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Un retour

De
78 pages
De retour à Buenos Aires après trente ans d'exil, un homme croise les spectres du passé. Dans une ville minérale, ses camarades disparus surgissent tels des fantômes pour infliger le châtiment expiatoire à celui qui a fui devant la mitraille.
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LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
A Rome, Néstor Fabris reçoit une invitation qui vient perturber sa paisible existence d'antiquaire. Taraudé par les démons du passé, il embarque en direction de Buenos Aires pour une brève visite sur les terres de sa jeunesse. L'Enée argentin parcourt, sitôt arrivé, le chemin périlleux qui conduit dans le royaume d'outre-tombe. Tout dans la ville lui est hostile. Ses lieu x de prédilection s'évanouissent quand le sort s'obstine à le faire revenir sur ses pas ; ses anciens amis, rencontrés au hasard de ses pérégrinations, semblent des spectres prompts à lui rappeler que, l ors d'une terrible journée de manifestations sévèrement réprimées par les forces de l'ordre, lui aussi a disparu, mais pas, comme eux, dans les geôles de la police. A bord d'un autobus fantomatique, il gagne alors un terrifiant Luna Park qui retient pour toujours les innocents et les coupables d'un jugement qui n'a jamais été prononcé. Si, pour le protagoniste, le retour vers Rome n'est à présent plus possible, il l'est, en revanche, pour Alberto Manguel, qui revient à la langue de so n adolescence pour explorer dans ce roman résolument fantastique les années sombres de l'histoire argentine.
Ecrivain, traducteur, éditeur, né en Argentine, Alberto Manguel est citoyen canadien depuis 1985. Il réside désormais en France.
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DU MÊME AUTEUR
DERNIÈRES NOUVELLES D'UNE TERRE ABANDONNÉE,Babel, 1998. UNE HISTOIRE DE LA LECTURE,Actes Sud / Leméac, 1998 ; Babel, 2000. DICTIONNAIRE DES LIEUX IMAGINAIRES(en collaboration avec Gianni Guadalupi), Actes Sud / Leméac, 1998 ; Babel, 2001. DANS LA FORÊT DU MIROIR, ESSAI SUR LES MOTS ET LE MONDE,Actes Sud / Leméac, 2000 ; Babel, 2003. LE LIVRE D'IMAGES,Actes Sud / Leméac, 2001. STEVENSON SOUS LES PALMIERS,Actes Sud / Leméac, 2001 ; Babel, 2005. CHEZ BORGES,Actes Sud / Leméac, 2003 ; Babel, 2005. KIPLING. UNE BRÈVE BIOGRAPHIE,Actes Sud / Leméac, 2004. JOURNAL D'UN LECTEUR,Actes Sud / Leméac, 2004. UN AMANT TRÈS VÉTILLEUX,Actes Sud / Leméac, 2005. Titre original : El Regreso Editeur original : Emecé Editores, Buenos Aires © Alberto Manguel, 2005 © ACTES SUD, 2005 pour la traduction française ISBN 978-2-330-09009-8 © Leméac Editeur Inc., 2005 pour la publication en langue française au Canada ISBN 2-7609-2515-3 Illustration de couverture : Peinture grecque sur vase, art corinthien, vers 575 av. J.-C. (détail) © AKG-IMAGES / Erich Lessing
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ALBERTO MANGUEL
UN RETOUR
roman traduit de l'espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco
ACTES SUD / LEMÉAC
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ABoris Spivakof,in memoriam.
]> Cela faisait maintenant trente ans que Néstor Andrés Fabris n'était pas retourné dans la ville qu'il avait précipitamment quittée et, y retourner à prés ent, pour la simple raison qu'il avait promis d'assister au mariage de son unique filleul que, soit dit en passant, il n'avait jamais vu, lui semblait ridicule. Quitter son appartement, petit mais telle ment confortable, avec sa vue imprenable sur Isola Tiberina, laisser son tout aussi petit mais t ellement lucratif magasin d'antiquités de la via dell'Orso, déserter sa table de café, le matin, cet te routine qu'il ne partageait plus avec Valeria, renoncer à son déjeuner léger à la trattoria du coin, où il y avait toujours un couvert réservé pour lui, abandonner sa petite promenade nocturne sur les quais du Trastevere lui paraissait (surtout en ce moment, coincé dans l'effroyable siège de l'avio n) un prix exorbitant à payer pour le plaisir incertain de voir quelqu'un qui n'avait très certainement rien en commun avec sa mère, ni la grâce ni l'intelligence de Marta, ni peut-être même sa couleur de cheveux, si rare, entre chocolat amer et marc de café. Non, il ne voulait pas y retourner. Ou plutôt, depuis le jour où il avait mis les pieds à Rome pour la première fois, il s'était juré que cette autre ville qui avait été la sienne durant toute son enfance et toute sa jeunesse appartiendrait désormais au passé, à ce qu'il avait vécu autrefois mais qui n'était plus, comme cette ville ensevelie sous le Vésuve, si joliment décrite dans son manuel d'histoire. Il ne voulait pas devenir un de ces exilés qui, assis à une table, dans un café à la mode, retouchaient de soir en soir la ville quittée avec un enthousiasme d'urbanistes, élargissant les rues, réparant les trottoirs, camouflant la saleté et la laideur derri ère des façades aux couleurs criardes. Il avait entendu une fois un professeur de littérature vénézuélienne comparer sa Pagateta natale à Venise dans son heure de gloire car, disait-il, “un jour, nos marais, pour l'instant immondes, verront se hisser des palais plus luxueux que ceux des Doges et s'ouvrir des canaux plus romantiques que n'en a peint Canaletto”. Cette nostalgie préfabriquée n'attirait absolument pas Fabris. Même après que son filleul lui eut arraché (au téléphone) la promesse de venir, sa réticence fut renforcée de manière superstitieuse par une série d e petits contretemps. L'agent de voyages, habituellement si efficace, lui répondit qu'il n'y avait bizarrement plus une place disponible en classe économique pour la date à laquelle Fabris s'était résigné à partir. Son assistante et unique employée au magasin d'antiquités avait subitement contracté une hépatite virale. Un collectionneur bulgare multimillionnaire que Fabris courtisait depuis des années lui avait écrit pour lui annoncer son passage à Rome cette semaine-là pour voir certaines pièces que Fabris lui avait fait miroiter. L'engagement pris auprès de son filleul et un vague sentiment de dette envers un amour lointain le poussèrent à harceler l'agent jusqu'à obtenir un bi llet (en classe affaires, cependant) à la date voulue, à convaincre la sœur de son assistante (étudiante en archéologie comme elle) de remplacer celle-ci pendant deux semaines et, enfin, à expliquer au collectionneur bulgare que dans quelques mois il aurait des pièces encore plus belles à lui montrer et qu'il (le collectionneur) avait intérêt à attendre Noël pour venir les voir. “Est-ce que vous habitez à Rome ?” lui avait demandé le gros assis à côté de lui après avoir pris ses aises sur l'accoudoir qu'il partageait avec Fabris. Le gros avait laborieusement ouvert un paquet de bonbons au miel et en avait offert un à Fabris, qui, écœuré, l'avait discrètement glissé dans la poche supérieure de sa veste. Tout en mâchouillant et sans attendre la réponse, le gros lui avait expliqué, statistiques à l'appui, pourquoi aucune v ille sud-américaine (“prenez Villaflores, par exemple, ou Mamantunga”) ne pourrait jamais rivaliser avec “une culture... vieille de plusieurs siècles, quoi ! Et épargnez-moi le refrain de la décadence et de la chute. Je sais ce que vous allez me dire, que l'Europe est moribonde et que nous en sommes les heureux héritiers. N'êtes-vous pas au courant de ce qui arrive aux héritiers ? Ils s'entretuent et au bout du compte personne n'hérite. Je récuse l'argument selon lequel l'obélisque de Villaflores fait de l'ombre à n'importe quelle tour de Pise. S'il vous plaît ! En Italie, au moins, ils ne tapissent pas leurs monuments d'affiches publicitaires. Voulez-vous un autre bonbon ?”
Tandis qu'il attendait sa valise près des autres pa ssagers aux yeux cernés et à l'haleine fétide, grelottant de froid malgré le manteau de demi-saison qu'il avait eu la sagesse d'emporter, quelque peu étourdi par le décalage horaire, Fabris fut tenté de faire demi-tour et de grimper dans l'avion suivant. “Une semaine est vite passée”, se dit-il, guère convaincu, pour se consoler. Sa valise fut la dernière à sortir et la file d'attente pour présent er les passeports était alors si longue qu'il fut à nouveau pris de découragement. Il avait un peu mal à la tête et pressentait une légère sensation de vertige. Il avait les oreilles bouchées et il peinait à s'habituer à la lumière fluorescente des néons. “Décidément, les voyages en avion ne me réussissent pas”, se dit-il. La queue ne semblait pas diminuer. “J'en ai au moins pour une heure, pensa-t-il. Je ferais mieux de me débarbouiller un peu la figure.” Les toilettes étaient dissimulées derrière une cloison jaune recouverte d'affiches menaçantes illustrant les conséquences de l'importation de fruits, de drogues, de peaux de lézard et d'enfants. Une femme en tabli er à carreaux, les cheveux soigneusement enroulés au-dessus des oreilles, passait un chiffon sur les lavabos avec énergie. Quand Fabris entra, elle s'interrompit, leva la tête et, sans le regard er, d'un geste impatient, défit ses tresses avant de reprendre sa tâche. Fabris put voir dans le miroir un visage pâle et édenté qu'encadrait une longue chevelure. “C'est fermé, annonça la femme sur un ton satisfait, sans se retourner. – J'attendrai, dit Fabris. – Attendez dehors”, reprit la femme en haussant les épaules comme pour avoir l'air plus grande. N'ayant pas la force d'argumenter, Fabris alla se p oster avec sa valise devant les affiches réprobatrices. Son tournis persistait, il avait même empiré. Sa vue se brouillait. Il constata que la file, bien qu'un peu diffuse, était toujours aussi longue et immobile. Il consulta sa montre. “Cette harpie fait exprès de prendre son temps”, pensa-t-il, en colère. Enfin la femme réapparut, portant son balai-brosse et son seau. Fabris s'apprêtait à entrer en évitant son regard, mais la femme lui barra le passage et posa une main sur le revers de sa veste. “Vous fâchez pas, mon joli. Voici un petit présent.” Fabris vit ses doigts crasseux lui tendre une sorte de cocarde ou de petit bouquet doré semblable à ceux que distribuent les associations caritatives . Fabris la poussa de côté et entra dans les toilettes. Après s'être lavé le visage, il se sentit un peu mieux, mais il jugea plus prudent de s'asseoir un moment pour se reposer, serait-ce sur la cuvette de s W.-C. Il poussa la porte d'une des cabines, abaissa du bout du pied l'abattant et, sa valise posée sur ses genoux et sa tête sur la valise, il ferma les yeux. Des lumières par centaines s'allumèrent derrière ses paupières, “comme une salle de bal remplie de meubles en or”, se dit-il de façon inattendue. Lorsqu'il rouvrit les yeux, il constata qu'il voyait plus clair. Il parcourut les initiales, inscriptions et poèmes qui ornaient les parois de la cabine. Il lut (et se souvint d'avoir déjà lu autrefois) ces vers emblématiques qui débutent ainsi : Dans cet antre magique Fréquenté par tant de gens Le brave a la colique Et le poltron serre les dents Il empoigna sa valise et sortit. Un berger allemand solitaire, de ceux dressés pour repérer les importations prohibées, s'approcha pour le renifler. L'air de rien, Fabris laissa tomber de sa poche le bonbon du gros. Le chien le dévora goulûment et, se pourléchant les babines, s'allongea comme un paillasson devant la porte des toilettes. Il n'y avait presque plus personne dehors. Il présenta son passeport à l'agent de l'immigration qui l'inspecta sous toutes les coutures avant de le tam ponner et de le lui rendre. “Allez-y. Et bon séjour !” Au grand étonnement de Fabris, il ajouta :“Tempus fugit,mon ami,tempus fugit.” Comme dans toutes les douanes, il y avait deux portes de sortie et toutes les deux étaient en train d'être repeintes. Celle de gauche, autrefois rouge, avait acquis avec le temps une patine nacrée et arborait une pancarte qui avait perdu un E et sur laquelle on lisait désormais : A D CLARER. Un petit attroupement s'agglutinait devant la porte de droite, qui annonçait en lettres ivoire sur fond vert flamboyant : RIEN A DÉCLARER. Fabris, qui avait apporté une bouteille d'excellent cognac
pour les mariés, pensa que son retour méritait un comportement civique et honnête, de sorte qu'il prit la porte de gauche. Cependant, personne ne l'arrêta. Son filleul (qui au dernier moment lui avait téléphoné pour lui expliquer que, devant signer ce matin-là pour la maison, il ne pourrait venir le chercher) lui avait conseillé de ne pas monter dans une de ces voitures de location que l'on proposait à la sortie. “Méfiez-vous. Ici, on enlève les gens comme un rien. Allez à la station de taxis officielle. C'est plus sûr.”