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Une belle histoire d'amour qui finit bien

De
94 pages


Un roman lumineux au charme " rhomérien " par un des auteurs belges les plus estimés et reconnus dans son pays.






Paul, le narrateur, est architecte, Achille un jeune rentier et Zoé une étudiante en lettres qui aime poser nue pour des artistes. Ils se sont connus tous les trois au lycée. Ils se sont parfois perdus mais toujours retrouvés, surtout autour d'une folle passion pour le XVIIIe siècle, ses jeux libertins auxquels ils vont jouer eux-mêmes, souvent de façon dangereuse. Alors que Zoé tombe entre les griffes d'un séduisant et cultivé magistrat érotomane, manipulateur et pervers, Paul succombe, lors d'un inoubliable bal masqué, aux charmes de la perfide Sigrid de Brune-Lanach. Mais heureusement, Achille veille... Grâce à l'amitié indéfectible qui soude le trio, l'imbroglio trouvera une issue tout à fait inattendue.
Xavier Deutsch nous emporte avec beaucoup de talent dans un festival de faux-semblants, de chassés croisés amoureux avec mensonges et trahisons à la clé. L'exercice de style est tenu, l'intrigue se tisse et se dénoue avec un art certain du marivaudage. L'écriture est volontairement très ciselée mais les situations imprégnées d'une forte charge sensuelle viennent comme des contrepoints apporter beaucoup de modernité à ce texte d'une belle efficacité romanesque.







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UNE BELLE HISTOIRE D'AMOUR QUI FINIT BIEN

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ROBERT LAFFONT

© Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 2010

ISBN : 978-2-2211-2243-3

Ouvrage composé et converti par Etianne Composition

À ma femme

Je suis comme ça. Je regarde ce soir à la télé une enquête de l'inspecteur Barnaby avec ma femme, ce qui correspond d'assez près à l'image que je me fais du bonheur idéal, et la dernière chose au monde que je voudrais voir survenir, c'est une situation embarrassante, ou contrariante, ou bruyante, qui surgirait pour me contraindre à quitter le divan et l'épaule de ma femme.

Dans la vie...

J'ai quarante-deux ans, je n'ai pas encore atteint l'âge de pontifier, mais à l'occasion je ne suis pas mécontent de prendre la posture et de laisser entendre que je peux délivrer des vérités générales. Je suis capable d'aller jusqu'à prononcer : « Dans la vie... » en portant la main, l'index et le pouce écartés, sous le menton. Un peu comme les romanciers du microcosme qui posent, pour une postérité de six minutes, dans les galeries de portraits des revues littéraires.

Je prends un air pénétré, je laisse aux points de suspension le temps de remplir leur office. Dans la vie... Et ça fait rire ma femme.

Ma femme est très belle, surtout quand elle rit. Quand elle me regarde et qu'un mouvement de son torse fait se poser sa joue sur son épaule droite. Surtout si l'épaule est nue. Je ne sais rien de plus émouvant que la joue de ma femme sur son épaule lorsqu'elle sourit à m'entendre former des paroles qui ne sont pas de mon âge, et que ses yeux s'éclairent en me regardant parler.

Dans la vie, j'ai horreur des situations embarrassantes, de celles qui vous coincent comme un renard dans un trou de ronces. Ça relève de la claustrophobie. Vous ne me verrez jamais garer mon automobile dans un parking fermé par une barrière : je n'ai aucune confiance envers les mécanismes électriques et l'idée de me trouver enfermé au quatrième sous-sol, ou même à l'air libre, par la faute d'un lecteur de piste magnétique atteint d'un mal étrange me révulse.

J'ai horreur des situations embarrassantes, des barrières de parking et des gens qui disent : « J'ai horreur » sans discernement. Je comprends que l'on dise : « J'ai horreur de la mort s'il faut la subir trois cents mètres sous la terre, coincé dans un boyau de roche, à l'occasion d'une excursion spéléologique ayant mal tourné... » Rien au monde ne justifie davantage d'être qualifié d'« horrible » !

Pour le vérifier sûrement, je porte mon doux regard – et ma femme le sien – sur les poils de mon avant-bras. Une perspective horrible n'est rien de moins qu'horripilante, au sens qu'elle fait se dresser les poils de vos avant-bras. Les voisins de ma mère sont des gens contrariants car ils pratiquent le djembé mais – je vérifie les poils de mon avant-bras – ils ne m'horripilent pas. Ce serait commettre un abus envers ces personnages d'affirmer qu'ils me font horreur : expression que ne se privent pourtant pas d'utiliser ma mère et, avec elle, la majorité de son voisinage. Il m'arrivait de les reprendre, mais j'y ai renoncé. Je n'étais pas suffisamment compris.

L'idée de mourir coincé dans un boyau de roche, en ayant le visage plus bas que les pieds, tandis qu'inexorablement l'eau monte, m'horripile. Les voisins de ma mère me contrarient. Encore ne me contrarient-ils que de façon indirecte : je n'ai pas été personnellement la victime de leur tapage. Mais ils sont la cause des récriminations de ma mère, lesquelles me fatiguent.

Dans le même ordre d'idée, le décès inopiné de ma petite fille m'étonnerait et me désolerait. Comprenez qu'il m'étonnerait dans le sens habituel où, une telle catastrophe ayant peu de risque d'avoir lieu dans un terme proche, elle revêtirait un caractère inattendu. Il m'étonnerait encore davantage si l'on sait que l'étonnement se réfère aux frappes du tonnerre et de la foudre. Jupiter étonne plus souvent qu'à son tour. Étonner et foudroyer sont deux synonymes.

De même, je vous prie de considérer une steppe aride. Un seigneur barbare y a poussé de vastes incendies, ravageant le dernier de ces buissons opiniâtres qui se cramponnaient au sol sec. Il ne demeure, à trois cents lieues alentour, qu'un désert de cendres et de cailloux bleuâtres chahutés par le glacial vent du nord : voilà une steppe désolée.

Qu'un de mes amis, parce qu'il n'est pas libre de me conduire chez mon concessionnaire afin de me permettre de récupérer mon automobile laissée à l'entretien, me dise : « Je suis désolé, Paul... », je le regarde avec une pitié profonde, je prends ses mains dans les miennes et je lui murmure de fortes paroles consolatrices. Allons, cela n'a rien de grave. Qu'il ne puisse pas me rendre ce modeste service est bien compréhensible et ne justifie pas qu'il se mette dans un état de désolation...

Dans un tel cas, je m'attire le regard soucieux de mon ami, qui me demande alors : « Tu vas bien, Paul ? Tu n'es pas un peu fatigué ? Je suis étonné que... »

Étonné ?? Mon Dieu ! Je le coupe. Désolé d'abord, puis étonné ! Mon pauvre ami...

Dans la vie, je ne suis pas suffisamment compris.

Ce soir donc, alors que nous regardions une enquête de l'inspecteur Barnaby à la télé, j'ai laissé ma femme répondre au téléphone. En premier lieu parce que de manière générale je n'aime pas répondre au téléphone. En second lieu parce que je pressentais que l'appel venait de mon ami Achille. J'avais reçu de sa part, dans la journée, deux mails auxquels j'avais pris soin de ne pas donner suite, pour la raison qu'ils étaient rédigés de la façon suivante :

URGENT !!! Il faut que tu me rendes un service. C'est très important. Je ne peux pas t'en parler dans ce courriel. Je t'appellerai ce soir.

Il y a quelque chose de désagréable à recevoir un mail intitulé « URGENT !!! », de ce titre comminatoire en capitales, assorti de trois points d'exclamation. Si j'étais pompier et que je devais répondre aux appels téléphoniques, je serais plus enclin à envoyer le camion et la grande échelle aux clients qui s'expriment posément. La petite dame effarée qui hurlerait dans le cornet que « ÇA BRÛLE !!! », je la ferais lanterner un peu, j'attendrais qu'elle se calme. J'y passerais le temps nécessaire et, lorsque enfin elle maîtriserait ses émotions, je lui dirais : « Nous y sommes. À présent je vous écoute. À quelle adresse, dites-moi, l'incendie s'est-il déclaré ? »

Si j'étais pompier, je demanderais de ne pas être commis à la réception des appels téléphoniques. Première chose.

J'ignore absolument d'où cela provient : j'éprouve une bienveillance, un intérêt, peut-être un commencement de fascination pour le dernier tiers du XIXe siècle. Pour la France de Flaubert et de Maupassant. Peut-être fus-je un petit quincaillier normand, un garde forestier sur les terres d'un baron breton, dans une vie antérieure. Ma femme affirme avoir été tour à tour, et dans le désordre, une aristocrate de haut rang, une pute, un capitaine corsaire... C'est possible. Toujours est-il que j'aime le son des routes anciennes et ces voitures nommées « malles-poste » qui emportaient le courrier de Rouen vers Paris au trot des chevaux. Les malles-poste ne s'arrêtèrent pas au Havre : elles passèrent l'Atlantique et remplirent les mêmes fonctions entre New York et le Wyoming que celles qu'on leur assignait en France. Elles donnèrent à ce point satisfaction que personne, en Amérique, n'eut le souci de leur faire porter un autre nom ; à peine celui-ci fut-il approprié à la prononciation locale. Et la malle-poste, devenue mail-post, se couvrit d'honneur et de poussière sur les pistes du Nouveau Monde.

Ne me tenez pas rigueur de cette digression : j'aime faire, à l'occasion, les doigts sur le menton, mon petit professeur. Cela fait rire ma femme et je ne m'écarte point de mon sujet.

Or donc le mail-post, issu de nos provinces, désigna le courrier postal aux États-Unis d'Amérique du Nord. Le jour où les messages électroniques firent la preuve de leur utilité, les Étasuniens ne cherchèrent pas en Arabie saoudite l'adéquate façon de les nommer : ils modifièrent à peine l'honorable mail-post, formèrent l'e-mail. Et ce beau mot de « malle », qui avait traversé l'Atlantique en bateau vers l'ouest, avait arpenté les routes et les cols, avait senti la sueur des chevaux, s'était fait de la couenne sous la cravache des postillons de la Wells & Fargo, retraversa l'océan, par satellite, et retrouva ses terres anciennes sous le son hâlé du vocable mail, que travestissait à peine l'accent yankee. Qui prétendrait me le faire abandonner, au bénéfice du pénible « courriel » ?

Et voilà pourquoi, dès lors que mon ami Achille use de ce vocabulaire et m'écrit : « Je ne peux pas t'en parler dans ce courriel », je ne me sens pas encouragé à lui répondre. Deuxième chose.

Dernière chose : les êtres humains se partagent en trois catégories, et j'appartiens à la deuxième. (Par parenthèse, je me surprends encore à énoncer une vérité générale appuyée sur un présent de l'indicatif, en me carrant le menton sous la main. Il faudrait que j'en parle à quelqu'un.) Partons de l'hypothèse suivante : on vous prie de prendre part à une réunion de travail qui se tiendra huit jours plus tard, à 20 heures. Votre présence n'y est pas indispensable, mais elle serait appréciée. Vous ne pouvez exciper de rien, d'aucun empêchement objectif, pour justifier votre absence. Vous ouvrez votre agenda en suppliant le ciel d'y trouver une contrainte qui vous permettrait de répondre : « Quel dommage, le jeudi soir en question je dois me trouver à Compiègne. » Voire à Stockholm. Rien de tout cela : vous êtes libre et cela ne vous arrange pas car le jeudi est le jour où l'on diffuse « Inspecteur Barnaby ».

Confrontées à cette hypothèse, les personnes de la première catégorie répondent de ne pas compter sur elles lors de cette réunion. Elles n'allèguent aucun prétexte, ne s'alourdissent pas de savoir quel mal ou quel bien l'on pensera d'elles et regardent « Inspecteur Barnaby » d'un cœur léger.

Je rêve de pouvoir un jour en arriver à me compter moi-même au rang de cette première catégorie.

Les personnes appartenant à la deuxième catégorie tergiversent, éludent, atermoient. Elles pâlissent à la lecture de leur agenda lorsque celui-ci révèle que, le jeudi à 20 heures, rien ne les empêche formellement d'assister à cette réunion. Dans leur esprit, « Inspecteur Barnaby » ne constitue pas une excuse susceptible d'être entendue valablement. Pour écarter le danger, elles recourent à des expédients provisoires : « Il faut que je vérifie. Je me demande si... Ah, peut-être que... Il faut que je demande à ma femme. »

Les personnes de cette catégorie répugnent à mentir. Elles savent que cela se voit. Si elles avancent : « Je dois être à Compiègne. Non, à Stockholm. Pour... », elles s'enferrent. Elles établissent un échafaudage de justifications fictives qu'on ne leur demande pas de fournir et qui, par le fait même de leur énonciation, provoque la suspicion.

Se dérober n'est pas chose facile, cela requiert de l'aplomb, de la pratique et du talent : seules les personnes de la première catégorie possèdent ces qualités. Les personnes de la deuxième catégorie font le mort, laissent répondre leur femme au téléphone afin de gagner du temps. Deux issues s'offrent à elles : soit elles assistent à cette réunion, le cœur gros, en ayant la tête ailleurs, du côté de la police judiciaire de Midsomer ; soit elles regardent « Inspecteur Barnaby », bourrelées d'un remords qui les éloigne d'y trouver le plaisir qu'elles en attendaient et prétextant, pour justifier leur absence à cette réunion, une migraine à laquelle elles savent que personne ne croira.

Les personnes appartenant à la troisième catégorie ne se posent pas autant de questions : elles indiquent « réunion » dans leur agenda à la date du jeudi et font le deuil de leur série télévisée.

J'ai de la peine pour elles : de telles gens sont lâches, veules, faibles, et se privent des gaietés de l'existence. J'évite d'en faire mes amis.

Tant que je m'essaie aux typologies, je me prends à penser qu'on peut très bien corréler l'amour des vérités générales avec l'usage du présent de l'indicatif.

Les Français se délectent du présent de l'indicatif, ils le savourent, le prononcent à la façon de sucer un bonbon. Ils disent : « Le pélican est l'oiseau le plus remarquable » ou : « Les Turcs ont tort », ils prononcent des phrases sans appel et tournent le visage de côté.

Le présent de l'indicatif identifie l'amour des vérités générales, une certaine vision du monde et la grandeur des nations. Il atteste du fait que les Français constituent un grand peuple.

Les Belges s'expriment davantage en recourant au subjonctif, qui est le mode du doute et de l'opinion. Les Belges assortissent volontiers leurs formes verbales d'une négation. Ils disent : « Je ne crois pas que... »

Que voulez-vous, à cette aune, que l'on fasse des Belges dans le concert des Nations ?

Les Chinois s'expriment au futur simple. Les Palestiniens au conditionnel.

Pour ma part, j'appartiens à la deuxième catégorie : celle des hommes qui négocient malhabilement avec les orages et laissent répondre leur femme au téléphone. J'use des modes et des temps verbaux de manière variable, je reconnais avec humilité que le présent de l'indicatif est la prérogative d'une catégorie de personnes dont je ne suis pas membre. Et je n'élève des vérités générales que pour me divertir, pour faire apparaître sous mon regard une propension que je ne possède pas. Je dois être un peu trop subtil, pas suffisamment assertif.

Si l'on comptait sur moi pour résoudre le conflit palestino-israélien, je crains que les bougres en aient pour mille ans de souffrance. Il se trouve que personne ne songe à chercher conseil auprès de moi au sujet de ce délicat dossier, ce que je prends avec flegme, sang-froid, égalité d'humeur.

Pour en terminer avec les vérités générales, avant d'en revenir à mon ami Achille, ma femme m'a fait observer très justement quelle différence fondamentale, bien au-delà du rapport à la maternité, à l'affectivité, aux hormones, oppose les membres femelles et mâles de l'humanité : c'est l'attitude en face d'un caillou par terre. Un homme et une femme se promènent sur un chemin en devisant de toutes les choses qui leur traversent l'esprit. Soudain, quelques pas devant eux, ils voient un honnête petit caillou sur le sol. La femme, tout occupée à disserter sur la question de savoir si on peut lire Le Voyage au bout de la nuit en faisant abstraction de l'antisémitisme de Céline, ou à dénigrer le brushing de sa copine Josette, marche, ignore le caillou, passe sans le voir. L'homme, quand bien même il serait au milieu d'une tirade portant sur l'origine de la vie sur Terre, fera un écart et donnera un coup de pied dans le caillou. Rien ne réjouit davantage le cœur de l'homme qu'une belle trajectoire, nette, imposée à un caillou par le bout de son pied.

Si j'ai laissé ma femme répondre au téléphone, c'est pour ça. Parce que j'appartiens à la deuxième catégorie. Parce que je pressentais qu'il s'agissait de mon ami Achille, en quoi j'ai eu raison. Et parce que je savais très bien que le service que mon ami Achille attendait que je lui rendisse relevait d'une situation embarrassante : une histoire de cul.

J'aime le secret. Les combinaisons que l'on élabore dans un but incertain. J'aime que la vie permette le jeu, l'intrigue, les possibilités. Les joueurs se reconnaissent entre eux sans avoir besoin de se parler, à une certaine qualité de malice, une lueur dans le sourire. Envoyez, à une jeune femme que vous connaissez à peine, une carte postale avec une vue de Cancale, portant les mots : « La vue est splendide et je me dis que... », notez-y une adresse mais ne signez pas. Si la jeune femme est habituelle, votre carte postale recevra une grimace de dédain, peut-être quelques mots aigres sur le mode « C'est qui, ce malade ? », et rejoindra la corbeille. C'est fâcheux, pourtant il faut comprendre : la vie ne donne pas toujours envie de s'amuser. Mais si la demoiselle est joueuse, attendez-vous à recevoir un billet, sous une forme quelconque mais généralement faite pour vous plaire. Vous lirez : « La vue est splendide et je me dis que le rideau devrait rester ouvert plus souvent, car... »

Une route s'ouvre et nul ne sait où elle mène. Tout est là. Reconnaître les personnes avec lesquelles le jeu est possible est crucial et demande de l'intuition. Il est dommage de se tromper : on prend une porte dans la figure. Rien n'est plus humiliant que de s'exposer à une rebuffade. On a mieux à faire de nos journées. En revanche, pour peu qu'il soit conduit habilement avec une personne appropriée, le jeu contribue à la qualité de la vie, sous n'importe quel méridien de la planète. Il doit, surtout, écarter la peur, la malveillance, le chagrin. Il cultive la délicatesse, requiert la finesse, en appelle au respect des convenances et se développe dans la lenteur. Je mesure ce qu'il peut y avoir d'apparemment anachronique à se référer à la lenteur, dans un monde lancé à la vitesse d'un avion de chasse vers le brouillard. Aussi obsolète qu'elle puisse sembler, la lenteur est une vertu. Lire un livre, marcher à pas mesurés sur un chemin de campagne, méditer les arcanes d'un jeu subtil : ces actes silencieux et lents tricotent mieux notre bonheur que les trépidations. En dépit des apparences, l'avenir appartient aux lents davantage qu'aux effrénés.

Si le jeu demande la lenteur, je concède qu'il s'accommode parfois de certaines accélérations bien mesurées, bien senties, placées de bon aloi. Il réclame le secret.

Je me rappelle cette histoire que m'a racontée mon ami Achille. Elle remonte à une douzaine d'années. Achille s'était pris d'admiration pour la jeune et remarquablement jolie présentatrice de la météo qui officiait sur une chaîne de télévision nationale. Il était alors – il l'est resté, mais avec moins de bonheur qu'à l'époque – un homme riche de ressources, particulièrement joueur et stimulé par les difficultés apparentes qui semblaient rendre impossibles la plupart de ses entreprises. Il échouait rarement.

La beauté de la jeune météorologue le fascinait moins que le bonheur du jeu. Et, s'appuyant sur l'idée qu'il n'avait rien à y perdre, sauf son temps et quelques illusions (idée qui réussit aux audacieux et permet parfois de grandes choses), il entreprit de circonvenir la belle. Il s'y prit habilement. Les détails de ses manœuvres ne me reviennent pas, mais je crois me souvenir qu'il écrivit une lettre dont les termes comprenaient une question adroitement tournée : précise, sans rapport avec la météo, exempte de séduction... Une question à laquelle la jeune femme ne pouvait que répondre. Ce qu'elle fit. Achille tenait le fil, tira doucement. Lenteur, intuition, connaissance des ressorts du cœur humain. Deux légères accélérations placées aux temps judicieux. Et le secret, l'indispensable secret.

Sa combinaison, intelligente et patiente, aboutit à nouer avec la jolie présentatrice – du diable si je me rappelle son prénom – une complicité joyeuse, où la sensualité tenait son rang : une sensualité tout en délicatesse, d'où n'importe quelle forme de gravité était soigneusement écartée.

Il prit le temps : lenteur ! « Et à la fin de l'envoi, je touche... » Il emporta la timbale un 10 juin. Ce soir-là, lors de sa prestation quotidienne, à la météo de 20 h 35, entre l'anticyclone centré sur l'Irlande et les températures maximales en Aquitaine, la jeune femme parvint à placer le mot « mouette ».

Achille, devant son écran, sourit. Et ce fut tout. Conformément à l'engagement pris par elle trois semaines plus tôt, la jeune beauté signalait à Achille, et à lui seul, par ce mot de « mouette » dont nul autre téléspectateur ne pouvait percer le sens, que sous cette merveilleuse petite robe d'été qui la rendait plus belle encore elle ne portait rigoureusement rien.

Il était comme ça : lenteur, secret, délicatesse, et d'importants résultats parfaitement inutiles.

Un jour, Achille et moi nous trouvions à la brasserie Terre-Neuve, à attendre Zoé. Je vous parle d'un temps qui remonte à quatorze ans. Zoé, Achille et moi étions amis. Nous nous étions connus au lycée, nous avions fréquenté les mêmes cours, nous étions assis sur les chaises des mêmes classes, nous avions quelques pensums et quelques souvenirs enthousiastes en commun. Nous nous étions quelquefois perdus et toujours retrouvés, jusqu'à nous rendre compte, à l'occasion d'une péripétie rocambolesque dont Achille avait été le héros, que nous étions plus solidement liés, par des attaches plus profondes, que ce que nos jeunes années nous avaient d'abord laissé penser.

Pour dire en trois mots ce qui lui était arrivé, Achille s'était aventuré à entretenir une correspondance amusante avec une femme, du double de son âge, dont le mari ne partageait pas le même type d'humour ni la même tendance au divertissement. Par un effet de l'imprudence de sa femme, le mari avait mis la main sur les lettres d'Achille ; la chose promettait de tourner au vinaigre, lorsque Achille se souvint de nous et fit appel à nos services. Nous fûmes remarquables : Zoé (qui n'était pas encore mariée à l'époque) joua le rôle de la femme d'Achille. Elle entra en scène comme si elle y était née, s'invita un soir dans l'appartement de ce couple et feignit une colère hystérique dirigée vers cette femme qui, prétendait-elle, avait détourné Achille du chemin conjugal. En face d'une telle furie, n'importe quel homme recule. Ce fut, pour ainsi dire, mécanique : le mari fâché transigea, modifia son attitude, protégea sa légitime épouse du courroux et des insultes de Zoé. Achille adopta le comportement qui convenait à la situation, baissa le menton, et nous obtînmes le résultat recherché. Tout fut réglé à l'amiable. Achille nous offrit le champagne.

Ainsi vont les hommes. Et moi, je comptais les points.

Mieux que retrouvés, nous nous étions reconnus : à la façon de ces particuliers qui se rencontrent autour d'une lecture de poèmes japonais, ou lors de la réunion de la section locale d'un parti de gauche, et qui s'exclament : « Comment ! Toi, ici ? », nous venions de comprendre qu'une passion commune pour le XVIIIe siècle nous liait plus fondamentalement que nos années de lycée passées à fatiguer les mêmes professeurs. Par « XVIIIe siècle », j'entends : une ferveur émue, un enthousiasme, un élan de nos âmes vers ce que la vie peut comporter de vibrant, aussitôt que l'on s'en donne la possibilité. Un amour du jeu, une passion de la griserie, un attachement à la volupté. Tous trois, bien qu'à des titres divers et selon des modalités très variables, nous aimions provoquer ce qu'Achille nommait des étincelles, Zoé des papillons, et que pour ma part je me contentais de savourer sans y appliquer aucune appellation.

Où en étions-nous alors ?

Nous avions vingt-deux, vingt-trois ans. Achille jouissait de quelques rentes, il ne faisait rien et mangeait son pain blanc. Zoé finissait les études de lettres qui la préparaient à la carrière de l'enseignement. Je suivais les cours d'une haute école d'architecture.

Pour occuper ses loisirs et tromper son oisiveté, Achille s'aventurait à former des projets baroques, des scénarios inventifs qui impliquaient la participation de ses belles inconnues. Il appelait ça « agrandir ses jardins ». Il parlait d'y accrocher des lanternes et d'y faire craquer des étincelles. Il affirmait que les femmes s'ennuient, dans ce monde infiniment convenu. Et qu'il faut bien peu de chose pour les inviter à défaire leurs verrous, baisser leur garde, ouvrir leurs portes. Bien peu de chose : il suffit qu'on les étonne avec habileté.

Je levais un sourcil et relevais : « Qu'on les étonne ? Ah, tiens. »

À l'inverse d'Achille, Zoé était d'une extraction modeste. Ses parents finançaient difficilement le nécessaire. Pour le reste, et pour les cigarettes, elle complétait les subventions parentales en recourant à des expédients : elle servait dans un bar et posait nue. L'Académie des beaux-arts rémunérait l'heure de pose à douze euros cinquante. C'est beaucoup, en regard du fait que le travail réclame peu d'efforts et aucune qualification. Mais c'est peu lorsqu'on a vingt-deux ans, une forte inclination pour la joie de vivre et de vastes projets de toute nature.

Elle s'était peu à peu détournée des académies, des palettes, des chevalets, pour aller au-devant des objectifs et des boîtiers photographiques. Les photographes répondaient mieux à ses problèmes d'impécuniosité comme à ses désirs latents. Il y avait pour elle, dans le regard des peintres posés sur son corps, un caractère un peu trop silencieux, trop chaste, trop précautionneux. Il lui plaisait davantage de se mesurer à ce que la photographie comporte de plus frontal et de plus raide. À la vitesse et à l'avanti. Au petit bruit du diaphragme qui lui remontait chaque fois dans les seins.

Elle aimait beaucoup cela. Elle avait eu vite fait de connaître les codes et la joyeuse façon d'en jouer. Elle consultait les petites annonces en ligne, déterminait les photographes dont les projets pouvaient la dérouter un peu, affichait d'heureuses dispositions et posait sans retenue. Elle n'était pas contrariante. Sa seule réserve tenait à ce que, puisqu'elle allait être amenée à devenir enseignante à moyen terme, les photos les plus délicates ne devaient pas être diffusées. Elle ne repoussait aucune configuration : elle avait posé nue, en duo, avec une camarade de cours, ainsi qu'avec un ami de son père.

Un soir, à la tombée de la nuit, elle s'était ainsi dévêtue face à l'objectif d'un homme de quarante ans, magistrat de profession, prénommé Charles, qui avait eu quatre fois déjà le bonheur de recourir à ses compétences et qui payait très bien.

Et moi, moi, j'écoutais les récits d'Achille et de Zoé, je souriais, j'intervenais moins souvent qu'à mon tour, mais je formulais des hypothèses de travail. J'élaborais des canevas, des idées générales, des scénarios ; à charge pour eux de les mettre en pratique et de les faire réussir. J'étais un architecte déjà, j'aimais les plans. Je me contentais de satisfactions plus impalpables et je m'étais, pour ainsi dire, spécialisé dans le bonheur de papier. Par des moyens adroits, je tentais de conquérir la bienveillance amicale, si pas la confiance, d'hommes et de femmes de plume : romanciers, poètes, éditorialistes, préfaciers... Ce n'est pas si difficile que l'on croit, et j'avais toujours deux ou trois fers au feu. Le principe était simple : je m'efforçais d'obtenir de leur part l'apparition dans leurs pages, leur article, leur roman, des mots « merle blanc ». Lorsque j'étais averti, par un effet de leur gentillesse, qu'un journal ou qu'un roman allait sortir de presse, comportant mes trois syllabes colorées, je me le procurais avec délectation, j'y repérais ma griffe, et je le serrais dans mes archives.

J'étais surpris par mon taux de réussite. Sans doute les gens de lettres aiment-ils à plaire et à jouer, et ma requête avait, quand on y pense, un aspect flatteur.

À mon actif, j'obtins un article sur un match qualificatif de l'équipe de France à la Coupe du monde de football, dans L'Équipe ; le roman d'un auteur parisien (qui figura parmi les derniers sélectionnés du Goncourt, cette année-là, mais échoua devant la porte du sacrement : j'en fus plus dépité que l'auteur) ; l'ouvrage d'une romancière à gros tirage ; une plaquette de poèmes d'un genre nouveau, publiée dans le Tarn-et-Garonne ; un éditorial dans Libération ; le texte d'un discours prononcé par un candidat (malheureux) à l'élection municipale dans le 5e arrondissement de Paris.

Je briguais le Journal officiel et la posologie d'une boîte de suppositoires contre les hémorroïdes, qui auraient constitué pour moi une sorte de consécration, mais je m'aperçus que les législateurs et les firmes pharmaceutiques ont peu de propension à la légèreté.

Ainsi furent, cinq ans après le baccalauréat, nos retrouvailles. Nous avions vingt-deux ans, vingt-trois. Nous étions célibataires tous trois. Épris des mêmes scintillements. Nos chemins nous portaient aux mêmes jardins : il était fatal que nous nous retrouvassions.

Nous formions une petite bande qui marchait à merveille, et qui ne se défit plus.

Or donc, un jour, Achille et moi nous trouvions à la brasserie Terre-Neuve, à attendre Zoé.

Nous avions, depuis nos retrouvailles, cinq ans de plus.

Dans l'intervalle, Achille avait mangé sa rente, capital compris, s'était cherché de nouvelles ressources avec plus ou moins de bonheur jusqu'à trouver, en sollicitant un actionnaire de l'entreprise de sa mère, un emploi de représentation auprès du conseil général de l'Oise.

J'étais devenu architecte.

Zoé s'était mariée.

Tous trois, nous avions continué de cultiver nos jardins et notre amitié. Nous explorions des possibilités nouvelles en gardant pour ligne les caractères de la volupté, de la délicatesse, de la lenteur et du secret.

Nous avions donc, alors, vingt-sept, vingt-huit ans, de vastes élans d'imagination et nous attendions Zoé.

Les circonstances, à cette époque, ne nous permettaient pas de nous retrouver avec cette légèreté que possèdent les amis ordinaires. Nos rendez-vous étaient des plus balisés, jusqu'à devenir des rituels, et nous avions nos jours : le jeudi, à 18 heures, à la brasserie Terre-Neuve ; le samedi à 18 h 30, à la paroisse Sainte-Cécile. De part et d'autre, nous n'avions qu'une heure à nous consacrer : nous avions appelé le jeudi le « jour du psy » et le samedi était le « jour de la messe ».

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