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Une étoile

De
380 pages

Anna et Simon, un couple de Juifs polonais, vivent à Lodz avec Caroline, leur petite fille de deux ans. Lorsqu’en 1938 l’invasion de la Pologne par l’Allemagne nazie ne fait plus aucun doute, Simon demande à un ami français d’emmener sa femme et sa fille en France pour les éloigner de la guerre.
Une étoile est une émouvante histoire qui se déroule à Paris et dans un petit village de Seine-et-Marne, entre 1939 et 1945.
Elle est inspirée par des faits qui se sont réellement déroulés.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-94247-0

 

© Edilivre, 2015

Chapitre 1

Assise dans un fauteuil de velours rouge devant le feu intense d’une cheminée, un livre fermé sur les genoux, Anna regardait par la fenêtre apparaître une à une les étoiles. Les jours rallongeaient. Bientôt la température serait plus douce, la neige fondrait et elle pourrait emmener Caroline au parc. Les rires de sa fille, à qui Basia donnait le bain, la sortirent de sa rêverie. Elle sourit et se leva pour reposer « Guerre et Paix », qu’elle venait de terminer, dans la longue bibliothèque qui occupait tout un mur et qui était si pleine qu’elle semblait déborder et vouloir pousser la cheminée contre laquelle elle butait. Anna remit le livre en place avec le soin que l’on prend habituellement pour ranger un bijou dans un écrin. Puis, comme toujours, elle fit quelques pas en arrière, et parcourut de ses yeux bleu marine les dos des ouvrages, comme un général le ferait avec son armée. Son regard brillait devant les titres de ces œuvres qui étaient autant de promesses d’aventures, de héros et de cultures du monde entier. Un nouvel éclat de rire de Caroline retentit. Anna traversa silencieusement le grand salon de sa démarche souple pour s’approcher du grand escalier qui montait vers les chambres et la salle de bain. On entendait maintenant les cris de joie de Caroline et Basia qui se mêlaient au bruit de l’eau que la petite fille et la jeune femme s’amusaient à se jeter à la figure l’une de l’autre.

Anna pouvait rester des heures à écouter les rires de sa fille. Elle se félicitait d’avoir engagé Basia, cette jeune paysanne de vingt ans qui, avec ses joues rouges et ses couettes blondes, en paraissait quinze. Elle adorait Caroline et Caroline l’adorait. Un peu trop peut-être au goût d’Anna qui parfois avait du mal à chasser la pointe de jalousie qui lui chatouillait le cœur. Mais la présence de Basia était indispensable et lui permettait de profiter pleinement de la chance d’avoir épousé l’un des hommes les plus riches de Lodz. Tous les matins elle sortait en ville pour faire des achats. Et l’après-midi, elle allait prendre le thé avec des amies. Puis, épuisée par les discussions sur la mode et le comportement des hommes, elle rentrait pour prendre un bain et se plonger jusqu’au dîner dans les histoires que lui racontaient Balzac, Maupassant ou Tolstoï.

Les rires avaient cessé. On entendait l’eau du bain s’écouler malgré les protestations de Caroline. Anna s’éloigna vers la salle à manger. Elle passa devant un grand miroir au cadre doré accroché au mur. Machinalement, elle se tourna vers la glace, approcha tout près son visage ovale rehaussé de pommettes légèrement saillantes, et inspecta longuement le contour de ses yeux en amande. Puis elle recula, remit en place une mèche de ses cheveux bruns qui lui tombait sur le front, et sourit en se disant qu’elle aussi paraissait plus jeune que son âge ; elle ne faisait décidément pas ses vingt cinq ans.

Anna alluma la lumière. La longue table était déjà dressée : deux assiettes posées de part et d’autre, entourées de couverts en argent et de verres en cristal qui brillaient dans la lumière. Anna aimait cet air de fête qu’elle retrouvait chaque soir au moment du repas et qui lui rappelait son enfance à Kiev. Elle n’eut pas le temps de se laisser envahir par la nostalgie de sa jeunesse passée avec ses parents et ses frères : Caroline, les cheveux encore humides et portant une robe de chambre rose, s’approchait à pas de loup. Mais elle était encore trop petite pour pouvoir se faire suffisamment discrète et Anna l’avait entendue. Caroline s’approcha tout près et, juste avant qu’elle ne la touche, Anna se retourna et la prit dans ses bras. Surprise, la petite fille de deux ans poussa un cri puis éclata de rire, et Anna crut alors entendre son propre rire lorsqu’elle avait son âge. Elle regarda attentivement Caroline qu’elle tenait tout contre elle. Non, elle ne lui ressemblait pas beaucoup avec ses yeux ronds et ses cheveux couleur paille. Mais une chose était sûre : elle avait pris son rire. Réchauffée par cette pensée, elle sourit et l’embrassa.

Les rues de Lodz étaient désertes. Seules les lueurs provenant des fenêtres des maisons et les aboiements lointains de chiens errants apportaient un peu de vie dans ce début de nuit glaciale.

Les phares d’une voiture éclairèrent le bout de l’avenue Ogrodowa. Ils projetaient leur lumière crue sur les façades des villas bordant la rue, toutes couronnées de neige. Janusz, le chauffeur portant casquette et moustache noires, se concentrait sur sa conduite en tenant fermement son volant. L’imposante ZIS 101 avait du mal à rester dans les marques déjà anciennes laissées par les autres voitures dans la neige, et il lui fallait fréquemment donner de petits coups à droite et à gauche pour la maintenir sur la chaussée. Installé sur la banquette arrière, Simon ne prêtait aucune attention à la progression chaotique de la voiture. Il lisait son journal, comme chaque soir en revenant de son travail, à la lumière du plafonnier. Il portait un costume gris foncé dont il avait déboutonné la veste avec soulagement en s’installant dans l’automobile. En faisant ce geste, il revit fugitivement le regard ironique d’Anna le matin même lorsqu’elle lui reprocha d’avoir grossi. Mais cette image sortit de son esprit aussi vite qu’elle était venue, et il put tranquillement se plonger dans sa lecture. Son chapeau melon était posé juste à côté de lui, comme un compagnon de voyage. Simon commençait à perdre ses cheveux, ce qui lui donnait un air respectable qui l’arrangeait bien lors des négociations qu’il devait mener avec ses fournisseurs. Il avait en effet remarqué que, depuis que ses cheveux avaient commencé à l’abandonner, ses interlocuteurs – qui, auparavant, le considéraient uniquement comme le fils de son père, le fondateur de la manufacture de textile – lui accordaient une attention toute différente. Et il se révéla alors un redoutable homme d’affaires, si bien que son père, qui sentait les années peser sur lui, décida de lui laisser les clés de son usine. La remarque désagréable qu’Anna lui avait faite sur sa prise de poids n’était pas la cause de l’air préoccupé avec lequel il lisait ce soir-là son journal. Les gros titres de la Gazeta étaient tous consacrés à la menace que l’Allemagne nazie représentait pour l’Europe. Certains articles envisageaient même la possibilité d’une invasion de la Pologne en citant de larges extraits de discours et de déclarations des dirigeants allemands. Au fur et à mesure de sa lecture, Simon blêmissait. Il était maintenant totalement livide, à tel point que même Janusz le remarqua en regardant dans le rétroviseur. Mais, ayant toujours gardé une distance aussi craintive que respectueuse avec son patron, il n’osa lui demander s’il se sentait bien.

La voiture franchit le portail en fer forgé de la grande propriété des Levine et emprunta lentement le chemin qui traversait le jardin et menait à la maison. Aucune voiture n’avait roulé sur ce chemin depuis le matin, de sorte qu’il était totalement recouvert de neige fraîche et Janusz ne pouvait distinguer précisément son tracé. Mais la mémoire voit parfois mieux que les yeux et le chauffeur, qui empruntait ce chemin tous les jours depuis dix ans, sut mener sans encombre la voiture jusqu’à l’imposante bâtisse blanche défendue par une élégante balustrade en pierre. La ZIS s’immobilisa. La portière arrière se trouvait juste au bas des trois marches du perron qui montaient jusqu’à la double porte d’entrée vitrée.

Avertie par la lumière des phares qui avait traversé les fenêtres du rez de chaussée, Basia, vêtue d’une robe noire et d’un tablier en dentelle, se tenait tout près de la porte et regardait à travers la vitre. Elle portait des escarpins vernis et une coiffe blanche qui accentuaient encore son air juvénile. Comme au garde à vous, elle attendait, son regard bleu acier fixé sur la portière arrière, que Simon monte les marches pour lui ouvrir la porte. Janusz stoppa le moteur. Il sortit de la voiture et en fit le tour. Le froid était très vif et il sentit que la neige qu’il foulait était en train de se transformer en glace. Il ouvrit la portière avec son air sérieux qui avait toujours beaucoup amusé Simon et Anna. Mais, bien qu’ils lui aient demandé à maintes reprises d’abandonner cette attitude désuète à la limite du ridicule, il n’en démordait pas : c’était l’un des signes de l’importance qu’il accordait à son travail, au même titre que la parfaite propreté dans laquelle il maintenait la ZIS, et il ne l’abandonnerait pas. Janusz attendait donc, hiératique, que Simon sorte. Mais celui-ci, happé par sa lecture, ne s’était aperçu de rien. Même le froid qui s’engouffrait dans l’habitacle n’avait aucune prise sur lui. On aurait pu croire, en voyant ces trois personnes figées dans ce décor blafard et totalement silencieux, que toute vie s’était soudainement échappée de leurs trois corps qui ressemblaient à de simples mannequins de cire. Que la fin du monde était arrivée ce soir de mars 1938, à Lodz, en Pologne.

Au bout d’un moment qui sembla à Janusz une éternité, l’air glacé finit par faire de l’effet sur Simon. Tremblant de froid, il replia son journal, prit son chapeau et sortit de la voiture sans un regard pour son dévoué chauffeur. Il gravit d’un pas rapide les trois marches du perron et entra dans la maison en tendant son chapeau à Basia qui lui avait ouvert la porte. La chaleur de la maison l’enveloppa immédiatement, mais cette sensation de bien-être ne suffit pas à le rassurer. Il gardait son air préoccupé. Dès qu’il entra dans le salon, Anna, qui était confortablement installée devant la cheminée, sut qu’elle devait renoncer à lui faire remarquer qu’il rentrait de plus en plus tard. Agacée, elle avait eu l’intention de lui reprocher que sa famille ne soit plus une priorité pour lui, qu’à force de partir à l’aube et de revenir si tard, il n’avait pas vu sa fille depuis maintenant au moins trois jours et qu’elle-même, à cette heure-là, était morte de faim ! Simon, perdu dans ses pensées, ne l’avait pas vue. Il s’était assis dans le fauteuil crapaud jaune situé tout près de la porte d’entrée et avait rouvert immédiatement son exemplaire de la Gazeta. Anna l’observait, et bien qu’il se situât à bonne distance, elle perçut le tremblement nerveux qui secouait ses mains. Elle se leva et marcha vers lui. Son visage plongé dans le journal était blême. Anna s’inquiéta.

– Chéri, tu te sens bien ?

Simon sursauta et leva la tête vers sa femme. Anna reprit.

– Quelque chose ne va pas ?

Il la regardait fixement de ses yeux verts, mais ses pensées étaient manifestement ailleurs. Puis il retrouva ses esprits. Elle se tenait là, devant lui, le dévisageant avec inquiétude. N’ayant pas écouté ce qu’elle lui avait dit, il ne sut quoi lui répondre. Un silence s’installa, rapidement rompu par Anna qui reposa sa question sur un ton agacé. Simon lui tendit le journal. Tandis qu’Anna parcourait les articles, il se servit un verre de vodka. Anna leva la tête vers lui.

– C’est pour ça que tu t’inquiètes ?

– Ah bon ? Les Allemands vont nous envahir et ce n’est pas inquiétant ?

– Ils n’oseront jamais, j’en suis sûre ! Tout ça, c’est de l’esbroufe !

– De l’esbroufe… ?

Simon regardait le fond de son verre qu’il avait vidé d’un trait. Ses mains ne tremblaient plus.

– Mais oui ! Regarde ! lui dit-elle en souriant.

Elle s’approcha de la cheminée et jeta le journal dans le feu.

– Tu vois ? Ce ne sont que des foutaises !

Il s’approcha et ils regardèrent tous les deux les pages disparaître dans les flammes et se transformer en cendres. La vodka avait laissé un goût amer sur les lèvres de Simon.

Basia apparut dans l’encadrement de la porte du salon et annonça l’arrivée de Monsieur Legrand. Anna, très étonnée, se tourna vers Simon, qui lui expliqua que Jacques rentrait en France le lendemain et qu’il l’avait invité à dîner. Anna sourit : elle appréciait la compagnie de celui qui était devenu le meilleur ami de son mari, d’autant que c’était l’occasion pour elle de parler le français pendant toute une soirée, cette langue qu’elle espérait maîtriser un jour suffisamment pour pouvoir lire Balzac, Flaubert et Stendhal dans le texte. Pendant qu’Anna demandait à la jeune Polonaise d’ajouter un couvert, Simon alla chercher Jacques qui attendait dans l’entrée. Les deux hommes pénétrèrent dans le salon. Anna, qui était en train de vérifier dans un miroir la bonne tenue de sa coiffure, se retourna vers eux avec un grand sourire. Comme toujours lorsqu’elle voyait Simon et Jacques côte à côte, elle se fit cette réflexion qu’elle savait idiote mais qui revenait sans cesse, que les différences physiques n’étaient pas un obstacle à l’amitié. Autant Simon était rond et dégarni, autant Jacques était svelte et sa chevelure touffue. Ses grands pas le faisaient ressembler à une sorte d’échassier, comme ceux qu’Anna voyait s’installer au printemps dans les campagnes ukrainiennes lorsqu’elle était petite. Mais son regard intelligent et pénétrant, où luisait parfois une étincelle d’ironie, faisait vite oublier son allure d’oiseau et impressionnait tous ses interlocuteurs.

Jeune diplomate français, Jacques avait croisé Simon lors d’une réunion organisée par la chambre de commerce de Lodz. Il venait d’arriver en Pologne et ne parlait pas le moindre mot de la langue locale. Sa femme, dont le père était très malade, ne l’avait pas suivi, de sorte qu’il se trouvait totalement seul dans ce pays inconnu. Simon, qui avait étudié quelques années le français au lycée de Lodz, comme beaucoup d’enfants de la bonne société polonaise, parlait suffisamment bien pour se faire comprendre. Il proposa à Jacques de lui montrer sa ville. Soulagé de pouvoir échapper à sa solitude qui lui pesait, Jacques accepta.

Lors de leur première sortie, Anna et Simon lui firent découvrir les quelques lieux touristiquement dignes d’intérêt de leur ville. Mais Anna se sentit gênée de montrer à ce Parisien distingué et cultivé, les pauvres trésors de Lodz comparés à ceux de Paris, la Ville Lumière qu’elle avait toujours rêvé de visiter. De peur que Jacques ne soit déçu, elle suggéra à Simon de l’inviter dans le meilleur restaurant de la ville. Au cours du repas, les deux hommes enchaînèrent verre de vodka sur verre de vodka, si bien qu’ils se mirent à échanger des confidences sur leur vie privée. Anna fut ravie de voir que le distingué diplomate ne s’ennuyait pas en leur compagnie. Simon et Jacques s’étaient découvert une passion commune, le football. Ils évoquèrent alors, les yeux brillants, les grands matchs auxquels ils avaient eu le plaisir, et même l’honneur, d’assister, lançant au milieu d’exclamations enthousiastes, les noms des grands joueurs qui y avaient participé. Et comme cela arrive souvent, ces deux êtres brillants bâtirent leur grande amitié non pas sur le respect et l’admiration des qualités de l’autre ou le partage d’une même philosophie de la vie, mais autour d’un simple jeu de ballon auquel eux-mêmes ne savaient pas jouer ! Et ainsi, tous les dimanches ils partaient ensemble, une écharpe rouge et blanche nouée autour du cou, des sandwichs aux harengs marinés sous le bras, supporter l’équipe de Lodz.

Jacques s’approcha d’Anna de son pas singulier et lui fit son traditionnel baise-main qui, à chaque fois, la flattait et la faisait sourire. Lorsqu’il se redressa, elle perçut dans son regard, pendant un très court instant, une lueur inhabituelle – comme une mélancolie ou même une tristesse – qui lui fit froid dans le dos. Son cœur se serra immédiatement. Et malgré le sourire qui revint immédiatement sur son visage, elle ne fut pas rassurée. Anna connaissait bien Jacques et elle savait que toute la gaîté qu’il exprimait maintenant était feinte. Mais elle ne se sentait pas assez intime pour lui demander ce qui l’inquiétait ainsi. Elle se dit qu’il se confierait peut-être à Simon lorsqu’ils seraient seuls.

Jacques était régulièrement invité chez les Levine. Il s’y rendait notamment pour les fêtes juives qu’Anna et Simon célébraient non par croyance mais par habitude, et peut-être aussi par un vague souci de transmettre une culture héritée de leurs parents. Ainsi, Jacques avait sa place attitrée à la table de la salle à manger, à la gauche d’Anna.

Pressés par Anna dont la faim ne s’était pas calmée, ils étaient rapidement passés à table. Tous les trois discutaient et buvaient du vin en attendant que Basia entre avec le plat de hors d’œuvre. Tout de suite, la conversation avait porté sur la situation politique et la menace représentée par l’Allemagne nazie. Anna ne tarda pas à comprendre ce qui torturait Jacques, qui se montrait encore plus alarmiste que Simon. Il tenait pour sûr que les Allemands étaient prêts à entrer en Pologne, et que rien ne pouvait les en empêcher. Bien qu’ébranlée par ce discours d’autant plus crédible qu’il venait de la bouche d’un diplomate, elle s’efforça de se montrer insouciante, affirmant avec un grand sourire qu’ils ne risquaient rien et que, même si la Pologne était menacée, elle saurait se défendre et repousser ses ennemis. Elle chercha dans le regard de son mari un soutien qui ne vint pas. Simon était convaincu qu’Anna se trompait lourdement, mais restait muet car il ne souhaitait qu’une seule chose : que s’interrompe cette discussion qui le rongeait au plus profond de son âme.

Réalisant le malaise qui s’était installé, Anna tenta alors de dévier la conversation et demanda à Jacques si, une fois revenu en France, il irait assister à des matchs. Mais l’heure n’était pas au divertissement. Jacques se mit à évoquer d’une voix blanche toute l’horreur que lui inspirait le régime nazi, et le danger imminent que les Polonais, et plus particulièrement les Juifs polonais, couraient. Un long silence s’installa. Simon vida son verre d’un trait comme pour retenir les larmes qui montaient à ses yeux. Anna, pétrifiée, dévisageait Jacques. Le regard tourné vers on ne savait quel sombre horizon, il jouait nerveusement avec le couteau posé à côté de son assiette ; c’était là le seul moyen de masquer le tremblement de ses mains. L’épais silence qui venait de s’installer n’était entrecoupé que par le battement lourd du balancier de l’horloge du salon voisin, qui semblait rythmer le pas d’une marche funèbre.

– Mais on n’est même pas juifs…

Anna avait parlé entre ses dents, mais suffisamment fort pour que Simon et Jacques entendent. Les deux hommes levèrent les yeux, étonnés. Anna sentit leur regard posé sur elle, et reprit avec assurance en regardant son mari dans les yeux.

– On n’est pas juifs !

– Comment ça ?

– On n’est pas croyants, Simon ! Personne ne va nous embêter avec ça !

– Mais enfin, chérie…

Elle lui coupa la parole.

– On mange même du porc ! Tu ne crois tout de même pas qu’on va nous prendre pour des juifs si on mange du porc !?

– Pour les Allemands, c’est notre nom qui compte, Anna. Pas la façon dont on vit, ni le dieu auquel on croit ou pas, lui répondit Simon sur un ton aussi doux que possible.

Anna s’emporta malgré tout.

– Tu dis n’importe quoi !

Elle se tourna vers Jacques.

– Dis-lui qu’il se trompe, Jacques !

Jacques la regarda sans broncher. Il ne viendrait pas à son secours et elle sentit la colère monter en elle.

Simon reprit.

– Même pour les Polonais nous sommes des juifs, ma chérie !

Anna éclata d’un rire forcé.

– Pour les Polonais ? Tu plaisantes ?

– Pas du tout.

– Jamais personne ne m’a fait la moindre remarque sur nos origines, tu peux me croire ! On est des Polonais comme les autres, un point c’est tout !

Anna vit Simon et Jacques échanger en silence un regard lourd de sens. Elle était désemparée ; on peut répondre à une contradiction, pas à un silence. Elle lança alors qu’elle allait demander à Basia si elle les considérait comme juifs ou comme des simples Polonais. Simon tenta de l’en dissuader mais il n’en eut pas le temps : Basia entrait déjà dans la salle à manger, les bras chargés d’un plat de charcuterie. Simon se tut. Anna observa la jeune Polonaise qui s’apprêtait à faire le service. Elle lui parut soudain bien plus grande et plus âgée. Sa gorge se noua. Jacques tendit son assiette et Basia la lui remplit. Puis ce fut le tour de Simon, qui la remercia d’un sourire. Basia leva alors la tête vers Anna qui se figea, pétrifiée par les yeux si clairs de la jeune femme, plantés dans les siens. Tout le monde regardait Anna qui se taisait, comme hypnotisée.

– Madame ?

La voix douce de la jeune femme sortit Anna de sa torpeur. Mécaniquement, elle lui tendit son assiette. Basia sourit et la servit. Puis elle sortit en laissant le plat sur la table.

Anna avait perdu la face. Elle ne voulait plus affronter les regards de Simon et de Jacques et elle fixait son assiette avec dépit. Amère, elle se disait que désormais elle n’aurait plus la force de les contredire. Et, pire encore, en n’osant s’adresser à Basia, elle admettait implicitement qu’ils avaient raison, que les Juifs n’étaient pas des Polonais comme les autres.

Anna mit un soin tout particulier à faire sa toilette avant d’aller se coucher. Elle ressentit l’impérieux besoin de se laver de cette humiliation vécue au moment du dîner. Mais plus encore, elle voulait chasser cette idée qui lui faisait froid dans le dos et la hantait maintenant depuis la fin du repas. Plongée dans son bain, elle avait récité comme une litanie les bribes de la Déclaration des droits de l’homme qui lui revenaient à l’esprit : tous les êtres sont égaux quelles que soient leur origine et leur religion.

Allongée dans son lit sous une couette épaisse, elle entendait Simon et Jacques discuter encore au salon en buvant de la vodka. Elle se sentit alors complètement en sécurité. Le sommeil ne tarda pas à la gagner. Elle se réveilla lorsque Simon vint se coucher auprès d’elle. Elle regarda son réveil ; il était trois heures du matin. Elle se tourna vers son mari et lui trouva un drôle d’air. Blême et les traits tirés, on aurait dit qu’il était sur le point de s’évanouir, ou de mourir. Elle fut secouée comme par une décharge électrique, et se redressa d’un bond dans le lit. Au premier mot qu’il prononça, elle sut. Elle sut par le ton qu’il employait, ce ton que prennent les gens pour annoncer une nouvelle bouleversante. Simon avait choisi ses mots. Des mots censés être rassurants, apaisants, qui devaient masquer la gravité de la situation mais n’y parvenaient pas, bien au contraire. Agacée et impatiente, Anna lui demanda d’en venir au fait. Soulagé par cette impatience qui le poussait à tout révéler d’un coup et donc à abréger ce moment pénible, Simon lui annonça qu’il avait pris la décision de l’envoyer en France avec Caroline. Il ne lui laissa pas le temps de réagir et poursuivit en lui expliquant qu’elles partiraient pour Paris le lendemain même avec Jacques, et qu’il les rejoindrait dès que possible. Il termina en affirmant que Jacques trouvait aussi qu’il s’agissait de la meilleure solution. Anna l’avait écouté sans sourciller, telle une condamnée qui entend une sentence. Les yeux de Simon ne laissaient aucun doute : toute discussion était inutile, il ne reviendrait pas sur sa décision. Résignée, elle ne broncha pas. Mais elle lui demanda ce que lui avait l’intention de faire puisqu’il ne venait pas avec elles. Simon avait espéré, sans trop y croire, qu’elle ne lui poserait pas la question.

– Je… je vais combattre les Allemands, annonça-t-il en balbutiant.

Dans un premier temps, Anna ne comprit pas.

– Pardon ?

– Je suis officier de réserve. Ils m’ont appelé.

– Tu es sérieux ?

Simon tentait de soutenir le regard d’Anna.

– Oui.

– Tu vas te battre avec ceux qui ne nous considèrent pas comme leurs égaux ? Tu vas te battre pour eux ?

– Pas pour eux, ma chérie, contre les Allemands…

Anna en avait le souffle coupé. Elle sentait la colère bouillonner en elle et regardait fixement son mari. Un instant, elle se mit à le haïr. Simon approcha sa main pour caresser ses cheveux, mais elle la repoussa d’un geste vif, presque violent.

– Ne me touche pas ! lui lança-t-elle.

Il retira sa main.

– Chérie…

Mais Anna avait fondu en larmes. Elle n’eut que la force de lui dire, entre deux sanglots, d’aller embrasser sa fille car c’était certainement la dernière fois qu’il pourrait le faire, puisqu’il serait tué à la guerre. Simon se figea. Jamais l’éventualité de mourir ne lui avait parue si proche et si concrète. Il sentit son cœur se serrer et il sortit de la chambre pour se rendre dans celle de Caroline. Il y entra en prenant bien soin de ne pas faire de bruit. La pièce était plongée dans le noir. Seule la faible lumière du couloir qui passait par l’entrebâillement de la porte qu’il avait laissée entrouverte, lui permettait d’avancer sans hésiter. Il dut toutefois se pencher au dessus du lit à barreaux pour apercevoir Caroline profondément endormie, le bras autour de son ours en peluche qu’elle ne quittait jamais dès lors qu’on la mettait au lit. Simon était tout près d’elle mais il ne pouvait distinguer son visage. Il ne pouvait qu’entendre sa respiration régulière, si régulière qu’elle éloignait la terreur qu’il avait ressentie. Il sentit son cœur se relâcher un peu.

Lorsqu’il revint dans la chambre, Anna était allongée sur le lit, le dos tourné. Il s’approcha d’elle sans faire de bruit. Ses yeux étaient fermés, son visage détendu. Sa beauté était angélique. Simon la regarda un long moment sans bouger et aperçut finalement ce qu’il attendait : un très léger clignement des paupières qui signifiait qu’elle ne dormait pas. Il prit alors sa voix la plus douce – la même qu’il prenait pour consoler Caroline d’un chagrin – et lui murmura à l’oreille qu’il ne fallait pas qu’elle s’inquiète, que tout se passerait bien. Anna ne broncha pas. Il resta encore un peu auprès d’elle, puis se résigna devant son silence. Il embrassa sa joue encore humide de larmes, puis s’allongea à côté d’elle et, épuisé, s’endormit sur-le-champ.

Simon avait raison : Anna ne dormait pas. Dès qu’il eut éteint la lumière, elle rouvrit les yeux. Elle aussi était épuisée. Elle avait tant lutté pour garder les yeux fermés et paraître calme alors qu’au fond d’elle bouillonnait cette véritable rage. Les idées noires s’entrechoquaient dans sa tête, sans qu’elle puisse les maîtriser. Anna se sentait humiliée de ne pas avoir eu le courage d’affronter le regard bleu de Basia ; mais aussi d’avoir capitulé devant Simon et peut-être encore davantage devant Jacques, et de se sentir considérée comme un être inférieur dans son propre pays ; et enfin, elle se sentait par-dessus tout humiliée d’avoir éprouvé l’espace d’un instant, même fugitif, un sentiment qu’elle n’aurait jamais cru pouvoir ressentir, mais qui s’était dressé comme un diable sortant d’une boîte : le regret d’être juive. Que cette pensée ait pu lui effleurer l’esprit, ne serait-ce qu’un instant – un infime instant – constituait pour Anna une trahison d’elle-même, de toute sa famille, de toute sa culture et finalement de toute l’humanité.

Anna serrait les poings et les mâchoires. La honte découpait méticuleusement ses entrailles, comme une lame. Elle sentit une fièvre monter, de la sueur perler sur son front. Elle crut qu’elle allait s’évanouir. Mais un mouvement de Simon la ramena à la réalité. Tout en dormant, il s’était retourné et lui avait pris le bras. Il s’accrochait à elle, comme un enfant qui craignait de se perdre. Elle fut un peu rassérénée par ce geste, qui lui rappela qu’elle pouvait être utile, que des gens tenaient à elle, malgré tout. Anna comprit alors qu’elle devrait lutter, que désormais elle ne se laisserait plus jamais aller à subir ni à accepter la moindre injustice. En un instant, tout s’était remis en place dans sa tête, tout était devenu clair. Et elle put enfin trouver le sommeil.

Chapitre 2

La gare de Lodz baignait dans un épais mélange de brume et de vapeur crachée par les locomotives, déchiré par les coups de sifflet stridents que les employés du chemin de fer donnaient à l’intention des voyageurs et badauds pour qu’ils dégagent les quais encombrés. Mais cette foule, dans laquelle on pouvait distinguer bon nombre de familles juives conduites par des hommes portant barbe et kippa, était tellement compacte qu’aucun coup de sifflet, aussi strident fût-il, ne semblait pouvoir la dissiper. Seuls de jeunes soldats en uniforme kaki, courant avec leur sac à bout de bras, parvenaient à se frayer un passage en bousculant sans ménagement les autres voyageurs. Des cris et des injures fusaient mais personne n’y prêtait attention, car tous étaient tendus vers un seul et même objectif : parvenir à monter dans un train. Certains pour rejoindre leur garnison, d’autres pour s’enfuir. L’agitation d’un pays en proie à un danger imminent était palpable.

Vêtu d’un long manteau brun qui descendait jusqu’à ses mollets, Jacques se tenait debout sur le quai du train pour Paris, devant la porte du wagon de première classe dans lequel il avait réservé un compartiment. Du haut de son mètre quatre-vingt-dix, il guettait l’arrivée d’Anna et Caroline en fumant nerveusement une cigarette et en jetant des coups d’œil à sa montre. Soudain, son regard s’éclaira ; il reconnut au milieu de cette marée humaine le visage d’Anna, ou plutôt le chapeau qu’elle portait souvent lorsqu’ils allaient avec Simon se promener le samedi dans les rues animées de Lodz. Le chapeau disparut soudain à ses yeux, comme englouti par la foule. Jacques aperçut alors alternativement le visage de Simon, puis celui de Basia, et enfin celui d’un porteur de petite taille qui les devançait. Toute la famille avançait en file indienne et ressemblait à un navire qui progressait chaotiquement, balloté par les vagues d’une mer démontée.

Le porteur fendait difficilement la masse compacte des voyageurs en poussant un chariot surchargé de bagages. Il suait sang et eau et n’hésitait pas à injurier et bousculer tous ceux qui se trouvaient sur son passage. Anna, Simon, Jacques et Basia – qui tenait Caroline dans ses bras – tentaient de prendre le sillage du porteur avant que la foule ne se referme derrière lui. Ils sentaient bien le regard hostile que portaient sur eux ceux qui venaient d’être malmenés, mais, comme tous les autres, ils n’entendaient rien. Il fallait gagner le wagon et peu importait le moyen d’y parvenir.

Le départ de la maison s’était fait dans l’urgence. Malgré l’aide que Basia avait apportée à Anna, les valises n’avaient pu être bouclées qu’au dernier moment, sous le regard inquiet et impatient de Simon. Cette précipitation avait mis tout le monde sur les nerfs, mais elle avait au moins changé l’émotion de chacun dans ce moment qui précédait la séparation, en une tension ordinaire plus facile à vivre. Seule Caroline avait trouvé matière à s’amuser au milieu de cette pagaille, en préparant elle-même les affaires qu’elle jugeait indispensables à son voyage. Ainsi, elle avait rempli jusqu’au bord un sac entier de jouets et de poupées, tout en confiant à Tom, son ours en peluche, qu’elle allait lui faire découvrir un beau pays appelé tour Eiffel. Quand sa mère lui expliqua qu’il n’était pas question d’emporter le sac qu’elle avait préparé, elle tenta, comme toujours dans ces circonstances, de résister. La claque qu’elle reçut et le regard noir que sa mère lui lança la surprirent tellement qu’elle en oublia même de pleurer. Et elle aussi se rendit compte alors que ce jour n’était pas un jour comme les autres.