Une fatalité de bonheur

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« Je prends au hasard vingt-six mots plus ou moins présents dans la poésie de Rimbaud de sorte, cependant, que leurs initiales correspondent aux vingt-six lettres de l’alphabet. Je regarde les phrases ou les vers d’où ils viennent et que je considère comme leur glose. J’en fais un texte où je les interprète comme s’ils me concernaient. Le miracle est que l’oracle dit vrai. La série des commentaires s’arrange en une sorte de roman où je retrouve celui de ma vie. »
P.F.
 
De Deuil à Enfant, en passant par Gloire, Néant, Vertige ou Zanzibar, Philippe Forest propose, en vingt-six mots empruntés à l’œuvre rimbaldienne, une lecture de sa vie. Il livre ainsi une manière d’autoportrait à la fois original et virtuose.
 
Publié le : mercredi 9 mars 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246812081
Nombre de pages : 176
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« Les abécédaires sont un pont jeté entre la réalité du monde, une réalité déjà travaillée par le langage, et l’emploi que l’on peut faire de celui-ci d’une façon qui peut être libre, et même gratuite. Un grand péril, en puissance. Et c’est de ce point de vue aussi que ces humbles livres sont des incitations à la poésie, demandant de résister à cet arbitraire. »

YVES BONNEFOY

Alphabet

Je dirai quelque jour vos naissances latentes

Un jour, j’ai su lire.

Sans avoir jamais appris.

Du moins c’est ce qu’on m’a dit.

Et que rapportait la légende familiale.

Tant qu’il se trouvait encore quelqu’un de vivant afin de la transmettre.

La maîtresse des petites classes était venue trouver ma mère et lui avait demandé si c’était elle qui avait enseigné la lecture à son fils. Sans doute dans l’idée de lui faire prendre un peu d’avance sur les camarades de son âge. Ou bien : par défiance envers la manière dont s’y prenait l’école et les méthodes nouvelles qu’on y appliquait depuis quelque temps. Ce qui, certainement, était dans son droit. Mais contre quoi elle se permettait cependant de mettre en garde les parents lorsqu’un tel cas se présentait. Car, en matière d’éducation, l’amateurisme ne pardonnait pas. Si les bases n’étaient pas correctement acquises, les effets d’un apprentissage trop précoce pouvaient s’avérer très préjudiciables. Il faudrait tout reprendre à partir de rien, forcer l’enfant à se défaire des mauvaises habitudes qu’il avait prises et qui viendraient contrarier la juste progression pensée par des pédagogues patentés dont, plus que celui des parents, après tout, c’était le métier.

Si bien que ma mère avait éprouvé le besoin de se défendre et de dire que ni elle, ni personne d’autre, n’avait enseigné la chose à l’enfant, qu’elle ignorait même qu’il sût lire, ne s’expliquait pas comment un pareil prodige avait été possible. Prompte à s’imaginer – malgré l’invraisemblance d’une telle hypothèse – que son fils avait réinventé par lui-même tout le système par lequel les lettres s’assemblent en des mots qui font des phrases. Un peu comme dans certaines histoires dont les héros sont de petits sauvages qui, parce qu’ils ont mis la main par hasard sur un livre, pénètrent par eux-mêmes le mystère des mots et la manière dont leur matière se forme. A moins – cela lui ressemblait davantage – qu’elle ait vu là un miracle accompli, comme on dit, grâce à l’opération du Saint-Esprit : une petite Pentecôte privée, la langue de feu descendant sur le front de son fils, l’instruisant d’un coup de tout ce qu’il aurait dû ignorer, le rendant aussi docte que l’enfant-dieu devisant au Temple avec les savants de son temps.

Quand l’explication était beaucoup plus simple, rationnelle – et certainement décevante au regard de la fable que la mère s’était faite. Puisque dans le cours Valton de l’Ecole Sainte-Geneviève où il avait été mis, rue d’Assas à Paris, comme c’était souvent le cas, le cours préparatoire et la classe supérieure de maternelle – on disait alors : la onzième et la douzième – partageaient la même institutrice. Si bien qu’il avait suffi à l’enfant de se distraire des jeux destinés aux petits pour prêter l’oreille à l’enseignement qu’à l’autre bout de la salle on dispensait en même temps aux grands. Certainement, il avait ainsi appris par lui-même les rudiments de la lecture, s’instruisant clandestinement, et puis manifestant tranquillement, l’air de rien, que ce que l’on enseignait aux autres, il le savait aussi.

Ainsi, m’a-t-on dit, j’ai su lire. Sans avoir vraiment appris. N’ayant gardé aucun souvenir de la façon dont la chose se fit – qui, sans doute, se produit toujours d’un coup et d’un seul. Soudain, on sait lire. Comme on sait marcher ou nager. Une fois pour toutes. Le miracle a eu lieu. Le corps se tient en équilibre dans le milieu qui le porte, au sein duquel il a trouvé ses appuis et où il peut désormais évoluer à sa guise. Maladroitement d’abord : tombant par terre, buvant la tasse, butant sur des mots trop compliqués, s’égarant parmi des phrases sans fin. Mais : sachant le secret afin de s’orienter seul au sein de ce qui, dès lors, n’est plus tout à fait un univers opaque et hostile.

N’ayant vraiment jamais appris. Ne pouvant désormais plus désapprendre. Ni même me figurer ce qu’apprendre avait bien pu vouloir dire. Passé sans retour ni recours du côté des mots. Considérant comme acquis qu’ils sont aussi naturels que les choses, qu’ils l’ont toujours été, qu’il n’y a pas lieu ou moyen de s’en revenir vers le monde muet auquel ils manquaient. Avide de faire usage de cette faculté nouvelle : les enfants le sont qui, dès lors qu’ils en deviennent capables, ne peuvent plus s’empêcher de déchiffrer la moindre inscription tombant sous leurs yeux.

Sans doute – mais je ne me le rappelle pas davantage – y avait-il eu l’un de ces abécédaires illustrés que l’on accrochait aux murs des classes, tableaux où, bien rangées, les lettres, majuscules et minuscules, miment les êtres, les objets parce qu’elles servent d’initiales aux mots qui les désignent : le A épousant la forme d’un arbre, le B celle d’un berceau ou d’un bateau aux voiles bombées par le vent, le C celle d’un cerceau, d’une cerise, d’un cercle à moitié tracé par la pointe d’un compas, et ainsi de suite. Comme si les lettres de l’alphabet, puis les syllabes qui les assemblent, et enfin les vocables qu’elles forment, constituaient des sortes d’idéogrammes. Ou bien : de hiéroglyphes. Ce qui accréditait l’idée totalement erronée qu’un lien existait des choses aux mots, permettant de passer naturellement des unes aux autres : les choses avaient engendré les mots dont les formes leur correspondaient, les mots conservaient et exposaient en eux l’apparence des choses qu’ils exprimaient, une grande et nécessaire sympathie régnait entre ces deux réalités dont chacune reflétait l’autre.

Et si la fable est sans fondement, si elle dissimule ce que les signes ont d’essentiellement arbitraire car elle vise à faire accroire aux petits lecteurs que sa ressemblance avec la chose motive le mot, sans doute faut-il à l’enfant croire d’abord en une telle harmonie. Afin d’entrer en toute confiance dans le temps de sa vie. L’ordre des mots se trouvant pour lui tout à fait conforme à celui des choses. De sorte qu’il voit le livre comme un monde et lit le monde comme un livre. Avant de faire l’indispensable épreuve du divorce et de la confusion : quand les choses et les mots se détachent les uns des autres et que tout verse dans l’inintelligible.

Pourtant, le mythe persiste dont procède toute littérature : l’écrivain réinvente le langage afin que se trouve renoué le lien ancien qui, pensait-il enfant, existait autrefois. Il recompose pour lui-même le vieil abécédaire, associant les lettres de l’alphabet aux éléments du monde. Il les dispose du même coup en un tableau qui ne révèle rien, il le sait, d’une vérité absente – sinon cette absence même de vérité qui est la seule forme du vrai – mais où sa vie vient prendre en passant un semblant d’apparence. Comme si tous les livres écrits par les adultes, finalement, ne servaient qu’à remettre entre leurs mains une menue monnaie de symboles semblable à celle en laquelle, enfants, au début ils ont cru. Et même si, au fond d’eux-mêmes, la foi leur fait défaut désormais qu’ils professent pourtant.

Parmi les innombrables et parfois délirantes hypothèses qui prétendent livrer la clé du célèbre sonnet que Rimbaud a signé et qu’il évoque dans son « Alchimie du verbe », il en est une qui veut que les couleurs qu’il attribue aux lettres viennent de l’ancien abécédaire dans lequel, enfant, il avait appris à lire.

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,

Je dirai quelque jour vos naissances latentes

Mais pourquoi s’arrêter aux voyelles ?

DU MÊME AUTEUR

Aux éditions Gallimard

L’ENFANT ÉTERNEL, coll. « L’Infini », 1997. Prix Femina du premier roman (Folio no 3115).

TOUTE LA NUIT, coll. « Blanche », 1999. Prix Grinzane Cavour, 2007.

RAYMOND HAINS, UNS ROMANS, coll. « Art et Artistes », 2004.

SARINAGARA, coll. « Blanche », 2004. Prix Décembre (Folio no 4361).

TOUS LES ENFANTS SAUF UN, coll. « Blanche », 2007 (Folio no 4775).

LE NOUVEL AMOUR, coll. « Blanche », 2007 (Folio no 4829).

ARAKI ENFIN. L’HOMME QUI NE VÉCUT QUE POUR AIMER, coll. « Art et Artistes », 2008.

LE SIÈCLE DES NUAGES, coll. « Blanche », 2010. Grand Prix littéraire de l’Aéro-Club de France, Grand Prix littéraire de l’Académie de Bretagne et des Pays de la Loire (Folio no 5364).

LE CHAT DE SCHRÖDINGER, coll. « Blanche », 2013.

ARAGON, coll. « NRF Biographies », 2015.

Aux éditions Cécile Defaut

LA BEAUTÉ DU CONTRESENS ET AUTRES ESSAIS SUR LA LITTÉRATURE JAPONAISE, Allaphbed 1, 2005.

DE TEL QUEL À L’INFINI, NOUVEAUX ESSAIS, Allaphbed 2, 2006.

LE ROMAN, LE RÉEL ET AUTRES ESSAIS, Allaphbed 3, 2007.

HAIKUS, ETC., suivi de 43 SECONDES, Allaphbed 4, 2008.

LE ROMAN INFANTICIDE : DOSTOÏEVESKI, FAULKNER, CAMUS : essais sur la littérature et le deuil, Allaphbed 5, 2010.

BEAUCOUP DE JOURS : d’après Ulysse de James Joyce, coll. « Le livre/la vie », 2011.

ÔE KENZABURÔ : légendes anciennes et nouvelles d’un romancier japonais, 2012.

VERTIGE D’ARAGON, Allaphbed 6, 2012.

RETOUR À TOKYO, Allaphbed 7, 2014.

Chez d’autres éditeurs

PHILIPPE SOLLERS, coll. « Les contemporains », Seuil, 1992.

CAMUS, Marabout, 1992.

LE MOUVEMENT SURRÉALISTE, Vuibert, 1994.

TEXTES ET LABYRINTHES : Joyce / Kafka / Muir / Borges / Butor / Robbe-Grillet, Éditions Inter-Universitaires, 1995.

HISTOIRE DE « TEL QUEL », coll. « Fiction & Cie », Seuil, 1995.

PRÈS DES ACACIAS : l’autisme, une énigme, en collaboration avec Olivier Ménanteau, Actes Sud, 2002.

L’ENFANT FOSSILE, Musée des confluences / Éditions Inventit, 2014.

LE DEUIL : entre le chagrin et le néant. Dialogue avec Vincent Delecroix animé par Catherine Portevin, Philosophie Éditions, 2015.

DANS LA MÊME COLLECTION

François Bégaudeau – D’âne à zèbre

Yves Michaud – Narcisse et ses avatars

François Bon – Fragments du dedans

Alain Fleischer – Alma Zara

Pierre Jourde – Géographie intérieure

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