Une Minute de silence

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Dans une petite ville de la Baltique bercée par le rythme incessant des vagues, Christian assiste à la minute de silence observée dans son lycée en mémoire de Stella Petersen, professeur d'anglais morte en mer. Stella fut le grand amour de Christian, un amour volé aux conventions qui régissent les relations entre professeurs et élèves, un amour fait de silences et d'interrogations, de découvertes fragiles et de beauté.
Dans une prose lumineuse, toute de tendresse et de retenue, Siegfried Lenz nous offre un roman intimiste, presque onirique, sur l'éblouissement d'un premier amour et sur la douleur de l'inachèvement.


" Ce roman est à la fois une leçon d'écriture et une histoire bouleversante. "Le Monde










Georg a surgi sous la toile qui reposait à plat sur l'eau, il a agrippé le mât et a cherché à redresser la voile en s'arc-boutant habilement contre la coque du voilier, mais il n'y est pas arrivé. Il n'y est pas arrivé. J'ai approché la Katarina du lieu de l'accident ; comme s'il fallait qu'elle me seconde, Stella a posé une main sur ma main, qui tenait la roue du gouvernail et, penchée tout contre moi, elle a dit : " Plus près, Christian, il faut s'approcher encore. " Georg a renoncé à redresser la voile, il a coulé un instant, a ressurgi et a levé les deux bras, un membre du jury a détaché une des bouées de sauvetage rouge et blanc de son support et l'a lancée à Georg, la bouée est tombée sur la voile, elle est restée dessus en clapotant. En cherchant à l'atteindre, Georg est passé sous la voile. La Katarina tournait légèrement autour de son ancre, moteur arrêté, les membres du jury faisaient différentes propositions, Stella a décidé d'agir à sa façon. Tu as ôté ta robe de plage, tu as tiré le filin du tambour de la poupe, et tu m'en as tendu l'extrémité : " Vas-y, Christian, attache-moi solidement. " Elle se tenait devant moi, bras écartés, et m'adressait un regard insistant, j'ai enroulé la corde autour de ses hanches, j'ai attiré son corps fermement vers moi, Stella a posé les deux mains sur mes épaules, j'ai été tenté de l'enlacer, j'ai cru comprendre à son regard qu'elle attendait cela, un des membres du jury a crié : " Allons, à l'échelle de coupée, vite ! " Je t'ai conduite par la main jusqu'à l'échelle de coupée où tu t'es immédiatement mise à l'eau, à un moment tu as plongé et puis, pendant que je dévidais la corde, tu as nagé vers Georg avec de puissants mouvements de crawl. La fermeté avec laquelle elle s'est dégagée alors qu'il se jetait en l'air et se cramponnait à elle, se cramponnait des deux bras, Georg semblait vouloir l'entraîner avec lui sous la voile aplatie sur l'eau, mais deux tapes dans le cou et dans la nuque ont suffi à lui faire lâcher prise ; il l'a libérée. Stella l'a agrippé par le col de sa chemise et m'a fait signe, j'ai halé la corde, j'ai tiré fort et régulièrement et je les ai rapprochés suffisamment de l'échelle de coupée pour que nous puissions hisser Georg à bord. Stella est retournée à la nage jusqu'au voilier, elle a enroulé le filin autour d'un banc de nage pour que nous puissions remorquer le dériveur.




****




Les garçons ont pris place sur le parapet, ont fait des moulinets avec les bras, ont balancé les jambes. Tous nous regardaient. Le bateau était immobile. L'eau était transparente. Pour commencer, je n'ai jeté qu'une pièce, et avant même qu'elle n'ait atteint le fond clair, quelques garçons ont sauté et plongé, ils se sont dirigés vers le fond en repoussant l'eau ou par de rapides mouvements de brasse et, comme chaque fois, j'ai admiré les torsions et les rotations de leurs corps, leurs mouvements presque dansés par moments. Les passagers les plus âgés étaient enthousiastes, eux aussi, certains se penchaient par-dessus le bordage et observaient les jeunes plongeurs qui ressemblaient à des dauphins qui jouent. J'ai jeté deux pièces et j'ai encouragé les passagers à fouiller leurs poches et à m'imiter, certains ont jeté leur argent plus loin, d'autres l'ont laissé couler à côté du bateau, impatients de voir quel garçon le trouverait, l'attraperait et si à l'issue d'une courte bagarre au fond, il le conserverait. La mêlée silencieuse accompagnée d'un bouillonnement de bulles qui montaient s'achevait le plus souvent de la même façon : le vainqueur prenait la pièce entre ses dents, regagnait la surface en toute hâte et se hissait à bord par la courte échelle de corde que j'avais accrochée. Gris et exténués, ils se jetaient sur le premier siège venu et, à ce moment seulement, les petits plongeurs examinaient leur butin, le soupesaient, le montraient aux autres. Je n'avais pas remarqué que Sonja avait sauté en même temps que les garçons, je l'ai aperçue au fond, j'ai vu qu'elle essayait de se défendre contre un rival qui s'accrochait à elle et essayait de lui ouvrir la main de force. J'envisageais déjà de détacher la gaffe de son support et d'écarter l'adversaire de Sonja avec son extrémité sans pointe quand Stella a retiré sa robe de plage, me l'a envoyée et, dans une extension parfaite, a sauté depuis le parapet. En quelques brasses, elle avait rejoint les deux enfants au fond, elle les a séparés de force, en plaquant sa main ouverte sur le visage du garçon. Elle a pris Sonja par les épaules et l'a conduite jusqu'à l'échelle de corde, avant de replonger immédiatement pour ramasser la pièce que Sonja venait de perdre. Elle a grimpé à bord sous les regards approbateurs des passagers et s'est assise à côté de Sonja, qui respirait difficilement, pliée en deux, et qui n'a guère manifesté de joie en retrouvant sa pièce. Mais son visage s'est éclairé quand Stella l'a attirée contre elle, lui a caressé la joue et a posé son pied à côté de celui de Sonja en disant, réjouie : " Tu vois, nous avons toutes les deux les pieds palmés. "






Publié le : jeudi 21 avril 2016
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EAN13 : 9782221129104
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Siegfried Lenz

Siegfried Lenz, romancier et nouvelliste allemand, est né en 1926 en Prusse-Orientale. À dix-sept ans, enrôlé dans la marine, il déserte l’armée du Reich et se livre aux Anglais. En 1945, à sa libération, il s’installe à Hambourg et suit des études classiques de philosophie et de littérature anglaise. Dans le même temps, il assume la chronique littéraire du journal Die Welt. Ses premiers romans, Des vautours dans le ciel (1951), Duel dans l’ombre (1953), Du pain et des jeux (1959), suivis de recueils de nouvelles, d’essais, lui permettent de vivre de sa plume dès 1961. Engagé politiquement, il soutient, en compagnie de Günter Grass avec qui il est lié, la campagne électorale du Parti social-démocrate (SPD) en 1965 et en 1972.

Convaincu que l’écrivain a un rôle moral à jouer, Siegfried Lenz embrasse dans son œuvre les thèmes de la responsabilité collective, de l’exclusion, de la fragilité de l’être. Son roman La Leçon d’allemand, publié en 1968 et vendu à plusieurs millions d’exemplaires, l’a propulsé au rang des plus grands écrivains allemands contemporains.

Il décède en octobre 2014 dans sa chère ville de Hambourg, qui a souvent tenu une place importante dans ses écrits.

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Pour Ulla

« Wir setzen uns mit Tränen nieder », « Nous nous asseyons en larmes » : c’est sur cette cantate que la chorale du lycée a ouvert la cérémonie commémorative, puis M. Block, notre directeur, s’est dirigé vers la tribune jonchée de couronnes. Il marchait à pas lents, c’est à peine s’il a jeté un regard vers la salle des fêtes comble ; arrivé au niveau de la photo de Stella, disposée sur un chevalet devant l’estrade, il a ralenti, il s’est raidi, ou a semblé se raidir, et s’est incliné profondément.

Il est resté si longtemps dans cette position, devant ta photo, Stella, barrée en diagonale d’un ruban noir gaufré, un ruban de deuil, un ruban de souvenir ; pendant qu’il s’inclinait, je cherchais ton visage sur lequel flottait le sourire indulgent que nous connaissions bien, nous, les grands de ton cours d’anglais. Tes cheveux noirs coupés court que j’avais caressés, tes yeux clairs que j’avais embrassés sur la plage de l’île aux oiseaux : je n’ai pu m’empêcher d’y penser et je me suis souvenu du moment où tu m’avais demandé de deviner ton âge. M. Block, toujours penché, s’adressait à ta photo, il t’appelait cette chère Stella Petersen, estimée de tous, il a rappelé que tu avais fait partie du corps enseignant du lycée Lessing pendant cinq ans, que tu étais appréciée de tes collègues, aimée de tes élèves. M. Block n’a pas oublié non plus d’évoquer les services que tu avais rendus au sein de la commission des manuels scolaires, et enfin, il a évoqué ton immuable gaieté : « Longtemps après, ceux qui ont participé à ses sorties scolaires ne tarissaient pas d’éloges en se rappelant ses bonnes idées, l’ambiance qui régnait parmi tous les élèves, ce sentiment d’appartenir à la grande famille du lycée Lessing ; voilà ce qu’elle a forgé, ce sentiment d’appartenance. »

Un sifflement, une remontrance du côté des fenêtres, là où se trouvaient les petits, les troisièmes, qui n’arrêtaient pas de bavarder. Ils se pressaient, se bousculaient, ils avaient des choses à se montrer ; leur professeur principal essayait de rétablir le calme. Tu étais si belle sur cette photo, je connaissais le pull vert, je connaissais aussi le foulard de soie à motif d’ancres, tu le portais ce jour-là, sur la plage de l’île aux oiseaux, où nous avions échoué à cause de l’orage.

Un élève devait prendre la parole après notre directeur, on m’y avait invité tout d’abord, sans doute parce que j’étais délégué de classe, je me suis désisté, je savais que je n’y arriverais pas après tout ce qui s’était passé. Puisque j’avais refusé, cette mission est revenue à Georg Bisanz, il s’était même proposé pour dire quelques mots en hommage à Mme Petersen, Georg avait toujours été son élève favori, ses dissertations lui valaient de chaleureuses félicitations. Qu’aurais-tu pensé, Stella, en l’entendant raconter notre voyage de classe, cette sortie sur une île de Frise du Nord, où un vieux gardien de phare nous avait parlé de son travail et où nous avions cherché des flets dans le sable mouillé, en poussant des cris de joie, les jambes couvertes de vase, il a même mentionné tes jambes couvertes de vase et ta jupe retroussée et a dit que c’était toi qui avais repéré du bout du pied le plus grand nombre de ces poissons plats. Il n’a pas oublié non plus la soirée chez le passeur. Quand il a vanté le flondre grillé, il a parlé en notre nom à tous, et je l’ai encore approuvé quand il a évoqué avec enthousiasme les chansons de marins qui avaient émaillé la soirée.

Nous avions chanté tous ensemble, nous connaissions « My Bonnie » et « Wir lagen vor Madagascar » et tous ces chants de marins. J’ai bu deux verres de bière et, à ma surprise, Stella a bu de la bière, elle aussi. Il m’arrivait de te prendre pour l’une de nous, pour une élève, tu t’amusais des mêmes choses, tu as bien ri quand l’un de nous a posé des chapeaux sur la tête des oiseaux de mer empaillés qui nous entouraient, des chapeaux en papier qu’il avait habilement confectionnés. « Nous nous sommes tous réjouis, chers collègues, que deux élèves obtiennent une bourse pour Oxford », a dit le directeur et pour souligner la portée de ses propos, il a adressé un signe de tête au portrait de Stella et a répété tout bas « une bourse pour Oxford ». Mais comme si cette phrase se prêtait à une autre interprétation, on a soudain entendu un sanglot, celui qui sanglotait derrière sa main était M. Kugler, notre professeur d’arts plastiques, nous les avions souvent vus rentrer ensemble par le même chemin, Stella et lui. De temps en temps, elle lui prenait le bras et comme il était beaucoup plus grand qu’elle, on avait l’impression qu’il la traînait derrière lui. Quelques élèves se sont donné des petits coups de coude et ont attiré l’attention de leurs camarades sur le professeur qui sanglotait, deux troisièmes ont eu du mal à se retenir de rire.

 

Il n’était pas parmi les spectateurs le jour où nous avons travaillé sur le brise-lames. M. Kugler était parti faire de la voile dans les îles danoises. On n’aurait pas manqué de remarquer sa haute taille et sa maigreur inquiétante au milieu des badauds. La plupart étaient des estivants.

Ils remontaient la plage, certains en maillot de bain, depuis l’hôtel Seeblick, ils gravissaient la jetée et faisaient le tour jusqu’au musoir où ils cherchaient une place près du feu à éclipses ou sur les puissantes saillies rocheuses. Notre chaland noir éraflé, équipé pour le transport des pierres, attendait déjà près de l’entrée du port de Hirtshafen, assujetti par deux ancres, chargé jusqu’au pont de blocs couverts de vase et d’algues que nous avions mis de côté pour élargir et surélever le brise-lames et réparer le môle dont les tempêtes d’hiver avaient arraché des fragments. Un fort vent du nord-est promettait un temps estival stable.

Sur un signe de mon père, Frederik, son ouvrier, a fait pivoter le mât de charge, abaissé la griffe, disposé les dents métalliques au-dessus d’une pierre de façon à l’entourer solidement ; quand le cabestan a tressauté et que la masse colossale s’est soulevée avec une secousse de la soute à fret et a tourné en oscillant légèrement par-dessus bord, les spectateurs, fascinés, ont porté leurs regards sur nous ; l’un d’eux a brandi son appareil photographique. Un nouveau geste de mon père et les dents métalliques de la griffe se sont écartées, ont lâché le bloc et, à l’endroit où il s’est écrasé, l’eau a jailli bruyamment, les vagues se sont élevées dans un bouillonnement, des déferlantes qui ont mis longtemps à se perdre.

J’ai pris la plaque antibuée, je me suis laissé glisser dans l’eau le long du bordage pour examiner l’emplacement des pierres, mais j’ai dû attendre que le léger courant ait dissipé le nuage de vase et de sable et qu’il se soit déposé pour constater que le bloc était au bon endroit. Il reposait transversalement sur d’autres pierres tout en ménageant des brèches et des fentes pour assurer l’écoulement de l’eau, le flux de rinçage. J’ai répondu au regard interrogateur de mon père, je l’ai rassuré : tout était en place sur le brise-lames, tout était comme il fallait. Je suis remonté à bord, Frederik m’a tendu son paquet de cigarettes et m’a donné du feu.

Avant d’abaisser une nouvelle fois la griffe au-dessus du chargement de pierres, il a attiré mon attention sur les spectateurs : « Là, Christian, la fille en maillot de bain vert, avec le sac de plage, j’ai l’impression qu’elle te fait signe. » Je l’ai reconnue tout de suite, à sa coiffure, à son visage aux larges pommettes, Stella Petersen, mon professeur d’anglais du lycée Lessing. « Tu la connais ? » a demandé Frederik. « C’est mon prof d’anglais », ai-je répondu, et Frederik, incrédule : « Elle ? On dirait une élève. » « Ne crois pas ça, ai-je dit, elle a quand même quelques années de plus. »

Ce jour-là, Stella, je t’ai reconnue tout de suite et j’ai pensé à notre dernière conversation avant les grandes vacances, à ton avertissement, à ton encouragement : « Si vous voulez avoir des notes correctes, Christian, il faut travailler un peu plus ; vous devriez lire The Adventures of Huck Finn, et aussi Animal Farm. Nous l’étudierons après les vacances d’été. » Frederik voulait savoir si nous nous entendions bien, mon professeur et moi, et j’ai dit : « Ça pourrait aller mieux. »

Elle observait avec tant d’intérêt Frederik, qui déplaçait sa griffe au-dessus d’un grand bloc noir. Il l’a soulevé, l’a laissé en suspens un instant au-dessus de la soute presque vide, mais n’a pu empêcher la pierre d’échapper aux dents métalliques et de s’abattre à grand bruit sur le fond en tôle du chaland, si violemment qu’il en a frémi. Elle nous a appelés, elle nous a fait signe, elle nous a fait comprendre par gestes qu’elle voulait nous rejoindre, alors j’ai approché l’étroite passerelle, je l’ai fait passer par-dessus bord et j’ai trouvé au pied du môle une pierre plate où l’appuyer fermement. Sans hésiter, résolument, elle a grimpé jusqu’à nous, une ou deux fois elle a pris son élan ou a essayé de le prendre, je lui ai tendu la main et je l’ai aidée à monter à bord. Mon père n’a pas eu l’air d’apprécier beaucoup cette visite, lentement, il s’est dirigé vers elle, tout en me regardant d’un air qui demandait, qui attendait, et quand je l’ai présentée – « Mon professeur, mon professeur d’anglais, Mme Petersen » – il a dit : « Il n’y a pas grand-chose à voir ici, il lui a serré la main et a demandé avec un sourire : Christian ne vous donne pas trop de soucis, j’espère ? » Avant de répondre, elle m’a jeté un regard interrogateur, comme si elle n’était pas encore sûre de son jugement, puis elle a dit d’un ton presque impassible : « Christian s’en sort bien. » Mon père s’est contenté de hocher la tête, comme s’il ne s’attendait pas à autre chose ; toujours curieux, il a immédiatement continué à l’interroger, il voulait savoir si elle était venue pour la fête de la plage, la fête de la plage de Hirtshafen attirait beaucoup de monde et Stella a secoué la tête : des amis faisaient une sortie en yacht, ils devaient la prendre à bord un de ces jours à Hirtshafen.

« C’est un beau coin, a approuvé mon père, beaucoup d’amateurs de voile l’apprécient. »

Ce jour-là, le premier à passer notre brise-lames surélevé a été un petit chalutier qui rentrait, il s’est glissé avec assurance dans l’entrée du port, le pêcheur a réduit les gaz et accosté près de nous et quand mon père l’a interrogé sur sa pêche, il a montré du doigt les caisses plates qui contenaient des merluches et des maquereaux. C’était une piètre prise, à peine suffisante pour payer le gazole, trop peu de plies, trop peu d’anguilles, et en plus, près de l’île aux oiseaux, une torpille s’était emmêlée dans son filet, une torpille d’exercice que la vedette de la surveillance de la pêche avait récupérée. Il a regardé notre chargement de pierres, puis sa pêche et, d’une voix amicale, il a dit : « Pour toi, ça vaut le coup, Wilhelm, tu sors ce qu’il te faut, les pierres restent à leur place, les pierres, au moins, on peut compter sur elles. » Mon père lui a pris quelques poissons, il les paierait plus tard, tourné vers Stella, il a expliqué : « On ne fait jamais d’affaires sur l’eau, sur le pont d’un bateau, c’est comme ça. » Une fois le pêcheur reparti, mon père a invité Frederik à distribuer des gobelets et à nous servir du thé. Il a aussi donné un gobelet à Stella, le rhum que Frederik voulait ajouter, elle l’a refusé ; lui-même s’est servi si généreusement que mon père a cru bon de lui faire une réflexion.

Frederik a hissé très lentement les dernières pierres de notre cargaison, il faisait pivoter le mât de charge de manière à ce que la pierre frôle presque la surface de l’eau et, à l’endroit où le brise-lames montait, ou devait monter, il l’enfonçait, il ne laissait pas la pierre tomber, il l’enfonçait à présent et hochait la tête, satisfait, quand l’eau s’élevait au-dessus du bloc et se refermait.

Toi, Stella, tu n’arrivais pas à te détacher des puissantes pierres, tu as demandé depuis combien de temps elles gisaient au fond de la mer, comment nous les trouvions, comment nous les dégagions, dans certaines tu croyais reconnaître des créatures vivantes auxquelles la fossilisation avait accordé l’éternité. « Vous devez chercher longtemps ? »

« Un pêcheur de pierres sait où il peut aller se servir, ai-je dit, mon père connaît de vrais champs de pierres et des récifs artificiels qui ont été créés il y a plus de cent ans, il les surveille. La carte sur laquelle est dessiné le fond le plus riche, il l’a en tête. »

« Ces champs de pierres, a dit Stella, j’aimerais bien les voir. »

On l’a appelée, un des garçons de Hirtshafen s’était avancé au premier rang des spectateurs, il l’appelait, et comme elle avait l’air de ne pas comprendre, il a plongé depuis la jetée et a rejoint le chaland en quelques mouvements de crawl. Il s’est hissé sans peine par l’échelle de corde. Il ne nous a pas regardés, il s’est adressé tout de suite à Stella et lui a transmis la commission dont on l’avait chargé : le téléphone, on la demande au téléphone à l’hôtel, il faut qu’elle soit là quand on rappellera. Et comme pour accentuer l’importance de sa mission, il a ajouté : « Je dois vous ramener. »

C’était Sven, Sven, un garçon toujours content, aux taches de rousseur, le meilleur nageur que je connaissais. Je n’ai pas été surpris qu’il désigne l’hôtel, la longue passerelle de bois, et propose à Stella de la regagner avec lui à la nage, et plus encore : qu’ils fassent la course. Stella en a été tellement heureuse qu’elle a serré Sven contre elle, mais elle n’a pas accepté son offre. « Une autre fois, a-t-elle dit, une autre fois, c’est sûr. » Sans lui poser la question, j’ai approché notre canot pneumatique accroché à un long filin derrière le chaland, tout de suite elle a été prête à se laisser raccompagner jusqu’au pont de bois.

Sven est monté lui aussi, après elle, il s’est assis à côté d’elle, a posé tout naturellement son bras autour de ses épaules. Le hors-bord tournait régulièrement ; pendant la traversée, Stella a plongé une main dans l’eau. Elle a laissé Sven puiser de l’eau dans le creux de sa main et la faire ruisseler goutte à goutte dans son dos.

Il n’a pas été possible d’accoster au pont, à cause de petits dériveurs amarrés un peu partout ; leur régate devait être un clou de la fête de la plage. Nous avons tout simplement débarqué sur la plage, Sven a sauté du canot et nous a précédés en direction de l’hôtel, avec l’empressement du messager qui a accompli sa mission.

Des serveurs sortaient des chaises et des tables, on manœuvrait un chariot de boissons pour le placer sous un pin battu par le vent. En oblique au-dessus de l’espace sableux, maintenus par des perches, on avait tendu des câbles auxquels étaient suspendues des ampoules multicolores. Un petit tertre était prévu pour l’orchestre. Des vieux étaient assis sur des amers en attente d’une couche d’enduit, ils se parlaient peu, ils inspectaient les préparatifs de la fête de la plage et se remémoraient sans doute les fêtes passées. Aucun n’a répondu à mon salut.

Comme Stella ne revenait pas, je suis entré dans l’hôtel.

À l’accueil, un homme en uniforme n’a pas pu ou pas voulu m’en dire davantage : Mme Petersen avait téléphoné puis avait regagné sa chambre. Elle avait demandé à ne pas être dérangée.

Je suis retourné seul au chaland où ils m’attendaient déjà et ils m’ont immédiatement envoyé au fond vérifier l’emplacement des pierres. Il n’y avait pas grand-chose à rectifier. Çà et là, j’approchais la griffe d’une pierre, je signalais à Frederik dans quelle direction la déplacer et où la déposer, une seule fois, en apercevant la forme vague d’un bloc juste au-dessus de moi, dans les dents de la griffe, je n’ai donné aucun signal et me suis hâtivement mis à l’abri. Ce bloc n’a pas trouvé la place prévue, au lieu de reposer sur le brise-lames comme un couvercle, ce que voulait mon père, il s’est renversé, il s’est retourné, il n’est pas tombé au fond, mais a été retenu par deux pierres noirâtres de taille identique. Cette fois, Frederik et mon père ont inspecté le résultat de leur travail et quand l’un d’eux a montré la plage du doigt et a demandé : « Qu’est-ce que tu en penses ? », l’autre a dit : « Ça ne se passera pas comme l’autre fois. » Il faisait allusion à une fête de la plage, cinq ans plus tôt, où la plage avait soudain été plongée dans l’obscurité, où des rafales venues de la mer avaient saccagé les décorations et projeté contre l’appontement les embarcations qui se trouvaient dans le bassin.

Avec les jumelles de Frederik, j’ai cherché l’hôtel et le café de la plage, je n’ai pas été surpris d’apercevoir déjà des clients à quelques tables. Dans l’embrasure d’une fenêtre du bâtiment vert clair de l’hôtel, j’ai reconnu Stella, encore en maillot de bain. Elle téléphonait ; elle était assise sur le rebord de la fenêtre, elle téléphonait tout en contemplant notre anse, enveloppée du calme du soir, peuplée d’oiseaux de mer qui passaient en un doux courant.

À un moment, elle a bondi sur ses pieds, elle a fait quelques pas dans sa chambre, des pas de protestation, de déception, puis elle a repris sa place, et j’ai vu qu’elle tenait le combiné loin d’elle, exactement comme si elle ne voulait plus écouter, comme si elle voulait échapper à ce qu’on exigeait visiblement d’elle. Soudain, elle l’a lâché, elle est restée assise un moment, pensive, puis elle a pris un livre et a essayé de lire. En te voyant assise à lire, Stella, j’ai pensé involontairement à une de ces représentations de fenêtre où le peintre invite le spectateur à regarder au-delà de ce qui lui est montré et à se livrer à des suppositions.

J’ai continué à te regarder aux jumelles jusqu’à ce que Frederik me donne une bourrade et répète ce que mon père venait de dire par-devers lui : fini pour aujourd’hui.

Personne sans doute n’avait prévu que M. Kugler prendrait la parole, lui aussi, pendant la cérémonie commémorative, mais d’un coup il s’est dressé devant l’estrade, s’est incliné devant la photo de Stella et l’a longuement fixée du regard, comme s’il voulait la faire apparaître. Il s’est tamponné le visage avec un mouchoir blanc, il a fait des mouvements de déglutition puis s’est adressé à toi avec un geste désarmé : « Pourquoi, Stella, a-t-il demandé, pourquoi cela devait-il arriver ? » Je n’ai pas été surpris qu’il la tutoie, qu’il demande avec une émotion sincère : « N’existait-il pas d’autre issue pour toi ? » Ni notre directeur ni les professeurs présents n’ont eu l’air déconcerté par la familiarité inattendue de cette apostrophe, leurs visages ont conservé ce regard perdu d’affliction.

Le souvenir de notre fête de la plage m’est revenu involontairement, le trio qui s’essayait à jouer des mélodies joyeuses, expressives, j’ai vu les habitants de Hirtshafen, qui ne s’approchaient qu’en hésitant, curieux, impatients de savoir comment les choses se présentaient.

Ils traversaient le petit parc éclairé, laissaient leurs empreintes dans le sable du rivage, cherchant d’abord à repérer qui était là, qui était absent, et après s’être éternisés en salutations, ils se dirigeaient vers les tables libres et faisaient signe aux serveurs. On commandait de la bière, du jus de pomme aussi et, à la table de trois jeunes en chemises de marins, de l’eau-de-vie. J’ai trouvé une place près d’un vieil homme qui contemplait en rêvassant son verre de bière, dans lequel la mousse s’évanouissait lentement. Il a été si content que je lui confirme que j’étais bien le fils de Wilhelm, le pêcheur de pierres – c’était tout ce qu’il voulait savoir. Tout d’un coup, j’ai senti une main dans mon dos, j’ai entendu un petit rire étouffé, la main n’a pas interrompu sa caresse imperceptible, comme si elle cherchait à découvrir à quel moment je la remarquerais. Rapidement, je me suis retourné, j’ai tendu le bras. J’avais attrapé Sonja, la fille de nos voisins. Elle s’est tortillée dans tous les sens, mais je la tenais fermement et je l’ai calmée en la complimentant sur sa robe, dont les motifs représentaient des hannetons en vol, et sur la petite couronne tressée de pâquerettes doubles posée sur sa tête. « Tu danseras, Christian ? » a-t-elle demandé. « Peut-être », ai-je dit. « Avec moi, aussi ? » « Mais bien sûr. » Elle m’a confié que son père viendrait à la fête avec sa fourche, celle à cinq dents, pour que certains le prennent pour une divinité marine.

Quand Stella a surgi à l’entrée de l’hôtel et a descendu très lentement les quelques marches menant au café de la plage, les conversations se sont tues à plusieurs tables, les chemises de marins ont tourné la tête, comme actionnées par une ficelle, et l’on aurait pu croire que l’apparition de Stella était une consigne parce que l’orchestre a immédiatement entonné « La Paloma ». Je n’ai pas eu à faire de geste, elle s’est tout de suite dirigée vers nous, j’ai approché une chaise et je l’ai laissée faire la connaissance de Sonja.

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