Une âme et pas de violon... Tristan Corbière

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"J'ai essayé, dans cet ouvrage, de raconter la vie d'un homme à qui il n'arriva rien, en somme, que d'être souvent un écrivain bizarre, et parfois, un grand poète.(..) Impossible de peindre Tristan Corbière sur pièces d'archives; il faut jeter dans l'entreprise son propre songe, son cour, son sang. Il n'y a pas de demi-mesure. La chance de réussite dépend du risque même d'erreur et s'y proportionne. J'ai couru, témérairement, absolument, les deux."
Publié le : mercredi 1 janvier 1930
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246800149
Nombre de pages : 243
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TRISTAN CORBIÈRE
par lui-même, extrait de
TRISTAN CORBIÈRE, par René Martineau (Editions "Le Divan")
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
Abisag ou lglise transportée par la foi (Albin Michel, éditeur).
Le Cabaret (Fayard, éditeur).
Indice 33 (Fayard, éditeur).
La Nuit de Saint-Bernabé (Albin Michel, éditeur).
Huon de Bordeaux, mélodrame féerique (Albin Michel, éditeur).
Écoute s’il pleut
(Fayard, éditeur).
Petite lumière et l'Ourse (Le Divan, éditeur).
Le Règne du bonheur (Fayard, éditeur).
Suite variée (Grasset, éditeur).
Haute Provence (Emile Paul, éditeur).
Le Chiffre (Grasset, éditeur).
Rencontres avec Richard Wagner (Grasset, éditeur).
Les Gentilshommes de Ceinture (Grasset, éditeur).
Cinéma (Georges Crès).
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
© Éditions Grasset & Fasquelle, 2012.
9782246800149 — 1re publication
I
NAISSANCE DU POËTE
Il est difficile d’imaginer Morlaix sans son viaduc. Il enjambe péremptoirement la vallée étroite où dévale et se blottit la ville riche en pignons, en façades écailleuses d’ardoise, en poutres sculptées dont la vieille grimace perce la peinture neuve. Ses deux étages d’arches, le premier à neuf piles courtes et bien piétées, le second de quatorze hauts fenestrages hissés vers le ciel, à travers lesquels luisent les collines et passent les nuages, composent le principal trait monumental de la cité, celui qui commande la mémoire qu’on en garde. La vaste mer voisine, peu à peu rétrécie en lac, en fleuve, en ruisseau, insinue ses marées jusqu’à la cheville du pont géant. Les trains ronflent à la hauteur du faîte de l’église Saint-Melaine ; les cloches sonnent face aux purgeurs des locomotives, cependant que, en bas, le beaupré des goëlettes se trouve à niveau du bénitier.
Il fut un temps où la vallée demeurait libre, où les rames des wagons ne barraient pas d’un pointillé de lumière la nuit concave, où la diligence décrivait honnêtement toutes les montagnes russes de la route, modelait sa course sur les bosses de là planète. Alors Morlaix ne possédait pas encore, comme disent les guides pour automobilistes, cet aspect
cyclopéen, ne ressemblait pas, à mon avis plus humble et moins docte, à Ségovie que domine un aqueduc qu’ont bâti les Romains.
Du reste, qu’importe l’aspect de la ville au milieu du XIXe siècle, puisque Tristan Corbière, mon héros, est né ailleurs ! Pas bien loin, par bonheur, à Ploujean, bourgade qui y vend ses fromages et ses salades. Et par hasard, puisque son père et sa mère vivaient à la métropole, que l’accoucheuse en venait, que des mains morlaisiennes aidaient une parturiante morlaisienne, qu’une voix morlaisienne annonçait à un père, que dix lustres séparaient de son produit, qu’il avait engendré un mâle et qu’on lui donnerait, selon son vœu de quinquagénaire un peu enivré de son exploit tardif, le même nom qu’à lui-même : Édouard.
Le 18 juillet 1845, Ploujean et Morlaix, le viaduc du chemin de fer mis à part, et si l’on m’accorde qu’on devait se sentir en quelque sorte moins écrasé, moins scellé à la terre, que l’on avait, du côté de l’intérieur, des perspectives plus ouvertes, moins strictement architecturales, que l’accès de Huelgoat et des forêts d’Arthur et de Merlin semblait sans doute plus aisé, ne souffrait pas d’interdiction quasi
cyclopéenne, le 18 juillet 1845, dis-je, Ploujean et Morlaix vivaient d’une existence herbagère, boutiquière et maritime, qui n’a pas beaucoup changé depuis. Comme aujourd’hui, le bateau à vapeur arrivait du Havre et mouillait au-dessus de l’écluse, proche la douane, non loin de la maison de pierre noirâtre où logeait Édouard Corbière, directeur de la Compagnie de Navigation, ou habite encore la famille Le Vacher-Corbière, héritière du nom. Le cargo noir à flottaison rouge, qui prenait alors des passagers, en avait perdu deux, en cours de route, dans des circonstances fort peu honorables pour le capitaine et l’équipage, ce dont jasaient les commères. La goëlette Anne-Marie appareillait pour Bordeaux, chargée d’avoine. On vendait publiquement et volontairement le brick la Zoé,
jaugeant cinquante-sept tonneaux, avec ses apparaux et agrès. La valériane sauvage, qu’on appelle aussi lilas d’Espagne, jaillissait, rose pâle, de tous les vieux murs de soutènement, des interstices des clochers. Le froment se cotait un peu au-dessus de dix-huit francs l’hectolitre. Humble vie de la cité agricole et marine, postée au point extrême où arrive l’eau salée du flux par un chenal balisé, serpentant dans la vase, humble vie calquée sur la marche des marées et des saisons, les lunaisons et le zodiaque, vie terre-à-terre, mer-à-mer. L’époque des corsaires est révolue ; les maisons à encorbellements armoriés de ceux qui armaient en course deviennent boutiques où l’on pèse et aune ; la salle basse, étroite et longue, qui prend jour sur deux rues, où l’on divisait les parts aventureuses de prises sur l’Espagnol et sur l’Anglais, on se contente d’y copier l’inventaire de droguerie, d’y supputer les bénéfices médiocres du gagne-petit. Ambitions déchues, ratatinées. Les gens, comme au temps des guerres, de la traite des noirs, de la flibuste, du blocus, des corsaires, ne se fabriquent plus leur fortune et leur gloire ; ils thésaurisent patiemment leurs écus, ils épargnent, bribe par bribe, la considération. La feuille d’annonces, ancêtre du journal local, le constate, peut-être ironiquement : dans les bureaux des Sceaux, au Ministère de la justice, dorment quinze cents demandes de titres de noblesse. Pour la France entière, il est vrai. Mais Morlaix ne boude pas.
Histoire et légende proches ! Les corsaires du Roi, de la République une et indivisible, de l’Empereur, les fins voiliers aux formes flibustières, à la mâture inclinée sur l’arrière, à l’air forban, aux sabords rouges camouflés. Puis la Restauration, la plate Restauration, toujours haïe du vieil Édouard Corbière, la rentrée des émigrés, nobles et prêtres insermentés, les missions des Pères de la Foi, jésuites masqués. Finie la course, et les frégates, les corvettes. Voici le règne des gabares, des pataches. Plus de légende ; que des événements et des faits divers. On en est réduit à s’occuper, à la veillée, de deux forçats évadés du bagne de Brest, arrêtés à Morlaix, à la sortie du bal de Traoulen, aux lanternes, par une nuit pluvieuse, des fourgons du célèbre nain, le général Tom Pouce, qui ont relayé à la nouvelle poste aux chevaux, de cancans, de balivernes...
Jusqu’aux coutumes, jusqu’à la vieille musique aigre, fière et discordante qui se banalisent, qui cèdent à ce que la gazette croit être le progrès : « 
Le biniou disparaît, constate-t-elle avec une satisfaction abominable. Un musicien ayant pris des leçons de clarinette, se trouve bientôt assez instruit pour faire danser la gavotte, le passe-pied et le jabadao. Désormais la clarinette triomphe. Le sac du biniou ne se gonfle plus qu’à de rares intervalles. Au lieu des aubades jouées autrefois par un biniou, un tambourin et une musette aux sons aigres, quelques musiciens munis d’une flûte, d’une ou deux clarinettes, d’un ophicléide et d’un cornet à piston donnent maintenant des sérénades d’autant plus agréables que la nuit leur prête un charme indéfinissable.
 » Ophicléide  ! Cornet à piston ! Voilà bien les instruments du milieu du dernier siècle, du capitalisme sans grandeur, de la bonne société appauvrie et regardante, du romantisme sentimental et décoloré, du clair de lune en alexandrins avec accompagnement de harpes..... Par bonheur, précédant de neuf années Arthur Rimbaud, l’ardennais âcre et magnifique, un petit gas vagissait à Ploujean, bourg breton, à moins d’une lieue de Morlaix, et qui allait détruire sans recours de charme indéfinissable de la nuit, crever de son souffle le sac du plus acide, du plus torturant biniou, y cracher son cœur, ses poumons en miettes et son sang, mêlés aux cassures du rire le plus nasillard, la plus hétéroclite, le plus secoué de désespoir, aux notes les plus fausses, les plus tragiquement justes que les oreilles des hommes aient jamais refusé d’entendre.
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