Une mort inacceptable

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« Un seul objectif anime en fait les dirigeants : la course aux finances, la course aux profits, aux profits coûte que coûte. Le pouvoir de l’argent a ainsi balayé les gens. C’est une notion qui a été remplacée par celle du rendement baisse des coûts, automatisation forcenée, délocalisations, suppressions d’emplois, etc. une MUTATION inévitable, une MORT programmée en quelque sorte : INACCEPTABLE question de rendement à tout prix n’est pas compatible avec le rôle social d’une entreprise. On constate là qu’il y a un pari difficile si un jour ces grandes entreprises devaient privilégier le chemin de l’Humain. Comment faire cohabiter deux notions contradictoires ? Et pourtant le fossé qui se creuse actuellement entre grandes et petites structures, justement à cause de cette divergence de valeurs, fait naître l’urgence de trouver un compromis. »

Publié le : jeudi 1 janvier 2004
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EAN13 : 2952351805
Nombre de pages : non-communiqué
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Chapitre 1 Mercredi 8 décembre. 20 h 45. Lyon et sa banlieue sont la proie des lumières ; chaque fenêtre scintille. À la nuit tombée, toute lagglomération sest parée de mille lampions dont la flamme frémissante fait danser la façade des immeubles. Comme chaque année, la ville rend grâces à la Vierge en célébrant la fête les Illuminations. Au salon, la lueur étrange qui nimbe lobscurité de la rue a profité de la fenêtre ouverte pour se glisser sur le sol puis ramper jusquau canapé, escalader les coussins et séchouer devant le museau du chat. Quelque peu sollicité par la luminosité inhabituelle, Sirius vient de jeter un coup dil machinal du côté de la fenêtre. Il est pelotonné contre un accoudoir ; il sest approprié une extrémité du canapé et ronronne si fort que Françoise est obligée de monter le volume sonore de la télévision pour suivre le bulletin météo. Françoise se tient pourtant loin de son chat, elle na pas eu besoin de le caresser ni même de lapprocher pour quil se lance dans un concert assourdissant. De temps en temps, il sinterrompt mais ça ne dure pas longtemps ; il marque juste un blanc, histoire de se passer la patte derrière loreille comme sil sapprêtait à se gratter. Il suspend toujours son geste, sétire mollement et reprend la pose, ne manquant pas aussi  et surtout  de reprendre son ronronnement bruyant. Depuis deux jours, Françoise assiste au même rituel,
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mais elle nest pas surprise, elle sait ce quil signifie : beau temps assuré. Elle connaît bien son chat, cest un baromètre qui ne trompe jamais. Il a non seulement un don exceptionnel de communication  selon Françoise « il parle »  mais il sait anticiper les changements de temps mieux que personne. Parfois, dailleurs, il est recommandé dobserver le compor-tement de cette charmante petite boule de poils après avoir pris connaissance des prévisions de Météo France. Un contrôle nest pas superflu quand il est permis dhésiter sur la tenue vestimentaire à adopter pour le lendemain. Ce soir, il règne un accord parfait entre Sirius et les puis-sants ordinateurs de la station météorologique nationale : il fera encore beau demain. Très beau. Cest un état surprenant mais tout à fait agréable : un vrai temps de printemps sest installé sur Lyon, il y a deux jours. Les températures dépassent largement les normales saisonnières ; selon les informations diffusées par les médias, tout lEst de la France, même, en bénéficierait, mais cest seulement en région lyonnaise que les températures seraient les plus élevées. Françoise se réjouit de pouvoir vivre, pour une journée encore, le mois davril à la fin de lautomne : cette note de douceur, toute inattendue sur le chemin de lhiver, est comme un message porteur de bonnes nouvelles un parfum de renaissance. Cest un don de la nature qui vient à point apporter un supplément dénergie au bureau car Françoise et ses collègues de travail doivent, en ce moment, faire appel à toute leur résistance physique et morale. Mais se disant cela, Françoise ne songe pas à elle en priorité : elle est profondément généreuse et attentionnée ; si elle se réjouit cest avant tout pour ses collègues. Elle ne peut manquer despérer quils aient le ciel avec eux à cette période de lannée où lactivité dActi 4, lentreprise qui les emploie, est la plus intense  si Françoise ne le fait pas maintenant, quand le fera-t-elle ? Décembre, cest trente jours de folie :
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près de la moitié du chiffre daffaires annuel est faite sur ce mois. Acti 4 est une société lyonnaise spécialisée dans laide et le conseil en développement commercial. Elle a plusieurs pôles dactivité mais les deux plus grands sont, dune part, la formation et, dautre part, les services liés à la promotion des ventes. Cest ce secteur qui déborde de travail à la période des fêtes. La clientèle dActi 4 appartient principalement à la grande distribution et doit, à cette époque, faire appel à un nombre important danimateurs commerciaux et de démonstratrices. Cest alors mille six cents personnes en-viron qui sont gérées sur toute la France par léquipe dActi 4 à partir de Lyon uniquement. Tout se fait au téléphone. Pendant un mois, donc, tous les acteurs du département Promotion sont collés en permanence à leur appareil. Un stress phénoménal les habite et rejaillit inévitablement sur les acteurs des autres départements. Lentreprise connaît, pour un mois, leffervescence et le bourdonnement furieux dune ruche. Acti 4 a son siège cours dHerbouville, près de la sortie du tunnel de la Croix-Rousse sur laxe Nord-Sud en bordure du Rhône. Le cours dHerbouville est un quai très large, jalonné de grands platanes ; Acti 4 y possède deux locaux, lun au numéro 12 et lautre au numéro 8. Au 12, acheté depuis peu, Jean-Philippe Luas, le responsable de la société, a installé son bureau et réservé un espace destiné aux réunions ainsi quaux séances de formation. Le 8 est le centre névralgique de la société ; la majorité des activités est orchestrée à partir de ce lieu, notamment celle des services qui concernent la promotion des ventes, soit le département Promotion. Les autres départements qui partagent les bureaux avec la Promotion sont la Comptabilité, le Commercial et la Formation. Le fonctionnement des quatre départements ainsi implantés est assuré par un groupe permanent de treize
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collaborateurs, huit jeunes femmes, cinq jeunes hommes, en lesquels Jean-Philippe Luas a pleinement confiance. Le local du numéro 8 est composé de deux plateaux  dont une mezzanine  aux espaces de travail ouverts, un peu comme un duplex créé dans une seule pièce dun haut et grand appartement, et il représente pour chacun des treize membres une seconde adresse, un second domicile : les huit femmes, les cinq hommes ne font quasiment aucune différence entre leur vie professionnelle et leur vie privée. Ils nourrissent entre eux une estime réciproque, celle-là même que Jean-Philippe Luas a pour eux, celle-là même quils ont pour lui. Et pour certains, comme Françoise L., plus sensibles que dautres, cette estime, source dune grande complicité, a inspiré un sentiment de fierté. Françoise est fière dappartenir à une équipe soudée et de servir les intérêts dune entreprise qui a, par son mode de fonctionnement ainsi que la structure et la décoration de ses locaux, maints aspects atypiques et chaleureux. Acti 4 le lui a, du reste, bien rendu : depuis peu, elle a pris la responsabilité du service Formation. Jean-Philippe Luas avait décelé en elle les compétences idéales dorganisatrice et de manager pour lui confier cette fonction clé de responsable engineering du service Formation. Il connaît bien Françoise : elle a été son assistante auparavant et il a eu tout le loisir ainsi de découvrir ses qualités et de les apprécier  il a en particulier apprécié, dit-il souvent, sa capacité de compréhension immédiate et, ce qui est rare pour une femme qui na pas vingt-cinq ans, sa grande maturité. Il a dailleurs eu du mal à se séparer delle en tant quassistante et, si officiellement elle ne lest plus, parfois elle en assume encore pour lui certaines tâches, et, de toute façon, elle est restée à ses yeux cette précieuse collaboratrice. Lors dune conversation, il arrive, de ce fait, fréquemment à Jean-Philippe de la citer comme son assistante et cest sans doute cette marque dattention qui la
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porte, ce mercredi 8 décembre, au soir, à avoir une pensée bienveillante pour ses collègues : la place particulière quelle occupe dans le cur et dans lesprit de Jean-Philippe sollicite en elle un sentiment de responsabilité vis-à-vis deux ; éprouvant un tel sentiment à leur égard, elle ne peut que leur souhaiter mille bonnes choses quand la difficulté les attend. Sa réjouissance est cependant de courte durée. Le pré-sentateur du bulletin météorologique annonce que Météo France est pessimiste pour la fin de la semaine. Armés dobservations minutieuses, de mesures de tout ordre et de calculs compliqués, les spécialistes de la station nationale sont en mesure dannoncer avec la plus grande assurance une détérioration spectaculaire du temps avant samedi. Leurs prévisions sont même inquiétantes. Le redoux exceptionnel dont bénéficie Lyon favoriserait linstallation de précipi-tations tout aussi exceptionnelles. Une nouvelle perturbation, venue de lAtlantique, avec un front froid, est en effet en train de recouvrir toute la France. Elle devrait sétablir dans la journée de vendredi au-dessus de la région lyonnaise et elle aurait pour conséquence, dans cette zone géographique, de provoquer, phénomène tout à fait inhabituel pour la période, des orages violents accompagnés de pluies dilu-viennes. La prudence est conseillée. « Ça promet ! se dit Françoise ; il faut espérer quils se trompent ». Françoise ne tient pas à ce que la circulation soit impossible sur les routes : elle doit avec Sébastien, lhomme qui partage sa vie, se rendre en Ardèche, samedi, et ce projet ne saurait être remis en question. Sébastien est originaire de lArdèche ; il y a longtemps quil na pas vu ses parents, il a décidé daller les retrouver ce week-end et il ira quoi quil puisse arriver : il est un homme résolu, quand il a pris une décision il sy tient. Même si parfois Françoise trouve encore ce comportement un peu trop ferme, elle a su avec le temps sadapter : elle est dun naturel conciliant. Elle fait générale-
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ment bon accueil à toutes les décisions de Sébastien ; il ny avait ainsi pas de raison de ne pas le faire cette fois : elle comprenait que sa famille manquait à Sébastien ; elle-même, Françoise, éprouvait cette impression et elle avait également bien envie  comme elle la toujours  daller lui rendre visite. Elle regarde son chat et pose la main sur son dos. Sirius sétire aussitôt et module le rythme de ses ronronnements. Françoise lécoute « parler » puis elle plonge la main dans sa fourrure onctueuse et parcourt son échine soyeuse avec douceur. La délicatesse quelle a dans sa communication avec son entourage, Françoise la aussi dans le geste, et son chat lapprécie. Il en veut toujours plus. Le voici qui se retourne, les quatre pattes en lair, pour mendier une caresse sur le ventre. Françoise sourit et cède à la posture. Tout en caressant Sirius, elle porte cependant son regard vers la fenêtre dont les ventaux sont encore ouverts. Le rideau flotte mollement sous la brise légère qui pénètre à lintérieur de lappartement ; Françoise regarde danser les voilages dans la lumière insolite qui perce la nuit. Elle abandonne alors son chat ; elle se lève et se dirige vers la cuisine. Il est temps de passer à table si elle veut aller déambuler dans les rues à la découverte des vitrines illuminées ; cest quelle ne voudrait pas sen priver : il faut profiter pleinement de lintermède printanier sil doit bientôt faire place à une tempête.
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