, je vous laisse cet outil préhistorique que l’on
appelle seau hygiénique, au cas où.
— Merci !
— Alors, c’était bon ?
— Parfait, vraiment ; remerciez votre épouse de ma part.
— Je vois que vous avez lu le journal, cela ne vous a rien
remémoré ?
— J’ai beau chercher, non, c’est toujours le trou noir.
— Alors à demain. Passez une bonne nuit et ne chercher pas trop
à vous remémorer les choses, détendez-vous plutôt, oubliez, c’est
peut-être la meilleure façon de laisser les souvenirs remonter en
surface.
— À demain, bonne nuit et merci pour tout, ne vous faites pas de
souci pour moi, tout ira bien.

62UN PEIGNE JAUNE
Ne pas penser, comme il y va lui ; comme si c’était possible ; je —
voudrais bien l’y voir ! Pourtant je sais qu’il a raison, c’est la seule
chose à faire. Dormir ? Je ne sais pas si j’ai sommeil, et quand bien
même il me serait difficile de m’endormir – peut-être ai-je peur,
superstitieusement, de sombrer dans un nouveau néant. Comment
m’empêcher de faire le point : si je recense tout ce que je ne savais
pas savoir sur moi quand je me suis réveillé…
— …il serait plus juste de dire éveillé puisque le "r" initial
supposerait que tu aies en mémoire une précédente fois…
— …là-bas sur la plage de galets, tout ce que j’ai découvert au fil
des heures, il en sortira peut-être quelque chose, un peu comme
s’esquisse progressivement un portrait-robot par le jeu des questions
et des réponses.
— Récapitulons donc : qu’as-tu découvert, que contient ton seau,
que reste-t-il dans la nasse ? Mais d’abord le panier n’est-il pas percé,
ou sélectif comme un filet aux mailles calibrées ?
— Mon Dieu, si je n’ai rien retenu et que l’ardoise se soit effacée
au fil de son écriture, ou par pans entiers, comme sur ces ardoises
magiques que l’on offrait aux enfants pour Noël ? Voyons : d’abord je
n’ai pas été surpris par Solange et la petite.
— Pourquoi devrais-tu être surpris de ne pas l’avoir été ?
— Je serais donc probablement sociabilisé plutôt que marginal ;
j’ai fait d’emblée confiance aux deux femmes, puis-je en inférer que je
suis moi-même digne de confiance… ou fort naïf ? Je n’ai pas été
surpris non plus par le paysage, peut-être connais-je la Normandie
− où le sud de l’Angleterre, Etretat ou Douvres ; quoique je n’ai pas
pu dire où j’étais, alors cette connaissance pourrait n’être que
livresque. Le nom de Sylphide m’a semblé familier, j’ai immédiatement
associé l’ange blond à la danseuse du ballet de Schneitzoeffer, je dois
donc être mélomane ou amateur de danse classique. Je me suis
découvert polyglotte – avec semble-t-il un bon rudiment de latin, cela
ne me dit pas quelle est ma langue maternelle – Solange aussi bien
que le gendarme m’ont trouvé un léger accent qu’ils n’ont pu
identifier, alors comment pourrais-je le faire, moi ?
— Ajoutons que tu sais calculer et as fait montre de connaissances
historiques au point qu’elle t’a pris pour un enseignant, qu’en inférer ?
63UN PEIGNE JAUNE
— J’ai fait avec naturel un baisemain à Solange, cela ne devrait-il
pas constituer un indicateur social…
— … ou une réminiscence cinématographique.
— Bourgeoisie, noblesse ? Et cette histoire de Lecot, et ce
dépannage d’une voiture qui date largement d’avant ma naissance – il y a
lurette que les bougies ont été reléguées au musée des vieilles lunes, je
suis peut-être garagiste… ou plutôt collectionneur de voitures
anciennes car mes ongles semblent bien tenus, cela cadrerait mieux avec
les premiers éléments. D’où vient-il que je sois familier des grand
auteurs, je puis être un lecteur boulimique ou un rat de bibliothèques
aussi bien qu’un professeur de littérature, ou un éditeur, voire un
écrivain. La maîtrise inconsciente dont j’ai fait preuve confronté à un
ordinateur qui récalcitrait – tien, un mot cyranien maintenant ! –
m’interpelle, est-ce celle d’un fonctionnaire ou d’un journaliste, ou
d’un monsieur SOS-informatique ? Les mots croisés… décidément,
plus ça s’éclaire et moins c’est clair, ce n’est plus un portrait-robot qui
se dessine, c’est un patchwork… et mité encore !
— Si tous ces indices laissent présumer un milieu bourgeois, voire
plus, ils ne constituent nullement une preuve au sens juridique du
terme ; de plus ça colle mal avec le fait que tu ne sois pas recherché…
à moins que dans ces milieux on ne cultive le secret ou que l’on ait
quelque chose à cacher à ton sujet… à moins que tu ne sois pas
français… à moins que…
— Résumons… Non, je n’y arrive pas, je ne suis pas plus avancé.
— Alors tâche de dormir : Morgen ist auch ein Tag, à chaque jour
suffit sa peine… et celui-ci a été plutôt bien pourvu, tu ne trouves
pas ?
— Mais comment vais-je me réveiller ? Qui va se réveiller là, dans
cette cellule, dans mon corps ? Sera-ce le moi-ici-aujourd’hui, celui
qui a vu un ange à son réveil, ou un autre moi plus ancien, tout autre,
imprévu : bon ou mauvais, heureux ou malheureux, fier ou honteux
de lui, béat ou douloureux ? Cela m’effraie et cette crainte fait que je
ne puis me détendre et couler dans les bras de Morphée. C’est vrai,
j’ai peur – donc je ne suis pas l’homme altier et courageux que mon
allure pourrait évoquer. Que suis-je, qui suis-je ? Il est inhumain et
cruel d’infliger un tel supplice à un homme : quel Dieu peut s’arroger
un tel droit ? Ohé là-haut, y a-t-il quelqu’un ? Allo, 3615 médecin des
64UN PEIGNE JAUNE
âmes ? « Mais y’a jamais person qui y répond ». Je ne sais même pas si
je suis croyant, ni en quoi ; je ne vais tout de même pas me mettre à
prier ! « Je ne sais rien de plus beau, dit Dieu, qu’un petit enfant qui
s’endort en faisant sa prière », cette belle phrase de Péguy
s’appliquerait-elle à moi, après tout je suis comme cet enfant, candide,
naïf – dans le sens de neuf, alors oui, faute d’autre idée, pourquoi ne
prierais-je pas ?
— C’est bien beau mais prier qui ? C’est bel et bon mais comment
prie-t-on ?

Claude s’enroule dans la couette et enfonce sa tête dans l’oreiller, il
se retourne en tous sens sans pour autant parvenir à monter dans le
train du sommeil, un peu comme un voyageur sur un quai qui tente
de grimper en marche et qui, au moment où il agrippe la poignée de
la porte, la voit se refermer et se retrouve sur le ballast ; il tente sa
chance avec le wagon suivant et la même chose se reproduit, puis il
abandonne, reste planté là, bêtement, et s’en retourne d’où il est venu
– parce que lui a ce bonheur de savoir d’où il est venu, Claude, lui, ne
peut que retourner vers le néant ; il se réveille en sursaut chaque fois
qu’il est sur le point de sombrer. La nuit est longue, longue. Au loin
on entend un train tardif qui a quitté Paris pour Rouen et va rejoindre
son terminus au Havre sans faire halte à Lanquetot – la gare peut
s’assoupir pour la nuit, le prochain train, le premier du matin, arrivera
du Havre vers les six heures, acheminant sa cargaison d’endormis en
route pour la capitale. Le matin arrive enfin et un rayon de soleil au
travers de la fenêtre caresse la joue d’un Claude profondément
endormi.

— Monsieur, monsieeuuuuh !

Claude sursaute. Quoiqu’il soit allongé sur le dos sur une couche
dure et qu’un bat-flanc se soit substitué aux galets humides ; quoiqu’il
soit tout habillé, emberlificoté dans une couette et non quasi nu ;
quoique que le jour tombe d’une fenêtre qu’on vient d’ouvrir et non
du plein soleil ; quoiqu’il lui semble avoir conservé un souvenir de la
veille quelque chose cloche. Il ne reconnaît pas la voix de l’ange, pas
plus qu’il ne reconnaît celle du gendarme. Pourtant, malgré la voix
65UN PEIGNE JAUNE
grave, rocailleuse et méridionale qui l’appelle, une impression de
déjàvu – ou plus justement de déjà-entendu – le réveille tout à fait.

Voilà que ça recommence, sauf que… et puis ce n’est pas —
"mon" gendarme : qui alors ? Dans quel hôtel suis-je ? En tout cas le
service n’est pas stylé et laisse à désirer…
— …compterais-tu par hasard descendre t’en plaindre à la
réception – pourquoi dit-on « Je vais descendre », même lorsqu’un hôtel est
de plain-pied ?
— Ah mais non, je ne suis pas à l’hôtel… oui, ça me revient : la
plage, la maisonnette, la voiture, la gendarmerie… je suis en cellule.
D’où diable m’est venue cette idée d’hôtel ? Serais-je habitué à sauter
de pays en pays, d’hôtel en hôtel, suis-je l’un de ces humains qui ne
connaissent du globe que des aéroports et des hôtels et ont
expérimenté le fait que la terre est ronde en faisant maintes fois le tour,
suis-je un membre de la jetset migrant suivant la course des saisons
pour vivre un été permanent – exception faite des périodes de ski à
Meuuugève ou Davos, se couchant à l’aube et se levant au midi ? Une
fois encore cela ne colle pas avec mon anonymat apparent : la
disparition d’un jet-setter ne fût pas passée inaperçue.

Un homme jeune ouvre la porte, c’est bien un gendarme et la
porte est bien celle d’une cellule. Claude ouvre grand les yeux, se lève
et s’ébroue.

— Bonjour monsieur, il est temps de vous lever, il est tard.
— Qui êtes-v…
— …je prends juste mon service, mon chef m’a raconté pour
vous.
— Où est-il ?
— Oh il ne vous a pas oublié, il a déjà contacté les autorités –
hiérarchie, maire, juge, etc. – : on s’occupe de vous trouver un point de
chute.
— Un point de chute ?
— Évidemment ! Vous n’imaginiez pas, j’espère, que nous
pouvions vous garder ici, vous êtes dans une gendarmerie pas dans une
prison, et encore moins dans un hôtel – d’ailleurs si le chef avait res-
66UN PEIGNE JAUNE
pecté les procédures… vous n’auriez même pas dû passer la nuit ici.
Au moins vous avez bien dormi : vous semblez reposé.
— Ça pourrait aller mieux… mais ça va… je ne me rappelle que
d’avoir fait des cauchemars… le seul souvenir que j’en ai est qu’ils
étaient affreux… à l’exception d’un angelot en robe blanche qui
veillait sur moi.
— Mon chef m’a expliqué. Vous rappelez-vous de quelque chose,
si insignifiant que cela soit, un détail… la mémoire vous est-elle
revenue ? La nuit porte conseil, dit-on : cela nous retirerait une belle épine
du pied… à vous comme à nous.
— Malheureusement je n’ai pas l’impression d’avoir avancé, j’ai
plutôt celle, tenace, d’être né hier – l’expression « Né de la dernière
pluie » a dû être inventée par quelqu’un qui pensait à moi. Quelle
heure est-il s’il vous plaît ?
— Neuf heures, bientôt et demie, vous dormiez si bien que je n’ai
pas voulu vous réveiller avant le retour de mon collègue. Je viens
d’entendre sa voiture sur le gravier ; vous allez avoir des nouvelles
fraîches.

La portière claque, le gendarme de Claude entre, dépose sa
serviette sur le bureau et salue Claude comme une vieille connaissance.

— Alors, ça va mieux. Bien dormi ? La mémoire vous est-elle
revenue : savez-vous qui vous êtes ? C’est important car de cela dépend
ce que nous allons faire de vous, vous le comprenez bien. Si vous
saviez où aller, on ajusterait votre déposition et vous pourriez partir.
— Décidément vous vous êtes donné le mot, vous n’avez que ma
mémoire à en tête. Croyez bien qu’elle m’importe plus qu’à vous :
moi ce n’est pas une épine que j’ai dans le pied, c’est tout le rosier !

Prisonnier, le fus-je déjà : où, quand ? Je n’en sais fichtrement —
rien, cette cage ne me rappelle rien : ni son odeur de sueur, de vinasse
et de tabac froid, ni le bat-flanc, ni l’absence de fenêtre, ni le plafond
crasseux, pas même les graffitis sur le mur, que personne n’a effacés,
qui se chevauchent et se pénètrent, qui s’accostent dans des
configurations improbables, parfois amusantes, parfois révélant un message
inconscient, comme symbolique. En tout cas l’impression est pré-
67UN PEIGNE JAUNE
gnante, indicible ; bien qu’il ne s’agisse que d’un simulacre
d’incarcération en ce qui me concerne, moi, maintenant, et que toute
une paroi de la pièce soit constituée d’un grillage plutôt léger qui
laisse pénétrer les bruits de la vie et la lumière.
— Qu’est-ce qui fait que cela te paraisse presque traumatisant ?
Pourquoi te sens-tu mal à l’aise alors que tu es en sécurité –
certainement plus que si tu étais resté au-dehors – et dans un confort relatif
que la nuit extérieure ne t’aurait pas offert : tu es nourri et logé, non ?
— Lorsque la porte s’est refermée sur moi – avec mon
assentiment – et que, cric-crac, j’ai entendu jouer mécanisme mal lubrifié de
la serrure – elle ne doit pas servir souvent, un frisson m’a parcouru.
Heureusement que je suis jeune et pas encore sujet aux problèmes de
prostate.
— Patience, ça viendra : la moitié des humains – la moitié
seulement puisque les femmes ne sont pas concernées – y est sujette avant
l’âge de la retraite et plus de quatre-vingt-dix pourcents avant qu’ils ne
deviennent centenaires.
— Au moins je n’ai pas eu à utiliser le… j’aurais trouvé cela
humiliant dans cette taule où, même seul, j’aurais eu l’impression d’être
observé.
— Pourquoi ce ressenti, aurais-tu déjà fréquenté une prison ?
— En tant que détenu peut-être, ou comme gardien, à moins que
je n’ai été visiteur d’un ami ou parent, voire un touriste – c’est curieux
et choquant cette idée de tourisme pénitentiaire, ou pour quelque
autre raison que ce soit ? Rien de semblable ne m’évoque rien, rien ne
me revient. Et maintenant, que va-t-on faire de moi ? Ça aussi c’est
horrible, ce « Que va-t-"on" ? » – depuis hier, j’embarrasse tous ceux
qui croisent mon chemin… s’ils savaient combien je m’embarrasse
moi-même… cela les soulagerait-il ? – ; c’est comme si j’étais devenu
un objet, pas même un animal de compagnie ou une plante dans son
pot, juste une chose sans âme – en ai-je encore une, en ai-je eu une un
jour ? ; c’est comme si je n’étais pas – ou plus, ou n’avais jamais été
− responsable de ma vie…
— …quelle vie, celle initiée hier sur la plage, les décennies qui
l’ont précédé et dont tu ignores tout : lieux, événements,
circonstances ?
68UN PEIGNE JAUNE
— C’est comme si je ne faisais pas – ou plus, ou n’avais jamais fait
– partie de cette société des humains, policée, prévisible, codifiée,
gérée en son moindre détail, où l’imprévu n’est pas persona grata. Mon
gendarme m’a-t-il au moins apporté un petit-déjeuner ; demander des
vêtements serait peut-être trop exiger, qui suis-je pour cela ? Du
calme, ne nous emballons pas : Carpe diem quam minimum credula postero.
Facile à dire, Horace ne devait pas être amnésique, lui, ni prisonnier,
ni chosifié lorsqu’il écrivit cette Ode à l’adresse de Leuconoé – qui
était cette jeune fille : amie, parente ? Serais-je un latiniste ou un
homme de littérature, bibliophile ou exégète, lecteur ou liseur ?
Pourquoi diable, et d’où, me revient-il des mots, des phrases, des éléments
de culture ou de science. Pourquoi, alors que me concernant, l’ardoise
demeure désespérément vierge de toute information ? C’est injuste,
c’est enrageant à la fin, il y a là de quoi devenir fou !
— À moins que je tu le sois vraiment… déjà… de longue date…
depuis toujours ?
— Peut-être me suis-je évadé d’un asile et va-t-on m’y
réenfermer ? Pourtant j’ai conscience de raisonner sainement et ma
logique ne me paraît en rien émoussée ; pis, ma mémoire semble
fonctionner remarquablement… à l’exception de ce qui qui me
concerne en propre, de mon identité et de mon vécu, en bref de ce qui
m’importe vraiment en ce moment et qui reste blanc. Comment
pourrais-je me détendre et penser à autre chose qu’à ce néant qui
précéda mon éveil – ma seconde naissance pour ainsi dire ; quelle
ironie : je suis né à trente-cinq ans… environ, en fait je ne sais même
pas mon âge, on me rirait au nez si j’osais le clamer. De quel péché
originel l’homme doit-il se rédimer qu’il lui soit ainsi impossible de
contrôler toute pensée ipséitaire ? Je me demande s’il ne vaudrait pas
mieux être mort… quoique la mort puisse être une sorte d’éternité
sans futur ni passé : une éternelle amnésie.
— Alors contente-toi d’emboîter le pas à Horace, ce sera plus
sage, et de cueillir la fleur de l’instant – « Et rose elle a vécu ce que
vivent les roses/L’espace d’un instant ».
— Au pays du Soleil Levant, lors de l’éclosion des cerisiers, la
puissance de l’instant est magique.
— On a l’instant que l’on peut.
— Cueillons-le donc… avant qu’il ne se fane.
69UN PEIGNE JAUNE

— Commençons par les choses sérieuses, je vous ai apporté de
quoi manger : une baguette toute fraîche et du beurre, je monte vous
chercher un bol de café ; on parlera tranquillement après. Bon
appétit.
— Merci beaucoup.
— J’en prendrais bien aussi.
— C’est bon, Marius, je descends la cafetière.

Le collègue ne s’appelle pas Marius, son chef l’a surnommé ainsi le
jour de son arrivée à cause de son accent ensoleillé et ça lui est resté ;
depuis tout le monde à Lanquetot l’appelle Marius, au point qu’il lui
arrive parfois d’oublier que ce n’est pas son prénom. Claude dévore à
belles dents la baguette entière qu’il beurre généreusement – qui sait
quand aura lieu le prochain repas ?

Qui donc a dit « L’esprit n’est performant que dans un corps —
repu », variante populaire moderne du « Mens sana in corpore sano »
juvénien, si « Ventre affamé n’a pas d’oreilles » il n’a surtout pas de
cervelle : j’adhère complètement à cette idée, on se concentre mal le
ventre creux ; je ne sais si cela s’applique à mon cas. Comme
j’aimerais que le goût du pain trempé dans le café entrouvre pour moi
la porte du passé comme une madeleine imbibée de thé le fit en son
temps pour Marcel Proust !

— Le maire m’a conseillé La Chesnaie, vous savez bien, Marius,
cette clinique privée qui s’est ouverte il y a quelques années au-dessus
de Lanquetot…
— …ah oui, le bâtiment de briques rouge au bout de la longue
allée, dans le parc d’un ancien manoir.
— C’est ça même, rappelez-vous, nous avons été invités à
l’inauguration de son extension l’été dernier.
— Ça doit être bien agréable et calme, au milieu de la verdure,
parmi les chants d’oiseaux…
— …ouais… je suppose que les occupants ne le voient pas d’un
regard si bucolique, ils sont malades ou convalescents, eux, ils sont
70UN PEIGNE JAUNE
l’objet d’opérations ou de soins. Nonobstant ce doit être plus plaisant
que le CHU de Rouen ou l’hôpital du Havre.
— Si j’ai bien compris un tel établissement concerne surtout les
gens fortunés, alors moi, pauvre inconnu…
— …détrompez-vous, le directeur est une relation du maire à qui
il envisage de succéder en 2014 puisque ce dernier ne compte pas se
représenter : dans ces conditions on fait des concessions. Si j’ai bien
compris, en sus de rendre un service au maire il y a une quantité de
bonnes raisons qui l’ont poussé à accepter de se charger de vous :
curiosité professionnelle – il parait qu’il est féru en neurologie et n’a
jamais entendu parler d’un cas comme le vôtre, pour le peu que j’ai
pu en dire, envie d’étrenner son bel IRM tout neuf, etc. Vous devez
être pour lui une sorte de ticket de Loto : si vous êtes quelqu’un
d’important le mérite de vous remettre dans le jeu lui reviendra, si
vous êtes inconnu il pourra se targuer d’altruisme, de générosité, et
s’octroyer au moindre coût une casquette de Bienfaiteur – cela ne lui
occasionnera de dépenses qu’à la marge et passera dans les frais
divers…, c’est toujours électoralement payant. Il a seulement exigé que
personne n’en soit informé tant que l’on n’en sait pas plus, il tient
− c’est bien compréhensible – à se réserver le privilège de raconter
l’histoire – enjolivée peut-être, mais surtout à un moment choisi – aux
médias. C’est donc OK – pour une durée limitée, mais à chaque jour
suffit sa peine – et ce soir vous dormirez dans une vraie chambre,
dans un bon lit ; le maire passera vous prendre en toute discrétion en
fin de matinée ; quand à votre déposition elle sera tout simplement
classée… comme tant d’autres choses, et bientôt recouverte par les
écrits de routine.
— Qui dois-je en remercier : le maire, le directeur de la clinique,
vous-même, sans oublier votre épouse dont j’ai apprécié la cuisine ?
— Ma foi personne, mais si vous tenez tellement à me témoigner
votre gratitude vous pourriez profiter du temps qu’il reste en
attendant le maire – vous verrez, c’est un vieil homme tout à fait
charmant : il n’aurait pas été réélu à cinq reprises nonobstant les
alternances politiques sans cela – pour m’expliquer quelques arcanes de
ce foutu ordinateur qui me pollue la vie et me fait passer pour
CroMagnon aux yeux de mes petits-enfants qui, eux, se jouent de ces
machines, étant né avec un clavier dans la main.
71UN PEIGNE JAUNE
— Ce sera avec plaisir. Je vois que vous avez rapporté le journal…
rien qui puisse me concerner ?
— Non, rien…
— …remarquez que je ne l’espérais pas, mais des fois qu’un
entrefilet parle de quelques voyous qui auraient battu et volé un quidam et
tenté d’effacer leurs traces en le laissant quasi nu sur une plage…
— Non, rien, je vous assure ; pas plus dans le journal que dans
nos avis de recherche.
— Bon, commençons par le commencement, éteignez votre
bouzine et redémarrez-la, comme s’il venait d’y avoir une panne de
courant… ou mieux, que vous veniez de la déballer.
72


3



La 4L bleue ciel de monsieur le Maire n’est plus de toute première
jeunesse, c’est peu de le dire – son propriétaire non plus, homme
rond et sympathique qui entamera son dix-septième lustre en cédant
une mairie que Lanquetot n’était pas loin considérer comme sienne…
il faut bien une fin à tout ; elle tremble de toutes ses tôles quoiqu’elle
ne dépasse plus guère les soixante kilomètres dans l’heure… en
descente avec le vent de dos ; il y a lurette que la troisième vitesse n’a
plus été utilisée aussi les deux hommes mettent-ils près d’une heure
pour parcourir la dizaine de kilomètres qui sépare le bourg du plateau
où se trouve La Chesnaie. Voilà qui laisserait le temps de faire
connaissance et de bavarder si le véhicule n’était pas si bruyant qu’il
rendît impossible toute conversation suivie ; en contrepartie sa
poussivité laisse tout loisir d’admirer un paysage dont Claude se remplit les
yeux – il fait provision d’images.

Qui sait si l’on ne va pas m’interner, Dieu sait pour quantes —
temps, et alors… Dire que mon chauffeur est prudent serait le
comble de la litote, son permis doit avoir largement dépassé l’âge
légal de la retraite ; je ne m’en plains pas, c’est rassurant ; il conduit
avec cette application des gens conscients de leur mauvaise vue et de
l’atténuation de leurs réflexes – je suis sûr qu’il bénéficie du bonus
maximum et n’a jamais eu à déplorer le moindre accident en plus de
soixante ans de conduite : les assurances devraient payer pour avoir
de tels clients. Tant mieux, que dure ce voyage… comme disait, arrivé
à quelques mètres du sol, un homme tombé de la tour Eiffel : «
Jusqu’ici ça va ! ».
73UN PEIGNE JAUNE
— Tu dois être voué aux voitures de collection : hier une
Coccinelle d’avant ta naissance, aujourd’hui une 4L hors d’âge – il ne devait
plus rester de Torpédo ou de 4CV dans les réserves.
— Je dois aussi être voué à la sympathie : l’ange, Solange, le
gendarme et maintenant monsieur le maire ; voilà qui devrait me rassurer
quant à l’impression que je produis – c’est encourageant quant à mon
avenir, si seulement je pouvais avoir la même sérénité au droit de
mon passé ; que sera ce Directeur-Propriétaire de Clinique Privée : un
ponte égotique, un mandarin imbu de sa personne, un savant
méconnu, un chercheur, un bourgeois, ou un homme charitable et simple ?
— De toute façon, as-tu le choix ? Alors…

Les grilles s’ouvrent, télécommandées depuis le local technique
qui fait office de PC de la sécurité et dont les caméras suivent la
voiture – zoom : « C’est bien monsieur le maire, tu peux ouvrir, Paulo »,
elles se referment en silence derrière le véhicule. Les pneus crissent
sur le gravier blond de la longue allée bordée de marronniers
séculaires ; on devine le château au bout de la large courbe, en retrait
d’une immense pelouse centrée sur un chêne… mais quel chêne !

Pourquoi La Chesnaie ? Hormis ce chêne je ne vois que mar-—
ronniers, hêtres, frênes et platanes, à moins qu’il n’y en ait d’autres à
l’arrière.

On dirait que le vieux sage au volant lit dans la pensée de Claude
ou qu’il anticipe une question si souvent posée qu’il la sent venir.

— Il y a cinq siècles poussait ici une forêt de chênes qui fut rasée
pour construire le manoir qu’aujourd’hui les gens du cru nomment
pompeusement « Le Château ». Une replantation a suivi,
domestiquée, ordonnée, agencée d’une manière qui préfigurait Le Nôtre : fini
la sylve gauloise et sauvage, fini les arbres en désordre qui géraient
seuls leur espace, adieu la forêt primaire millénaire et sa diversité
d’essences antérieure au peuplement de la Gaule. Est-ce
symboliquement ou parce que le châtelain de l’époque se rêvait en descendant de
Saint-Louis, celui qui, dit-on, rendait la justice sous un chêne,
toujours est-il que seul un chêne fut épargné – probablement le plus
74UN PEIGNE JAUNE
vieux ou le plus majestueux – et qu’il s’ennuie maintenant, esseulé au
centre de l’immense pelouse conçue pour le mettre en valeur, à
l’avant de la grande bâtisse pré-Renaissance ; comme vous pouvez en
juger depuis un moment c’est un arbre magnifique, énorme et
magique, qui inspire le respect – entre nous il est plus beau et vénérable
que celui de Tombebœuf cité dans de nombreux guides, il domine la
propriété du haut de ses trente-deux mètres, et ses huit cents ans
nous contemplent comme si nous étions des nouveau-nés ; les
lanquetois de la fin du moyen-âge l’avaient baptisé Rex et ce nom lui
resta sous les rois ; fait assez exceptionnel pour être noté il ne fut pas
débaptisé sous la Révolution et ce n’est qu’avec l’avènement de la
cinquième République qu’en bons opportunistes ils l’ont rebaptisé
« Président », en hommage au Général. Vous l’avez constaté, c’est lui
que l’on voit en premier lorsque l’on débouche de la courbe de l’allée,
un arbre à vous couper le souffle qui inspire calme et modestie. Pas
étonnant que le nom de Chesnaie ait désigné ce lieudit.
— Ils auraient pu l’appeler « Le gros Chêne », c’est un nom fort
répandu, d’autant qu’il est, si j’en crois votre récit, le seul quercus du
lieu.
— Qu’en dites-vous maintenant que vous le voyez de près ? Hein,
« Il en jette » comme dit mon arrière-petit-fils !
— « Wow » – ainsi que l’a écrit un jour Jerry R Ehman en marge
d’un enregistrement en provenance de la constellation du Sagittaire,
c’est vrai qu’il est magnifique : imposant et rassurant.
— Je ne vous le fais pas dire.
— Je suppose que nous ne sommes pas venus ici pour admirer un
arbre, et ce n’est pas le chêne, si beau soit-il, qui va me prendre en
charge ; revenons-en à notre clinique et à son directeur : il est
comment ce Directeur ?
— C’est est un homme plutôt vieille France…
— …vous voulez dire de droite ?
— Autant que je suis de gauche. Sous un abord strict… vous
verrez c’est un homme bon… bien qu’il s’applique à ne pas le paraître –
sinon il serait trop sollicité, vous comprenez je suppose ?
— Je crois saisir la nuance.
— Il s’est fait construire une villa dans le fond du parc –
absolument magnifique, il me l’a fait visiter ; il y vit seul une partie du temps
75UN PEIGNE JAUNE
– seul… enfin je me comprends, son épouse reste dans leur propriété
familiale, elle prétend que ce serait s’exiler que de vivre dans ce trou
perdu ; de fait tous deux y trouvent leur compte : lui à Lanquetot, elle
à Sainte-Adresse…
— « …près du Havre, malgré les effluves embaumés de la
mer… »
— …que me chantez-vous là ?
— Oh rien, juste la célèbre « Dictée », de Prosper Mérimée.
— C’est vrai, ma foi ça me revient maintenant que vous en parlez,
je l’ai eu faite dans ma jeunesse alors que nous préparions le Certificat
d’Études, seulement comme il m’eût fallu être polydactyle pour
compter mes fautes sur les doigts des deux mains je me suis empressé
de l’oublier. Vous connaissez Sainte-Adresse ?
— Pas que je sache. Excusez-moi de vous avoir remémoré le
souvenir déplaisant de cette épreuve, pour ma part, bien que je me
découvre capable de réciter ce texte je ne parierais pas qu’à l’écriture
je n’y sèmerais pas quelques fautes.

M’excuser d’avoir ravivé sa mémoire… c’est un comble ! Mon —
Dieu combien je voudrais que quelqu’un ne s’excusât pas de faire de
même à mon égard !

— Je vous ai coupé la parole, entschuldigung…
— …plaît-il ?
— Non rien, ça m’a échappé, je voulais dire : « Excusez-moi »,
poursuivez s’il vous plaît : le directeur…
— …est ce que l’on peut appeler un bel homme, si j’en crois les
regards que les dames posent sur lui et auxquelles il est loin d’être
indifférent ; je conçois aisément que son épouse en prenne ombrage.
On le dit cultivé mais je n’ai pas la prétention d’en juger, je ne suis
qu’un modeste quincaillier, moi – même si l’on vient parfois de la ville
pour trouver dans mon capharnaüm la perle rare, la pièce trop
hâtivement réputée obsolète ou dont on croit l’espèce reléguée au musée,
celle que les grandes surfaces dédaignent ; on vint aussi chez moi
chercher le conseil d’artisan qui fait la différence ! Tenez, le voilà
justement qui s’avance : costume sombre, foulard bouffant en guise
de cravate, chaussures noires vernies, c’est tout lui, bourge jusqu’au
76UN PEIGNE JAUNE
bout des ongles, ce n’est pas lui que vous verrez en pantalon côtelé
ou sarreau noir – non plus qu’en blouse grise d’instituteur… ou de
quincaillier. Il se nomme Norbert N**** mais ici tout le monde
l’appelle Docteur.
— Bel homme en effet ; il me fait penser à Herbert von Karajan
dans la plénitude de son âge – à peine plus grand peut-être, aussi
svelte en tout cas – : la mèche rebelle avec recherche et, aux doigts,
une cigarette qui se consume négligemment et ne doit que rarement
connaître ses lèvres – on voit bien que c’est une pose, il ne doit pas
être vraiment fumeur – : tant mieux, je déteste la fumée.

Ainsi je me découvre anti-tabac, encore une information à —
mettre de côté, une nouvelle pièce de mon puzzle. Bartlebooth vous
le dirait, il est plus aisé de reconstituer un puzzle lorsqu’on a quelque
idée de son allure générale, de son format, que l’on sait ce qu’il
représente et en connaît la genèse : dans son cas des marines par lui
peintes… mais dans le mien c’est justement tout cela qui manque ;
dois-je désespérer et conserver éparses les pièces disparates qui
m’arrivent au hasard ?
— Pourquoi ne prendrais-tu pas exemple sur ces archéologues qui
font des prouesses en recréant un vase à partir de tessons éparpillés
mélangés à un fatras d’autres débris, ou sur ces paléontologues qui
vous pondent un squelette là où le vulgum ne voit qu’un fragment d’os
érodé.
— Aurais-je cependant été fumeur ?
— Dans ce cas tu dois être repenti.
— Fumait-on dans mon entourage et suis-je une victime du
tabagisme passif ? Ou le cancer d’un proche, d’un ami… Sauf le respect
que l’on doit à Molière j’ai des doutes lorsqu’il fait dire à Sganarelle :
« Quoique puisse dire Aristote et toute sa philosophie, il n’est rien
d’égal au tabac, c’est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans
tabac n’est pas digne de vivre […] le tabac inspire des sentiments
d’honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent », et je me
demande quel plaisir on peut éprouver à s’irriter les bronches et se
brûler la gorge.

77UN PEIGNE JAUNE
— Oui, c’est un homme séduisant, on comprend que… oh, vous
n’êtes pas mal non plus vous savez… je ne vous comparais pas.
— Vous me voyez flatté du compliment, ça fait toujours plaisir…
surtout dans ma situation de paria… on ne crache pas sur une
louange.
— Je vous l’ai dit, c’est un homme bon et érudit, comme vous me
semblez l’être…
— …en matière de compliment vous me gâtez, deux en deux
phrases, merci.
— Vous êtes faits pour vous entendre mais… un conseil : n’allez
pas papillonner sur son terrain de chasse…

La voiture s’arrête devant le perron, elle détone au milieu des
berlines et autres cabriolets chics – pour ne pas dire bling-bling ; le grand
chêne en a vu tant d’autres, généreux et pas snob il les caresse toutes
également de son ombre immense. Le Docteur vient à leur rencontre
et ouvre poliment la portière du passager comme il le ferait pour un
malade cossu. Claude extrait son mètre quatre-vingt-deux du véhicule
et s’ébroue – ça fait du bien de se déplier –, tandis que monsieur le
Maire reste au volant ; il n’a pas arrêté le moteur car il est pressé,
d’autant qu’il n’est pas certain que Titine redémarre : à la vitesse où il
roule il ne sera pas de retour au magasin avant une heure sonnée et
son épouse pourrait bien lui servir une soupe à la grimace.

— Bonjour monsieur le Maire, alors c’est vous qui convoyez mes
patients maintenant, comptez-vous vous reconvertir en taxi lorsque
vous quitterez la mairie ?
— Si l’on voulait être discret…
— …bien sûr, bien sûr, et je vous en remercie. À part vous et la
gendarmerie…
— …personne n’est au courant.
— Tant mieux !
— Je vous présente donc Claude, Claude Comment comme l’a
provisoirement baptisé la gendarmerie – il fallait bien le nommer
alors ça ou autre chose, c’est toujours mieux que Machin ou Truc,
non ? Peut-être que grâce à vos soins le voile se déchirera et qu’il
pourra retrouver son identité : espérons.
78UN PEIGNE JAUNE
— Allez ami, je ne vous retiens pas plus longtemps, votre Claude
est entre mes mains, vous avez fait votre part, c’est à mon tour de
jouer maintenant. Merci, et transmettez mes amitiés à madame.
— Qui me demandera ce que je suis venu faire ici. Ma mission est
terminée et ma quincaillerie m’attend : vous n’imaginez pas combien
les gens peuvent avoir besoin de moi le lundi matin pour pallier aux
pannes du weekend – et encore, cela ne concerne que ceux qui ne
sont pas venus sonner à ma porte le dimanche. Quincaillier, c’est pas
métier, c’est un sacerdoce.
— Ce n’est pas une vie mais c’est votre vie, je me trompe ?
— On ne peut jamais discuter avec vous, vous me rappelez mon
adjudant en quarante qui disait en roulant les "r" comme un
gardechampêtre « Article un : le chef a raison. Article deux : dans tous les
autres cas appliquer l’article un ».
— La vérité est que vous ne survivriez pas longtemps loin de vos
trésors. Ça fait combien de temps que vous êtes le Deus ex machina de
Lanquetot – et même du département, plus de cinquante ans ? Vous
avez dû fêter votre jubilé.
— Soixante-dix ans exactement si j’excepte mes années de
jeunesse où j’aidais au magasin sans en avoir le titre. En fait je suis né
quincaillier et je mourrai à mon comptoir, c’est là ma vraie place
− dommage que la loi ne permette pas que je sois enterré dans mon
échoppe, pas la Mairie que je vous cèderai avec soulagement dans
deux ans.
— Syndrome de Molière : un grand classique. Allez, bon retour
et… saluez vos vis et vos clous de ma part.
— « Salut les p’tits clous », n’est-ce pas Toesca qui a lancé cette
expression ?
— Ainsi vous n’avez pas "tout" oublié… mais on verra cela plus
tard.

La 4L repartie, Monsieur le Directeur prend Claude par le bras et
l’entraîne derrière l’établissement.

— Bonjour Docteur… ou dois-je dire Monsieur le Directeur ?
— Bonjour monsieur Comment, me permettez-vous de vous
appeler Claude ?
79UN PEIGNE JAUNE
— Bien sûr, je vous le permets avec plaisir.
— C’est plus sympathique et moins… ridicule. Et vous,
appelezmoi Norbert. Votre tenue aussi prête à rire, nous allons arranger cela ;
j’ai de quoi vous vêtir correctement dans ma garçonnière, ce sera
peut-être un peu casual mais bon… peut-être un peu étriqué – pas
plus que votre défroque de peintre en bâtiment – car si nous sommes
presque de la même taille, vous me semblez plus carré d’épaule ; par
chance j’ai toujours aimé être à l’aise dans mes habits, l’avantage
aujourd’hui est que ça me permet de masquer le début d’embonpoint de
la cinquantaine.

Les deux hommes contournent en silence le corps de la clinique et
les pavillons annexes, respectant tacitement le calme du sous-bois
désert égayé de chants d’oiseaux.

— Tiens, on dirait une rousserolle effarvatte, c’est curieux dans un
bois en hauteur…
— …en fait il y a un grand étang au fond de la propriété, ceci
explique cela. Seriez-vous ornithologue ?
— Ça je l’ignore, n’est-ce pas à vous de m’aider à savoir ce que je
suis ?

C’est un autre Claude qui ressort de l’appartement dix minutes
plus tard : costume sobre, chaussures de ville légères – un peu
grandes : Norbert a le pied fort, cravate choisie avec goût sur une
chemise bleu-pâle ; à voir les deux hommes on les prendrait pour
deux collègues.

Faute de pouvoir faire autrement jouons le jeu, sauf que j’en —
ignore les règles : certes j’ai tout à gagner et rien à perdre mais c’est
quand même inconfortable.
— Bah, on verra au coup par coup, du moment que le gite t’est
provisoirement assuré… et la nourriture aussi j’espère…
— …décidément l’amnésie ouvre l’appétit – faut-il y voir une
compensation ? De fait je suis dans la situation d’un bébé qui
viendrait de naître, comme lui je ne sais pas qui je suis, mais à la
différence de lui j’ai déjà des acquis… dont j’ignore l’étendue et la
80UN PEIGNE JAUNE
teneur, autant que j’ignore les avoir. Le nourrisson n’est pas encore
lui, il lui faut construire un ego – ses parents croient à tort qu’il est déjà
une personne, ils croient même savoir qui il est mais qu’en savent-ils
réellement ? Bébé ne communique pas si ce n’est de façon
rudimentaire et à sens unique : c’est un buvard, une éponge ; il ne pense pas si
ce n’est par images instructurées mais… il comprend, c’est-à-dire qu’il
prend avec lui tout ce qui passe à la portée de ses sens, il con-naît en
ce qu’il naît avec ce qui l’atteint, qu’il s’en nourrit et s’en constitue.
— Ton cas est tout autre, tu communiques bidirectionnellement ;
tu penses.
— On pourrait, plus légitimement que pour bébé, croire me
connaître et me définir : alors pourquoi est-on si peu péremptoire à mon
endroit et tellement à l’égard du nouveau-né ? Pourquoi attend-on
que tout vienne – re-vienne – de moi alors que justement j’ai déjà
laissé une trace existentielle, sociale ? Comment naît le "moi" sensé
habiter bébé ? À coup de stimuli, de sensations, d’échanges – qu’il lui
faut décoder – avec ce qu’il ne sait pas être des êtres, comme avec ce
qu’il ignore être son environnement ; cela "se" fait plus que bébé ne le
fait.
— Pourquoi en irait-il autrement pour toi, n’es-tu pas né hier ?

— Je pense que vous devez avoir faim aussi je vous propose de
partager notre repas.
— Ce ne sera pas de refus, depuis hier je ne sais plus comment je
vis – si je l’ai jamais su – et un peu de régularité ne sera pas un mal.
— Charmant homme que monsieur le Maire, vous ne trouvez
pas ? Il aurait bien mérité sa retraite, mais que deviendrons-nous
quand il ne restera plus que des grandes surfaces et des produits
standards. Je vous étonnerai peut-être en vous révélant qu’il m’est parfois
arrivé de faire appel à ses services dans le cadre médical, par exemple
lors de l’entretien de l’un de ces appareils sophistiqués qui ont envahi
notre quotidien et sont réalisés aux normes chinoises – où, sinon
dans le bric-à-brac de notre ami, dénicher le raccord exotique ou la
vis qui remplacera celle tombée des mains du maintenancier et qui a
roulé sous un tapis ou pire, dans un égout ; où trouver la pince
complètement improbable dont l’un de mes chirurgiens aurait besoin
pour une intervention complexe. Fort heureusement notre homme
81UN PEIGNE JAUNE
est un fervent adepte du principe « Se reposer, c’est changer de
fatigue ».
— Vous m’en direz tant.
— Le hasard fait parfois bien les choses, d’une part l’établissement
est quasiment vide – à peine une petite dizaine de patients – car nous
avons profité de la fin de l’hiver pour faire quelques travaux, d’autre
part tout le staff est présent aujourd’hui – enfin tous ceux qui
comptent – : nous avons tenu ce matin notre Conseil d’Administration
annuel, ce que nous faisons traditionnellement le lundi de la
SemaineSainte. Dans cette affaire je suis majoritaire avec quatre-vingt-trois
pourcents des parts, Père et mon épouse en détiennent chacun six
pourcents ; cependant j’ai tenu à ce que tous mes collaborateurs
− enfin les cinq principaux – fussent impliqués dans notre réussite et
je les ai associés en octroyant à chacun d’eux un pourcent des
actions ; je compte faire de même avec tous les nouvel entrant dans
l’équipe, soit en lui faisant transférer les parts de celui qu’il
remplacerait, soit en rognant sur mon propre portefeuille en cas
d’accroissement d’effectif, soit enfin en augmentant le capital et en
créant de nouvelles actions.
— À ce rythme il faudrait que la clinique devînt une véritable
Institution pour son contrôle total vous échappe.
— Vous le voyez, nous formons une grande famille dont je suis le
pater familias.

Je me demande si le mot famille est le plus approprié, je n’irais —
pas jusqu’à penser mafia, ni cartel mais il y a de ça… secte peut-être,
ou du moins organisation sectoïde… je ne serais pas étonné qu’il
faille prêter un simulacre de serment pour en intégrer le staff.

— Si je saisis bien vous êtes le fondateur de la Clinique ?
— Non, j’en ai héritée de mon père qui, vers la quarantaine, après
une carrière de chirurgien à Bichat, a émigré en province préférant
comme il le disait de façon imagée « Être la tête d’une souris que la
queue d’un lion » – en fait il avait des mains d’or et souffrait de ne pas
se voir reconnu à sa juste valeur. C’est lui qui a créé cette clinique de
toutes pièces et s’est mis en tête de la transmettre à son fils unique :
moi. Cela ne se fit pas sans mal car, tant à Rouen qu’au Havre la gent
82UN PEIGNE JAUNE
médicale locale ne voyait pas sa venue d’un bon œil : pensez, un
envahisseur parisien, un horsain ! Pour être franc tous espéraient qu’il se
cassât les dents et c’est probablement ce qui serait arrivé si, mon
diplôme en poche, je n’avais pris sa relève il y a quinze ans de cela. Lors
de sa création la clinique n’était qu’un tout petit établissement plus
dévolu à la bobologie et au mal-être qu’à des actes hospitaliers, elle
était installée en bas dans la vallée ; c’est moi qui, en moins de dix
années en ai fait ce qu’elle est devenue : un établissement chic pour
bourgeois enrichis.
— Bravo !
— Le secret de ma réussite n’est pas dû à ma peau d’âne non plus
qu’à une compétence médicale hors du commun, il est avant tout
commercial et réside dans une culture de la discrétion et du secret.
Les patients – des VIP, pour l’essentiel, des notabilités locales… mais
pas seulement, certains viennent de loin – choisissent ma clinique
pour être à l’abri des cancans : tel ne veut pas ébruiter qu’il a
contracté telle ou telle maladie – pas nécessairement honteuse d’ailleurs – qui
serait déplacée au vu de son statut social, tel souhaite se retirer du
tourbillon du monde un laps de temps sans pour autant aller jusqu’à
faire une retraite chez les trappistes, telle autre encore vient incognito
subir quelque chirurgie esthétique à l’insu de son époux… Je vous
vois froncer le sourcil, rassurez-vous, il ne se pratique ici rien que de
légal, pas d’avortement clandestins, pas de fausses maladies ou autres
magouilles : mes "clients" paient assez cher pour être à l’abri de ce
genre de turpitudes.
— Alors moi… que me vaut d’être ici…
— …doublement incognito, c’est le cas de le dire. Nous en
parlerons tout à l’heure en tête-à-tête dans mon bureau. Revenons-en
plutôt à la Clinique ; j’ai acheté le domaine de la Chesnaie pour l’y
installer et croyez-moi, je ne le regrette pas, mes patients non plus ;
pouvait-on rêver meilleur emplacement ?
— J’imagine que non.
— Voyez-vous, j’ai été programmé pour cette vie dès ma
naissance, voire avant ma conception : lycée, études de médecine,
Hôpitaux de Paris puis CHU de Rouen, puis… j’étais sur des rails,
pas question de me disperser sur des chemins de traverses. Ma route
étant tracée – hélas pas par moi ! –, la seule liberté qui me fut accor-
83UN PEIGNE JAUNE
dée, non sans de sérieuses réticences, fut que je ne reprisse pas le
scalpel des mains de mon chirurgien de Père, scalpel qu’il a dû se
résigner à abandonner alors qu’il devenait parkinsonien, ma seule
liberté vous disais-je fut que je devins neurologue – que voulez-vous,
la vue du sang des autres faisait tourner le mien. J’ai donné un tout
autre visage à cet établissement, un nouveau souffle, je lui ai façonné
une âme comme Dieu façonna terre et ciel lors de la Genèse, et en fin
de compte je crois n’avoir pas trop mal réussi !
— Vous m’en voyez positivement impressionné.
— Allons rejoindre les convives qui doivent s’impatienter – pas
dans la salle commune, nous déjeunons dans le petit salon attenant ;
je vous les présenterai et vous présenterai à eux comme… comme
quoi au juste : hormis les oiseaux vous connaissez-vous des
compétences particulières qui puissent justifier votre présence ?
— Je l’ignore encore, je me suis juste aperçu tout à fait par hasard
que j’avais une bonne expertise dans l’informatique de bureau : il se
peut que j’ai eu à m’en servir professionnellement avant ma…
naissance ; il semble aussi que je m’y connaisse en vieilles voitures mais je
n’en vois pas l’intérêt céans ; je me suis également découvert
connaisseur de Proust…
— …cela nous fait un point commun. Tout cela me semble
parfait, l’informatique me convient, voilà qui fera l’affaire et permettra de
donner le change ; je pourrais vous présenter comme un consultant
− hum, non, ça ne passerait pas bien, je leur en aurais parlé, à moins
que…
— …peut-être pourriez-vous…
— …ne cherchez plus, j’ai trouvé : vous êtes en mutation de
carrière – euphémisme pour dire chômeur en jargon de l’ex-ANPE – et
Pôle Emploi vous a octroyé un stage en milieu médical… ça vous
va ?
— Warum nicht, why not… it could be worse.
— Et comme vous n’êtes pas Normand, l’établissement vous
hébergera pendant la durée de votre stage afin que vous soyez en réelle
immersion dans domaine que vous étudiez.
— Vous avez raison, c’est parfait… vous pensez vraiment à tout.
— C’est le secret de la réussite. Je vous logerai dans une chambre
du pavillon Quercus glabrescens – chaque pavillon est baptisé du nom
84UN PEIGNE JAUNE
linnéen d’une variété de chêne : ça impressionne les patients, ils
trouvent cela smart à défaut d’être glamour.
— Glabrescens, voilà qui me sied bien : d’ailleurs ne suis-je pas un
peu glabre dans ma tête, chauve à l’intérieur du crâne ? Faisons donc
comme cela : après tout c’est vous le maître du jeu.
— De toute manière vous n’aurez pas de difficulté pour la
conversation, comme le commun des mortels les médicastres s’écoutent
parler plus qu’ils n’entendent les autres, et pour peu que la
conversation tourne autour d’autre chose que leur job leur pensée s’évade, vos
paroles ne sont plus qu’un bruit de fond.
— Chevalier le chantait déjà : « Quand un vicomte/Rencontre un
autre vicomte/Qu’est-ce qu’ils se racontent… ».
— C’est tout à fait cela : « Chacun sur terre/Se fout, se fout/Des
petites misères/De son voisin du d’ssous… » ; c’est bien pourquoi, je
vous le répète, vous n’avez aucun souci à vous faire ; notre petite
fable passera comme une lettre à la poste. De plus le nom de Claude
Comment étant inconnu – et pour cause, rien à craindre non plus de
ce côté-là.

Le petit salon est bruyant et commence à être enfumé – certes la
consigne est de sortir dans le couloir pour fumer mais aujourd’hui est
un peu un jour de fête, Pâques avant l’heure et… le Directeur n’est
toujours pas là : il avait pourtant dit au sortir du Conseil qu’il ne
s’absentait que pour quelques minutes, qu’ils n’avaient qu’à
commencer sans lui. On en est au deuxième apéritif lorsque le Boss fait son
entrée suivi de Claude. L’ambiance est détendue : les résultats de
l’année écoulée sont excellents et ceux à venir prometteurs, les
travaux d’agrandissement touchent à leur fin, il ne reste que quelques
finitions à terminer – souvent le plus long, l’affaire d’une dizaine de
jours a affirmé le maître d’œuvre, c’est-à-dire probablement le triple
mais l’ensemble est fonctionnel. L’avenir s’annonce radieux, avril est
doux pour la saison et un soleil printanier éclaire la pièce.

— Enfin, nous désespérions !
— Pour un peu nous dépérissions.
85UN PEIGNE JAUNE
— J’ai demandé en passant que l’on rajoute un couvert. Permettez
que je vous présente Claude qui vient faire un stage de quelques
semaines chez nous.

On se salue : on ne se jauge pas puisque Claude n’est ni un
concurrent ni un membre du sérail… pas de danger donc.

— Vous prenez un apéritif ? Pour vous Norbert je ne pose pas la
question, votre whisky je suppose, double avec des glaçons ?
— Of course !
— Et vous, monsieur… monsieur comment ?
— Claude. Je ne sais pas trop… va pour la même chose.

La glace est rompue et chacun poursuit sa conversation au point
précis où elle avait été interrompue, Claude est déjà oublié… puisqu’il
n’est pas de la coterie. Il est presque deux heures et Norbert frappe
sur un verre avec son couteau pour demander un instant d’attention.

— Passons à table s’il vous plaît sinon nous mangerons froid,
vous pourrez tout aussi bien bavarder en mangeant – le canard au
sang ne s’apprécie pas tiède et la cuisinière se désespère : si vous ne
voulez pas qu’elle vous fasse la tête toute la semaine… Je vous
présente Claude, Claude Comment, il est informaticien en reconversion ;
il pourra dans le cadre de sa formation nous aider à remettre un peu
d’ordre dans nos systèmes dont j’ai su que certains avaient souffert
des travaux sur le réseau, voire à les optimiser ; j’ai cru comprendre
aussi que plusieurs parmi vous seraient partants pour un complément
de formation dans ce domaine – et quand je dis complément c’est
une litote, c’est plutôt d’un rudiment que je devrais parler… n’est-ce
pas Danièle ? –, nous ferons ainsi d’une pierre deux coups : Claude
sera votre homme. Comme il n’est arrivé qu’il y a un instant il était
trop tard pour qu’il mangeât au restaurant avec les autres aussi l’ai-je
invité à se joindre à nous – vous n’y voyez pas d’inconvénients
j’espère ?

Agrément général d’un hochement de tête : comme si – même si
l’on se connaît de longue date, que l’on est ami et se tutoie, ce qui est
86UN PEIGNE JAUNE
de règle dans l’établissement : management à l’américaine oblige –
une décision de Monsieur le Directeur pouvait être critiquée
autrement qu’in petto.

— Ainsi vous pourrez lui présenter dans leurs grandes lignes vos
services et spécialités ; mais de grâce évitez de lui parler déjà de vos
systèmes informatiques, laissez-lui le temps de souffler, de connaître
la maison et de prendre ses marques.

On s’assied, la table étant ronde, pas de places définies pour les
sept convives ; les voisinages ne font que prolonger les dialogues en
cours, quoique… il y ait tout de même un protocole non écrit et
subtil. Un silence grave s’instaure – un ange, dit-on, passerait par-là –
davantage parce que le plateau de fruit de mer requiert un maximum
d’attention – nonobstant les rince-doigts on pourrait facilement se
tacher – que par crainte d’ouvrir le feu. Claude, intimidé peut-être, est
le dernier à s’asseoir, il ne s’éloigne pas de son guide et se place à sa
gauche – il sait bien qu’à dextre est la place d’honneur et se garde de
l’usurper, d’ailleurs c’est la seule place libre. Nul ne le connaissant
hormis le Patron, de quoi pourrait-on l’entretenir sans aborder une
spécialité qui doit lui être étrangère, non plus que l’informatique, ce
qui serait prématuré ?

Curieuse sensation tout de même que ce statut qui vient de —
m’échoir arbitrairement, c’est une sorte de mythomanie par
procuration ; les autres ont – il serait plus exact de dire : se font – une image
de moi aussi complète que celle qu’ils ont de la plupart de leurs
connaissances alors même qu’ils ne me connaissent pas : deux ou trois
informations, un look – alors même que les vêtements que je porte ne
sont pas miens et ne trahissent que leur patron, un maintien, une
attitude et… beaucoup de blancs qu’ils remplissent inconsciemment ;
soudain, ô miracle, j’existe en tant que "quelqu’un", et ce quelqu’un à
moi attribué devient pour eux une sorte d’imprinting : lorsqu’ils
évoqueront un certain Claude Comment c’est cette image qui leur
viendra à l’esprit.
— Non, tu fais erreur, une telle sensation ne t’est pas nouvelle,
elle se répète lancinemment depuis hier, c’est une expérience sem-
87UN PEIGNE JAUNE
blable que tu as vécue avec Sylphide, puis Solange, puis le gendarme,
puis le maire, puis…
— Finalement je suis le seul à n’avoir pas d’image de moi !
— Oui, pour tous ces étrangers qui ne te connaissaient pas la
minute d’avant tu es Claude Comment, informaticien, ton allure leur est
déjà familière dans la mesure où sur chacune de tes facettes ils
peuvent superposer une autre personne ; tu ressembles à l’oncle d’untel
ou au maître-nageur que tel autre a connu dans son enfance et dont il
a gardé un mauvais souvenir ; tu as l’âge du fils – de l’oncle, du neveu,
de l’ami… – de tel autre ; pour celui-ci tes connaissances, à peine
évoquées, en informatique te rapprochent du dépanneur qui est passé
chez lui la semaine dernière, qu’il attendait comme le Messie tant que
sa configuration informatique dysfonctionnait et dont il a gardé la
facture en travers de la gorge depuis que celle-ci remarche – il sera
enclin à me regarder d’un œil envieux et suspicieux ; pour celui-là
c’est ton accent ou un mot, une tournure de phrase ou une attitude
qui lui suggère telle personne rencontrée, etc.
— Je suis sûr qu’ils ont chacun une histoire de ma vie toute
prête… qu’ils ne confronteront pas au réel car cela leur est
indifférent : celle-là ou une autre, quelle importance ; que pourrais-je leur
narrer qui les intéressât ? Ah, s’ils savaient ! Il est vrai que je suis bien
injuste à leur égard ; alors que je suis là à leur faire un procès
d’intention ne me suis-je pas subrepticement constitué moi aussi une
galerie de portraits à mon seul usage, n’ai-je pas développé
involontairement – mais probablement est-ce là un réflexe naturel et atavique
car l’animal se doit de cataloguer dans l’instant celui qu’il rencontre :
proie ou prédateur, comestible ou vénéneux, inoffensif ou
dangereux ? – une image mentale de ce qu’ils seront pour moi, et ai-je la
moindre envie de la confronter au réel ?
— C’est juste : que sais-tu de Solange et de l’ange ? Ce qu’elles
t’ont dit certes, mais les as-tu interrogées ?
— Pourtant j’ai le sentiment de les connaître toutes deux depuis
toujours – depuis ma naissance… ce qui n’est pas faux puisque leur
rencontre coïncide avec ma nouvelle venue au jour, l’appréciation que
j’en ai doit malgré tout être plus que biaisée si je considère les
circonstances inhabituelles de notre rencontre.
88UN PEIGNE JAUNE
— Que sais-tu de ton gendarme mis à part qu’il est un homme
simple et aimable, marié, et que son épouse cuisine bien ? Que sais-tu
du quincailler-Maire de Lanquetot hormis ce que t’a inspiré sa
conduite ultra-prudente d’une voiture hors d’âge, et ce que t’en a dit le
Docteur : des confidences non sollicitées d’ailleurs, et peut-être
orientées dans la mesure où il aspire à sa succession ? Que sais-tu même de
Norbert N****, Directeur de la Clinique La Chesnaie – avec des
majuscules à tous les mots s’il vous plaît ! – si ce n’est ce que t’en a conté
le maire et ce que lui-même a bien voulu te dire – légende
laborieusement bâtie ou réel ? Alors pourquoi trouver anormal, voire
choquant, que les autres agissent de façon similaire à ton égard ?
— Je n’éprouve nul besoin d’en savoir plus sur Solange et l’ange,
sur le maire ou le gendarme – je n’en dirais pas autant s’agissant de
Norbert avec qui je vais devoir… élaborer un modus vivendi.
— Pourquoi voudrais-tu qu’eux aient le désir de te connaître
davantage ?
— Le monde est décidément bien égotiste ! Saint Augustin ne
disait-il pas : « Le plus grand malheur des hommes vient de ce qu’ils
jugent des choses non selon leur nature mais suivant leur rapport
occasionnel avec eux », comme c’est juste ! Il y a gros à parier qu’une
société où chacun saurait tout – ou voudrait tout savoir – sur tous
serait invivable – pire serait pourtant celle où certains auraient seuls
cette connaissance, ne s’y croirait-on pas victime de la Gestapo, de la
Stasi ou du KGB ? Adonc, et ce doit être la règle générale, nous ne
disposons que d’une information effective – c’est-à-dire apportée par
nos sens ou produite par notre raison – partielle, en pointillés ténus,
aussi inexistante et cependant infinie que les points de l’ensemble de
Cantor…
— …sauf qu’à la différence des mathématiciens nous comblons
les vides sans même nous en rendre compte – natura abhorret a vacuo,
scie attribuée à Aristote, Pascal ou Spinoza, ou cent d’autres suivant la
fantaisie des auteurs, et que ces béances occultées acquièrent le statut
des points initiaux, de même que les bruits mémorisés lors d’un
enregistrement deviennent partie intégrante de la musique ; nos
comblements commuent le squelette punctiforme en un continuum
indétricotable.

89UN PEIGNE JAUNE
Avec l’arrivée du canard saignant à souhait les conversations se
relancent. Le pingouin stylé chargé du service verse avec affectation un
Château Margaux dans les verres idoines, il en murmure le millésime
à l’oreille de chaque convive qui opine du chef comme le connaisseur
qu’il veut paraître. On s’empresse cependant de vider le reste de
Meursault blanc de dix ans d’âge – il serait criminel qu’un tel
millésime finît à l’évier ou… non, tout de même pas : ils n’ont pas osé le
dire mais ils l’ont pensé. On taste le bordeaux, les langues clapent.

— Le petit-Jésus en culotte de velours.
— À la juste température.
— Une fois encore, Norbert, vous nous avez gâtés.
— Mes amis j’ai voulu ce repas, et particulièrement ce vin, à la
hauteur de nos résultats dont je tiens à vous féliciter et à vous
remercier tous, et plus particulièrement… chacun d’entre vous. Avouez
qu’il serait dommage de parler travail devant un tel festin.

Il n’a pas dit banquet : la cour banquète mais les rois festoient.
— Le chef s’est surpassé. Profitez-en car l’occasion ne se
reproduira pas avant l’année prochaine… et seulement dans la mesure où
les résultats seront à nouveau au rendez-vous… et en progression
bien évidemment. Mes amis, je propose que nous fassions un tour de
table…
— …ne le sommes-nous pas, justement, le tour de table de La
Chesnaie ?
— Certes, toutefois je ne l’entendais pas dans ce sens et tu l’avais
compris, ta plaisanterie fait donc flop. Je propose que chacun se
présente succinctement à notre nouveau convive – en peu de mots est-il
besoin de le préciser… si, pour toi, Claude C**** le prolixe, ce que je
te pardonne volontiers car c’est une ficelle de ton métier – puisque de
toute façon vous serez appelés à le rencontrer dans le cadre de son
stage. Pour vous mettre à l’aise je commence, vous prendrez la suite
dans le sens horaire, celui que nos amis d’outre-Channel qualifient de
natural…
— …je préférerais le sens trigonométrique, ainsi je passerais en
dernière position.
90UN PEIGNE JAUNE
— Non, laissons ce privilège à Claude, c’est à lui et non à nous
que nous nous présentons puisque nous nous connaissons : sens
antihoraire donc, positif, direct ou sinistrorsum. J’ouvre le feu bien que
Claude et moi ayons déjà un peu bavardé. Je suis Norbert N****, le
Directeur de La Chesnaie ; je tutoie la cinquantaine ce dont attestent
mes premiers fils d’argent aux tempes ; je suis neurologue. Je réside à
Sainte-Adresse – « Près du Havre », eût ajouté Mérimée – et je
dispose d’un petit appartement ici-même où il m’arrive de rester lorsque
ma journée s’est trop éternisée ou que mon épouse est en vacance…
— …ou que tu te mets en vacances d’épouse.

Regard foudroyant : non que Norbert ne soit pas fier de ses
conquêtes mais devant un témoin extérieur au conclave c’est prématuré.

— Excuse-moi, ça m’a échappé, nous sommes entre hommes
non…
— …sauf que je suis une femme et le revendique.

Eh oui, c’est une femme qui est assise à droite du Patron ; pas
seulement parce que c’est une femme mais aussi parce qu’elle est son
bras droit, la numéro deux en quelque sorte, la personne qui détient
l’autorité en son absence – accessoirement, celle dont le service est le
plus rentable… et de loin.

— Bon, je crois que j’ai tout dit, c’est à toi. Puisque tu as pris la
parole garde-là. Nous sommes tout ouïes.
— Danièle D****, dermatologue-esthéticienne ; ne comptez pas
sur moi pour vous révéler mon âge : soit vous me rajeuniriez et j’en
serais flattée, soit vous me vieilliriez parce que vous seriez convaincu
de l’efficacité de mes traitements et… qu’il est dit que c’est un travers
féminin courant que de se rajeunir – or j’assume mon sexe dans ce
cénacle de machos, sachez seulement que le nombre de mes ans se
termine par un neuf.
— Et avec ça toujours ravissante : on a raison de dire que les dix
plus belles années de la vie d’une femme sont celles qui se situent
entre trente-neuf et quarante ans.
— Comment suis-je censé le prendre ? Allez, au suivant !
91UN PEIGNE JAUNE
— Claude C****, chirurgien bobologue, entendez par-là que je
suis spécialisé en petite chirurgie – souvent de convenance, je ne
transplante pas ni n’opère à cœur ouvert. Je suis l’un des piliers de La
Chesnaie puisque j’y suis arrivé dans les valises de N**** père, j’ai
connu la première clinique en bas, en ville ; vous pouvez en déduire
que j’approche de la retraite et ce sera une bonne déduction, j’aurai
soixante-cinq ans aux cerises. Que dire de plus, nous aurons
l’occasion de nous voir prochainement car, concernant l’informatique
que Norbert m’a obligé à accepter dans mon cabinet je suis du genre
dinosaure, alors ce Window Vista… c’est la cata comme disent mes
enfants mal élevés – par moi il est vrai ; tu parles d’un logiciel intuitif,
il n’y a que les bambins pour s’en dépêtrer intuitivement ! Trop c’est
trop : je compte sur vous, mon "prénomonyme" pour me dégrossir.
Dommage que vous ne soyez plus un enfant…
— …qui sait ? Je vous donnerais quelques trucs pour vous en
dépatouiller, il y a quand même des millions de gens qui font avec,
pourquoi pas vous ?

On croirait, à l’écouter, qu’il n’a fait que cela de toute sa vie…
mais qui sait ? Karajan-Norbert dirige son orchestre d’un simple
froncement de sourcil : on n’est pas là pour parler bécanes, Claude
C**** remet sa diatribe dans sa poche avec le mouchoir par-dessus…
pour sauver la face il risque encore un mot avant de lâcher la parole.

— En tout cas elle ne pénètrera jamais dans mon cabinet privé du
Havre, qu’on se le dise ! Mon cher Gérard, c’est à toi.
— Gynécologue, Gérard G**** pour vous servir… quoique je ne
sache pas que vous soyez appelé à faire appel à mes services,
monsieur Comment ; je règne sur notre petite maternité, nous y attendons
un petit-Jésus pour Pâques. Je suis le benjamin de la troupe, et le
dernier arrivé puisque seulement depuis la mi-janvier, vous-voyez, je
suis un peu comme vous, dépaysé et en cours d’acclimatation.
— Prosper P****, proctologue – en fait je suis
gastro-entéroproctologue en même temps qu’uro-néphrologue : j’ai une double
spécialité, c’est un domaine dans lequel les patients préfèrent les
cliniques privées aux hôpitaux, discrétion oblige ; je suis diplômé des
hôpitaux de Paris…
92UN PEIGNE JAUNE
— …tu ne vas pas étaler tout ton pedigree, on sait bien que tu es
une bête à concours et que tu as décroché la cagnotte à « Questions
pour un Champion », et que ce sont les beaux yeux d’une lanquetoise
qui t’ont conduit ici…
— …tu as eu le manque de courtoisie de la battre au face-à-face,
alors tu t’es racheté en lui offrant une bague.
— Tu es sûr que ce n’était pas à « Tournez manège » que tu t’étais
inscrit ?
— Que voulez-vous elle ne supportait pas le stress parisien et
n’aurait pour rien au monde quitté sa classe de maternelle. Je dois
reconnaître que c’est elle qui avait raison, la vie d’ici est tellement
plus… vraie, moins artificielle et m’as-tu-vu. Il ne reste plus que toi,
Khallil-Omar K****, je te passe le crachoir.
— Je suis kiné-ostéopathe et, comme mon nom l’indique,
d’origine ultra-méditerranéenne – par mon grand-père ; je suis
nonobstant né à Rouen où j’ai fait mes études ; nous sommes appelés à
nous entendre car je suis passionné d’informatique – autant vous
prévenir tout de suite je suis l’homo geekus informaticus de service, je
prends le pari que je pourrai même vous surprendre avec
quelquesunes de mes ficelles.
— Pour que vous connaissiez toute l’équipe il faut aussi que je
vous parle d’Ardouin A****, notre anesthésiste. Il n’est pas
actionnaire ce qui explique son absence à cette table, il est
vacatairepermanent ici. Vous verrez c’est un jeune homme charmant – trop
barbu à mon gré mais cela ne nuit pas à la qualité de ses soins, il est
très rassurant et plaît beaucoup aux clientes, il sera là dès demain,
peut-être même ce soir car il passe toujours voir ses patients la veille
de leurs interventions, il prétend que ça les rassure : en principe nous
opérons les mardis et jeudis matins, parfois aussi le vendredi.

Claude se présente à son tour, on l’écoute d’une oreille distraite…
le canard d’abord, et puis il ne fait pas partie de leur monde, il n’est là
qu’occasionnellement et… ce n’est même pas un patient. Le déjeuner
se poursuit avec un plateau de fromages royal et chauvinement
normand – comme si les produits issus du lait d’autres vaches que
normandes méritaient d’arborer le noble nom de fromage : m’enfin !
– Pont-L’Evêque, Camembert fait à cœur, Cœur de Bray, et surtout le
93UN PEIGNE JAUNE
prince des fromages, un Livarot, un colonel aux cinq galons orange.
Suit une tarte aux pommes nappée d’une crème meringuée passée au
chalumeau : craquante en surface et moelleuse à souhait, elle appelle
le champagne.

— Claude, je pense qu’il vous intéressera de savoir comment nous
sommes organisés. Je vous ai déjà dit que nous étions constitués en
SA – sept actionnaires sont requis par la loi, nous sommes huit, cela
ne concerne toutefois que la Clinique… le fonds de commerce en
quelque sorte ; s’agissant du parc et des bâtiments nous avons fondé
une SCI dont Père détient soixante pourcents des parts, mon épouse,
nos deux enfants et moi nous partageant équitablement le reste
− comme vous le voyez, nous ne mettons pas tous nos œufs dans le
même panier.

Cafés, cigares, pousse-café.

— Ce n’est pas parce que le mot est invariable que la chose doit
rester singulière…
— …Claude, tu exagères, n’oublie pas que tu opères demain à la
première heure !
— Oh, juste une toute petite opération – une "opérette" en
quelque sorte ; pour le pousse-café je plaisantais ; on pourrait aussi se
demander pourquoi trépas est toujours affublé d’un "s" puisqu’on ne
meurt qu’une fois…
— …comme dirait James Bond.
— Est-ce aussi vrai que si c’était vrai ?
— Toujours est-il que les néognostiques de Princeton en avaient
fait un aphorisme : « Ce qui est vivant n’est jamais mort ».
— On voit qu’ils ne connaissaient pas les jeux vidéo.
— Enfin… je me comprends, on ne meurt qu’une fois
symboliquement parlant…

Claude, l’invité, a pris un risque avec son érudition et son
sousentendu, Norbert lui lance un regard qui en dit long. De son côté
Claude, le collaborateur, déteste ne pas avoir le dernier mot :
paraphrasant Molière il clôt le débat.
94UN PEIGNE JAUNE

— « Cachez cette bouteille que je ne saurais voir ! ».

On applaudit sa sortie. Tout de même, un calvados plus que
trentenaire dont le titre double l’âge – comme bien se doit en pays
cauchois – : respect ! On regarde avec regret le flacon s’éloigner. La
Westminster du salon ramène les convives à la réalité en égrenant
trois coups à la suite de sa mélodie. C’est comme si un clairon avait
sonné la retraite, chacun se retire. Demain sera un autre jour, un jour
normal. Claude et Norbert se retrouvent seuls.

Quinze heures déjà à la pendule… je crois qu’il me faudrait —
une montre. Que le temps passe lentement.
— Il est vrai que ces deux dernières heures représentent le
douzième de la vie dont tu te souviennes, le huitième si l’on en excepte la
nuit car nonobstant les rêves dormir n’est pas vivre.
— Considérer les durées selon leurs valeurs relatives est une façon
curieuse d’appréhender la fuite du temps, cela accrédite de façon
saisissante l’impression qu’ont les gens d’une accélération du temps
au fil de leur avancée en âge.
— C’est vrai, pour un centenaire ta journée ne ferait que trois
dixmillièmes de sa vie, autant dire rien…
— …ma pauvre journée ne ferait pas un dix-millième de la
mienne si seulement j’en avais eu conscience. Nonobstant le temps
me semble également passer vite tant ma journée si bien remplie et
fertile en émotions en fausse la perspective ; j’ai fait autant de
découvertes de ce monde qui m’est étranger qu’un nourrisson n’en fait dans
ses primes années. Je suis âgé de vingt-quatre heures !
— Un jour, c’est donc ton "jourversaire" !
— Dois-je m’en réjouir, convient-il de marquer l’instant d’une
pierre blanche ?
— Pourquoi pas, après tout on célèbre bien l’anniversaire de bébé
lorsqu’il a bouclé son premier tour au cadran des saisons.
— Moi j’en ai achevé un à celui de l’horloge : un nycthémère.
Bébé a un an, ses parents célèbrent l’événement, bébé vit la fête
passivement ; l’enfant ne participera activement à ces
commémorations qu’à partir de leurs quatrième ou cinquième éditions : avant il ne
95UN PEIGNE JAUNE
comprend pas de quoi il retourne et se contente d’en exploiter
l’aubaine ; cependant que moi, né d’hier, je suis pleinement conscient
d’avoir un jour plein, je peux donc le célébrer en toute connaissance
de cause ; anniversaire, moisversaire qu’en toute rigueur grammaticale
on devrait plutôt appeler "mésiversaire" – pas question de
semaineversaire ou d’hebdoversaire car ces mots sonnent trop laidement –,
jourversaire : je puis dès à présent en jouir légitimement
— Pourquoi ne pas le faire ?

— Passons dans mon bureau, voulez-vous. Vous connaissez tout
mon petit monde maintenant. Pas trop dépaysé ?
— Il me semble constituer une équipe bien soudée, je pense que
je vais me plaire ici le temps que j’y passerai.
— Tenez, voici une carte bancaire de la Clinique, vous allez
descendre en ville – le chauffeur va vous conduire puisque même si vous
savez conduire vous n’avez pas de permis sur vous… si vous en avez
un ce qui est probable – et vous achèterez à l’instinct, j’insiste sur ce
point, habits, livres et tout ce dont vous pensez avoir besoin pour
faire de votre chambre un ersatz de chez-vous ; laissez parler votre
intuition ; éventuellement achetez le journal et passez prendre un
verre au bistrot, personne ne vous y connaît il est donc plus
qu’improbable que l’on vous adresse la parole – en Haute-Normandie
il faut trente ans pour perdre son statut de horsain alors vous voyez.
— Combien puis-je…
— …ne vous inquiétez pas outre mesure pour vos dépenses,
enfin pas trop quand même : mettons entre mille et deux mille euros ;
elles seront imputées au budget recherche de l’établissement. Allez,
profitez bien de votre après-midi, le chauffeur passera vous récupérer
vers dix-huit heures, vous n’aurez qu’à vous mettre d’accord avec lui
sur le point de rencontre. Laissez vos pieds vous guider…
— …Pierre Dac disait : « Les pieds sont le support de l’âme »,
espérons que les miens n’ont rien perdu de la leur.
— Je ne plaisantais pas, le trajet que vous ferez sera peut-être une
source de renseignement que nous pourrons exploiter plus tard. Vous
disposerez encore d’une heure et demie pour arranger votre chambre
– pour le moment vous êtes seul à occuper le pavillon ; vous pourrez
aussi vous promener dans le parc qui est magnifique avec la renais-
96UN PEIGNE JAUNE
sance des fleurs… ou si vous préférez vous pourrez faire une tournée
de notre informatique, une façon comme une autre d’asseoir votre
alibi. L’important est que vous ne pensiez pas à vous, à votre cas, que
vous viviez juste au présent comme tout le monde – je sais, c’est plus
facile à dire qu’à faire ; à dix-neuf heures trente vous irez manger avec
les patients… dans la grande salle cette fois ; puis si vous le souhaitez,
vous pourrez regarder la télé – avec eux dans le grand salon, ou seul
dans votre chambre, là encore laissez-vous guider par votre humeur.
Ou alors vous pourrez fignoler l’aménagement de votre nid
temporaire et lui donner une touche personnelle. Qui sait, la façon dont
vous arrangerez votre intérieur sera peut-être révélatrice. Il est vital
que vous fassiez tout à votre convenance sans chercher à l’analyser. Il
n’y a pas de couvre-feu et vous n’aurez pas droit à la visite des
infirmiers de nuit, je laisserai les consignes pour cela. Nous ne
commencerons pas à "travailler" sur votre cas clinique avant demain
en fin de matinée, à l’issue ma tournée des chambres. Vous savez, il y
a de nombreuses similitudes entre les systèmes informatiques et le
cerveau de l’homme…
— …quoi de plus logique, l’homme n’a-t-il pas toujours utilisé ce
qu’il connaissait de lui pour concevoir ses machines ?
— Nous commencerons par établir votre dossier médical puis
nous tenterons de poser un diagnostic. En attendant, si vous êtes
matinal ; je demanderai à ma secrétaire de vous faire visiter la
Clinique.
97


4



Ich weiß nicht, was soll es bedeuten,/ Daß ich so traurig bin/Ein Mär-—
chen aus alten Zeiten,/ Daß kommt mir nicht aus dem Sinn.
— Qu’est-ce qui te veut ce réveil triste, cette langueur nostalgique
si incompatible avec ta si jeune vie ? Aurais-tu déjà vu le rocher d’où
la Lorelei se précipita dans l’écrin d’une boucle du Rhin ? Que diable
Claude, secoue-toi : nous sommes au printemps et non à l’automne,
c’est le matin et la nuit ne tombe pas, l’air est doux et non frais, le
soleil se lève derrière les arbres du parc et ne fait pas scintiller le
sommet des montagnes – il n’y a ici que des collines et nous sommes
sur leur sommet ; atterris, tu as dû rêver.
— Ce conte de l’ancien temps : l’ai-je ânonné avec d’autres
potaches ou dois-je y voir une réminiscence de ma vie d’avant ? D’avant
quoi ? Je croirais volontiers qu’il n’y a pas eu de vie avant si je ne
savais l’impossibilité d’avoir plus de trente ans sans avoir consacré à
cela le nombre d’années requis par les lois de la physique. Voyons, où
suis-je ?
— Comme si tu ne le savais pas, dans une clinique, à La Chesnaie,
dans une chambre – dans ta chambre… du moins pour le moment –
du pavillon Quercus glabrescens.
— Ça me fait tout drôle d’émerger seul dans cette chambre
inconnue, après un premier réveil sur une plage puis un second sur un
bat-flanc dans une cellule ; au moins cette fois est-ce confortable.
Quel calme, quel bonheur d’entendre des oiseaux chanter
harmonieusement – pas comme les cris stridents et rauques des mouettes, et de
voir des arbres par la fenêtre plutôt que le mur blanc-gris d’une falaise
partiellement éboulée – même s’il pleut ! Il n’y a pas à dire le lit est
confortable : pour un peu j’y traînerais. Quelle heure peut-il être ? Le
petit réveil que j’ai acheté hier affiche sept heures mais… le marchand
99UN PEIGNE JAUNE
l’a-t-il mis à l’heure avant de me le remettre ? Ma montre de pacotille
le confirme…
— …ainsi il te faut une montre et un réveil, des bretelles et une
ceinture, de quoi as-tu peur ? Le temps est donc si important pour
toi ?
— Ma montre le confirme, il est bien sept heures. Je me sens
parfaitement dispos et reposé… pourtant j’ai dû me coucher peu avant
minuit. Voyons, qu’ai-je fait hier au soir ? J’ai rangé ma cellule,
déplacé dix fois chaque objet ; j’ai joué de la zapette – voilà bien un
instrument malsain et inutile, pourquoi sauter d’une chaîne à une
autre puisque tous les programmes sont également indigents – avant
d’éteindre l’étrange lucarne – adonc j’ai probablement lu les «
Chroniques du Royaume » puisque c’est à cette occasion que Gordeaux
mit ce mot au monde – sans rien regarder ; j’ai lu quelques pages au
hasard des livres que j’ai achetés, j’ai feuilleté la gazette locale et « Le
Monde » ; j’ai tourné et viré comme un chien perdu avant de me
décider à me couler dans les draps.
— C’est curieux cette crainte que tu as eu de te coucher : crainte
que ton sommeil n’effaçât à nouveau l’ardoise et que tu ne te
retrouvasses naître en un lieu inconnu…
— …je ne voudrais pas perdre l’image de l’ange en robette
blanche qui se découpait sur le soleil…
— …crainte superstitieuse de t’assimiler aux habitants du lieu…
— …comme un malade que je ne suis pas… quoique… comment
définir mon état ? J’ai dû sombrer comme une masse : il est vrai que
ma journée avait été fertile en événements. Je ne dois guère avoir
dormi plus de six heures ; je ne suis peut-être pas un gros dormeur ;
tant mieux, je veux profiter de chaque heure de ma si jeune vie.
— Allons, debout ! Norbert t’a dit qu’il s’occuperait de toi en fin
de matinée et qu’il enverrait sa secrétaire te faire visiter de
l’établissement avant.
— Il n’a pas précisé à quelle heure, vraiment, je n’aimerais pas
qu’elle me trouvât en pyjama. On mange tôt dans les hôpitaux, ce
doit être l’heure du petit déjeuner et je n’ai pas envie non plus de le
prendre seul dans ma chambre comme un pestiféré ; non, je vais
descendre à la salle de restaurant rejoindre les autres – seront-ce ceux
d’hier soir ou en rencontrerais-je de nouveaux, certains auront peut-
100UN PEIGNE JAUNE
être quitté la clinique… non, on ne sort probablement pas le soir
après dîner, pas plus que le matin avant la visite et les formalités, cela
devrait se limiter aux valides, aux convalescents, aux hospitalisés pour
le confort ou par commodité… ou à ceux dont le séjour n’est qu’un
prétexte pour échapper au travail ou à leur famille, il est probable que
les vrais malades sont servis au lit.
— Comment leur expliqueras-tu ta présence ici ?
— Pourquoi le faire ?

Claude se lève et prend sa douche – bien que la veille au soir il en
ait pris une avant de s’enfourner entre les draps propres tant il avait
l’impression d’avoir de choses à décrasser, tout en poursuivant son
monologue intérieur sous la bienfaisante cascade brûlante.

Fichtre oui, ma journée d’hier a été sacrément remplie… et —
riche d’imprévus ! Pas une minute de libre ; pourtant je me la
remémore dans ses moindres détails – celle d’avant-hier aussi… dommage
que ça s’arrête là – : images, bruits, odeurs, tout.
— Aurais-tu une mémoire exceptionnelle ou est-ce simplement
parce que, depuis ta re-naissance, il s’est passé moins de deux jours ?
— Pourquoi n’arrivé-je pas à me reconnecter à un passé que je
sais avoir existé alors même qu’il m’en remonte à chaque instant des
connaissances acquises ou des savoir-faire – ils ne sont pas venus tout
seuls par génération spontanée, alors comment les ai-je acquis ? – :
c’est comme si un seul tiroir s’était verrouillé, dont j’aurais perdu la
combinaison de sa serrure ; peut-être que l’ouverture d’autres tiroirs
me révèlera quelque passage secret ?
— C’est ça, il te faut ouvrir tous les tiroirs, exhaustivement.

La salle à manger est vaste et claire, par ses immenses baies
donnant sur le parc on peut admirer le chêne qui se dresse en majesté.
Claude reconnaît, parmi les convives peu nombreux, deux à la table
de qui il a dîné la veille au soir.

— Beau temps ce matin, s’pas ?
— Oui, bonjour.
101UN PEIGNE JAUNE
— Bien dormi l’ami ? Asseyez-vous à notre table, il reste de la
place.
— Les places ne sont pas attitrées ?
— Non, ici chacun se met où et avec qui il veut : il est vrai
cependant, vous le constaterez vite, que chacun revient chaque jour à la
même table avec les mêmes compagnons – sauf en cas d’entrée ou de
sortie, on a tôt fait de prendre ses habitudes.
— Vous êtes des nôtres pour longtemps ?
— Vous êtes là pour quoi ?
— Oh pour rien concernant la santé, Dieu m’en garde ! Je suis en
stage de reconversion professionnelle – ce doit être courant chez
ceux qui comme moi approchent de la quarantaine…
— …vous ne faites pas votre âge.
— Comment dois-je le prendre ? C’est Pôle Emploi qui m’a
trouvé ce point de chute, je suis censé me familiariser avec le milieu
médical…
— …j’ai cru comprendre que vous étiez informaticien.
— Les nouvelles vont vite à ce que je vois. Informaticien si l’on
veut ; en fait j’aimerais changer de voie et, comme je ne savais pas
trop laquelle choisir, dans quel environnement – lors des entretiens
j’ai dû inconsciemment laisser filtrer que je m’intéressais au monde de
la santé – le conseiller en charge de mon dossier m’a proposé un stage
ici. Il m’a également suggéré de faire un bilan de compétences.
— Alors vous ne pouviez mieux tomber, vous ferez d’une pierre
deux coups car Norbert, enfin monsieur le Directeur, n’est pas
seulement neurologue, il est aussi psy-machin-chose : psychologue,
psychiâââtre et je ne sais quoi d’autre ; ah, il s’y entend pour sonder
les reins et les cœurs…
— …expression qui émaille la Bible – Apocalypse, Psaumes, livre
de Jérémie : ce doit être une idée importante pour que le Saint-Livre
la répète à six reprises.
— Prenez garde, tout ce que vous direz devant le Patron sera
interprété.
— Je n’ai rien à cacher.
— Non, mais entre ses mains vous vous découvrirez peut-être
différent ce que vous croyez être…
102UN PEIGNE JAUNE
— …je ne crois rien du tout et ne demande qu’à me découvrir…
enfin je me comprends.
— Il est redoutablement perspicace.
— J’y pense, si vous touchez à l’informatique, peut-être vous y
entendez-vous aussi avec les NTIC et ces téléphones diaboliques qui
colonisent nos vies comme autant de Big Brothers ? Je ne sais si je peux
vous demander…
— …osez, osez, le pire qui puisse vous arriver est que je ne puisse
vous répondre que non, mais comme on le dit : « Quand on n’essaie
pas, on se sait pas ».
— Eh bien voilà, j’ai quelques soucis avec le portable que mes
enfants m’ont offert dimanche, je ne parviens pas à le configurer…
— …vous pourriez leur demander de vous aider, ils en seraient
sûrement ravis…
— …et je passerais à leurs yeux pour un néanderthalien, très peu
pour moi !
— Je croyais que les portables étaient interdits dans les hôpitaux, il
m’a bien semblé voir une note dans ce sens au tableau d’affichage.
— Ici c’est une clinique "privée", pas un établissement public, le
règlement intérieur est moins sévère et il n’est affiché que pour…
respecter celui du monde extérieur, justement.
— Ben oui, on paie suffisamment cher pour ne pas, en plus, être
enquiquinés par des diktats de technocrates ; je veux pourvoir appeler
les miens… et surtout mon bureau – sinon je change de crémerie – :
liberté et discrétion sont les deux mamelles de La Chesnaie.
— Comme je viens de vous le confesser, je suis stagiaire et non
consultant ; et puis les portables évoluent encore plus vite que les
ordinateurs, on n’a pas le temps de débuguer une génération qu’elle
est déjà obsolète ; ils sont de plus en plus multifonction, de véritables
couteaux suisses : appareil photo, caméscope, Dictaphone,
chronographe et calendrier-oganizer – suivant son acception en jargon
informatique, puisqu’outre-Atlantique le mot organizer désigne une
personne –, calculatrice etc., sans parler des jeux résidant ou en ligne,
et même… mais oui, vous n’allez pas le croire, ils permettent aussi
de… téléphoner, c’est tout juste s’ils ne font pas le café. Enfin
montrez-moi toujours votre joujou, si je peux vous aider ce sera de bon
cœur.
103UN PEIGNE JAUNE

Je crois que j’ai mis le doigt dans un engrenage et que tout mon —
bras va y passer, je parierai qu’avant demain on va m’en porter une
demi-douzaine à ausculter : pourvu que je sois à la hauteur !

Claude tripatouille un peu le bestiau, pianote sur l’écran tactile et
le met en marche en un tour de main.

— On voit qu’il a reconnu un maître, merci Claude, comment
avez-vous fait ?
— Honnêtement je l’ignore, c’est intuitif ces animaux-là, vous les
caressez dans le sens du poil et ils sont tout gentils, tout dociles…
mais gare à vous s’ils voient que vous les craignez, je ne serais pas
étonné qu’ils vous mordent. Pouvez-vous me passer la cafetière s’il
vous plaît puisque votre appareil n’en fait pas encore office ? Je
reprendrai bien un croissant aussi. Merci. Je me dépêche car Norbert
m’a dit que sa secrétaire passerait me chercher assez tôt. Elle est
comment ?
— Chasse gardée… si c’est là le sens de votre question.
— Ouais, et c’est bien dommage ! Mais vous verrez… elle vaut le
regard.

C’est vraiment un établissement pour gens huppés ; des nantis, —
des enfants gâtés, voilà ce qu’ils sont : pour un peu je me croirais dans
un hôtel trois étoiles – en aurais-je déjà fréquenté : où, quand ?
— Tu ferais mieux d’en profiter au maximum au lieu de te poser
ce genre de questions, de toute manière cela ne durera pas
éternellement.

Discrètement parfumée – au n° 5 de Channel tout de même, faut
c’qu’y faut ! –, la secrétaire particulière de Norbert vient d’entrer :
longue blonde eyelashing et siliconée, ondulant telle une liane sous sa
blouse immaculée. Après un coup d’œil à la salle presque déserte et
un sourire à la cantonade, elle invite Claude à la suivre.

104UN PEIGNE JAUNE
— Bonjour monsieur Claude, monsieur le Directeur m’a demandé
de vous faire les honneurs de La Chesnaie. Avez-vous apprécié votre
petit-déjeuner ?

By Jove, elle est quasi nue sous sa blouse ! —

Sa voix est douce et sucrée comme une pâtisserie orientale.

— Bonjour mademoiselle…
— …madame si cela ne vous dérange pas, madame L****, je suis
mariée – certes en cours de divorce et avec trois enfants sur les bras,
mais tout de même…
— …excusez-moi madame L****, vous me semblez si jeune.
— Vil flagorneur ! Vous pouvez m’appeler Lætitia : c’est une règle
implicite à La Chesnaie de ne s’appeler que par son prénom…
discrétion oblige.
— Permettez-moi de vous dire, Lætitia, que votre voix est très
agréable à écouter.
— Je puis vous retourner le compliment ne seriez-vous pas
baryton ?
— Baryton-basse exactement, mais je suppose que ce n’est pas
pour cela que vous êtes venu me quérir : je suis tout à vous. Quant à
mon petit déjeuner, il était excellent vraiment, merci.

Je me demande si elle se limite au domaine de secrétarial ; —
Norbert ne me paraît guère à cheval sur la morale conjugale : ainsi
c’est là son type de femme – je ne pense pas que ce soit le mien ; mais
qui sait, j’ai trop peu d’expérience, je n’ai encore rencontré que
Solange…
— …ah, Solange, un Rodin. Quant à sa fillette, Sylphide
restera-telle aussi belle en grandissant ?
— Si elle tient de sa mère il ne peut en aller autrement.
— Puisque mon statut implicite d’informaticien semble en
imposer j’ai peut-être une carte à jouer : « Qui ne risque rien n’a rien »
diton ?
— Non Claude, tu débloques ; ne te laisse pas gouverner par tes
hormones, ce n’est ni l’heure ni le lieu pour faire le joli-cœur ; il serait
105UN PEIGNE JAUNE
plus prudent de t’assurer d’abord de la nature des relations
patronsecrétaire, patron-Danièle, patron-cuisinière…
— C’est juste, l’Eminence-Grise en blouse blanche me paraît être
davantage secrétaire-particulière que particulièrement secrétaire…
quoique rien n’en transparaisse sur son visage de sphinge trop lisse
− chirurgie esthétique, botox ?

Claude suivant Lætitia dont, trotte-menu, les talons claquent sur
les dalles – clop clop clop, on croirait entendre une pouliche jeune et
fringante −, les voilà partis pour une visite guidée de l’établissement :
parc, pavillons, clinique proprement dite, bureaux, jusqu’à celui du
boss dont ils profitent qu’il fait sa tournée des chambres – elle se
borne cependant à en entrouvrir la porte… il lui semblerait sacrilège
de laisser un étranger fouler le parquet à chevrons de vieux chêne du
Saint des Saint sans y avoir été expressément invité−, sans omettre les
dépendances, les greniers et les caves, au demeurant fort bien
achalandées de précieux millésimes.

— Vous pouvez constater que La Chesnaie est un établissement
du plus grand standing, pas étonnant que nos patients…
— …vos clients ?
— Norbert n’aimerait pas vous entendre parler ainsi de nos
pensionnaires. Pas étonnant, disais-je, qu’ils s’y plaisent et le
recommandent autour d’eux ; à ce train-là la clinique qui a déjà
doublé de capacité il y a deux ans devra envisager un nouveau
doublement avant deux ans. C’est devenu une société prospère à qui
les banques font les yeux doux, elles voudraient bien y placer des
fonds dont, soit dit en passant, nous n’avons nul besoin.
— Bel établissement en effet.
— Suivez-moi, je vais vous faire visiter notre PC administratif,
c’est dans ce pavillon que se trouve la salle de l’ordinateur ; je vous
présenterai à Igor, notre informaticien, l’homme qui règne sur le
monstre et la bureautique ; si j’ai bien compris vous aurez à travailler
avec lui ; c’est un gros calibre mais ne vous laissez pas impressionner
par son bagout d’enfer qui n’est que la conséquence de ses origines
marseillaises – entre nous, il ne se prénomme pas Igor mais Ignace, il
se fait appeler ainsi en référence aux frères Bogdanov qu’il admire
106UN PEIGNE JAUNE
comme un gosse… pourquoi le priver de ce plaisir, n’en déplaise à
Fernandel il trouve pour sa part qu’Ignace n’est pas « Un petit nom
charmant ».

Adonc elle n’est pas informée de la vraie raison de ma présence —
céans, laquelle reste un secret entre Norbert et moi ; à moi de veiller à
jouer à la lettre le rôle qu’il m’a attribué – quoique si c’est un jeu
Norbert seul en possède la règle, j’espère qu’il me la déclinera bientôt,
je trouve désagréable ce statut de marionnette dont quelqu’un d’autre
tire les ficelles.
— Tu as eu chaud, tu aurais facilement pu avoir une parole de
trop tant tu l’imaginais être de toutes les confidences…
— …il aurait au moins pu me prévenir.

La visite se poursuit au pas de charge ; clop clop, clop, inventaire
des matériels ; clop clop clop, présentation rapide au personnel ; clop
clop clop, etc.

Ma parole, elle voudrait me vendre des actions de la SA ou de —
la SCI La Chesnaie qu’elle ne s’y prendrait pas autrement : elle se
comporte comme un courtier en assurances doublé d’un agent
immobilier. Pour qui me prend-elle ? J’ai l’impression que si elle prête
son corps à Norbert elle lui a surtout dévolu son âme, à l’entendre on
croirait l’adepte d’une secte qui vante des mérites et les œuvres de son
gourou. Norbert m’aurait-il présenté à elle comme quelqu’un
d’important qu’il convient de traiter avec égards ? C’est peu
compatible avec ma position théorique de stagiaire… à moins que le mystère
dont je suis entouré – elle doit se demander pourquoi elle n’a pas eu
entre les mains de dossier à mon nom alors qu’elle en détient un sur
toute personne qui franchit le portail du parc, fût-il un simple livreur ;
si elle savait que c’est parce que je n’en ai pas… pas de vie ergo pas de
dossier, proposition que je serais enclin à retourner en « Pas de
dossier ergo pas d’existence » ; je suis un sans-papier malgré moi, un
apatride, un sans-famille – ne l’incite à penser que je sois un fils de
famille huppée dont on veut cacher les problèmes professionnels…
ou quelques turpitudes encore moins avouables – peut-être me
suppose-t-elle transsexuel ? −, que sais-je encore ; j’espère qu’elle ne va
107UN PEIGNE JAUNE
pas s’imaginer que je suis un émule de Kerviel ou un James Bond à la
petite semaine ; comment me regardera-t-elle quand elle finira par
savoir : avec mépris ou pitié ?
— Bah c’est bien ainsi, à toi de rester sur tes gardes car, l’air de
rien, j’ai l’impression qu’elle te sonde.
— Et pourtant c’est encore pour moi que mon mystère est le plus
insondable… et inconfortable !

Onze heures, un bip bref. Lætitia consulte son bipper, un message
s’affiche : « J’attends Claude dans mon bureau ».

— Norbert vous attend, allons-y, de toute façon vous avez vu tout
ce qu’il fallait voir.

Tout ? Sauf le pavillon du Patron au fond du parc, Quercus ro-—
bur, qui doit être pour elle un quasi sanctuaire : elle ignore
manifestement que j’y suis déjà venu… peut-être se dit-elle que les
habits que je porte lui sont familiers, qu’ils lui rappellent…

— Vous disposerez amplement de temps pour vous familiariser
avec la clinique et son fonctionnement.

Elle frappe à la porte presque timidement, avec tout le respect que
l’on doit au grand homme qui, même s’il attend le visiteur doit être
absorbé à quelque tâche d’importance… dans son esprit il ne saurait
être inoccupé ou se livrer à des activités futiles – n’est-ce pas à elle de
s’occuper de l’intendance, de faire en sorte que le Patron n’ait jamais
de soucis matériels, de devancer ses besoins… et au besoin ses désirs.
On ne le dérange pas Dieu.

— Bonjour Claude. Alors, vous vous plaisez chez nous ?
— Bonjour mons…
— …ta ta ta, appelez-moi Norbert, d’ailleurs c’est la règle ici :
convivialité, discrétion – croyez-moi, cela ne nuit en rien au respect.
— Bonjour… Norbert ; oui, j’ai bien dormi, mon petit déjeuner
fut excellent et votre secrétaire m’a fait les honneurs de
l’établissement dans le détail, j’y suis maintenant en pays de connais-
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