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Une petite vie marocaine

De
167 pages
Sous forme d'un procès fictif, Mustapha Kharmoudi laisse libre court à son imagination, et évoque longuement quelques uns des évènements cruciaux de l'histoire récente du Maroc : l'insurrection de Mars 1965 à Casablanca, les grandes grèves des mineurs de phosphates, les révoltes des paysans, les arrestations, la torture, etc. Mais au delà de ces faits, il nous conte surtout les contradictions de la société marocaine, en particulier ce redondant clivage ville-campagne qui lui semble miner toute perspective d'évolution...
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Mustapha Kharmoudi
Une petite vie marocaine




ROMAN












Le Manuscrit
www.manuscrit.com












© Éditions Le Manuscrit, 2006
20, rue des Petits Champs
75002 Paris
Téléphone : 08 90 71 10 18
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-6591-8 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-6590-X (livre imprimé)







A Mustapha Kholal
MUSTAPHA KHARMOUDI


AUDIENCE I


Vous venez de lire le compte-rendu de ma déposition
auprès de la Police. Cela a duré presque trois heures.
Peut-être même un peu plus. Et vous me demandez
maintenant de réagir. C’est trop compliqué, vous en
convenez avec moi. Il me faudrait du temps, et je ne
pense pas pouvoir vous éclairer suffisamment en
quelques heures.
Si vous pouviez relire le dossier paragraphe par
paragraphe, je me sentirais sûrement en mesure de
répondre avec précision aux nombreuses questions que
vous avez soulevées durant votre lecture.
Je suis content de contribuer à l’éclatement de la
vérité, comme vous le dites si bien. J’aime mon pays et
je souhaite à ses nouveaux dirigeants tout le succès dans
leur entreprise. Vous dites que je fais partie de ceux qui
ont empêché l’avènement du nouveau régime. Vous
avez raison, j’ai dû prendre un mauvais chemin, et je
tiens avant tout à vous présenter mes excuses pour les
torts que j’ai pu vous causer. Je m’en excuse auprès de
vous, et je suis prêt à le faire en tout lieu qui vous paraî-
trait convenable.
Vous avez annoncé que ce procès sera exemplaire, et
que toute la nation allait le suivre : les gens rassemblés à
l’extérieur m’ont impressionné, lors de mon arrivée dans
ce lieu. Mais je crains de vous décevoir, et je m’étonne
de me retrouver seul à vous répondre.
Peut-être avez-vous décidé un temps pour chaque
chose, c’est bien et je m’incline. Commençons par moi,
vous verrez très vite mes limites, et vous passerez sans
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doute aux suivants, qui doivent, bien mieux que moi,
vous expliquer comment les choses avaient dérapé.
Que pouvez-vous, au juste, apprendre de quelqu’un
comme moi ? Je ne suis pas un de ces intellectuels qui…
euh... disons que je n’ai pas été à l’école, longtemps. Ma
vie active avait commencé alors que je n’avais que
douze ans. Quand vous êtes jeune et que la misère vous
adopte déjà si intimement, eh bien, croyez-moi, vous
êtes content de trouver un emploi, même s’il n’est pas
propre : la misère, c’est comme une mauvaise habitude,
quand vous l’attrapez et qu’elle vous attrape aussi, elle
ne lâche plus prise. Les anciens disaient que la misère
est un péché : les pauvres commettent chaque jour des
péchés rien qu’en tentant de survivre. Ils se lèvent le
matin et ils ont déjà un pied en enfer…
Vous m’avez demandé d’être bref dans mes ré-
ponses, et je vous avoue que tel est exactement mon
profond désir : la parole la plus respectable est celle qui
tient en deux mots. Demain, vous aurez tout loisir d’in-
terroger mes supérieurs que vous avez sans doute
arrêtés en même temps que moi, du moins je l’espère.
Permettez-moi, Monsieur le Président du tribunal…
euh... pardon! Comment est-ce déjà? Vos hommes me
l’ont fait répéter plusieurs fois, mais, vous voyez, l’âge a
déjà transformé ma mémoire en une jarre d’eau trouée,
une jarre en caoutchouc, cela va sans dire. Vous avez
devant vous un épais rapport de police, et je vous prie
d’en faire bon usage autant que possible pour m’aider à
vous éclairer sur cette période noire de la vie de notre
pays.
Oui, c’est cela, je lis le petit mot : Monsieur le
Secrétaire du Tribunal Populaire. C’est là un titre plus
élevé, sans doute, que procureur ou juge ou encore
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même Président du tribunal. Si vous le permettez,
j’aimerais vous nommer : Votre Grandeur ou Votre
Excellence. Cela fera certainement moins exact, mais
pour quelqu’un de ma condition, il est plus facile de
vous appeler ainsi : les qualités se nomment par leur
nom, les défauts ne sont qu’injures.
Excellence, je vous disais donc que, bien qu’ayant
écouté avec la plus grande attention tous les points du
compte-rendu, je ne me sens pas capable de répondre,
en vrac, à toutes les accusations qui me sont destinées.
Cela fait plus d’un an que je suis emprisonné…
euh...détenu, et, j’ai eu tout loisir de méditer sur ma
terrible histoire, fruit d’un sort impitoyable. Nombre de
reproches sont fondés et exacts ; mais ce qui me gêne
un peu, c’est la tournure que vous leur avez donnée. Je
ne peux pas vraiment dire que c’est faux, ce serait vous
manquer de respect et je ne le veux pas. Non, c’est
peut-être juste à cause de la manière dont les faits ont
été réorganisés par les services de Police. Je sais
comment cela se passe, bien sûr...
Bien qu’affecté, je dois avouer mon soulagement
d’être enfin jugé malgré que je ne sois jamais à l’aise
dans un tribunal. Il m’était arrivé, en tant que policier,
de présenter des détenus au juge d’instruction ou encore
ou procureur du Roi. J’avais beau avoir fait ce métier
pendant trente ans, la vue d’un homme de justice
m’impressionnait toujours et m’impressionne encore.
Au cours de ma vie active, je me sentais toujours
soulagé lorsqu’un de mes détenus était présenté à la
justice. Ainsi, il allait savoir de quoi il retournait, et moi
aussi. Peut-être me disais-je inconsciemment que, un
jour où l’autre, je risquerais de connaître le même sort.
Il faut dire que les détenus les plus solides ne cessaient
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de nous promettre une fin tragique. Ce qui était étrange,
c’était leur conviction profonde en une telle prédiction.
A y méditer aujourd’hui, n’était-ce pas une prophétie? Je
n’aimais pas qu’on me lise ainsi l’avenir mais pire
encore, je ne supportais jamais que ce genre de leçon
me vienne d’un jeune étudiant. Qu’en devait-il savoir, à
son jeune âge, hein? Et pourtant je suis là, devant mes
juges, exactement comme on m’en décrivait les
conditions, peut-être moins pire tout de même, il faut
l’avouer.
Franchement, ce qui m’impressionnait, au vu des
hommes de justice, c’était d’abord qu’ils ne me
regardaient jamais. Encore moins dans les yeux. Leur
intérêt n’était monopolisé que par le détenu. Ils vivaient
avec intensité ces face-à-face : souvent ils parlaient, juge
et détenu, le même langage. Moi, je me contentais de
me faire le plus discret possible. Remarquez, il valait
mieux pour moi ne pas être à la place d’un détenu.
Pardon, je dis cela pour rire et je vois que je suis le seul
à rire de paroles si inconvenantes. Pardon, encore!
Mais, à dire vrai, ce qui maintenait l’écart entre le juge
et moi, c’était cette capacité qu’il avait de transformer
un trivial rapport de police en une prose sublime, digne
des meilleurs contes du temps où Bagdad trônait sur le
toit du monde. Bien entendu, incompréhensible pour
un pauvre type de ma condition. Alors, parfois la gêne
me saisissait jusqu’aux fonds de mes entrailles, quand je
devais présenter au juge un monsieur aussi savant que
lui. Plus terrible, le juge me demandait toujours de
résumer l’affaire en quelques mots. Il la connaissait,
mais l’usage était ainsi. Il ne s’adressait pas franchement
à moi. Non, il parlait à quelqu’un qui n’existait pas.
Quelle est la situation de ce détenu? Par moments, les
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phrases étaient plus compliquées, mais moi, je n’avais
qu’une seule réponse à donner : identité, durée de
séjour, accusation, point! Toujours la même chose. Je
les surprenais parfois à sourire à cause de mon accent
rural.
Que ce soit confirmé tout de suite, comme ça, on est
tranquille pour la suite : je m’occupais bien de ce que
vous appelez détenus politiques. De mon temps, ce
vocabulaire était proscrit, tout au plus détenus… euh…
détenus quelque chose d’autre que politique, depuis un
fameux discours de l’ancien roi, vous savez, celui où il
avait fait fermer la gueule à un journaliste, en lui disant :
vous êtes notre invité, respectez l’hospitalité, et quand
vous serez chez vous, vous direz ce que vous voudrez.
Il avait parlé ainsi, si ma mémoire peut encore m’obéir.
Mais, bien que le roi les ait nommés différemment,
rien n’avait changé, pour nous. Cela devait signifier
quelque chose pour les Occidentaux, alors le roi leur
avait fait une gentillesse. Peut-être, je n’en sais rien,
après tout : un roi se doit de parler à plusieurs catégories
à la fois. Non, entre nous, on les appelait les détenus,
c’est tout. Il nous arrivait de les nommer politiques mais
uniquement entre collègues intimes et encore très
discrètement et pas n’importe où.
Pardon de m’être éloigné de votre question. Vous
voyez que je ne suis vraiment pas à la hauteur. Je vous
remercie de votre gentillesse et de votre compréhension.
C’est drôle, votre passivité à mon égard me met en
confiance, et c’est bien la première fois qu’il m’arrive
d’occuper une place si centrale. Si demain, je devais
compléter les propos de mes collègues, je me sentirais
bien moins gêné après cette audience. Merci aux
représentants du gouvernement que vous êtes… euh...
15 UNE PETITE VIE MAROCAINE
non, comment dire ? C’est ça : représentants du pays…
non, non, voilà : représentants du peuple. Comment on
dit déjà ? Glorieux ? Oui, c’est ça, glorieux peuple.
Excusez les travers de mon langage, je ne suis pas un
de ces parleurs qui... euh… je suis simplement un
homme d’action. Vous voyez, on m’avait habitué à
parler du roi et du pays, jamais du peuple. Mais au cours
de l’année d’interrogatoire, j’ai eu tout loisir de méditer
un peu. Sur mon passé, sur mon travail, et cela grâce à
la rééducation que vos services nous donnaient.
Nous, à l’époque, on nous apprenait que le roi était
roi et que son peuple devait l’aimer. Alors, pour avoir la
conscience tranquille, j’avais fini par me convaincre que
notre nation se composait de deux parties : ceux qui
aimaient le roi, eux formaient le peuple ; et les autres,
c’étaient les ennemis du roi et du peuple.
Bien sûr, à la lumière d’aujourd’hui, c’est ridicule de
penser ainsi. Mais je vous assure que cela m’assurait la
paix avec moi-même. Ainsi j’avais pu vivre en harmonie
avec ma défunte mère et aussi ma défunte épouse,
toutes deux reposant aujourd’hui auprès de leur
Créateur. Elles avaient été si malades et avaient
nécessité tant de soins et d’affection. Ni l’une ni l’autre
n’aimaient mon métier. Peut-être était-ce à cause de cela
que ma chère épouse était tombée malade, et qu’elle
avait gardé le lit pendant cinq années.
Terribles années, sans aucun doute ; maudites,
devrais-je dire. Vous imaginez, elle s’était alitée le jour
même où ma pauvre mère avait décédé. Elle non plus
ne supportait pas la vue des tenues de policiers. Cela la
rendait toute tremblante. Je la rejoignais en civil,
jusqu’au fin fond de la campagne. Cela m’arrangeait
d’ailleurs, car ma voiture était remplie de poussière à
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