Une aube de vie

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Le prénom de savane flaire bon la campagne, la prairie aux herbes folles et l’originalité ; il ignore le monde officiel de l’état-civil. Raymond Boutin s’est servi de cette dualité pour nous livrer un récit dialogué de ses souvenirs d’enfance. Chemin faisant Cyprien son double l’interroge, le relance, le complète, en un mot l’aide à brosser un tableau de la Guadeloupe des années d’après-guerre. Par petites touches sobres il peint la société, ses origines, ses activités, son habitat, sa vitalité, ses travers, ses tensions, la rudesse de ses méthodes éducatives.
Publié le : samedi 10 octobre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782844509710
Nombre de pages : 144
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Un matin
Finalement tu te décides à en parler. Tu en as mis du temps. — Je lui ai laissé le temps de me convaincre. Il a fallu aussi que l’embellie survienne, s’installe et m’encourage. Parler de moi, je le réprouvais il y a peu encore, je n’en voyais pas l’intérêt. Cette manière de se livrer en pâture, de se dévoiler, je la jugeais impudique, voire suffisante, préten-tieuse. — On ne se souvient pas de tout et puis, ce genre de confession retient trop souvent les belles pages de vie. Il laisse les plus sombres dans l’ombre épaisse… — …de l’oubli, nécessaire pour continuer de vivre. Ceux qui viennent, les enfants ont besoin de savoir pour s’enraciner. J’atteins l’âge idéal pour écrire ces souvenirs de l’enfance, tu ne crois pas… Au début de l’année 1955 Monsieur Dunoyer nous fit remplir une fiche destinée au service des examens. Cet acte banal eut chez moi une résonnance particulière. À cette occasion je découvris Raymond, le double ignoré jusque-là. Cyprien devait s’effacer devant lui. Sur le moment je ne pris pas la mesure de ce changement de prénom, puisque dans la minute suivante, l’interpellation de mon voisin de table me ramena à la situation habituelle. Je redevenais ce que j’avais toujours été pour tous Cyprien, voire Prien, même Pouyen ou plus affectueusement Cipri. Raymond ne se cachait donc plus. D’autorité, il priva de droit d’écriture ton compagnon de dix années. Alors, en vieux complices, vous entrez en résistance passive et d’un commun accord vous décidez de ne rien changer. Quelle pré-tention ? Tu n’allais, tout de même pas, refaire les étiquettes des livres et des cahiers… Finalement Raymond se rendit à
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l’évidence, il observa qu’à l’école et au dehors, à la maison, dans la rue ou ailleurs, les choses se poursuivaient comme auparavant. Convaincu de son bon droit, il résolut d’at-tendre des moments plus propices. Une affaire de semaines, de mois tout au plus se dit-il, pensant au calendrier scolaire et à cette inscription qui l’avait mis en pleine lumière.
— Le jour de l’examen des bourses, à l’école Henri IV de Pointe-à-Pitre, le changement me revint comme un boo-merang. Ma mère m’avait pourtant mis en condition, m’ap-pelant Raymond, pour la première fois de sa vie et de façon insistante. Malgré cela, je ne répondis pas spontanément à l’appel de mon nom et j’arrivai en retard dans la salle d’exa-men. Raymond se rattrapa plus tard, sûr de lui, il s’affirma avec force.Sur mes vêtements et mes serviettes, des dizaines de R, sortis des mains expertes de ma mère, précédaient mon nom. Livres et cahiers suivirent le mouvement. Cyprien avait été chassé de la cour du Lycée Carnot et même mes deux compères du cours moyen, Roger et Raphaël, venus comme moi de Petit-Canal, avaient pris le pli. Pour eux aussi je devenais Raymond.
— Désormais double, un urbain, lycéen, durant une quinzaine de jours voire un mois, avec sa pelisse officielle sur les épaules ; un rural parcourant la campagne, prénom de savane crié à tue-tête. À l’adolescence, le rejet succéda à la résignation, tu te donnas même d’autres prénoms moins quelconques, plus beaux selon toi et, finalement tu fis corps avec ceux que maman t’avait choisis.
— Oui, j’habitais deux prénoms comme d’autres deux maisons, deux manoirs, deux châteaux. Celui des activités, de la représentation qu’on délaisse un temps pour les vacances, la villégiature et le calme offert par le second… La pratique courante du prénom de savane m’interpellait. Pourquoi attribuer des prénoms non officiels aux enfants ? Les parents dit-on, prétendaient ainsi les protéger des sorti-lèges et du malin. Mis sur une mauvaise piste, ce dernier ne pouvait donc plus atteindre sa cible. Ma mère se résigna à cette coutume, sans doute suite à la perte des enfants nés avant moi. Mon prénom de savane ne signait rien d’autre que mon assurance-vie. Mais qu’en fut-il pour ma sœur et mon frère ? Eux aussi en furent dotés. Interrogée sur cet
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usage, maman m’avoua qu’elle avait simplement cherché à plaire à des parents dont elle avait rejeté les propositions de prénoms. Je ne l’ai pas crue, je ne la crois toujours pas.
Cette dualité a duré, elle a traversé les années dans une atmosphère de coexistence résignée et de lutte feutrée. La longue vie lycéenne, la pratique sportive, le militantisme politique firent prospérer le camp de Raymond tandis que les tenants de Cyprien stagnaient, limités aux gens de mon enfance. Aujourd’hui ils ont beaucoup régressé numérique-ment. Quand sur un trottoir, dans une file d’attente ou une foule, ici ou ailleurs, j’entends l’appel de la savane, je me dis, celui-là me connait depuis très longtemps, alors je me retourne, je l’attends. Je vais à sa rencontre et nous échan-geons, ne serait-ce que des banalités, mais le plus souvent, nous évoquons ce temps béni de l’enfance.
Certains durent attendre bien plus longtemps la prise de conscience de cette état, jusqu’au conseil de révision. Parfois la rencontre fortuite avec le monde officiel ou légal, lors de la sollicitation d’une pièce d’identité par exemple. — Le temps mis à te décider s’explique aisément. — Ah bon ? — Outre l’âge des interrogations essentielles, d’autres raisons t’ont rendu plus enclin à ce type d’aventure. Pour des motifs que je devine – l’incidence sur tes élèves par exemple – tu ne te serais jamais lancé dans cette entreprise. De plus, être un personnage public, un professeur à la fois, écrivain et historien, tout cela t’inhibait. — Personnage public, écrivain, historien. C’est un peu fort de café. Non, je ne crois pas être un personnage public, je ne détiens pas de mandat, je n’exerce aucune activité au nom du public et je ne suis pas artiste. Certes, j’ai eu à annoncer une causerie, défendre un point de vue, donner une conférence, mais cela ne fait pas de moi un personnage public. Tu sais, le fait d’apparaître épisodiquement sur le petit écran ou de traiter certains sujets sur les ondes ne change pas ce que tu es fondamentalement, une personne privée avec ses envies, ses colères, ses points forts et ses fai-blesses.
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