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Un taxi dans les étoiles

De
125 pages

La vie peu banale de chauffeur de taxi à Paris la nuit, à l'heure où les chats ne sont pas forcément gris, où les esprits à plus d'heure se transforment en loup-garou, où les âmes les plus folles déambulent au hasard des rencontres dans certains lieux que l'on pourrait qualifier de spéciaux. Ces endroits insolites, Alain les a bien connus. Né à Montmartre, à deux pas du Sacré-Cœur, notre Poulbot va nous conduire dans ce Paris by Night pour nous faire partager des anecdotes cocasses, délirantes et toujours surprenantes, allant « des petites gens avec de grandes histoires » aux clients célèbres, comme Hallyday, Polnareff, Gainsbourg, Dutronc, Nicoletta, Michou, Jean-Marie Rivière, Christophe, Nougaro, Ferré et bien d'autres, en passant par les belles de nuit au cœur tendre, les voyous et les paumés du petit matin. Du haut de ses dix-neuf ans, Alain a fait le plein de souvenirs dont il vient nous parler aujourd'hui dans le rétroviseur de sa vie. Mystique direz-vous ? Sans doute, grâce à un ange venu sur terre nommé Pony. Un livre sur la jeunesse, l'insouciance et l'envie de vivre intensément une époque où le monde était à refaire. Installez-vous sur la banquette arrière de son taxi et laissez-vous conduire vers les étoiles. Nous sommes le 24 mars 1967 ... Moteur !


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Alain Turban

 

 

Un taxi
dans les étoiles

 

 

 

 

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Éditions Grrr…ART

3, Résidence Saint-Paul, 78660 Allainville aux Bois

Tél. / Fax : 01 30 41 89 50

Sites Internet : http://grrrart.free.fr

http://leoetlu.free.fr

 

 

ISBN : 978-2-36592-201-2

Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction
strictement ré
servés pour tous pays.

© Éditions Grrr…ART

 

Merci à Barbara CHAZE

Photo de couverture recto : Sandra MAINGUENÉ

Photo 4ème de couverture : Jacques HABAS

 

 

..Turbanovitch et moi

C’est une histoire de vie

Des bords de la Volga

Aux frontières de Paris...

 

 

Prélude… De bac à sable…

 

Pour commencer et afin d’établir le contact, je ne suis pas né sur une chaise à porteur sous Louis XVI, encore moins dans un fiacre au dix-neuvième siècle, et surtout pas dans un pousse-pousse à Pékin ! Je suis bel et bien né à Montmartre le 14 décembre 1947 à 9 heures 15, au-dessus du bar de mes parents situé au 1 rue Paul Albert. Ce fut ma première course contre la montre. Je devais à tout prix sortir du ventre de ma mère et je n’avais qu’un itinéraire, ce chemin étant le même que le vôtre, à savoir quitter au plus vite la rue des entrailles et passer par le boulevard du vagin. Allez hue ! T’es russe ? Oui ! Un peu de Volga coule dans mes veines, « Turbanovitch » oblige. Le mois de décembre étant celui du sagittaire, je deviens donc mi-homme mi-cheval, allez savoir… Peut-être que le centaure aurait pu devenir un moyen de locomotion. Imaginez une compagnie de taxis constituée de centaures à l’époque de la Grèce antique… Mais non, mais non, seulement dans mes rêves ! Je ne suis pas non plus arrivé sur terre à vingt ans, comme ça par hasard, sur la banquette arrière d’un taxi ou d’un bahut, ou encore d’un sapin. Et oui, ce sont des termes familiers pour parler de la voiture de places, appelée plus communément taxi, dont il sera question plus tard. Il faut planter le décor !

Montmartre… Une enfance qui passe de la maternelle à la communale, de l’école buissonnière à l’école Foyatier en bas du funiculaire, une mamie d’adoption, les quatre cents coups dans les rues de Montmartre, merci François Truffaut et Robert Sabatier pour Les allumettes suédoises ! Les après-midis étaient partagés entre Luis Mariano et le mythique cirque Medrano qui n’existe plus mais je m’en suis fabriqué un autre avec le temps ! Quant au ténor espagnol, cette Mémé d’adoption en était inconditionnelle et nous allions très souvent l’admirer au Châtelet ou au cinéma pour mon plus grand bonheur. Pourtant, Mamie se privait parfois d’une séance au Châtelet pour m’emmener au cirque, ce qui devait lui coûter mais elle pensait que les facéties des clowns, les claquements de fouet des dompteurs, les exploits des trapézistes devaient beaucoup plus amuser le gamin que j’étais que les roucoulades du Chanteur de Mexico. Elle ne se trompait pas : rien que le fait d’entrer dans cet endroit hors du temps qu’était le cirque Medrano provoquait chez moi une émotion que je n’ai jamais retrouvée ailleurs. C’est à Medrano que j’ai vu Grock, le plus célèbre clown musical du XX° siècle. Il jouait de quinze instruments différents, multipliant les gags, les mimiques et les fausses maladresses souvent ponctuées d’un « sans blâââââââgue » qui faisait rire aux éclats le public bon-enfant. C’est aussi dans ce lieu magique que j’ai découvert les Chesterfollies de Gilles Margaritis, les Fratellini, Rhum, Pipo et Achille Zavatta, les Sipolos dans leur fameux numéro de la valse aux grelots et même Fernand Raynaud dans un combat loufoque contre le géant Atlas. À l’entracte, on visitait la ménagerie et j’aurais passé des heures à regarder les singes, les lions et surtout les tigres qui me fascinaient. Le cirque Medrano a donné sa dernière représentation le 7 janvier 1963 avant de rouvrir ses portes sous l’appellation de « Cirque de Montmartre », dirigé par Joseph Bouglione. Le bâtiment sera finalement démoli en 1971. À sa place, au 63 du boulevard Rochechouart, se dresse aujourd’hui un triste immeuble de rapport...

 

Medrano, Medrano,

T’allais avoir cent ans

Quel joli numéro

Mais t’es parti avant

Envoyez la musique

 

J’avoue que j’étais très attiré par les jambes et la croupe de la trapéziste de Medrano, mais en ce temps-là, je devais me contenter de mes copines du Sacré-Cœur que j’emmenais derrière les palissades ou dans les buissons du square Willette. Ce jardin de mon enfance a été rebaptisé square Louise Michel quand on s’est aperçu, en 2004, que le caricaturiste de talent dénommé Adolphe Willette, prénom prédestiné qui faisait fureur à l’époque, n’était pas tout à fait sans reproche. Il s’était même présenté comme « candidat antisémite » aux élections d’arrondissement de 1889. Quoiqu’il en soit, ce square était mon terrain de jeu favori. Les descentes en traîneau, les glissades sur les rampes et les escaliers de la Butte, les randonnées en patins à roulettes avec la bande de copains sur la Place du Tertre… Que de souvenirs mémorables… Il y avait les peintres et les touristes, ceux qui nous tiraient le portrait et d’autres, sans doute moins bien intentionnés, qui nous offraient des sucettes en nous disant qu’on en aurait de plus grosses si on les suivait jusqu’au coin de la rue Norvins où il y avait encore une vespasienne... Heu… C’est quoi une vespasienne m’sieur ? Ben mon p’tit, c’est une endroit pour se soulager la vessie ! Une pissotière quoi ! Ah d’accord… On prenait les sucettes mais on ne les suivait jamais dans cet endroit-là ! On ne savait pas trop ce qu’ils voulaient mais le plus souvent, leurs gueules ne nous revenaient pas ! Et puis, il y avait les concierges, les bignolles comme on disait en ce temps-là, qui nous balançaient de grands seaux d’eau quand on passait trop vite ou trop près. Nous, on se vengeait à coups de sarbacane ou de blocage de sonnettes. Montmartre, à cette époque, avait des allures de village. Voilà pourquoi encore aujourd’hui, je me sens bien plus montmartrois que parisien. Je me souviens des vitriers et des rémouleurs, des vendeurs à la sauvette, des artistes de rue, chanteurs, accordéonistes, joueurs d’orgues de barbarie, montreurs d’ours qui arpentaient la Butte avec un cœur gros comme ça. Ils offraient leur talent à un public qui les remerciait en leur lançant des pièces de monnaie enroulées dans du papier journal par la fenêtre. Il nous arrivait parfois, quand l’artiste n’avait rien vu, de chourer une de ces modestes oboles avant de foncer chez le boulanger du coin pour nous acheter des plum-pudding ou des Mistral Gagnant... Tiens, ça ferait un bon titre de chanson, ça ! Le temps passant et à force de grandir, le petit Poulbot que j’étais est devenu presque aussi grand que Francisque Poulbot, ce peintre illustrateur qui a laissé son nom à tous les mômes de la Butte à l’époque du maquis.

Jusque là, rien d’anormal. Ah si ! J’ai oublié de vous dire que deux ans après mon arrivée sur terre, mon père, lui, est reparti dans un taxi pour les étoiles. Père mort pour la France, voilà ce qui est écrit sur mon livret militaire. Il faut bien mourir pour quelque chose ! Bref, une enfance entre Maman et Mémé à Montmartre, mes trois « M » comme je les aime. Quant à mon adolescence, je roulais en bécane au son des années twist et rock’n’roll. Souvenirs souvenirs… Elvis, les chats et les chaussettes, le C.A.P., et du boulot !... Du boulot ? C’est bien ce que je cherchais, mais quoi faire ? Mon parrain étant imprimeur, je me suis dit, pourquoi pas… Allô Gutenberg, j’arrive ! Je saute dans mon bleu pour voir la vie en couleurs et j’imprime ma destinée future. Seul au monde ? Non Monsieur ! J’ai un grand frère qui écrit des chansons s’il vous plait ! Hélas, ces textes ne le nourrissent pas encore, alors pour le moment, il est chauffeur de taxi. N’allez pas chercher plus loin la filière, c’est lui qui me donne l’envie de quitter les rotatives et autres machines où les trois huit sont de rigueur. Au grand dam de Maman, j’abandonne mon bleu au bout de cinq ans pour passer au vert et connaitre les feux rouges, les sens interdits, les monuments, les hôpitaux, les musées… Bref, Paris Paname avec une âme. Nous sommes en 1966 et je n’ai pas encore emprunté la Route 66 qui un jour m’emmènera à Santa Monica. Un peu de patience ! Pour le moment, il faut apprendre par cœur tous les itinéraires allant d’un point à un autre de Paris, c’est-à-dire développer le GPS qui sommeillait en moi afin d’obtenir le sacro saint Certificat d’Aptitude Professionnel, le C.A.P. de chauffeur de taxi. De plus, avec ce fameux C.A.P., je deviendrai diplômé s’il vous plaît ! Bagage oblige et pour corser le tout, je décide sur les conseils de mon frère de passer l’examen de la Société des Auteurs Compositeurs et Éditeurs de Musique. Allez, je vous le fais court, la S.A.C.E.M. ! Pour quelqu’un qui n’aimait pas les examens, j’étais servi ! Mais tout cela était pour la bonne cause, la chanson bien sûr, et aussi pour suivre les traces de mon frère Christian. Je serai taxman comme lui, et plus tard chanteur, du moins, si j’arrive à ingurgiter Paris dans ma boite crânienne !

Le permis se passait en deux temps : la conduite et l’oral. La première discipline consistait à savoir véhiculer le passager de façon à ce qu’il puisse lire son journal sans difficulté, donc ni gestes brusques ni accélérations intempestives. Bref, être le chauffeur de Monsieur à l’ancienne ! Les cours avaient lieu au 36 rue des Morillons dans le quinzième et j’ai dû essuyer trois échecs avant d’obtenir ma conduite de taxi car pour tout vous dire, je n’étais pas vraiment apprécié par l’examinateur qui était un vieux colonel en retraite. Mes cheveux longs ne lui plaisaient guère, pas plus que mes pantalons à pattes d’éléphants ! Il trouvait toujours quelque chose de négatif dans ma façon de conduire. Résultat, recalé trois fois ! C’est avec des cheveux un peu plus courts et sapé comme un milord que j’ai enfin obtenu grâce !

À cette époque, une rencontre importante allait changer et booster ma vie. En effet, je croise celui qui allait devenir mon frérot de cœur un soir de java à la Porte de la Villette, plus exactement au bar musical de la rue Alphonse Karr, au moment où les Chaussettes Noires et Monsieur Eddy chantaient Hey Hey Pony. C’est de là qu’est né le surnom que je lui ai donné : Pony, de son vrai prénom Daniel, était peintre en bâtiment. Sur mes conseils et puisqu’il fallait un troisième mousquetaire dans le taxi, le premier étant mon frère et moi le deuxième, Pony accepta d’être le nouveau venu et décida alors lui aussi de passer son permis de taxi. Voilà comment je l’ai embarqué dans mon aventure.

Mais revenons à l’oral. Pas une chose facile ! Cela ressemblait à une espèce de tribunal se déroulant toujours au 36 rue des Morillons, juste à côté des objets trouvés. Le jour J, bien sapé pour passer devant le peloton d’exécution, je fus assailli de questions sur toutes sortes d’itinéraires allant d’un point à un autre et je devais balader virtuellement l’assistance sans me tromper et sans prendre de sens interdits, tout en énonçant les rues traversées pour arriver à bon port. Enfin, façon de parler, on n’allait pas jusqu’au Havre ! Tiens, savez-vous que la rue de Vaugirard est la plus longue de Paris ? Et vous n’êtes pas sans savoir que les numéros de rues suivent le courant de la Seine. Par exemple, le numéro 1 est toujours le plus proche du fleuve. Je pourrais vous en dire sur les mystères de Paris et sur ses ruelles mais ce bon Victor Hugo l’a fait tellement mieux que moi… Bon, le temps presse et je dois avancer car Pony passe aussi l’examen. Je vous le dis, un vrai frérot ! Coup de chance pour lui, il tombe sur la Place Blanche, près du Moulin Rouge. Savaient-ils qu’il était peintre ? Pourquoi pas la « rue Bleue » ! Sans rire, ce fut plus facile pour lui que pour moi, mais qu’importe, après trois passages rue des Morillons devant ces messieurs, j’ai enfin obtenu ce C.A.P. de chauffeur de taxi. Les trois mousquetaires, d’Artagnan alias Christian, Aramis qui n’était autre que moi, et Porthos évidemment Pony, n’ont pas de la distribution mais de la circulation, un pour tous et tous pour un !

Parallèlement au métier de chauffeur de taxi, mon frère écrivait des chansons pour Félix Marten, Philippe Clay et d’autres jeunes artistes en herbe. À l’horizon de 1968, un projet pointait le bout de son nez, une jeune fille, Victoire Scott, se préparait à chanter Quatrième Dimension, mais nous reparlerons de cela en 1968 justement car pour le moment, nous ne sommes que le 20 janvier 1967, jour où Pony, mon frère et moi sommes prêts à conquérir Paris by night. Christian, ne débutant pas dans le métier et travaillant déjà à la G7, a pu nous faire embaucher facilement comme jeunes recrues, rue des Chasses, à Clichy. C’était le siège de la G7, tenu de mains de maître par Monsieur André Rousselet, lui qui créera bien des années plus tard la chaine Canal +. La particularité de cette compagnie était la couleur rouge et noire des véhicules. À cette époque, la voiture en vogue était la fameuse 403. Nous passions au lavage tous les matins - je parle de la voiture bien sûr ! - en la lustrant à la peau de chamois. Encore un animal qui n’a pas eu de chance… Finir en peau de chamois, quelle peau de chagrin… Brigitte Bardot n’en savait rien sur sa plage ensoleillée, coquillages et crustacés à Saint-Tropez…

Je me souviens de cette première prise en charge… Nous étions tous les deux avec Pony, en tête de station Porte de Clichy. J’étais devant, Pony derrière et d’autres taxis suivaient. Chaque fois que quelqu’un s’approchait pour monter dans mon taxi ou dans celui de Pony, la personne faisait demi-tour pour éviter de prendre le nôtre ! Cela me fit comprendre qu’il fallait songer à changer de look. Les cheveux longs, passe encore, quoique… Mais les chemises à fleurs, les pantalons rouges et les colliers indiens, autant pour moi que pour Pony, ça ne le faisait pas ! Pourtant, voilà que ma première cliente fait enfin appel à mes services. Elle me dit : « Bonjour madame ». Ça commence bien ! « Rue Mozart s’il vous plaît ». Je vois, c’est dans le seizième. Avec un grand « oui madame », je mets le contact, et pour la première fois je tourne le compteur de mon taximètre. La prise en charge était d’un franc cinquante et la chute de vingt centimes de franc. À chaque tour de roues, les chutes tombaient et lorsque je m’arrêtais à un feu rouge ou à cause d’un embouteillage, la minuterie se mettait en marche. Je regardais dans le rétroviseur, mes yeux et ceux de cette dame se croisaient et elle se mit à me parler de sa vie tout en me posant des questions sur la mienne. Elle me disait que ce métier devait être difficile pour une femme ! Elle me demande alors :

– Vous avez des enfants ?

– Oui, deux.

– Ma pauvre dame, me dit-elle. Quel courage !

Tu parles ! Arrivés à destination, elle me tint encore la jambe pendant une demi-heure, enfin façon de parler ! Elle finit par me donner un bon pourboire afin de m’encourager à tenir le coup. Cette dame avait tant de bijoux aux doigts que le reflet du soleil sur eux avait transformé l’intérieur de mon taxi en discothèque, genre boule à facettes ! Tango ! Tango ! En refermant la porte, elle me dit : « Au revoir madame ! » Je regarde alors s’éloigner ma première cliente que je ne reverrai sans doute plus… Snif !

Il est vrai que dans cette profession, il est rare de prendre en charge la même personne plusieurs fois dans la journée. En parlant de journée, si c’est bien le jour que j’ai commencé à exercer ce métier, je ne tarderai pas à rejoindre ceux de la nuit, « les nuiteux » comme on les appelle encore aujourd’hui. Tiens, une anecdote surprenante… À cette époque, on croisait encore de vieux russes blancs qui avaient fui la révolution bolchévique quelques années auparavant et je me souviens très bien de l’un d’entre eux, particulièrement caractéristique. Il s’appelait Dimitri. Ce personnage haut en couleurs était toujours impeccable, la moustache bien taillée, on aurait dit qu’il sortait tout droit d’un conte. Il travaillait en blouse grise. Et oui, c’était la tenue préférée des chauffeurs de taxi au siècle dernier. Un jour, je me trouvais en file d’attente avec lui et les clients ne se bousculaient pas au portillon. Tout en me parlant de ses origines et de sa venue en France, il ouvre le capot de sa voiture et sort une gamelle tiède qui était accrochée à son moteur. Il soulève le couvercle puis plonge sa fourchette à l’intérieur en m’expliquant qu’après deux ou trois heures de courses dans la matinée, son repas était à point. J’étais stupéfait de sa désinvol-
ture ! Il me dit que de cette façon, il ne perdait pas de temps et faisait des économies, sachant qu’en plus, sa femme lui préparait de petits plats savoureux. Dimitri n’est jamais retourné vivre dans son pays d’origine et je me souviens l’avoir raccompagné à l’église orthodoxe de la rue Daru dans le huitième, cette même église où bien des années plus tard, en 2010, j’aurai la lourde et pénible charge de faire l’homélie de mon pote, mon poteau Patrick Topaloff qui se définissait lui aussi comme « un entremet franco-russe » mais ceci appartient à un autre temps plus que présent… Revenons-en à ce tsar Dimitri qui fut raccompagné au cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois par un long cortège de taxis en berne, avec à l’arrivée, des musiciens du Cabaret Raspoutine, sous l’archet du violon et les soufflets de l’accordéon. Des pleurs, évidemment, mais aussi l’inévitable verre de vodka, sans le casser s’il vous plaît, comme le voudrait la tradition ! Allez Dimitri, tu m’as laissé un beau souvenir et parfois, encore aujourd’hui, dans mes concerts et mes chansons à l’accent russe, racines obligent, j’ai l’impression de t’apercevoir côté jardin sous les étoiles des projecteurs.

Au paradis des belles histoires qui, à ce moment-là, commençaient déjà à disparaître, les chauffeurs de taxi avaient la classe, ils étaient les dignes héritiers des cochers de fiacre. Un autre personnage particulier de la G7, russe lui aussi, avait placé un petit tuyau dans le sol percé de son taxi où était accroché un entonnoir. Il avait confectionné et inventé ce système pour uriner car il avait des problèmes de prostate. De cette façon, lorsque le besoin se faisait sentir, il pouvait se soulager, le tout se déversant sur les pavés de Paris ! Vous pensez bien qu’une anecdote comme celle-ci ne peut s’inventer, je l’ai vécue et vue de mes yeux vus. D’ailleurs, Pony et moi l’avions baptisé WC, ce cher Wladimir Chostakovitch !

Toutes sortes de gens épousaient cette profession, soit par souci de liberté, soit par obligation. J’ai vu des directeurs déchus et déçus par un environnement sordide voulant vivre d’une autre façon. Il est vrai que ce métier avait un charme, celui de rencontrer des gens différents, et j’ai finalement toujours pensé que mon taxi était un confessionnal. Le client, sachant qu’il n’allait jamais me revoir, n’hésitait pas à se livrer et bien des conversations même très personnelles s’établissaient entre nous. Je n’avais qu’à observer la façon dont la personne montait dans mon taxi pour faire son analyse en deux minutes. Entre celui qui se la pète et l’autre qui ère comme une âme en peine, sans parler de la femme trompée qui vous prend pour son détective, je vous le dis, un véritable confessionnal ! Un jour, j’étais en station à Montparnasse, une femme frappe à la vitre, ouvre la portière et entre. Je jette un coup d’œil dans le rétroviseur, personne… Je me retourne et m’aperçois qu’elle était couchée sur la banquette arrière. Elle me dit alors : « Démarrez, suivez la Mercedes grise qui est en double file et qui va s’engager ». Je m’exécute et me voilà en pleine chasse à l’homme dans Paris pour suivre cette personne qui n’était autre que son mari, celui-ci étant avec sa maitresse. La course se poursuit jusqu’à Nation, il se gare près d’un hôtel et nos tourtereaux disparaissent dans le hall, sans doute pour soulager leurs envies ou pour faire une partie de dames… Enfin pour lui, c’est bien ce que je pense ! À moins que ce soit pour jouer au papa et à la maman car vu l’âge de la demoiselle, cela frôlait l’inceste. Ma cliente me règle tout en m’expliquant nerveusement que cette fois son mari va payer sa tromperie. Elle me tend un pic à glace et un gros billet en me demandant d’aller crever les quatre pneus de sa voiture. Je refuse bien sûr ! Onze heures du matin, un monde fou, j’aurais manqué quelque peu de discrétion ! Colère aidant, elle sort ni une ni deux de mon véhicule et, comme une folle, je la vois enfoncer les quatre pneus de la Mercedes et laisser une enveloppe sur le pare-brise. Elle remonte dans mon taxi en pleurs et me demande de l’emmener à la gare du Nord. Cette picarde habitait à Amiens. Pour finir, j’ai été remercié par deux belles images. J’avais bien gagné ma journée, cette dame était soulagée et son mari était, je suppose, en train de faire de même, bien que la façon soit différente ! Il paraît d’ailleurs qu’il y en a trente-deux… De façons ! En tout cas, après l’effort et en sortant de l’hôtel, le monsieur a dû avoir une sacrée belle surprise ! La suite, je vous la laisse imaginer… Allez, un peu d’imagination à Nation ! Ah ça ira ça ira ça ira…

Avant de commencer la journée, nous avions souvent rendez-vous - Pony, mon frère et moi - Au Raboliot, bar-restaurant près du garage G7 et bien avant le G8 ! Nous refaisions le monde. C’est vrai qu’à vingt ans la vie nous appartient, mon frère en ayant pourtant trente, et j’avoue que parfois, entre les parties de billard et autres flippers, nos bahuts respectifs nous attendaient longuement dans la rue. On commençait à sept heures par un café-calva, puis un autre, et à neuf heures, afin de se mettre en forme, on avalait une omelette ou des œufs au plat avec bacon, sans oublier un ou deux verres de Sancerre, encore un petit dernier, puis en route… Enfin… Souvent pas vraiment, le plat du jour de midi nous semblant alléchant ! Allez, après on y va… Et le prix dans tout ça ? C’était ce que nous avions en poche. Il arrivait souvent que notre plaque d’horodateur soit par exemple celle de sept heures et, dans ce cas, nous devions finir à dix-sept heures. Impossible de tricher une fois la plaque posée à l’avant du véhicule, c’était une sorte de mouchard. Si la plaque indiquait dix-sept heures et si nous ne respections pas l’horaire de la fin du service, il ne fallait pas se faire pincer par les flics, sinon c’était la côtelette pour les jours suivants, la côtelette étant le tribunal des taxis. Lorsqu’on disait : « Ah ! Tu vas passer à la côtelette… », cela signifiait que les gars allaient te couper en petits morceaux, te coller une amende ou te sucrer ton permis pendant quelques jours. Dans Paris, cette police spéciale pour les taxis était appelée « les Boers ». L’un d’entre eux, très particulier, était surnommé « l’élégant » car il portait toujours des gants blancs. Physiquement, c’était le portrait de Paul Meurisse. Avec lui, pas de cadeau ! Lorsqu’on passait entre ses gants, soit pour une surtaxe ou pour une simple altercation avec un client, il était là, son poste favori étant la gare de Lyon. Il avait un regard fauve, c’est sans doute pour ça qu’il avait choisi la jungle de cette gare ! Quand il me voyait, je comprenais très bien qu’il n’appréciait en rien ma façon de m’habiller, me disant que je donnais une mauvaise image de la profession. Il savait que je commençais à chanter et il s’amusait à se foutre de moi en mimant une guitare. Puis, il finissait toujours par me dire, que si un jour, je passais à l’Olympia, il deviendrait évêque de Nantes. Il faudrait que je me renseigne pour savoir s’il a bien été évêque de Nantes, puisqu’en effet, en 1984, j’ai fait mon premier Olympia ! Bref, vous avez compris, l’élégant était pour tous, le SS des Boers.

La musique ? Et oui, c’est cette année-là, en 1967, que j’ai commencé à chanter dans un groupe dont le nom était Association Song’s. Nous reprenions tous les standards d’Otis Redding, des Beatles, des Animals et des Stones. J’avais vingt ans et mon frère, en ce temps-là, continuait à écrire de beaux textes qui n’avaient rien à envier à ceux de Jean Ferrat, Brel ou Léo Ferré. D’ailleurs, le premier artiste que j’ai pris en charge, ou plutôt qui est monté dans mon taxi, c’était Léo. Grande admiration… Peu bavard au début, mais mon look semblait ne pas lui déplaire. Il est vrai que je sortais de l’ordinaire quand j’y repense ! Il me questionne : « Vous êtes étudiant ? » Je lui réponds : « Oui, à ma façon… J’étudie la connerie des gens ! » Il éclate de rire et pour éviter de poursuivre la conversation concernant ma condition de chauffeur de taxi, je dévie le sujet sur la musique, lui disant que mon frère écrivait des chansons pour certains artistes qu’il connaissait bien et que j’étais moi-même chanteur dans un groupe. Cela semblait l’intéresser mais ce qui lui a vraiment plu, c’est lorsque je lui ai parlé de mon enfance à Montmartre. Il se mit alors à me raconter l’histoire du Lapin Agile, de ses débuts et de sa rencontre avec Jean-Roger Caussimon dans cet endroit magique, au coin de la rue des Saules et de la non moins mythique rue Saint-Vincent, en face des vignes de Montmartre. D’ailleurs, aujourd’hui, dans ma comédie musicale La légende de Montmartre figure Au Lapin Agile, chanson que j’ai écrite et dans laquelle je parle bien sûr de Léo Ferré. Pour terminer cet itinéraire poétique, Léo, en me donnant un très bon pourboire, me dit : « Tu vois petit, il faut bouffer de la vache enragée pour pouvoir ensuite donner des coups de cornes dans la vie. » Pour parfaire le tout, il m’a offert son nouvel album Léo Ferré chante Beaudelaire. Avec le temps, si tout s’en va, je me souviens très bien de tout cela. Fin de la course à Neuilly, je l’ai déposé chez Barclay et en refermant la portière, il me dit : « Je vais retrouver « Claybar »… » C’étaient le surnom que certains attribuaient à Eddy Barclay ! En voyant mon passager baudelairien dans le rétroviseur, je ne pensais pas une seconde, qu’un jour, j’aurais l’honneur d’être signé par Monsieur « Claybar » !

Bien entendu, ce n’est pas tous les jours qu’on a la chance de transporter des célébrités, surtout en travaillant le jour, mais si je vous parle de quidam que j’ai pris en charge à la Porte Maillot pour le déposer boulevard Saint-Michel sans grande conversation, ou de l’amoureux transi qui va retrouver sa belle un bouquet de fleurs à la main, ou encore d’un type récupéré à la sortie de l’hôpital Cochin pour le ramener chez lui, vous allez mourir d’ennui, ce qui était souvent mon cas d’ailleurs ! Parfois de longues journées où il ne se passait pas grand-chose à vrai dire, la solitude de certains passagers ou passagères me foutait le moral à zéro. Non pas que les anonymes ne soient pas intéressants, mais lorsque j’avais la chance de discuter avec des artistes, des voyous, des dames soi-disant de petite vertu, je ne m’en privais pas. D’ailleurs, il existait une véritable complicité entre les chauffeurs de taxi et celles qu’on appelaient « les tapins », « les putes », ou pour prendre des gants, « les péripatéticiennes », sans doute parce qu’elles travaillaient sur le trottoir et nous dans la rue. Même combat !

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