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Un tigre, une banane, une miss et quelques filles…

De
368 pages

Patrice Restor est un jeune cadre qui s'ennuie dans une usine lorraine, au milieu de collègues ambitieux décrits en une savoureuse galerie de portraits acidulés.
Il vit avec Chantal dans une ville au riche patrimoine historique, conduit un cabriolet désuet et fréquente des personnages pittoresques.
Patrice est introverti, inadapté à son époque. Il se réfugie dans l’élitisme et la nostalgie. Ses relations avec les femmes qu'il côtoie auront des conséquences imprévues et déroutantes.
Deux événements vont bouleverser sa routine : l’arrivée d’une nouvelle employée, la troublante Isabelle et la lecture d’un livre de philosophie non conformiste.
Ce roman est une chronique à la fois douce et amère, au ton désabusé voire ironique. Un certain accent onirique apporte une touche élégiaque au récit.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-81741-9

 

© Edilivre, 2014

 

 

Quelque part en Lorraine, dans une ville qui aurait pu s’appeler Divodurange ou Mettisy ; en 1984 peut-être ou dans ces années-là…

Le récit est divisé en cinquante-sept chapitres dont chacun s’agrège à d’autres, outre celui qui le précède et celui qui le suit, par affinité analogique ou référence commune. Cet engrènement s’organise en un puzzle formant une mosaïque chamarrée, comme la carte des départements affichée au mur des écoles primaires de cette époque. Voici donc le tableau des cinquante-sept « départements littéraires » de ce roman.

Epictète (Le manuel)

 

 

« Les choses contre lesquelles nous ne pouvons rien, faisons en sorte qu’elles ne puissent rien contre nous. »

Epictète
(Le manuel)

Julius Evola (Chevaucher le tigre)

« Le monde moderne est un tigre déchainé, mais quiconque chevauche le tigre ne peut plus en descendre, nous avertit un proverbe oriental. Mieux vaut donc rester en croupe et attendre que l’animal épuisé morde la poussière.

C’est pourquoi il est bon de prendre, tant qu’il est encore temps, ses distances en se détachant de ce qui doit tomber et en se tenant fermement à ce qui, de par sa nature même, ne peut être détruit. Car lorsque tout s’écroule, moins on s’appuie et moins on tombe. »

Julius Evola
(Chevaucher le tigre)

Chapitre 1
Patrice

Le feulement du moteur rugissait, profond et mélodieux. Le puissant huit cylindres, bien que déjà très largement centenaire en milliers de kilomètres parcourus, répondit encore promptement à la sollicitation de Patrice qui déboitait de sa voie pour dépasser un camion. L’autoradio au son nasillard massacrait une chanson des Beatles. La musique fut bientôt parasitée par un insupportable crissement provenant du tableau de bord.

La survenue de ce bruit strident contraria Patrice, jusque-là d’humeur plutôt enjouée. Il avait bien dormi et s’était levé à la fin d’un cycle de sommeil, avant que le réveil ne sonne. Le soleil naissant rougeoyait à l’horizon et donnait une teinte vernale à ce petit matin de mars plutôt frisquet. Il n’était pas plus en retard que d’habitude. A la vérité, il mettait presque un point d’honneur à cultiver ce tempérament dilatoire. Lorsqu’on lui en faisait la remarque, il rétorquait ironiquement, avec une bonne dose de rodomontade, voire d’insolence : « Je m’entraine, pour être sûr d’arriver en retard au rendez-vous final avec la grande dame noire. La camarde devra attendre ! ».

Depuis quelques années, les stations de radio avaient toutes développé des tranches horaires consacrées à des programmes rétro illustrant l’âge d’or de la musique rock et pop des années soixante-soixante-dix. Une antenne locale, Spleen Radio, était même entièrement consacrée à ces succès remontant à quatre ou cinq lustres, en langue anglaise pour la plupart d’entre eux. Les Beatles y tenaient naturellement une place de choix, à la plus grande satisfaction de Patrice, aficionado de la première heure des fab four. Il faut dire que chaque « tube » des quatre diables de Liverpool lui évoquait un souvenir particulier. Ecouter une anthologie des « scarabées » était pour lui, comme pour sans doute la majorité des auditeurs, un merveilleux voyage dans son jeune passé, de l’âge des premiers émois à celui des tendres désillusions. Sa madeleine de Proust en quelque sorte.

Les violons finissaient lentement en épilogue douceâtre, à la limite de l’écœurement pensa Patrice qui, en inconditionnel exigeant, se permettait parfois de telle réserve sur certains accompagnements orchestraux de Paul. Mais cette particularité sirupeuse n’était-elle pas justement leur marque de fabrique ?

Les inévitables publicités, arrogantes et flatteuses, succédèrent au long sanglot romantique. Le crissement du tableau de bord, en réplique à l’agression mercantile, redoubla d’intensité. Ne supportant plus cette cacophonie, Patrice éteignit le poste de radio d’un index rageur, donna un coup de poing vengeur sur la planche de bord et enclencha son clignotant droit. La bretelle de sortie d’autoroute était en vue. Le petit bruit vibratoire se tût, conséquence de l’intimidation violente, de la baisse du régime moteur ou de l’enchainement combiné des deux actes simultanés. « Il faudra tout de même que j’en parle au père Lereboulet lors de la prochaine vidange », pensa Patrice.

La voiture serpentait lentement entre les méandres des divers cours d’eau qui accompagnaient la petite route de campagne. Le vieux cabriolet Morgan franchit successivement la lothringe, puis un canal encombré de péniches et ensuite le bras secondaire de la rivière, pour se retrouver dans un village lorrain traditionnel. Les demeures trapues étaient alignées, presque toutes mitoyennes, regroupées, recroquevillées sur elles-mêmes, encore engourdies par la traine de l’hiver. Au-delà des premières rangées de maisons, on distinguait les toits rutilants des lotissements successifs qui, telles des colonies saprophytes, avaient poussé autour du hameau originel.

Patrice pria pour que le feu tricolore fût rouge. Il l’était. C’était pour lui une halte symbolique que ce signal lumineux. Il matérialisait la fin du village et l’intersection de la petite route avec une artère à double voie de circulation conduisant à l’usine. Ce banal instrument de signalisation routière représentait la frontière séparant l’ancien et le nouveau monde, la campagne et l’industrie, la tradition et le modernisme. Patrice détestait passer brutalement de l’un à l’autre de ces univers antagonistes. Il avait besoin d’une préparation, d’une mise en condition, avant d’affronter le monde contemporain. Le feu rouge lui permettait ce moment critique. D’autant plus qu’une fois arrêté, il regardait immuablement une haute et vielle maison de maître située sur sa gauche, à environ cinquante mètres de la chaussée. Elle avait encore fière allure et, hormis quelques tuiles brisées et une façade décrépie, n’accusait pas trop l’outrage des années d’intempéries et de négligence. Durant trente secondes, Patrice se plaisait à imaginer la vie d’une famille de vielle noblesse provinciale, désargentée comme il se doit et fidèle au serment de ses ancêtres : « Pour l’épée, le trône et l’autel ». Encore un bond dans le passé et il se voyait lui-même sous l’armure d’un preux chevalier, soldat du Christ-Roi, se préparant au départ pour la croisade… Une corne bruyante le fit sursauter. Le feu était passé au vert et l’automobiliste qui le suivait s’impatientait. Il abaissât la visière de son heaume, assura la prise de sa lance, enclencha la première vitesse et fit vrombir le huit cylindres rugissant de la Morgan.

L’usine se trouvait à cinq cents mètres à peine, imposante, arrogante, incongrue au milieu de ce terroir rural lorrain. « Une cerise confite sur une tarte aux mirabelles » pensa Patrice. Quelle faute de goût ! Bien que, « Pourquoi pas ? », eut rétorqué un nouveau Curnonski, adulé des magazines branchés au discours fat et consensuel. Il rangea sa voiture sur le parking réservé aux cadres de l’établissement. Le long capot Sherwood green, couleur de tout authentique cabriolet anglais qui se respecte, jurait parmi les berlines grisâtres et anonymes déjà présentes. Un cadre qui sait se comporter ès qualités doit rester neutre, sans signe extérieur distinctif autre que ceux, indispensables, qui catégorisent son appartenance sociale : costume sombre en cachemire, cravate club, mocassins Weston et mallette du type attaché-case. Sa voiture haut de gamme, berline de préférence, se doit d’être grise. Du gris perle au gris anthracite, toute la palette défilait sur le parking, avec une prédilection pour les teintes foncées. Le bleu marine et le noir était à la rigueur tolérés, mais trahissaient l’ambitieux qui se voyait déjà accéder à l’équipe de Direction. Le spider anglais, inconfortable et gourmand, coutait une véritable fortune à Patrice ; mais c’était le prix à payer d’un certain anticonformisme social. Originalité qu’avec le temps Chantal appréciait d’ailleurs de moins en moins. Mais ceci est une autre histoire comme disait Rudyard Kipling…

Chapitre 2
Monsieur Restor

– Bonjour monsieur Restor.

– Bonjour madame Gironde, répondit Patrice à l’hôtesse assise derrière son comptoir, dans le grand hall vitré de la SLM.

La SLM ou Société Lorraine de Moteurs était la filiale d’un grand fabricant d’organes destinés à l’automobile, l’entreprise PFA. La compagnie familiale jurassienne « Pichot Frères et Associés » avait beaucoup prospéré en un siècle, se diversifiant dans toutes sortes de fabrications mécaniques. Cette usine lorraine était récente et fabriquait, comme son nom l’indiquait, différents types de moteurs thermiques, essence ou diesel. L’entreprise employait un peu plus de trois mille salariés, surtout des anciens sidérurgistes reconvertis, ainsi que leurs enfants. La SLM était le premier employeur privé du département et sa réputation dépassait le périmètre de la région Lorraine.

Arlette Gironde portait son nom à merveille. C’était une petite boule rose et blonde, à l’œil pétillant et au petit nez retroussé. Appétissante sans être belle, aimable sans être vulgaire, toujours souriante et exhalant le parfum délicat que lui avait conseillé la secrétaire du Directeur général, très attentif à ces détails qui impliquaient l’image de marque de la société dès l’arrivée dans les locaux de la réception. Arlette Gironde avait pourtant bien du mérite à afficher son éternel sourire, qui n’était pas de circonstance, mais reflétait bel et bien une joie innée, voire organique. Son mari, agent de maitrise dans l’usine, était un alcoolique atrabilaire, désagréable au possible, qui excellait à humilier ses ouvriers par d’incessantes remarques désobligeantes. La direction du personnel s’en serait bien débarrassée dans l’intérêt de la préservation du climat social, mais il était, outre son caractère abominable, un contremaitre considéré comme compétent et efficace, à l’expérience jugée indispensable. C’était surtout un membre historique du syndicat maison, le SIML ou Syndicat Indépendant de la Métallurgie Lorraine. Statut quo donc ; jusqu’au jour ou l’un de ses subordonné se rebiffera et passera à l’acte. Mais d’ici là…

En grimpant l’imposant escalier de verre sans contremarches du bâtiment administratif, Patrice se plut à souhaiter que monsieur Gironde fût un mari cocu. Saisi d’un fantasme saugrenu, il s’imagina même dans le rôle de l’amant vengeur – Un acte de salubrité morale – Il n’eut pas le loisir de se projeter mentalement la suite de cette séquence incongrue. Sur le palier du troisième étage, l’attendait monsieur Petit, à l’esprit aussi étriqué que pouvait le suggérer son patronyme. Pour la seconde fois de la journée, l’onomastique était étonnamment pertinente ! A mettre dans le « cassoulet cartésien », comme eut sans doute dit le cher Salvador Dali.

L’arrogant chef du personnel, qui ne supportait pas ce titre pourtant bien en accord avec l’acception de la fonction, exigeait qu’on le désignât par le sigle RRH, acronyme de Responsable des Ressources Humaines. Le porteur de ces initiales fades et impersonnelles (c’était vraiment le cas de le dire !) en vigueur dans la sphère panurgiste de l’entreprise, avançât vers Patrice en tapotant sa montre du pilon de l’index.

– Vous abusez, monsieur Restor, vous abusez ! Il est huit heures quarante-deux, alors que vous êtes censé prendre vos fonctions à huit heures ou au plus tard à huit heures quinze si vous choisissez l’horaire décalé, ce qui vous ferait alors sortir à dix-sept heures et donc….

– Abusus non tollit usum1, rétorqua Patrice en lui coupant la parole brutalement et passant son chemin afin d’éviter le fastidieux développement de son discours traditionnel sur les avantages comparés des deux types d’horaires que l’entreprise, dans sa grande mansuétude et un audacieux esprit d’ouverture sociale, proposait à ses employés et cadres.

Patrice Restor était un jeune cadre, responsable du service d’implantation des moyens informatiques (IMI) de la SLM. Il était entré dans cette société dès la libération de ses obligations militaires, pour gagner un peu d’argent en attendant de vraiment choisir une carrière selon ses vœux. Un premier poste pour voir, en quelque sorte. Et cela faisait déjà cinq ans qu’il y travaillait. L’inertie, la routine, les habitudes (ah, les habitudes !) et une certaine anxiété du changement en étaient responsables. Au grand dam de Chantal, qui lui répétait sans cesse qu’il valait mieux que cela et l’incitait à rechercher un poste plus prestigieux, notamment « à l’international » comme elle disait ; mais ceci est une autre histoire…

Le service IMI dépendait du département informatique de la société. C’était l’un des plus petits services du site. Il comprenait, outre Patrice, un sous-chef de service et six employés, deux hommes et quatre femmes. Le supérieur hiérarchique direct de Patrice, patron du tout puissant département informatique, s’appelait Daniel Béron et demandait qu’on l’appelle Dany. C’était un bon vivant qui approchait la cinquantaine. Il fumait trop, mangeait trop, buvait trop et accusait vingt kilos de trop sur la bascule. Il se dispersait en de nombreuses activités extraverties et mondaines, appréciées des notables du cru, afin de se constituer un carnet d’adresses flatteur et une image d’homme sociable, dans le coup, branché, câblé. Top in, comme on disait dans les luxueux magazines remplis de publicité paraissant en fin de semaine, que la plupart des cadres achètent pour les glisser de manière faussement négligée dans la pochette extérieure de leur serviette, en laissant bien dépasser l’extrémité supérieure afin que l’on puisse en lire le titre imprimé sur papier glacé.

Béron, en manager moderne et sensible à l’air du temps qui préconisait l’implantation de locaux open space, avait installé son bureau en plein milieu du service informatique ; pour être au centre des préoccupations de ses subordonnés, disait-il. Les parois de son bureau étaient vitrées depuis leur tiers inférieur jusqu’au plafond, sur les quatre côtés ; pour faire plus convivial, disait-il. Patrice avait rebaptisé cette implantation collectiviste et promiscuitaire, de façon pertinente et impertinente à la fois, sans en modifier la phonétique anglophone. Il l’appelait « l’espace aux peines ». Ce souci de la transparence ostentatoire obsédait Béron à un tel point qu’il parasitait son vocabulaire d’une formule dont il usait à la moindre occasion. « On a rien à cacher » proclamait-il ainsi à ses interlocuteurs et plusieurs fois de suite au cours de la conversation.

Patrice, malgré la réprobation de Béron, avait obtenu qu’on lui aménage un bureau à parois pleines, hormis une baie vitrée sur l’extérieur. Son service était situé dans un coin du troisième étage, dont le département informatique occupait la moitié de la superficie. Le service IMI était séparé du reste du département informatique par un étroit couloir que les employés avaient baptisé « le sas ».

L’immense salle du secteur informatique, avec le bureau du responsable en son centre, hébergeait les autres services du département : l’informatique du secteur industriel (ISI) et l’informatique de gestion-comptabilité (IGC). L’informatique-bureautique (IB) et les études informatiques (EI) étaient directement rattachées à Béron, qui déléguait facilement et beaucoup. Le service IMI devait sa relative indépendance, du point de vue géographique, à l’architecture du bâtiment administratif qui possédait à chacun de ses angles une sorte de verrue accolée au bâtiment lui-même par un fin pédoncule, le sas. Ces quatre excroissances allégeaient l’aspect monumental de la tour administrative, cube vitré sombre et austère posé sur une pelouse bien entretenue.

Le sous-chef du service IMI, qui secondait Patrice, s’appelait Bernard Fuchs. C’était un colosse un peu mou, au phénotype germanique marqué, fier de son origine rurale. Il n’avait que deux préoccupations dans la vie : la spéculation boursière et l’obsession de la propreté. Les autres informaticiens l’avaient surnommé « Fuchs la poussière », puis simplement « La poussière », en référence ironique à l’objet de sa traque incessante.

Parmi les six employés du service, le plus pittoresque était incontestablement Francis Thomas. Petit bonhomme bréviligne et barbu, il portait d’énormes lunettes de myope qui accentuaient son aspect Toulouse-Lautrec, sans canne ni chapeau. D’origine vosgienne, il était donc buté, bien que non goitreux et naturellement enclin aux relations conflictuelles. Patrice devait régulièrement lui rappeler où se trouvait l’autorité hiérarchique, sous peine de le voir exploiter la moindre occasion d’affirmer son indépendance. Il travaillait déjà dans le service avant l’arrivée de Patrice et avait accueilli son nouveau supérieur en le prévenant qu’il ne supporterait aucun ordre ni consigne. Il affirmait bien connaitre le travail et l’organisait à sa convenance. Patrice avait simplement répondu « on verra bien » et avait progressivement instauré avec le frondeur une relation de subordination, ferme et juste, comme l’armée le lui avait enseigné à l’école d’officiers. Il en avait naturellement parlé à Béron qui avait éludé la question et le laissa gérer la situation à sa guise. Comme on dit en sabir lorrain, sa réponse tenait du Demerden sie sich ! (Dem… dez-vous tout seul).

L’autre collaborateur masculin, Jacques Elincart, était un hypochondriaque congénital, se plaignant éternellement d’une patraquerie généralisée qu’aucun médecin ne savait soigner et qui constituait son seul horizon.

Bien différentes, étaient les quatre auxiliaires féminines de l’IMI Leur fiche individuelle faisait ressortir leur singularité. Patrice avait rédigé une note signalétique sur chacun de ses subordonnés, dès son premier contact avec eux. « La première impression est toujours la bonne », comme se plaisait à dire le docteur Raoul Weber, médecin du travail du site. Un personnage très cultivé, faussement candide, souvent cynique, qui excellait dans un rôle de composition de monsieur Prudhomme et que Patrice appréciait à sa mesure.

Axelle Kieffer était une frêle créature à la poitrine creuse, dotée d’une petite voix douce de première communiante. Et pourtant, la rumeur lui attribuait de nombreuses liaisons, intra et extra muros. Cette nymphette arachnéenne était, comme il se doit, mariée et mère de deux charmants bambins. Elle n’était pas belle au sens académique du terme, mais il fallait bien avouer que l’ensemble était assez attractif, voire priapique comme l’avait noté Patrice sur sa fiche. Son rire, surtout, était très agréable, troublant, sensuel. Aussi, Patrice avait-il ajouté « Rire de fille ».

En face du nom de Véronique Perez, on lisait « Château en Espagne ». Cette formule résumait lapidairement le parcours de cette riche épouse d’un Catalan ayant créé en Lorraine une société prospère de nettoyage industriel. Nullement obligée de travailler, elle restait à la SLM pour se distraire et assumer son rôle de Working woman. Sa fiche signalait ensuite « Du chien, du chic, du choc », en référence à son élégance raffinée et à son caractère hautain et volontiers méprisant.

Henriette Dedun était somme toute le pendant féminin du pauvre Elincart. Souvent larmoyante, toujours envieuse – donc insatisfaite – cette mère de deux enfants était l’épouse d’un ouvrier de l’usine. C’était un brave garçon sans prétention dont la femme faisait un complexe d’infériorité sociale vis-à-vis de ses collègues. Sa fiche mentionnait « Parangon de la vertu complexée ».

Mademoiselle Patricia Meyer, auto-surnommée « Pat », n’inspirait pas trop confiance à Patrice. Cette jeune employée d’à peine vingt ans ne travaillait à la SLM que depuis un an, mais était un peu trop sûre d’elle. Elle avait rapidement pris de l’ascendance sur ses collègues, tant masculins que féminins. Elle intriguait et connaissait déjà beaucoup de monde dans l’entreprise. Pas naturellement jolie, elle savait mettre en valeur ses atouts et estomper ses disgrâces. Dotée d’un culot et d’une assurance sans complexe, elle excellait à se rendre indispensable. « Elle est très sympathique », comme disait la plupart des salariés du site. Patrice s’en méfiait et regrettait que Béron l’ait embauchée, malgré sa réticence intuitive. « Trop sympathique », avait-il noté sur sa fiche, en soulignant l’adverbe.


1 Adage de l’ancien droit romain signifiant « L’abus ne supprime pas l’usage »

Chapitre 3
Gégé

La matinée s’écoula rapidement. Quelques dossiers d’implantations à chiffrer, des commandes de matériel à signer, des dizaines d’appels téléphoniques intempestifs et les multiples intrusions de Fuchs, en quête de perpétuels renseignements. Puis Béron entra dans le bureau de Patrice, un grand sourire lui fendant le visage.

– Au fait, Restor, savez-vous que j’ai rencontré Gérard samedi soir ? Fanfaronna-t-il en gonflant la poitrine.

– Gérard ? Quel Gérard ? Répondit Patrice d’un ton distrait.

– Mais, Gérard voyons ! Le seul, le vrai, « le Gérard » ou plutôt « le Gégé », comme tout le monde l’appelle.

– Vous voulez sans doute parler de Monsieur Maurice Gérard, « le sauveur de l’emploi lorrain », comme le présentent les média, rétorqua Patrice, sarcastique. J’espère que vous n’avez pas diné avec lui ou alors que vous aviez une cuillère suffisamment longue.

Ignorant l’allusion méphitique, Béron racontât à Patrice comment il était enfin parvenu à se faire inviter à la soirée d’une société de pensée regroupant le gratin des notables de la région ; assemblée qui se voulait caritative mais qui était surtout « fraternelle ». Il ne désespérait d’ailleurs pas de s’y faire admettre un jour comme membre à part entière. Il escomptait que la fréquentation de personnalités locales comme Maurice Gérard puisse lui procurer de substantielles retombées, tant sur le plan professionnel que privé.

Maurice Gérard était un politicien chevronné qui cumulait plusieurs mandats électifs : maire, député, conseiller général, président de l’assemblée départementale. Il était le tout puissant délégué régional du Parti Républicain Populaire ou PRP et responsable de nombreuses associations qu’il avait créées pour la défense de l’emploi sidérurgique lorrain. Il trainait plusieurs casseroles de prévarication et autres emplois fictifs à ses basques, que la rumeur publique colportait avec délice. Ce qui ne l’empêchait pas de se faire réélire dès le premier tour à chaque scrutin. Les dernières élections municipales l’avaient d’ailleurs vu seul candidat en lice, les autres prétendants éventuels sachant sa reconduction assurée.

– C’est tout de même grâce à lui si nous sommes là, repris Béron en faisant allusion à l’implantation de la SLM sur le territoire de sa circonscription. Sans lui, nous n’aurions jamais obtenu des conditions d’installation aussi favorables. Si nous avons pu bénéficier des aides financières qui nous ont été consenties au titre de la création d’emploi en bassin industriellement sinistré, c’est bien à lui que nous le devons, non ?

Sans même laisser Patrice réagir à son plaidoyer, l’avocat Béron assena l’argument ultime, la dernière salve.

– Sans compter l’opposition acharnée du couple infernal et antinomique écolo-rural qui multipliait les tentatives d’intimidations pour faire avorter le projet. Nous pouvons remercier Gégé pour son acharnement. Sans lui, jamais nous n’aurions réussi à nous installer dans ces maudits champs de blé !

– Pauvre Colette Baudoche, murmura Patrice d’un ton sépulcral, en référence aux espaces Barrésiens ainsi profanés.

– Qui ça ? demanda Béron.

– Rien, personne… une correspondante à qui le dois téléphoner et dont le nom me reviens subitement en mémoire après l’avoir cherché en vain toute la matinée, éluda Patrice.

– Au fait, repris Béron, comme s’il retrouvait par pur hasard le motif réel de sa visite, Gégé m’a dit qu’il apprécierait que nous puissions embaucher une de ses administrées. Une technicienne diplômée d’un certificat de gestion informatique où quelque chose dans ce genre. J’en ai déjà touché un mot au service du personnel. Petit serait d’accord, c’est bien notre tour de pouvoir renvoyer l’ascenseur, non ? Mais il faudrait pouvoir justifier ce recrutement par une « expression de besoin ». Vous savez bien que le service central parisien exige des justificatifs pour chaque nouvelle création de ligne budgétaire, surtout en ce qui concerne les frais de personnel ! Aussi, ai-je pensé à vous pour nous monter un dossier bien ficelé, comme vous savez les faire.

– Je ne vois pas bien ce que je pourrais monter dans ce sens ! Répondit Patrice d’un air bourru, irrité par toutes ces circonvolutions dialectiques, écœuré de cette basse flatterie intéressée et soucieux de rejeter ce surcroit de travail stérile. Je viens juste de réorganiser le service depuis l’arrivée de Mademoiselle Meyer et pour le moment je n’ai pas besoin d’effectif supplémentaire. Vous m’avez parlé d’une diplômée en informatique de gestion, voyez donc avec Nicolas Martial dont c’est plus particulièrement le domaine de compétence.

– Vous pensez bien que si c’était possible, je ne serai pas là en ce moment, Restor, je ne suis pas stupide ! Ne faites donc pas l’âne, vous vous doutez bien que Nicolas m’aurait rendu ce service sans broncher s’il n’était pas en sureffectif. Malheureusement il est déjà à « plus un » et PFA-Paris n’acceptera jamais une accentuation de sa dérive. Il est dans la ligne de mire et le central n’attend qu’une occasion pour appuyer sur la détente. Je vous demande donc de me préparer un dossier argumenté et chiffré pour pouvoir justifier cette embauche. Votre budget est au trait et vous avez encore des perspectives de développement dans les années à venir avec l’arrivée du nouveau matériel. Je vous donne la tonalité générale à exploiter, mettez moi ça en mesure comme je sais que vous pouvez le faire.

Comprenant que la démarche de son supérieur allait bien au-delà du simple caprice mondain de circonstance et ressemblait plus à un engagement personnel, Patrice réprima toute velléité d’argumenter son opposition à ce véritable diktat et se contenta de demander.

– Quel est le délai dont je dispose pour vous établir ce dossier, Monsieur ?

– J’aimerais bien que cette affaire soit bouclée à la fin du mois, répondit Béron en se grattant le menton d’un air contrarié. D’ailleurs, j’ai déjà rappelé Gégé pour lui demander de nous envoyer sa protégée en vue d’un entretien préliminaire. Aussi, je compte sur vous pour me présenter ce fichu dossier argumenté le plus rapidement possible, dit-il en pointant sur Patrice un index mi-complice, mi-comminatoire.

Patrice vérifiait in vivo la mise en application de la méthode qui assurait la popularité de Maurice Gérard, dit Gégé, et expliquait en grande partie ses résultats dignes d’une république bananière ou d’une démocratie communiste – au choix de l’oxymore – au moindre suffrage qu’il affrontait. L’électeur se méfie des promesses mais plébiscite le népotisme, du moins tant qu’il en est le bénéficiaire.

Bien qu’un peu irrité par le numéro de Béron, il termina sa corvée de signatures, puis regarda sa montre : midi, l’heure de sa pause. Tout le service informatique prenait une pause-café d’un quart d’heure vers dix heures du matin, autour des distributeurs de boissons de l’étage. Béron y tenait tribune entre deux conversations de café du commerce. En fin de matinée, tout ce petit monde allait déjeuner au self en troupeau.

Patrice ne s’arrêtait pas de travailler dans la matinée, préférant consommer son ou ses cafés en solitaire, à son bureau et n’allait déjeuner qu’à midi et demi, voire treize heures. Il profitait donc, juste avant le repas, d’un moment privilégié dans le silence complet de l’étage. Plus aucun cliquetis mécanographique, ni crépitement d’imprimante et surtout l’absence de ce bruit de fond verbal, souvent émaillé de gloussements féminins, voire de coups de gueule suraigus de Béron. Il utilisait cet espace-temps personnel, ce trou noir intime, pour décompresser des contrariétés accumulées dans la matinée. Il aimait se détendre un instant en compagnie de quelques amis fidèles à ce rendez-vous apéritif : Baudelaire, Verlaine, Heredia, Pascal et Epictète lui tenaient souvent compagnie.

A midi et demi, il referma son antique édition de l’Enchiridion d’Epictète, la rangea dans un tiroir qu’il verrouilla et mis la clef sous le plateau du bureau métallique, contre un aimant placé là à demeure. Il prit sa veste à la patère murale, sortit et ferma la porte à clef. Il traversa l’étage désert, ignora l’ascenseur et descendit promptement l’escalier qui le mena au rez de chaussée. Sorti du bâtiment administratif, il lui fallait emprunter une allée bétonnée qui serpentait à travers le gazon pour rejoindre le restaurant du site. C’était un self-service moderne et agréable. A l’entrée, le gérant de l’entreprise de restauration, Richard Coste, saluait poliment les clients en adressant un petit mot complice à chacun. Le même, immuable, depuis le premier contact.

– Toujours cinq jaunes, monsieur Restor ?

– Toujours quatre plus un, monsieur Coste, répondait tout aussi invariablement Patrice.

Cette arithmétique d’initiés n’avait cependant rien d’ésotérique. Elle faisait simplement allusion au nombre de tickets que Patrice dépensait pour son repas. Il avait décidé, une fois pour toutes, de ne consommer que deux ramequins de crudités, un yaourt et un fruit, soit quatre tickets pour la nourriture, plus une demi-bouteille d’eau plate à un ticket. Ce choix frugal offrait plusieurs avantages. Il lui évitait la somnolence post prandiale, redoutable dans bien des bureaux ; lui permettait de rejoindre le restaurant plus tardivement que les autres cadres qui mangeaient un repas complet et le dispensait de faire la queue d’attente devant le stand des plats chauds. Il perdait ainsi peu de temps dans les travées du self et rejoignait, après avoir payé son dû à l’aide des cinq fameux tickets de couleur jaune, la table de ses commensaux habituels.

Chapitre 4 
Bon appétit Messieurs !

Patrice scruta la longue table occupée habituellement par les cadres afin d’y repérer les visages familiers et les places encore disponibles. L’usage voulait en effet que les ingénieurs et chefs de service se retrouvent sur une seule tablée formée du regroupement de plusieurs tables pour quatre personnes. Cette coutume avait également cours au niveau hiérarchique subalterne, par affinité de service. On distinguait ainsi des tablées de fabrication, de maintenance, de logistique ou des services administratifs.