Un train d'enfer(s) !

De
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Dans la tradition de la littérature belge, une aventure surréaliste
avec en toile de fond (au sens propre et au sens
figuré) l’oeuvre picturale de Paul Delvaux. Ô ! toi, disciple
indécrottable de Descartes, tu risques de ne pas y trouver
ton compte. Il te faudra vivre dangereusement.


L’auteur : Enseignant retraité,
il a toujours voué un culte à
Guy de Maupassant, le prince
de la narration.

Publié le : dimanche 1 janvier 2012
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9789999988764
Nombre de pages : non-communiqué
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1. Villa ge p e o p le
La carte déploy ée sur la table, le doigt suit la gr osse lign e rouge pen dan t six cen tim ètres pour em prun ter en suite sur la gauche trois cen tim ètres de trait jaun e et achev er sa course après un cen tim ètre et dem i sur un e in sign ifian te lign e blan che. Le doigt se bloque sur un m odeste en sem ble de petits carrés n oirs baptisés « ham eau » au doux n om de e « Valbon » . Le tout à l’échelle 1/ 20 0 0 0 0 . Mais diable que peut-on aller chercher dans ce patelin où les cam eras de Guy Lem aire n’ont jam ais daigné s’attarder pour m eubler sa quotidienne ém ission « Télétourism e » ? Un pate-lin que le catalogue de la prochain e journ ée du patrim oin e n e m en tion n e pas et pour cause puisqu’il faut av oir abrité un e gran de person n alité, si ce n ’est un délégué sy n dical d’un atelier de m écan ique v oisin . Toutefois, la surv iv ance d’un lav oir pourrait faire les beaux jours d’un am ateur de charpen te, celle-ci ay an t trav ersé les siècles av ec bonheur – orm es ou chên es ? – et com pléter un op uscule en gestation . Les petits cercles locaux d’histo-rien s son t frian ds de ces trésors cachés. À v os cray on s, à v os pin ceaux ou à v os appareils n um é-riques !
Un si joli petit h am eau ! Tout en pierres et en ard oises. Tout en fleurs et en pein ture fraîche. Où les façades affichen t la person n alité de ceux qui s’y dissim ulen t. Des m aison s les fen êtr es trah issen t à travers les r ideaux l’om bre d’un ou plusieurs objets r évélateurs.
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Un h am eau paisible. Et qui pour tan t n ’a pas h ésité à sacrifier sa tran quillité pour accéder à la m odern ité et aux com m odités de la ville voisin e. Le rail est arrivé et avec lui d’abord la poésie des cuivres, du jeu des bielles, du foyer rougeoyan t, de la vapeur, des yeux vifs au m ilieu d e la gueule n oire, en suite la froideur fon ction n elle et an on ym e de la fée électricité. Le ham eau a fait l’im passe sur la bruyante et odorifér an te m ich elin e au fuel. Un joli petit h am eau fait de cen t cin quan te-sept n om s ce propos, autant que vous sach iez : les habitan ts s’appellen t les Valbon n ais. La logique lin guistique voudrait qu e les fem m es s’appellen t Valbon n aises. Poin t du tout. Ce son t les Valbon ien n es. Person n e n ’a pu expliquer cette divergen ce. Mais si vous n e voulez pas passer pour un plouc, ten ez-en com pte),cin quan te-sept n om s don c cen t in scrits sur les registr es m un icipaux. Pour que le com pte soit bon , ajouton s quelques poules, quelques lapin s, quelques ch ats, quelques ch ien s et les pigeon s du père Fran çois. — Et alor s, Fran çois, c’est pour quan d la gloire ? — Ah ! Le pigeon , c’est folâtre. C’est im prévisible. T’as un e pigeon n e qui passe. Adieu la coupe et le ch èque. Alors Fran çois atten d com m e les con voyeur s. Et les di-m an ch es de com pétition , tout le village ten d l’or eille au m oin dre battem en t d’ailes. Car qui dit victoire, dit tourn ée gén érale. Fran çois n ’a jam ais com pris pourquoi certain s lui collen t le titre de « baron ». San s doute ign ore-t-il que la posses-sion de pigeon s était jadis le privilège du seign eur local. Ce n iveau de peuplem en t n e con stitue pas un argum en t suffisan t pour reten ir l’atten tion du ch ron iqueur d uR ou-
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tardourri sade quoi aurait-il n r on iqueur, . D’ailleurs ledit ch prose ? Pas de petite église rom an e aux fr esques et aux vit raux restaur és, pas m êm e le refuge pour reliques d’un sain t ou-blié, un e petite église vidée de ses m aigres rich esses par ordre d’évêch é pour éviter toute ten tation aux am at eur s d’ar t sacr é. J uste un e petite église au style in défin issable qui n e r éun it plus à l’h eure des offices qu’un e dizain e de per -son n es, où dom in en t les sopran i. Toutes les deux sem ain es débarque le prêtre am bulan t d’origin e africain e, venu ren dre au bon peuple de la m èr e patrie, le m essage tr an sm is par les m issionn aires. Si les fidèles on t déserté, m is à part les athées in vétérés, c’est par ce que la com m un auté n ’est plus soudée par la présen ce récon fortan te de celui que l’on appelait avec défér en ce « m on sieur le cur é » et qu’aujourd’h ui on appel-ler ait fam ilièrem en t – trop fam ilièrem en t ? – Victor, et c’est aussi parce que l’Africain en dépit de louables efforts m ar-tyrise la lan gue au poin t de la r en dre in com préh en sible. Dieu lui-m êm e doit y perdre son latin . Ou son ar am éen . Un cur é per m an en t – avec ou san s sa légen de de bon n e ch ère et bon n e cave – rassur e le bon peuple sur sa capacité à gagn er le paradis. On l’aim ait le curé, surtout qu’en fin de vie, l’expérien ce lui avait en seign é la toléran ce et l’ar t de relativiser les « gros » péch és. Pour justifier ce que d’aucun s auraien t pu baptiser « laxism e », il con fiait volon tiers qu’en quaran te an s il n ’avait pas célébré un seul m ar iage qui n e fut pas « ur gen t ». Et pourtan t cela faisait aujour d’h ui des couples paisibles. Et puis il avait un e cer tain e com plicité avec les célibataires, com m e avec l’in stit. Quan d les deux h om m es se croisaien t, in variablem en t, le cur é lan çait :
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— J oseph , voilà un bail que je n e vous ai plus vu fréquen -ter n otre église. — Pas d’in quiétude, cur é. Les écritures n e disen t-elles pas « Dieu r econ n aîtra les sien s » ? — Eh ! Oui. Mais c’est un e tâch e tr ès lourde pour laquelle il a besoin des h om m es. Il fallait bien que cette petite église soit placée sous la protection d’un sain t ou d’un e sain te. Difficile à trouver car on se souvien t san s doute que Vatican II a taillé san s pitié, élim in an t du calen drier les bien h eur eux cr éés de toutes pièces par un folklor e local. Faisan t fi de cet ost racism e, le h am eau a opté pour sain te Ph ar aïlde. Le saugren u de ce prén om pourrait faire cr oire à un e superch erie de potach e. Poin t du tout, cette fem m e a bien vécu dan s le Braban t en tr e 650 et 740 . Un e durée de vie de n on an te an s ! Si pour l’époque ce n ’était pas là un m ir acle ! Par ailleur s, les pay-san s aussi l’on t rapidem en t adoptée parce que l’un de ses m iracles aur ait ren du la vie à un e oie. Con fusion bien par -don n able en tre foie et foi. Par arr êté m un icipal, les auto-rités, n e voulan t pas être en reste, il a été décr été que ladite sain te serait fêtée le prem ier dim an ch e de septem br e. C’était pour les édiles l’occasion de parader tout en éch arpe, surtout les an n ées de con sultation élector ale. Les sain tes fem m es du ham eau auraien t aim é balbutier quelques p rières tout en roulan t en tr e leurs doigts les gr ain s du ch apelet. Mais n ulle part on n ’a retrouvé un e r eproduction de ladite protectrice. Qui dit cur é évoque in variablem en t un e autr e figure, celle de la bon n e qu’il vous arrivera de croiser, u n e vieille – Marie – , tout de n oir qui s’accroch e à son statut en dépit d’un presbytère aux volets m i-clos et surtout en dépit, jadis,
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des quolibets des gam in s : « Elle est am our euse !… Elle est am our euse !…», scan dés surEn réalité,pion s. l’air des lam Marie s’appelle Perrin e, m ais elle a ch an gé son prén om à cause de la ch an son … Ce n ’est pas tellem en t la ch an son qui est pertur ban te, m ais la m an ière de la ch an ter . Il y a un m on de en tr e les voix h arm on ieuses des Com pagn on s de la chan son et le braillem en t des gam in s que dom in en t quel-ques voix m alm en ées par la m ue. Si les Com pagn on s m etten t davan tage l’accen t sur le côté su rr éaliste de la fin – un crân e com m e bén itier et des jam bes com m e ch an deliers – les gam in s titillés par un e libido n aissan te s’attarden t plus vo-lon tiers sur le m ot « am an t » évocateur de scèn es ch audes. Pour services ren dus, Marie s’est vue autorisée à h abiter le presbytère jusqu’à sa m ort. L’im portan ce des lieux lui a perm is d’in viter sa jeun e sœ ur , un e Soph ie, en core céliba-taire en dépit d’un ph ysique gén éreux et d’un sourire qui n e l’est pas m oin s, un e in vitation à partager sa fin d e vie. Suite de la visite guidée. Pas de m usée de la vie d u terroir. Exception faite – com m e il a été sign alé p récédem -m en t – d’un an cien lavoir, m ais qui n e rassem ble plus les com m ères depuis que la lessiveuse progr am m able est en tr ée dan s les foyers les plus m odestes. Je rev ois le lav oir où les filles chan taien t Leurs rires se m êlan t au x gargouillis de l’eau Elles v en aien t aussi, au plus chaud de l’été Les jup es retroussées, se rafraîchir la peau (Poèm e n on sign é) Pas d’h ôtel n i de r esto avec ou san s étoiles. J uste un e om elette ou un croque-m on sieu r ch ez Alph on se. Et du lapin avec gratin dauph in ois les jour s de ch am pion n at de balle
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pelote. L’en seign e ? « Au Café du Com m erce » .Tout un program m e en cette période de crise. Si en core, un GR s’était détourn é de la route de Com postelle pour traverser le h am eau, le tiroir-caisse d’Alph on se aurait r etrouvé un e raison de se réjouir. Tout ce qui précède explique pourquoi on n ’a pas jugé utile d’ouvrir un syn dicat d’in itiative. Ni un site in ter n et.
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En débarquan t dan s ce h am eau, poin t n ’est besoin d’un GPS pour s’orien ter. Les cen t cin quan te-sept h abitan ts se répartissen t dan s deux ran gées de m aison s, com m e un e com pagn ie de CRS appelée à la h aie d’h on n eur. Lesdites m aison s son t séparées de-ci de-là par des bâtim en ts d’utilité publique. La perspective, déboulan t sur l’in fin i de la cam -pagn e, est m alh eur eusem en t en partie bouch ée par les voitures, peu de m aison s disposan t d’un garage. Parm i les édifices rythm ant le quotidien, on trouve d’abord la m aison dite com m un ale ron gée par le lierr e et qu i n e ren d plus que de m en us services, la fusion des petites com -m un es ayan t privé l’en tité d’un bourgm estr e et de ses acolytes. Mais elle con tin ue à ar bor er fièrem en t le dr apeau fédér al, le drapeau région al et le drapeau européen les jour s de com m ém oration n ation ale et de réjouissan ces loca les. Un e école m oribon de depuis plus de dix an s à défaut de clien ts et qui s’est recon vertie en « m aison de la cultur e », un e appellation con trôlée qui lui vaut quelques pép ites de subsides. On y projette un film par m ois et on y bat la carte les sam edis après-m idi. On a ten té de sin ger les « ch am -pion s » de J ulien Lepers, pein e perdue…
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Un estam in et déjà épin glé, celui d’Alph on se, dan s la lim on ade depuis qu’il a été sevr é par sa m èr e, un établisse-m en t de salut public de plus en plus déserté depuis que la télévision TNT est arrivée par parabole in ter posée. Les h abitués de com ptoir on t aban don n é le privilège de r efair e le m on de à des journ alistes san s âm e. Tous les sociologues vous le diron t : la distribution de l’eau dan s les ch aum ières, l’in vasion des gran des surfaces et la télévision on t tué la con vivialité. Au-delà de la « gr an d-r ue » au r evêtem en t lépreux, la cam pagn e des blés, la cam pagn e des prés à vach es, la cam -pagne de ferm es châteaux, la cam pagne des bouquets d’arbres, la cam pagn e du cam pagn ard. En tr e « rur aux » et « villa-geois », un e com plicité m itigée souven t con flictuelle lorsque la tem pête s’abat et que les terr es des un s en vahissen t les caves des autres. Plus loin en core, un e ch asse privée, un n om à ch arn ièr es, avec un gibier qui n ’a cure de la propriété privée et qui cause quelques dégâts dan s les cultures. Mais que p er son n e n e s’avise de tirer en deh ors de la pér iode autorisée.
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Tout ça fait un brin « Tout le m on de il est beau, t out le m on de il est gen til ». Or tout village a sa cicatrice. Il n e s’agit pas ici des tr aces des deux con flits m on diaux. Le village n ’a pas con n u les affres des com bats ou des bom bar -dem en ts. On se souvien t toutefois d’avoir vu un bataillon de cyclistes bien de ch ez n ous pédalan t en direction de l’est. Deux jour s plus tar d, un con voi de casques « plats » de Tom m ies opérait un r etrait str atégique en direction de
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l’ouest. Deux jours en core pour découvrir le look vert de gris des m otar ds d’un e ar m ée d’en vah isseurs. Ces dern ier s n ’on t fait que passer, le h am eau n ’offran t pas de sites dign es du repos du guerrier . Par con tre, s’il y a eu quelqu es m ouvem en ts de tr oupe en 1940 , à la libération en 1944, pas de traces de la brigade Piron , des ch ars de Patton ou des jeeps de Mon ty. Seule preuve tan gible du ch an gem en t d’occupan t, les drapeaux belge, an glais et am éricain à la m aison com m un ale. Le r este suivra. D’abord les gam in s revien dr on t de la ville avec des paquets de Cam el et Lucky Strike am éricain s et des Craven A an glaises. Ce fut les prém ices du plus gran d gén ocide dû in con sciem m en t au can cer du poum on . La suite fut plus réjouissan te : l’épicerie de l’ép oque offrit au bon peuple des boîtes de « sin ge » et des œ ufs en poudre. Le café opéra u n tim ide r etour. Mais la cerise sur le gâteau devait êtr e d’un e autre ten eur. Le débarquem en t triom ph al du bas n ylon ! Fin ies les jam bes pein tes. La beauté à l’état pur ! Pour tout geste de r ésistan ce, on a cach é tous ceux qui étaien t en âge d’êtr e soum is au tr avail obligatoire outr e-Rh in . On a en terr é le cuivre con voité par l’occupan t et on à dissim ulé aux r ecen seurs de patates, la provision d an s la cave. Quan t aux ferm ier s, ils on t subi quelques réquisition s payées en m on n aie de sin ge qu’il sera m alaisé de con vertir après le con flit. Mon sieur Gutt, le gran d ar gen tier de la Libération , y veillera en in vitan t les déten teurs d’éch an ger leurs an cien s billets con tre des billets flam ban ts n eufs. Et ce à raison de deux m ille fran cs par m em bre de la fam ille. Nom bre de bas de lain e con ten aien t bien davan tage. Le surplus pouvait êtr e égalem en t éch an gé m ais m oyen n an t
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un e sérieuse pon ction au profit du Trésor . C’est ce que l’on appelle taxer les bén éfices de guerre. Toutefois, on aur ait pu trouver le tr adition n el m on um en t aux m orts pour la patrie. Les h abitan ts on t estim é que si le soldat appartien t à la n ation , l’h om m e, le père, le m ari, le frère appartien n en t aux fam illes. Il n ’y avait don c pas lieu de partager leur douleur avec l’in différen ce du bad aud d e passage. Cer tes dan s cer tain es fam illes, ch ez les an cien s, le 11 n ovem bre, ch ez les plus jeun es, le 10 m ai, resten t des repèr es douloureux. La cicatrice de Valbon est don c d’un e autr e m atière. La petite place devan t la gare possédait son ar c de triom ph e en la présen ce d’un orm e d’un e tr en tain e de m ètr es que l’on avait cein turé d’un ban c pour le con fort de ceux qu i ve-n aien t accueillir un proch e ou un am i. Pour quoi un or m e ? Parce qu’il est im posan t, parce qu’il pousse plus vite que le ch ên e et qu’après un e guerr e, il con vien t de vivr e vite. Mais il s’est avéré plus fragile. La gr aphiose l’a jeté à terre. L’arbre a été rem placé par un e gran de vasque fleurie. L’acquisition de cette vasque a con stitué un épisode ch ah uté de la vie du village, car le bruit a couru qu’il s’agissait d’un e im portation de Ch in e, un e gifle à la production des carrièr es voisin es. On a con ser vé le ban c. Voilà pour la cicatrice. Et le scan dale ? Toute com m u-n auté con n aît à un m om en t ou un autr e un dérapage com -m un ou particulier. Alors ? Alors, rien . Enfin si, des rum eurs. Et la rum eur est le can cer de la vie associative. Silen ce radio.
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