Un petit bourgeois

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Nourissier détaille sa jeunesse, son enfance avec une allégresse folle. De la mort du père au mariage, des émois sensuels aux vertiges sociaux, de l'acné juvénile à la folie des livres, de Munich à l'après-guerre, de la pauvreté au dandysme et des grandes amours aux petits secrets - la moitié d'une vie est là, banale et savoureuse, singulière et universelle.
Publié le : mercredi 4 mai 1983
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246796015
Nombre de pages : 306
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LE DENTISTE
VINT un moment où, penché sur une de mes molaires, le dentiste murmura ceci : « On ne va pas l'arracher, celle-ci, on va tâcher de la conserver, hein ? Je pense que ça tiendra... »
Et je complétai mentalement sa phrase : ça tiendra bien jusqu'au bout, ça résistera bien les quelques années nécessaires. Après tout, on se rapproche du terme de la course...
J'inaugurai ce jour-là une façon nouvelle de penser à mon corps. Je vis désormais en lui le lieu d'un certain nombre de bricolages, de réparations de fortune dont on espérait qu'elles permettraient à la carcasse de terminer le voyage avant de se disloquer. Il ne s'agissait plus de la belle horlogerie de naguère, réputée inusable, qu'on secouait sans y prendre garde. Je me mis à penser à moi comme à une chambre à air constellée de « rustines » et à vivre au jour le jour, automobiliste qui roule précautionneusement, guettant la crevaison, quand il pense que la pièce posée ne tiendra pas. Ce qu'il y avait eu de plus sûr au monde, de plus familier — mon corps — dénonça soudain toutes les alliances que nous avions conclues. Ce fut un ennemi, brusquement, que mes jambes portèrent. Ou bien encore je retrouvais mon impression d'enfance, quand on me forçait à « finir » un vieux manteau au bord de l'effilochade, sous le prétexte qu'il tiendrait bien le coup jusqu'au printemps.
Mais, on le conçoit, l'anecdote du dentiste est symbolique. Tout ne vint pas seulement d'une molaire creusée de grottes. Il y eut surtout le cœur.
Toute mon enfance j'entendis répéter, quand on parlait de mon père : « C'est le cœur qui a lâché... » Ainsi sans doute s'amarra en moi la certitude que le mien, à son tour, trahirait son propriétaire. Des maladresses fortifièrent l'intuition.
Épisodes :
Rue Blaise-Desgoffe, dans un cabinet carrelé de blanc où l'on a fait l'obscurité, je regarde les mèches follettes et le nez rouge du docteur Fournet penché sur l'écran de son appareil de radioscopie. Il reste là longtemps, intrigué, sans mot dire. Ensuite il me considère avec sérieux et tristesse. Il a comme d'habi. tude la goutte aux narines, ce qui accentue son air de catastrophe.
Un mois plus tard Étienne me dit, dans la cour du lycée : « Fournet est venu à la maison. Tout le monde avait la grippe. Il nous a parlé de toi. Il paraît que tu as un sale coeur. Tu ne feras pas de vieux os, mon bonhomme ! »
On me déconseille la bicyclette, les escaliers trop raides : j'ai quinze ans. Alors, au stade, je me mets à courir avec rage, je passe mes étés à escalader des cols, un énorme sac sur le dos. J'achète des cigarettes au marché noir et je découvre les vertus des apéritifs rougeâtres de la guerre.
Vingt-cinq ans, trente ans. Mes nuits durent cinq heures et je possède un arsenal modèle de pilules stimulantes. Je brûle des cierges à Saint-Maxiton. Cela rend l'élocution rapide et l'on se sent la poitrine habitée par un chat encombrant.
Trente-deux ans. Au retour d'un voyage en Italie, quelque part dans les Alpes, me voilà incapable de sortir les valises du coffre de la voiture. A la compagne de ce voyage je parle de courbatures. Cette fois, l'obsession va s'installer.
Hôpital, externes blondes qui regardent sans indulgence mon torse mou, électrocardiogrammes, abominable sympathie des médecins, claques dans le dos. On se fait appeler « mon vieux » par des inconnus qui vous interdisent tout : adieu les huit cafés par jour, les comprimés innocents au creux de la paume, les jolies boîtes rouges des
Craven. « Vous allez où ? En Allemagne ? Ah, ah ! Pas trop de gretchen, hein, mon vieux ! » Et puis quoi encore ? Le cœur dans la culotte, maintenant...
Et six mois plus tard, rue Jacob, seul, la nuit la plus longue.
Quelle est dans tout cela la part de la fable ? Celle des nerfs ? Celle de ce gros muscle capricieux ? Je ne veux plus le savoir. La peur et l'indifférence se succèdent, la sagesse et son contraire, le régime et la bouteille. Quand ça cogne trop fort je me couche et j'absorbe des pilules nouvelles : bleues, brunes. Elles sont supposées me calmer et présentent une apparence moins gaie que leurs ennemies, les pilules qui chauffaient la machine, l'accéléraient.
Parfois il me semble avoir monté de toutes pièces, d'année en année, une énorme comédie cardiaque, aggravée par les balourdises de l'un, la complaisance des autres, et cautionnée par le souvenir de mon père. Parfois aussi je pense à mon corps cassé sur la moquette d'une chambre d'hôtel, comme on pourrait le trouver un jour de mars, vers midi, avec les dessins du soleil sur le lit.
Rien de tout cela n'est facile à écrire. Mais je dois continuer si j'espère m'en purger une bonne fois.
L'habitude est venue. Désormais la peur et moi nous cohabitons. Elle est devenue multiforme. Dans la vie quotidienne elle m'embarrasse comme un paquet sur les bras ou un bouton à la lèvre. Si mes yeux par hasard se posent, dans la rue, sur les affichettes vantant une revue de vulgarisation médicale, je détourne la tête. Je saute plus vite la page du Monde
ou du Figaro où s'étalent d'objectives études sur l'infarctus et la maladie de Parkinson. Les notices nécrologiques me cassent le souffle : je cherche avec fièvre l'âge du défunt. Je ne m'apaise qu'au-delà de soixante-dix ans. Ai-je un malaise ? Je le porte secrètement en moi des jours et des jours avant d'oser consulter. Je ne téléphone à un médecin qu'arrivé au bout de mes nerfs et de mon pessimisme ; je me présente à son cabinet à demi mort d'angoisse. A de certaines époques ma folie ne connaît plus de trêve : tous les cancers, cavernes, lèpres, nécroses me rongent. Je suis capable pour conjurer le mal d'en parler avec pittoresque, d'en rire entre amis et d'en faire rire. Mais cela ne change rien : ma peur ne désarme pas. Le récit le plus cocasse me laisse finalement effrayé. J'ai pris l'habitude de ne faire aucun projet, de ne fixer aucun rendez-vous sans formuler — et souvent à haute voix — la restriction mentale qui s'impose : « Si Dieu le veut, je serai à Lausanne vers dix heures », dis-je en souriant. Jamais je n'oserais annoncer mon arrivée sans l'accommoder d'un doute, d'un conditionnel. « Serons Paris mercredi » est un télégramme que ma main refuserait d'écrire sur le formulaire que me tend la demoiselle. Je me ruine en circonlocutions. Quand meurent mes amis — il en est mort pas mal ces derniers temps — je passe de longues heures en tête-à-tête avec leurs photographies, les lettres qu'ils m'ont écrites. Images de voitures tordues, lyrisme de la presse, hâtives biographies des morts : sur moi, tous les coups de cette artillerie funèbre portent. Pendant des jours j'ai mal. Le gros chat se réinstalle dans ma poitrine et de temps en temps miaule et me griffe. Enfin, au lieu d'essayer de guérir ma folie, je décide d'aller jusqu'au bout de ses excès. J'espère à force de familiarité apprivoiser la mort. Je me rappelle Rilke : « Il faut en faire une amie. » J'écoute parler le détachement ou le cynisme des vieillards. Je professe que l'on doit traverser la vie comme on traverse une journée : le soir en est si proche. Puis, quand je m'aperçois que le remède a aggravé le mal, il est trop tard pour revenir en arrière et je me suis simplement enfoncé un peu plus avant dans mon délire. Alors, inexplicables, des périodes de calme m'offrent un répit. Je cesse d'être à l'écoute de moi-même. Tout en moi se remet à fonctionner. Je grimpe les côtes, siffle les verres, dors sans cauchemars, parle de l'avenir. J'imagine que la mort me prendra dans une de ces euphories. C'était encore une des ritournelles de mon enfance : « Depuis deux mois il allait si bien », disait-on à propos de mon père, « jamais il ne s'était senti mieux... »
Au fond, ne suis-je pas assez content de mon angoisse ? L'angoisse c'est froid, c'est distingué, c'est présentable. La preuve... N'est-ce pas flatteur de se sentir cet homme souffreteux, penché sur ses battements intérieurs, qui croise dans les rues et coudoie dans les cafés cette brute bien vivante tirée à des millions d'exemplaires et qui apparemment se fiche comme de son premier tablier d'être « le seul animal qui sache qu'il doit mourir » ? Si l'on ajoute à cette satisfaction le goût de se raconter avec des détails, il faut avouer que la nécrophobie devient une excellente affaire : on la cultive, on la monte en épingle, on la formule élégamment, on en fait un livre, — et après tout on prend encore son petit déjeuner avec appétit tous les matins...
Je n'espère pas épuiser le sarcasme en le formulant moi-même, en prenant les devants, mais je voudrais lui assigner des limites raisonnables. Un certain nombre de sujets sont réservés à l'autobiographie, d'autres tolérés, d'autres enfin interdits. Je crains que la mort ne soit de ces derniers. Je veux dire : ma mort. Car si je raconte celle de mon grand-père ou de mon meilleur ami, chacun lira avec émotion ces récits mouillés de larmes et l'on saura sur quel rayon de la bibliothèque me classer. Mais ma mort, mon corps, tels de mes dégoûts, je l'ai remarqué dans les conversations, ne soulèvent que l'indignation, ou bien des encouragements courtois. Il m'est arrivé, par bravade, d'aborder ces thèmes de vive voix. Au bout de trois minutes je me sentais dans la peau d'un Anglais qui parlerait de ses intestins. On avait l'air offensé. La moindre des réactions était le cercle des visages de bois, incrédules. Cette incrédulité est importante. On a tendance à ne rien croire de ce qui est écrit sur un sujet interdit. Et sont interdits la plupart des sujets inconfortables. La manie psychanalytique aurait dû balayer tout cela. Il n'en a rien été. Les excès de zèle, les écarts de vocabulaire, l'insistance un peu primaire des analystes, cette rage publique de tout ranger dans leurs boîtes, leur façon de camper (en France surtout) dans un seul groupe social, tout cela leur a fait jouer un rôle inverse de celui qu'on pouvait espérer. Ils ont habitué les gens (enfin, pas tous les gens !) à parler et entendre parler du sexe, par exemple, avec une risible abondance. Et encore, même là, les chemins sont tracés et il n'est pas recommandé d'en sortir. De nature bavarde et grand négociant à la bourse aux confidences, je n'ai jamais entendu un homme me dire, par exemple, qu'il bandait peu et que faire l'amour l'embêtait. Or, un sur deux des hommes en est là. Il n'importe, pas un mot. En revanche je connais de gentilles Parisiennes portées sur le murmure, prêtes à vous confier que Z., avec qui elles vous ont vu déjeuner, n'est pas un champion dans le travail au tapis. Cela se fait. Inutile de multiplier les exemples. Cette digression pour en revenir à la panique, à la pétoche de la mort qui parfois m'étrangle jour après nuit pendant des semaines, et dont je m'obstinerai à vider ici mon sac.
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