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Un rêve utile

De
256 pages

Fils d'un ministre déchu, un jeune Africain s'enfuit de chez lui, une ébauche de pays momentanément appelé Gui...en attendant confirmation. Le hasard le mène devant la consigne n°319 d'une drôle de gare, dans une grande cité de la douce France. Comme bon nombre de métropoles européennes, Loug est une capitale africaine. Mais avec ces deux fleuves, sa presqu'île de Perrache à la dérive, n'est-elle pas le microcosme par excellence, ce monde en réduction d'où l'Afrique serait exclue, d'où l'Afrique s'exclurait d'elle-même, réduite à ses rêves d'authenticité, de progrès, d'affrontement et de réconciliation ? Étudiant en physiologie, livreur d'appareils ménagers, militant d'on se sait trop quelle cause exotique, notre jeune intellectuel se voit chargé d'alphabétiser les travailleurs immigrés. Ironie du savoir, Oncle Momo, Galant-Métro, Seyni Mboup et Cie n'ont pas besoin de ses leçons. Revers pédagogique, c'est le militant scolaire qui se retrouve à rude école. Et nous voici conviés à une grande farce qui n'oublie pas le souvenir de Rabelais ni celui de Guignol : la farce de la politique, de l'amour, des destins croisés, de la littérature...


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couverture

Du même auteur

AUX ÉDITIONS DU SEUIL

 

Les Crapauds-brousse

roman, 1979

 

Les Écailles du ciel

roman, 1986

Grand Prix de l’Afrique noire

Mention spéciale de la fondation L. S. Senghor

A ta mémoire donc, mon vieux Conrad Detrez et que cela t’apprenne enfin d’avoir voulu rêver utile.

A la tienne aussi – koutoukou, ti’rhum et pathior du Badiar ! –, Christian Yves Pasbeau, douloureux frangin de Marie Galante.

Pour vous évoquer, Goliath, Ojukwu, Williams, Baby, Otis, X, Djindji Maci, Kandé, Barry White, Barry Europe, Diabaté, Sow, Michel, Oncle Momo, Papa Clément, Oury Rue-de-la-Monnaie, frère Amadou, Cinna, Jean Bernard, Koto Ismael, Diallo Baga, Père Diallo, Jean-Louis Langeron, Colette Grüssner… toute l’africanaille lyonnaise.

Et pour te dire bonjour, Caro, mon premier poème en chair et en os.

Non pas de l’art mais de la RATÉE de Soudan

et de Dahomey.

ANTONIN ARTAUD.

Gilles ne joue plus de la guitare. Par Phoibos qu’il me dit, à quoi bon à présent, misère de corde ? Pour le solfège, je m’en remets au génie du séma Bilanpoa. Les pneus de l’estafette ont crissé à ce moment près de la plate-bande. Jean-Claude s’est montré à travers la vitre pour me crier que c’est pas trop tôt, qu’on part officier à la Sainte-Croix-en-Jarez. Du coup, je n’ai pas fait cas du séma Bilanpoa.

Il est revenu à la charge le lendemain. J’ai été amené à reconnaître que c’est bien le souffle du séma. Évidemment – ce serait soupçonneux sinon –, depuis le fameux lougan de mil s’accointant avec pierres et nuages, ni près ni loin, à un demi-songe du village de Diéké. Ainsi donc, le maître a enfin consenti, mérite est fils de patience, à lui révéler sa part innée de musique intérieure. Te voilà mûr pour pouvoir mesurer ta vie à ton propre tempo, a-t-il dû lui susurrer par le truchement du corbeau Siro. Puis il a dû rire des profanes. Tant de vains superlatifs pour prétendre figurer ce qui n’est après tout qu’une simple immanence de l’être ! A Diéké, le cadet des mystes sait le dévoiler à ses disciples, histoire de les soustraire au surplus de mirage et de bruit du monde ordinaire. Cet écran de fumée qui nous empêche de bien voir et de bien entendre.

Jean-Claude est revenu. C’est pour Saint-Jean-des-Vignes, cette fois. Je me suis dit, nom des puissances du feu et de l’eau, que je n’ai pas à me vouer à entendre Gilles pour autant et pour si peu. Jean-Claude et moi sommes partis. Lui, il est resté comme à son habitude sous le crachin de l’aube, le torse nu, à regarder l’érable : les rameaux gélifs, les racines qu’ils ont dû écorcher en construisant l’escalier conduisant à la devanture de la gare. Pico va sortir émietter du pain pour les pigeons. Tout à l’heure seulement, il se décidera à lui déposer le gobelet de soupe et le sandwich de saindoux, en se frottant les mains à cause du froid (plus secrètement, pour l’orgueilleuse satisfaction que lui inspire son geste), près du havresac du côté du square. Les manants sont déjà nombreux à se bousculer sur la place, traînant maints fourniments, puis à s’engouffrer dans le satellite qui monte de l’autre côté de la murette. En comptant bien, ce sont les hommes qui sont le plus emmitouflés dans les lainages et plus d’un porte un chapeau. Leur pas est lent en dépit du crachin. Cela ne les rend pas plus aimables et, d’ailleurs, il est trop tôt pour leur soutirer la prélève… Gilles doit effectuer sept fois le tour de l’érable. Il a sorti la dent de chat de dessous son baraya. Il s’applique à calligraphier les signes sur les racines aux plaies brunes dans lesquelles des enfants, pour adultes les prendrait-on, ont introduit des boules de chewing-gum, devenues à la longue comme des pourrissements de latex.

Jean-Claude n’est pas une noix creuse. Pour lui, les choses sont simples, il ne croit qu’en ce qu’il voit. Il me conseille d’en faire de même surtout avec les clients – ils crachent en espèces, ensuite seulement tu leur fourgues la marchandise, sinon gare à madame Pascal. Il y a tant de malfrats qui se font passer pour des saints, surtout du côté de Bonnevay, de Vénissieux et de Saint-Fonds ! Il a appuyé sur le champignon et nous avons continué sur Trévoux.

Je me suis dit qu’il serait néanmoins malveillant de mésestimer la valeur théurgique de Gilles et de railler son accoutrement n’en déplaise à Oncle Momo et autres prévaricateurs, tropicondriaques plus ou moins ergotants. A vue d’œil (dire que la nuque sied mieux en l’occurrence !), nul ne peut contester à Gilles – Gilles comment, d’ailleurs, et puis quelle importance depuis cette filandreuse histoire de fleurs si lointaine dans le souvenir que personne ne sait plus par où la tenir… – qu’il soit bel et bien sorti du moule occulte de ceux de Diéké, nanti de sortilèges, de grimoires à cornes et de bien des choses étranges. Quant à le voir solliciter l’érable ou communiquer avec le corbeau Siro… Range la dent de chat. Enjambe la murette. Se retrouve sur la place. Les volatiles n’ont pas touché aux miettes de Pico. Il en traîne partout – si blanches, si spongieuses, mon Dieu qu’on dirait des caillots de lait ! –, même aux confins du square longeant la rue Carnot. Il ne peut s’empêcher d’en jeter sur les manants. Bien sûr, ceux-ci feignent de ne rien voir, malgré leurs vêtements souillés. S’avance vers le havresac. Mord dans le sandwich. Avale quelques gorgées de soupe. Foudroie du regard le ciel (ton ciel à toi, Loug, si noir, si avili, surtout en novembre !). Vide le gobelet dans le square. Jette le sandwich du côté de la rue Carnot, sur le capot d’un taxi peut-être, le gobelet contre le vantail du kiosque… Hé, le Pico, tu ne perds rien pour attendre. Tu sais toujours pas qui c’est le niamou ? Je me propose de te l’apprendre un de ces quat’… Toi, le chauffard, tâche d’ouvrir le capot de ta voiture quand je m’avise de vider les poubelles. La propreté alors ? La propreté alors, s’acharne sur la sangle. Contre la boucle, saleté de pacotille qu’on pourrait vous refiler gratuitement pour ce que ça vaut… mais ces gras messieurs des supermarchés pour qui un sac vaut souvent un sac et plus. Fouille, il en restera dans le merdier du monde. Laisse mains effleurer souquenilles et menuaille même si pas savoir les saisir. Crache, fulmine, ce sont ces messieurs de la distribution qui ont raison : un sac est un sac, ne contient que ce qu’on y a mis. Ce n’est pas Jean-Claude qui dira le contraire. Il a coutume de vider le sien sur la route de Riverie, de Savigny, d’Arbresle ou de Ternay, ou quand nous restons chez marne Astrid à tuer le temps devant un verre.

Ils sont maintenant une petite légion à recourir aux services du Pico avant de s’engouffrer dans le satellite. Il y en a même qui ont fini par se munir de parapluies. Fouille, on ne compte pas le miracle sur les doigts d’une main. Ne ramènent qu’ongles sales et vieilles lunules. Parfois, au bout, délicate charité du dénuement, brins de tabac, bris de croûtons et pelures de fruits, la ranceur de la toile et la mofette des chaussettes procédant autrement, semble-t-il, pour la ramener sous votre nez. Les choses ont été faites une fois pour toutes : toujours trop tôt ou toujours trop tard. La prélève attendra. Il eût mieux valu compter sur Toussaint ou sur Oncle Momo. Peut-être même que ce sybarite de Seyni-Mboup eût mieux fait l’affaire. Ne lui reste plus qu’à arpenter la rue Carnot, passer devant l’hôtel du Calamar, pousser jusqu’à hauteur du Décines, faire houhou à mame Astrid qui lui refile une Gitane papier maïs… Tu aurais pu aussi filer du feu, vieille camisole. Tu n’atteindrais pas Koumbadjo à la cheville, mais, tu en sais rien. Tu sais surtout pas que Koumbadjo c’est de la poupée de foin à côté de Korotoumou, et de quelques autres princesses que ma barbichette a conquises il y a déjà des lunes… S’en retourne vachard s’occuper du Pico, tout aise de l’effet produit sur les novices. Il pleut pour de vrai, cet idiot de Galant-Métro ne viendra plus. Il eût mieux valu compter sur Toussaint, sur Oncle Momo, sur la bonne fortune ; en dernier ressort sur ce sybarite de Seyni-Mboup. Il est prédit que Pico n’offrira rien. Primo : Pico ne donne jamais rien mis à part sa soupe de mélasse et son sandwich de saindoux. Deuxio (et ce n’est pas une excuse) : il ne fume pas, sans doute l’unique vertu de cette douce petite crapule passée maître dans l’art d’en faire accroire au client en réduisant les sandwiches, la dose de café et le demi de bière. Ne lui resterait plus qu’à se résoudre à passer la journée avec le papier maïs de mame Astrid étant entendu qu’il ne servirait à rien de songer à ce fumeux d’Arlec enclin à laisser choir les amis au moindre prétexte (la pluie en est un et en béton que diantre !) pour aller déballer sa quincaillerie aux antipodes. Il l’avait pourtant promis, Galant-Métro (sé nous, quand on sure on promet), même que ce serait des Peter et dès potron-minet ! Séma Bilanpoa fait donc que… A supposer toutefois qu’à Diéké la journée ait été annoncée propice par les devins et que Galant-Métro n’ait pas tout déboursé au Mékolo ou chez les petites dames de la rue de Brest. Il pourrait commencer la prélève maintenant que la matinée est avancée. Mais il sent dans les jambes et dans le petit doigt que quelque chose l’en empêche. Ceux de Diéké ne doivent pas être contents. Quant aux manants, il leur trouve aujourd’hui de ces bouilles que cela ne l’étonnerait pas que ce soit les visages du tabou. Le scaferlati de mame Astrid ira bien, d’autant que la vieille ne lésine pas à offrir un café ou un plat chaud. Elle bavarde bien un peu, mais ça… De toute façon, le séma Bilanpoa lui a dit qu’ici-bas tout était à prendre ou à laisser aussi vrai qu’on ne peut à la fois tomber amoureux d’une cardeuse et avoir le coton en horreur. Et puis, toutes ces histoires de fleurs, de chamelle, de voyage et de trempette le concernent-elles encore vraiment ?

Vraiment ? Quelle question ! L’infâme qui en doute, je lui ôte les agottiaux, corbleu ! Ça lui apprendra comme ça à vouloir chansonner une setpua-génaire. Puisque je vous le dis, tout ce qu’il y a à parier, l’honneur mis à part. Je revenais de la rue Childberg. Le Sergeot, il m’avait fait dire qu’il avait reçu un quintal d’échalotes de Sologne, moi qui les aime tant rapport à mes rhumatismes, mes guibolles qui ne tiennent plus le coup. Alors, j’ai vu leurs prolonges, leurs échelles, leurs casques remuer sur le pont. C’est le Dexter qui me mit la puce à l’oreille : l’apercevoir tout seul sur le pont qu’il n’était même pas neuf heures ! Ils s’activaient depuis le pont jusque vers le port de Gerland même que certains avaient dû s’égarer du côté de Feyzin. Mon caban, vous imaginez bien, je l’ai posé sur le parapet juste au-dessus d’où vous savez que se trouve le plongeoir. Et, mes guibolles qui tiennent plus le coup, le Dexter s’en était allé mêler sa coloquinte parmi les prolonges, les échelles, les casques, tout de couleur rouge, qui remuaient sur le pont. J’ai tenté de me frayer un chemin à sa poursuite, mes guibolles qui frétillaient, vu qu’il y avait une foultitude de badauds et qu’ils avaient coupé la rue Récamier, l’avenue Berthelot et même l’autoroute qui passe au-dessous et qui longe le fleuve. Il y en a eu un qui a voulu m’arrêter. J’ai dit : pourquoi une vieille cloche comme moi et pas les autres ? Il a haussé les épaules, il a dit bof et il a rejoint ses collègues du côté du tunnel d’où qu’il venait de nouveaux badauds. Le pont était noir de monde et j’avais perdu toute trace de cette tarasque de Dexter. Ils l’ont repêché et quelqu’un l’a annoncé sur le quai. Le Dexter, vous imaginez bien, je l’ai retrouvé dès que tout le monde a quitté le pont pour se diriger vers le quai. Il m’a attrapé la jupe. Il m’a entraîné derrière les prolonges, les échelles, les casques, tout de couleur rouge sauf l’ambulance…

Vrai de vrai ! Tout ce qu’il y a à parier sauf l’honneur ! Tout compte fait, vaut mieux y croire Jean-Claude, n’en déplaise à cette irascible patronne de madame Pascal. La foi est ainsi faite que, quand elle vous saisit l’âme, elle vous fait accomplir des miracles même un matin de novembre rempli de grêle et de mauvais présages. Ils sont déjà une petite douzaine de pèlerins attablés et recueillis. Entre fourneau et percolateur, mame Astrid est toute à leur dévotion. La Gaby – de Perrache à la Croix-Rousse, y aurait quelqu’un pour l’ignorer ? – ne descend que l’après-midi. Le matin, s’occupe de torcher et de nourrir le Dexter avant de l’amener chez les éducateurs. Roupille aussi un peu, ce dont personne ne lui tiendrait rigueur, pas même ce pauvre Danou rompu à l’attendre une éternité devant sa Suze pour lui lorgner quelque chose. On s’accorde à dire que, sans elle, sa maternelle ne tiendrait plus la baraque. Hypothèse que personne n’oserait envisager, l’appréhension d’une nouvelle révolte des canuts pour cause de fermeture du Décines trottant encore sous maintes casquettes de pèlerins… Non, il eût mieux valu compter sur Toussaint ou sur Oncle Momo. Même ce sybarite de Seyni-Mboup eût pu faire l’affaire. Et cet asticot de mame Astrid qui lui refile encore sa moisissure de Gitane papier maïs, lui qui ne goûte d’habitude qu’à de l’extra-fin servi par un préposé. Séma Bilanpoa fait donc que…

Une guerre des canuts, si ce n’était que ça ! Et mame Astrid, cessez donc de regarder à travers la fenêtre. Une révolte des canuts qu’est-ce que ça peut foutre à présent ? Quand Gaby se sera pointée. Une révolte des canuts, mais alors avec tout ce que cela contient d’autres menus drames. J’aurai tout le temps quand Gaby se sera pointée. Pour l’instant, faut que je range, tous les pèlerins qui veulent déjeuner ! Sers-toi un ti-rhum ! Avec l’humidité qu’il fait, tu as intérêt à te stimuler les articulations. Ce n’est pas une question d’humidité, mame Astrid, c’est l’autre qui préfère égorger sa chamelle afghane. Je ne vois pas pourquoi on fait tant de bruit pour ça. Une chamelle afghane, c’est fait pour être égorgé, sur la tête de ma mère, d’autant que ça n’a même pas de sang. C’est au village qu’il faut aller si l’on veut voir égorger. Certaines fêtes de l’igname, il pourrait y avoir pour cent sangliers, nom du vieux Ndondo qui est mon père ! Le vieux Ndondo qui est ton père, pas avant que Gaby n’arrive. Parles-en à l’Initié, la belle paire que vous faites ! C’est que l’initié, je le cherche, mame Astrid. C’est pour sa provision de cigarettes. Galant-Métro, il m’a dit : Oncle Momo, voilà l’affaire, j’ai dans ma poche les cigarettes payées pour Gilles, donne-les-lui de mon nom, ce matin, ma tête-là-même vraiment… Je me suis mouillé pour ça jusqu’à la place Carnot et qu’est-ce que Pico il me dit ? Il me dit que Gilles est au Décines. Je suis venu au Décines et qu’est-ce que je vois ? Je vois que Gilles n’est pas au Décines…

Une guerre des canuts, savent même plus ce que c’est. La feraient quand même si l’on convie les caméras. Pourraient même essuyer une larme en voyant pour la dernière fois l’enseigne criarde se détacher de l’humble façade.

Tout cela est mauvais signe, ma parole ! Il n’hésitera plus à voyager de nuit. Vaudrait mieux qu’on ne le quitte plus des yeux. Et voilà que la pluie baisse, mame Astrid : Toussaint et Seyni-Mboup ne vont plus tarder. Galant-Métro aussi si ça se trouve. Pas avant que Gaby ne descende. Parle au vieux Ndondo. Galant-Métro lui a dit : tout, mais, pas ça ; tu as personne pour t’en donner une autre et on n’a pas le droit de traîner l’hiver sans sa chamelle afghane, serait-on le protégé du séma Bilanpoa. Pensez-vous ? Il s’en est pris au Pico : Ramasse ton maudit tranchelard ou je te le fous dans le gras du cul. Si c’est pas un malheur ! C’est comme s’il n’y avait plus de pluie du tout. Que foutent-ils ? Parle au vieux Ndondo. Seyni-Mboup a dû les obliger à faire un détour au Derby. Pourvu qu’il m’ait joué ma combinaison ! Cela m’arrangerait rapport à tout ce que je dois à ce chenapan de Papa Édouard qui me menace de me fermer son boui-boui pour de bon si je ne règle pas ma dette. Si c’est pas ça le malheur, mame Astrid, c’est que je n’y connais rien. Vous pensez qu’il est bon d’aller au Mékolo pour le prix qu’on vous y fait payer ? Parle au vieux Ndondo, tous les pèlerins qui veulent déjeuner ! Si le Mékolo ne te plaît plus, tu n’as qu’à retourner au Vinatier. Là-bas, on te fera rien payer, Le Copain sera heureux de te revoir et tous les détrancanés te feront la fête. Ça te guérira des soucis et de la tropicondrie…

Pourraient même faire signer des pétitions, occuper le bureau du préfet ou organiser des funérailles symboliques : Le Décines vivra, scanderait la foule derrière un tonneau serti d’une triste croix de bois ! Seul Gilles s’en taperait le torse… nu, luisant sous l’érable, du moment que ceux de Diéké s’avisent de converser par le truchement de Siro, le corbeau…

C’est que, mame Astrid, votre Progrès, il est de la veille. Parle au vieux Ndondo ! Moi, le journal, vous savez, c’est comme le pain, je ne consomme que frais. Pour ce que tu sais lire ! C’est un défi alors, mame Astrid ? Dire ça à un cri-mi-no-lo-gue réputé de Vaise à Oullins et de Villefontaine à Rillieux-le-Pape, attention à ne pas fâcher le fils du vieux Ndondo ! Si c’est pas un malheur, le tranchelard de Pico en plein dans l’encolure, cela s’est passé sous l’érable. C’est sous ce maudit érable que tous les malheurs ils arrivent…

Le pauvre, il a tenté de s’agripper à ma jupe pour aller à mon rythme, mais il s’est emmêlé les pieds et sa tête a entraîné son corps vers le bas. Pour ce qu’il sait marcher ! Il a dû se renverser deux ou trois fois, bref, le bus il nous est passé sous le nez. Les grues, les échelles, les prolonges, on ne les voyait plus. On entendait les sirènes au loin. A la Grange-Blanche, ils l’avaient déjà monté à l’étage. Les camions-grues, les motopompes, les prolonges étaient encore dans la cour, les moteurs allumés, sauf l’ambulance. Ils étaient debout près de leurs engins. Ils ont ôté leurs casques et ils nous ont regardés comme si on n’était rien d’autre que des scolopendres. On a fait semblant de ne rien voir, on s’est faufilé par l’escalier de derrière. A l’entresol, on en a croisé qui redescendaient en tenant leurs casques sous le bras. Parmi les petites qui se tenaient devant le bloc, on s’est approchés de la frisée à lunettes parce qu’elle faisait moins peur. Je lui ai dit que c’était mon neveu pour l’attendrir. Elle a souri, elle nous a entraînés vers la salle d’attente. Et là, le Sarment, il est venu à la charge. Et qui était-il au juste ? Pourquoi menaçait-il sans arrêt le Pico ? Pourquoi cette meute de Négros traînait-elle toujours derrière lui ? Cet esbroufeur de Galant-Métro en particulier ? Et d’abord qui étaient Koumbadjo, Korotoumou, Bilanpoa, tous ces personnages aux noms encyclopégiques ? qu’il m’a dit. Et ce gnome de Dexter, qui était-il ? Alors, quand je l’ai entendu traiter Dexter de mogne, la colère m’a donné de l’audace, corbleu ! Je lui ai dit à la bonne franquette que je n’étais ni culpable ni indicateur de police. Que le flic c’était bien lui et que c’était à lui de se débrouiller, na ! Là, il a poussé sa gueulante ! Ouais, de toute façon, il était au courant de nos empourloutettes. Ouais, notre bande, il l’avait à l’œil, en particulier ce Galant-Métro et que s’il reprenait celui-là en train de resquiller dans le métro ou de poivroter dans la fontaine des Jacobins, il le renverrait illico en brousse. Puis il est parti en se voûtant…

A Diéké, les barbes blanches disent que la ferveur mène à l’essence. Un vrai pèlerin va droit au sanctuaire. Son Décines à lui est inscrit dans l’inconscient de même que la croyance ou l’odeur de la mère. Un invisible cordon ombilical l’y ramène et mame Astrid règne, elle réconforte ou tance selon son bon droit. Sauf Gilles bien sûr, mais ça…

La frisette, elle s’est ramenée. Elle a dit qu’on pourrait le voir, mais qu’il fallait entrer sur la pointe des pieds, sans mot dire vu qu’ils l’avaient endormi. Ils lui avaient fourré du coton dans le nez et des bandages sur la poitrine. Toute la chambre n’était que flacons et tuyaux. Dexter, il a dit : on ne va pas le leur laisser, on ne sait pas ce qu’ils lui feront, la nuit venue. J’ai répondu qu’il avait somme toute bien raison. La frisette est revenue et nous a entraînés vers la sortie…

C’est fou ce que les esprits savent s’adapter. Là-bas, ils empruntent la cime des arbres ou le cumulus des tornades. Ici, ils préfèrent le ballast des rails et les arches des ponts à croire qu’en passant les Pyrénées, ils cèdent aussi au rationalisme. Mais, Pico, tu ne perds rien pour attendre, rien ne hâte un niamou…

Il n’y a pas de mystère, Papa-Édouard n’ouvrira pas avant vingt heures. Et puis, tant pis, il peut toujours fermer son foutu Mékolo, c’est pas la joie qui manque dans cette ville. Les ancêtres iront voir ailleurs, quoique… Et à peine revenu du Vinatier, Oncle Momo a juré que c’est un jeudi que l’Initié a voyagé pour la première fois. Ça c’est un mensonge, Oncle Momo. Tais-toi, Galant-Métro, tu n’y étais pas pour parler si haut. Justement, je n’y étais pas et c’est ce qui prouve que ce n’était pas un jeudi, n’est-ce pas Seyni-Mboup ? Si tu n’y étais pas, c’est que c’était un mercredi, le jeudi, tu fais ta faction à Perrache, mon beau cornard, ce n’est un secret pour personne. Et Toussaint aussi a dit que c’était un mercredi, ce qui, non plus, ne prouvait rien. Il aurait pu dire un lundi, un vendredi, ou le quatrième jeudi de la semaine. Il y a longtemps que, chez lui, le chapelet des jours a perdu le fil et que les faits et les dates se sont décousus peut-être avant même la guerre, en tout cas bien avant que quelque buffle normand ne s’enquière de lui coller un nom au grand désarroi de Gaby. Quant à cet ancêtre d’Oncle Momo, mieux vaut ne pas l’écouter. Si ça se trouve, lui non plus n’y était pas. Il devait être en train de démontrer un soukouss au Mékolo ou de subir sa cure au Vinatier, cela dépend justement du jour que c’était. Cela dépend surtout de l’agenda du Copain et de l’état de la comptabilité établie sur le maudit carnet de Papa Édouard. Jean-Claude, qui n’est pas une noix creuse, a dit que, pour nous deux, cela n’avait aucune importance un mercredi ou un jeudi et que, tous les jours, on livre comme on peut, un œil sur le porte-monnaie du client, l’autre sur les troublants avantages de madame Pascal… Quelle importance, un mercredi ou jeudi ? Les mercredis, tu fais ta faction à Perrache, mon beau cornard, et elle n’était pas non plus dans le train de minuit. Oublie donc tout ça, Galant-Métro, il y a de ces femmes qu’il est préférable d’éviter. Je ne peux pas l’oublier, j’attendrai ce qu’il faudra, elle finira bien par venir. Quand je suis sorti de la gare, le Décines était sur le point de fermer. Pico m’a tout raconté sur la place Carnot, t’en souviens-tu, Seyni-Mboup ? Gaby croyait que c’était une blague, depuis le temps qu’elle nous connaît ! Pico a dit : bah, il reviendra bien ! Vers une heure du matin, Sarment l’a ramené. Il avait les pieds nus et du sang partout. C’est un des vôtres ? Nous l’avons surpris à Chassieu en train de marcher sur les rails. Un miracle qu’un train ne lui soit pas passé dessus. La prochaine fois, on ne vous le rendra pas de sitôt. Puis, il est parti, le Sarment.