Un procès à la campagne

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Dans une campagne très traditionnelle, marquée par le souvenir de la Deuxième Guerre mondiale, des intellectuels passent un week-end dans " Le Moulin " appartenant à deux d'entre eux. Mai 68 est très proche et la reconnaissance du fait homosexuel, l'une des grandes transformations sociales de l’époque, encore assez discrète...


Publié le : lundi 16 septembre 2013
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EAN13 : 9782332606952
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© Edilivre, 2013

Avertissement

Charles-Marie Vermion a quitté Paris en 1981, au moment des élections présidentielles. Je crois qu’il n’a pas attendu le deuxième tour et qu’il s’est embarqué à Rouen pour la Nouvelle-Zélande à bord d’un porte-conteneurs. Il rêvait depuis longtemps de voyager « dans la cabine de l’armateur » et se réjouissait d’une longue traversée. Il pensait sérieusement que le XXème siècle avait aboli les voyages en supprimant, non seulement les distances, mais surtout la lente accommodation qui permettait autrefois au voyageur de s’imprégner à l’avance des autres civilisations. Au fond, le XIXème siècle était son siècle de prédilection. Il s’imaginait souvent empruntant un train luxueux jusqu’à Venise, puis un paquebot jusqu’en Chine, avec quelques escales impossibles à Aden ou à Madras. Son départ dût-il quelque chose aux circonstances ? Je ne le pense pas. Il s’était mis en relation depuis longtemps avec la Compagnie de navigation du Pacifique et il n’attendait que l’occasion propice. Je ne peux cependant pas m’empêcher de penser que le mal de partir devait être bien fort en lui pour le pousser à abandonner Paris au moment où le changement politique qu’il espérait si intensément allait se produire. « Si la gauche l’emporte », disait-il volontiers, « je ne resterai pas sur le rivage, je prendrai mes responsabilités, il y a quand même des choses qui changeront ». L’ancien gauchiste, toujours resté indépendant, mais naguère très lié aux Maos de Vincennes, faisait alors sourire autour de lui et il ne semblait pas s’en soucier. A-t-il suivi les informations pendant son voyage, c’est très probable. A son arrivée à Auckland, le deuxième gouvernement Mauroy était déjà formé et il a dû normalement trouver au siège de la compagnie plusieurs lettres que lui avaient adressées certains de ses amis devenus plus au moins ministres et lui proposant de revenir à Paris. Il n’a jamais répondu et de nombreuses démarches permirent seulement d’apprendre que, parvenu à Auckland, il avait passé quelques minutes au siège de la compagnie, puis s’était perdu dans la foule. Sans nouvelles de lui depuis lors, ses amis peuvent seulement épiloguer sur les raisons qui l’ont poussé à disparaître. Peut-être le manuscrit qu’il nous avait laissé avant son départ en nous demandant « d’en faire ce que nous voulions, ça n’a aucune importance » contient-il les clés de l’énigme. Le lecteur en jugera et, peut-être un jour, le spectateur. Je ne peux, pour ma part, m’empêcher de le penser. Non que, dans ce texte, quoique ce soit indique une pareille intention, mais plutôt en raison du sombre désespoir que masque à peine un humour féroce et qui a donné le frisson à certains de ceux qui ont eu la pièce entre les mains.

Un grand comédien, de surcroît bon metteur en scène, m’a dit après l’avoir lu : « Si c’est ça la vie, à quoi bon faire du théâtre ! ». Lui qui aimait beaucoup Charles-Marie a littéralement détesté la pièce. D’autres n’y ont vu que des règlements de compte, admettant seulement que l’auteur était parmi ses propres victimes. En général, seuls ceux qui n’ont pas connu Charles-Marie ont aimé la pièce, certains d’entre eux passionnément, et c’est ce qui nous a décidé à la faire paraître, un peu comme un hommage à un disparu. Et puis notre ami n’est pas parti tout seul : son absence, la gauche, le temps ont dispersé toute une petite société dans laquelle nous avions vécus et qui lui a servi plus ou moins de modèle pour son « Procès à la campagne ». Nous relisons aujourd’hui ce texte avec une nostalgie qui noue la gorge et donne envie de pleurer. Certains parmi nous n’ont même pas pu le terminer, le sentiment du temps perdu étant porté à son paroxysme par une écriture si proche de la réalité qu’elle la fige dans une sorte d’angoisse mortelle – comme c’est d’ailleurs littéralement le cas à la fin du deuxième acte. C’est sans doute ce trait qui caractérise le mieux l’écriture de Charles-Marie. L’auteur rejoint par là tout un théâtre de la quotidienneté dont il s’est manifestement inspiré et sa réussite, si elle existe, se mesure comme toujours pour cette forme d’expression, à sa cruauté. Tout art, il est vrai, est cruel et la beauté ne rejoint le bien qu’à l’infini de l’horizon. Il reste seulement à savoir si, d’un quotidien plus ou moins travesti, peut naître une représentation authentique de la réalité psychologique et sociale d’une époque. C’est ce dont on peut certainement discuter ici. Pour commencer, y-a-t-il vraiment des personnages dans ce Procès ? Pour ma part, j’en doute fort car chaque personne semble prisonnière d’un langage qui la définit tout entière, non sans stéréotype – mais peut-être en va-t-il parfois ainsi dans la vie ? Y-a-t-il davantage de rapports entre les personnages ? Je ne le crois pas. Tout semble réglé d’avance, la sinistre comédie n’étant qu’une farce répétée sans cesse et dont l’image finale, lorsque la machinerie du moulin se met en marche comme par accident, révèle l’absence profonde de sens – mais, penseront certains, la vie n’est-elle pas ainsi ? Alors que je relisais le manuscrit pour l’impression, cette double question, liée aux enchaînements de personnages, m’a conduit à repenser aux années que nous avions vécues ensemble, à l’époque du moulin comme nous disons désormais, ou encore à l’époque de Charles-Marie comme disent certains d’entre nous. Dans notre souvenir, le plus fascinant est l’atmosphère qui régnait alors parmi nous. Nous vivions dans la conviction qu’un changement fondamental de la société était en cours, non pas nécessairement sur un mode politique, mais plutôt comme une profonde mutation dans les consciences.

Certes, Mai 68 avait très vite trouvé ses limites dans l’événement et, même parmi nous, il arrivait déjà que l’un ou l’autre élevât une parole sacrilège contre nos journées révolutionnaires. Le mouvement étudiant n’avait-il pas mis en cause le savoir, tout mis à plat, tourné le dos à une véritable réforme de l’Université ? Ces critiques – qui devaient avec le temps s’aiguiser et se généraliser – ne nous atteignaient guère. Nous savions que l’essentiel était d’un autre ordre, un saut qualitatif de l’esprit, une mutation, qui nous interdisaient désormais d’envisager la vie comme autrefois. Qu’il s’agisse des rapports avec les jeunes, les étudiants ou de notre place d’intellectuels dans la société, tout nous semblait alors changé, pour toujours. Naturellement, les choses étaient pour l’instant restées en place mais on pourrait subvertir les institutions de l’intérieur et, selon le mot de la Kollontaî, la compagne d’armes de Lénine, on bâtirait un monde où on ferait l’amour comme on boit un verre d’eau. Car cette révolution intéressait les mœurs au premier chef et la « libération » des homosexuels apparaissait indissolublement liée « au mouvement ». Elle n’était pas admise facilement dans tous les milieux gauchistes, et des discussions sévères s’engageaient quelquefois sur le caractère politique ou non de la question homosexuelle, mais celle-ci prenait de plus en plus d’ampleur, changeait progressivement de sens, toute une jeunesse semblant promise au jardin, jusque là peu exploré, des délices de la bisexualité ! Ces termes barbares – jusqu’à l’hétérosexualité qui bouleversera tant de familles bourgeoises quand elles apprirent au début des années 70 que tel était désormais le nom donné par la jeunesse aux pratiques « normales » – ces termes effrayaient bien un peu mais on ne prit pas le temps d’en inventer d’autres, ce qui pourtant eût été facile. Par comparaison, il est vrai, pédéraste, comme par un retour aux sources, fleurait bon, ou plus souvent mal, la pédophilie. Bref, des discussions s’ouvraient encore, notamment sur l’âge de la majorité sexuelle, assez bas finalement en France avec ses 15 ans, mais qui descendait plus bas encore, disait-on, au Luxembourg par exemple – ce que personne n’est jamais allé vérifier. Toutefois, l’essentiel était ailleurs, l’homosexualité était lourde de sens, elle contribuerait de façon peut-être décisive aux changements espérés. N’était-elle pas le symbole de la révolte au sein des familles ? Ne donnait-elle pas lieu traditionnellement à la répression de l’appareil d’Etat, y compris l’appareil idéologique d’Etat – ennemi sans frontière qu’on avait baptisé AIE, sigle qu’illustrèrent tant d’ouvrages écrits sur le vif à cette époque et aujourd’hui tombés dans l’oubli. L’homosexualité était, dans sa nature et dans sa pratique, « transversale » : l’idée plus ou moins fumeuse fit même à peu prêt à elle toute seule l’objet d’une thèse d’Etat de philosophie à Vincennes devant un jury partagé dans ses goûts, mais unanime dans son admiration pour les brefs travaux que l’impétrant, futur romancier de renom, avait hâtivement rassemblés pour la circonstance. Cette transversalité était l’arme secrète des intéressés : leurs goûts les portaient vers d’autres classes sociales, d’autres groupes ethniques, et les verrous d’une société bloquée sautaient ainsi les uns après les autres. Le champ d’expérience était immense, l’homosexualité ayant depuis toujours fasciné les hommes sur tous les rivages de la Méditerranée mais s’étant également répandue dans les pays du Nord, à l’abri d’un puritanisme ambigu. Si l’argent s’en mêlait, ces amours restent fréquemment vénales, ce n’était pas si grave : l’argent n’était qu’après tout qu’un grand échangeur, selon la formule très datée qu’utilisa notre philosophe vincennois dans sa thèse complémentaire – une série d’articles parus dans le journal du FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire).

La transformation de la société prenait ainsi des formes variées et demanderait, on en était convaincu, beaucoup de temps mais elle était inéluctable. Il faudrait bien sûr abattre quelques bastilles, dont paradoxalement le Parti Communiste Français n’était pas la moindre, mais on avait testé la fragilité des institutions politiques et sociales en 1968 et l’évolution de la situation internationale allait dans le bon sens : « le « Che » n’avait-il pas appelé de ses vœux, un, deux, quatre, on ne savait pas exactement combien de Vietnam et « Le Grand Timonier », n’avait-il pas lancé son bouleversant mot d’ordre : « Feu sur le quartier général », demandant justement par là à la jeunesse de liquider toute une hiérarchie communiste engoncée dans la bureaucratie ? Charles-Marie était devenu une sorte de spécialiste de l’œuvre considérable et indigeste de Mao. Il avait même commencé un ouvrage consacré au petit livre rouge, dont il saisissait bien les limites, dont il voyait bien l’usage qu’on en faisait au service d’un véritable fanatisme, ce qui l’attristait régulièrement, mais dont il pensait qu’il pourrait servir de levier au développement dans de nombreux pays du Tiers Monde. A l’occasion de ses nombreux voyage, Charles-Marie s’était rendu compte à quel point l’échec des projets de développement venait de ce qu’on avait pensé à la place des gens, leur imposant des changements qu’ils n’étaient pas toujours prêts à accepter, leur proposant un style de vie ou de travail qui ne leur convenait point. Quelques ouvrages considérés comme théoriques, faisaient également fureur, notamment « De la juste solution des contradictions au sein du peuple » dont un autre philosophe de Vincennes, mathématicien réputé et futur dramaturge, devait dire et répéter sans relâche pendant près de dix ans que « c’était notre bien le plus précieux ».

Si la révolution avait ainsi ses pères fondateurs, ses laboratoires lointains, ses évangiles à la portée de tous, on observera qu’elle n’était pas sans paradoxe : Les homosexuels étaient envoyés en camp de concentration à Cuba – après avoir souvent joué un rôle important dans le changement de régime ; en Chine, on finit par apprendre qu’ils étaient… fusillés ! Au demeurant, le paradoxe était aussi présent sur place, en quelque sorte en sens contraire. La libération sexuelle devenait un thème de débats de plus en plus ouvert, elle commençait à faire évoluer la publicité dans le choix de ses images et de ses supports et, à vrai dire, la pornographie faisait irruption sur les écrans jusque dans les cinémas des centres-villes – les magnétoscopes n’ayant pas encore droit de cité ! Nous pensâmes d’abord que cette nouvelle industrie aurait des limites et qu’elle ne pourrait pas ignorer les tabous encore officiellement en vigueur. Peine perdue, car le porno homosexuel suivit le porno hétero avec seulement quelques années de retard et lui disputa, rapidement et âprement, la suprématie du marché ! La droite elle-même ne tarda pas à récupérer le phénomène et toute une presse homo commença à fleurir, couvrant une bonne partie de l’éventail politique. Pendant ce temps, les révolutions étrangères s’effondraient ou s’étouffaient, Castro posant pour la postérité en maréchal soviétique et Lin-Piao se laissant abattre au moment où il tentait de s’enfuir… chez ses pires ennemis ! Tous ces événements traversaient nos discussions souvent orageuses et le vieux terroir français semblait parfois plus assuré que l’orbite planétaire. Avions-nous d’ailleurs jamais perdu la passion de « ce cher et vieux pays » ? Assurément pas et, à lire Charles-Marie, on s’en convaincra aisément. Ces baroudeurs idéologiques n’ont pas cessé d’aimer les vielles dames, peut-être parce qu’elles leur rappellent leur mère et les maisons de campagne ont un goût berrichon ou picard assez prononcé. Le sexe les accapare jusqu’à un certain âge mais les plaisirs de la conversation et de la table comptent finalement au moins autant. Chacun s’y dévoile, mieux que dans un miroir. C’est cela sans doute qu’a voulu traduire Charles-Marie dans ce Procès où le lecteur aura vite le tournis s’il ne s’habitue pas à suivre les images contrastées du kaléidoscope politique. Ce petit monde, peuplé de souvenirs gauchistes et de réminiscences vichyssoises, d’élan sentimentaux et de sournoise méchanceté, de passions soudaines et d’ironie cinglante, était pourtant peut-être bien le nôtre. Charles-Marie a seulement fondu tel ou tel en un, séparé tel autre en deux, mais derrière la première apparence, nos gestes, nos voix, nos pensées se retrouvent sous sa plume.

Aucun personnage n’est plus étonnant que maître Bernard Lebert, cet avocat communisant, au passé un peu douteux, aux goûts plus précis et que son rôle de souffre-douleur de la petite communauté a l’air de remplir de satisfaction. Charles-Marie aurait-il voulu camper une sorte de Joseph Prud’homme de l’homosexualité ? J’y ai pensé et le stéréotype ne manque pas d’intérêt. Nos jeux pouvaient-ils atteindre à tant de cruauté ? Franchement, je le crois, mais leur forme était bien différente – des opéras chantés en costume où l’ironie se faisait plus aimable… Et surtout, ce n’était jamais qu’une plaisanterie ; au fond, tout le...

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