Une certaine nuit...

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"Il y a, paraît-il, un an que le Basse-Terre est au port... presque autant que moi. Nous sommes "rouillés" l'un et l'autre. Il faut "nous" remettre en état avant de reprendre la mer."

Publié le : dimanche 1 janvier 1950
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246801603
Nombre de pages : 311
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CHAPITRE PREMIER
C’était un cargo qui, sur la route du retour, après une longue navigation, à quarante-huit heures de son port d’attache, Marseille, faisait une dernière et courte escale.
La veille, alors que, Gibraltar franchi de l’ouest à l’est, nous longions la côte espagnole en direction du Cap de Gata, un télégramme nous avait déroutés : Entrez à Oran pour embarquer cent tonnes de divers.
A peine une journée de retard. Et moi, second lieutenant, de quart à l’instant de la réception du message, j’avais, compas à la main, déterminé notre accostage à Oran pour le lendemain, juste à l’heure où les dockers quittent le travail.
« Tant pis », avais-je murmuré, pensant au retard.
Puis, pour me consoler :
« On aura la nuit franche et je ferai un tour à terre. »
Je ne m’étais pas trompé. Une ancre au fond et les amarres tournées, notre second, Raffel, donnait au maître d’équipage l’ordre d’avoir à faire ouvrir les cales II et III seulement à la première heure du jour suivant.
Sur l’avant, à l’entrée des postes, des hommes de la machine et des matelots avaient déjà lancé loin d’eux leurs tricots et leurs bleus poissés de graisse et de sel.
L’un d’eux, se savonnant le corps, criait à ses camarades :
– Pas de bêtises, ce soir. Dans deux jours tu auras affaire à la bourgeoise. Tandis que je passais devant sa cabine, Quilichini, le troisième mécanicien, m’appela :
– Vous allez à terre après dîner ?
C’était chez lui le désordre des cabines d’hommes qui ont fait des semaines de mer, avec du linge sale dans les coins, des outils sur le divan, des romans, des livres techniques, des registres ouverts sur le bureau, toutes sortes de vêtements jetés sur les draps gris de la couchette, des galoches souillées qui traînent.
– Vous pensez bien que je ne vais pas laisser échapper l’occasion.
– Dès que vous aurez fini de manger, appelez-moi.
J’étais allé au carré, au nôtre, celui des officiers du pont, au-dessous du banc de quart. Pascal disposait le couvert : quatre assiettes, quatre verres, une carafe de vin rosé. Il disait :
– Le cuisinier s’excuse. Il n’a pas eu le temps de descendre à terre pour les légumes. Mais on a apporté de la viande fraîche.
C’est alors que Lepic était entré, des journaux à la main qu’il avait achetés sur le quai. Et il y en avait un, déplié puis mal replié, que déjà il avait lu ou parcouru.
Il s’était assis à sa place, ayant fait pivoter un peu le fauteuil pour ne pas être gêné par le plateau de la table. Il avait croisé les cuisses et ouvert de nouveau ce journal.
Je le regardais et me demandais : « Qu’a-t-il ? » C’était un homme de trente-cinq ans, de bonne taille, maigre, avec un étroit visage allongé, plutôt grossier, un nez peu charnu et tout en longueur et des yeux petits, rapprochés, très caractéristiques, par l’expression, de son esprit sournois.
Il ne s’était pas rasé et l’uniforme qu’il portait était brûlé par le sel de la mer.
Je ne l’aimais pas. Il n’était pas bon camarade. Il manquait de franchise. Il essayait toujours de vous toucher à votre point faible, de vous blesser. S’il n’y parvenait pas directement, il mentait.
Ce qui m’intriguait, c’était son silence avec l’immobilité de ses traits. Lui qui était un bavard et un agité, il n’avait pas posé une question, ni à moi sur la manœuvre d’accostage vue de la passerelle, ni au garçon de carré sur les plats que celui-ci allait servir. Il avait pris une pose et n’en changeait pas, les yeux fixés sur le journal.
Ainsi se comportait-il pour attirer l’attention lorsque, par exemple, il se disposait à partir en guerre contre le second capitaine ou le chef mécanicien, lorsque, encore, il avait réussi à extorquer une nouvelle qui lui donnait, croyait-il, de l’importance.
Il m’amusait. Je m’étais mis vis-à-vis de lui sur la défensive. Jamais je ne m’abandonnais. Jamais je ne lui avais fait des confidences. Les blessures qu’il avait pu me faire, il ne les avait pas connues.
Attendant que le couvert fût tout à fait mis en place et la soupe servie, debout sur le seuil de la porte, feignant de regarder la ville étagée devant nous, je le surveillais du coin de l’œil et je crus qu’il avait eu une histoire avec Brond lorsque, profitant d’une absence du garçon et sans bouger, sans même lever le regard du journal étalé sur une de ses cuisses, il me dit :
– J’ai feuilleté les cahiers des calculs. C’est vous qui aviez raison, la nuit dernière.
Voilà comment il était : menteur et flatteur, menteur pour flatter et flatteur pour vous mettre dans son jeu. Et qu’il crût qu’il pouvait ainsi, d’une manière si vulgaire, me tromper, m’irritait.
Mais comment avait-il su que, la nuit précédente, je m’étais trouvé en désaccord avec Brond sur le résultat d’une observation faite par le commandant et par moi, chacun de notre côté ?
Je ne lui avais pas raconté l’incident que Brond, j’en étais sûr, avait oublié avant de quitter la passerelle. Le matelot de barre ne s’en était même pas douté.
Lepic avait dit vrai seulement en ceci : « J’ai feuilleté les cahiers des calculs. » C’était un curieux, un « fouilleur », un homme capable de lire une lettre oubliée quelque part, déposée dans un tiroir que vous n’aviez pas fermé à clef.
Il avait ouvert les cahiers, le mien et celui de Brond. Il avait vu qu’à la même heure, exactement à la même minute, la nuit précédente, pour rectifier la route, Brond et moi avions observé la même étoile... et les résultats différaient. Il y avait eu une erreur, et Lepic me disait, pour me flatter, sans doute parce que Brond l’avait « attrapé », pensais-je, mais je me trompais, que l’erreur avait été commise par le commandant.
– Non, lui répliquai-je, l’observation et les calculs de Brond étaient aussi corrects que les miens. Nous avons reconnu que je devais faire régler mon sextant.
Lepic parut décontenancé mais ne répondit pas. D’ailleurs, Morvan, le radio, qui était entré, prenait place à table et Pascal apportait le potage.
– Le second capitaine vous prie de ne pas l’attendre. Il dînera plus tard.
C’était un carré bien tenu, aux cloisons blanches, éclairé suffisamment par une baie et la porte qui ouvraient sur le pont des embarcations. Je m’assis à la droite de Lepic et en face du silencieux Morvan qui servait le potage.
– En voulez-vous, Lepic ? dit-il.
Et Lepic, qui avait posé le journal plié en quatre entre son assiette et la mienne, refusa.
« Qu’a-t-il ? me demandais-je toujours. A qui en veut-il ? J’aurais mieux fait de ne rien dire et de le laisser partir à fond contre Brond. Il est vexé de m’avoir flatté pour rien. »
Je mangeais le potage et, tout à coup, la cuillère posée dans l’assiette, tendant le bras pour soulever mon verre que Morvan emplissait de vin, je lus, sur la face du journal placé entre Lepic et moi, un titre en gros caractères que, jusqu’alors, mes mouvements avaient masqué :
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