Une pieuvre dans la tête

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Un commissaire de police parcourt les rues de Toulouse à la recherche d'un tueur en série, secondé par un inspecteur plus préoccupé par son frère qui croit avoir une pieuvre dans la tête.
Publié le : lundi 1 avril 2013
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EAN13 : 9782743625115
Nombre de pages : 240
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couverture
Présentation
Une pieuvre dans la tête de Pascal Dessaint
 
Éditions Rivages
 
"Toulouse revue et corrigée par Dessaint ressemble à un conte de fées illustré par Willem. Un commissaire de police parcourt les rues de la ville à la recherche d’un tueur en série, secondé par un inspecteur plus préoccupé par son frère qui croit avoir une pieuvre dans la tête. L’excentricité de l’auteur, son écriture personnelle, son habileté à changer de registre, son monde enchevêtré reculent les frontières de la mollesse ordinaire." (Alfred Eibel).
 
Pascal Dessaint s’est fait connaître des amateurs de romans noirs avec ce livre, paru aux éditions l’Incertain en 1994.
Pascal Dessaint
Une pieuvre dans la tête
Collection dirigée par
François Guérif
Rivages/noir
Chacun a un goût
de paradis
avant l’enfer
Charles Bukowski
Pour Éric Alibert et
William Guéraiche
1

Lucy n’en saurait rien.

Une passade ? Une de plus ? Et pourquoi pas ? L’adultère était aussi légitime à ses yeux que le mariage. Plus naturel, plus primitif, ça pouvait ressembler à une sorte d’hommage à la vie, à la vie tout simplement. Prendre la vie à bras le corps ! Prendre et prendre encore, jusqu’à satiété, indigestion ! Sous quel prétexte devrait-il brider ses désirs ? N’aimer jamais qu’une seule femme l’effrayait. Qui se contentait d’une telle situation l’affligeait même. S’il en avait la force, un homme avait le droit de désirer plusieurs femmes. Quel mal à ça ? Puisqu’il ne pouvait les aimer de la même manière !

Julien Demay ne souffrait d’aucune angoisse, d’aucun remords. Il s’accrochait à ce qui était devenu pour lui une déclaration de principe, une phrase extraite d’un livre dont il avait oublié le titre et l’auteur mais qui occupait son esprit depuis des semaines : « … il arrive un moment dans la vie où toutes les femmes que l’on a rencontrées finissent par composer une image très claire de celle qui vous manque… » Cette maxime, Julien l’avait réduite à sa plus simple expression, à sa dimension physique. Pas question donc d’achever son existence en compagnie d’un être dont le visage serait imparfaitement composé, dans le regard d’une borgne, pendu aux lèvres d’une édentée ou blotti dans le cou d’une chauve ! Son esprit était tordu, il était le premier à l’admettre, mais la vie était courte, bien trop courte…

Non, Lucy n’en saurait rien. Trop souvent il était passé à côté de ce qu’il pensait être la félicité. Il avait juré : on ne l’y reprendrait plus !

 

C’était son jour. Quarante-huit heures s’étaient écoulées depuis leur première rencontre, ou plus exactement depuis que Julien Demay, pour une raison qu’il ne parvenait pas encore à s’expliquer, s’était entiché d’elle. Le hasard avait voulu qu’ils se retrouvent tous deux place du Salin, près du kiosque de spécialités asiatiques situé non loin du tribunal de grande instance, elle pour déguster des nems, lui pour flâner autour de la statue de Jacobo Cujacio. Il l’avait observée, longuement, s’en était rempli, et si leurs regards ne s’étaient croisés à aucun moment, depuis, il n’avait cessé cependant de penser à elle.

Persuadé qu’il lui suffirait de traîner du matin au soir dans le quartier pour la revoir, dès le lendemain, il avait changé ses habitudes, de boulangerie, de buraliste, s’était en somme éloigné de ses bases. On avait même fini par lui demander s’il n’était pas nouveau au Salin… « Non, j’attends la première bousculade… » La boulangère avait froncé les sourcils, le buraliste s’était contenté de lui rendre la monnaie en soupirant. À la question : « Quelle bousculade ? », il aurait peut-être répondu : « Je tiens à provoquer ce qui est pour moi l’inéluctable… » Mais aucune autre interrogation n’était venue pour préciser le laconisme apocryphe de sa réponse…

Deux jours, deux longs jours, et sa patience était déjà récompensée ! Toutefois, pour le moment, il essayait de maintenir coûte que coûte une marge de dix mètres entre elle et lui. Sans lui coller au train, il ruminait la manière dont il allait l’accoster, les premières paroles qu’il prononcerait. Peu à peu il s’affirmait dans sa détermination, tout en agissant sur son impatience, tout en rongeant son frein. Pas question en effet de commettre la moindre erreur, la moindre maladresse. Un amant en puissance, voilà ce qu’il pensait être ! Pas un violeur ! Ça non ! Pour être coureur, il n’en était pas pour autant l’homme d’un soir, l’archétype du coucheur impénitent, il avait besoin que s’instaure avec ses partenaires un rapport de confiance sincère, qu’elles lui donnent, d’abord, toute la tendresse qu’il se sentait en droit d’attendre de la vie… et pour cela il avait besoin de temps, de temps qu’il employait à mémoriser les numéros de voitures ou à s’adonner à l’anagramme.

En quatre ans, il avait épuisé toutes les combinaisons des deux premières lettres de l’alphabet. Il en était maintenant à la lettre c. Ce matin-là, comme chaque jour, il avait tendu le bras, s’était emparé du dictionnaire sur la table de chevet, l’avait ouvert… Après couplage, qui avait occupé ses dernières pérégrinations mentales, la réalité d’un mot qui tenait en trois consonnes et trois voyelles s’était alors imposée à lui. Il avait pris soin de ne pas réveiller Lucy et s’était mis lentement à ânonner.

Il ne s’agissait pas d’anagrammes au sens strict, mais le résultat était souvent très cocasse. Ainsi, couple pouvait se transformer en cou (partie du corps qui sépare la tête du tronc), poule (qui picore), loupe (de louper), loup (qui mord), clou (qu’on enfonce), coupe (idée de castration) et… PLOUC ! Il suffisait d’évincer le e, de mélanger les lettres…

Dans la seconde où il conclut cette énumération, Julien Demay partit d’un rire inconvenant, oui, inconvenant, car un homme qui s’épanche ainsi ou se met à parler seul dans la rue, sans raison apparente, est toujours considéré d’un très mauvais œil, peut-être parce qu’il exprime un certain courage, une force, une victoire sur une solitude que personne ne parvient à juguler. En tout cas, une fois encore, il produisit son effet. À sa droite, une vieille dame sursauta, moment que choisit son pied gauche pour s’écraser dans un étron que l’on aurait pu qualifier de biéreux s’il n’avait appartenu à un chien et si, comme chacun sait, les chiens n’étaient condamnés au régime sec : boulettes de viande et eau. Qu’importe ! De deux choses l’une, ou bien sa journée était marquée résolument par la chance, ou bien il n’en goûterait les charmes jusqu’à son terme. Oui, il préférerait encore se jeter dans la Garonne, et fissa ! Car à ce moment précis, aussi, la créature ralentit son allure et se retourna.

Créature est le premier mot qui lui vint au bord des lèvres et il pensa : rature (trait qui efface), rut (agréable perspective !), créer (qui donne la vie) et tuer (qui la reprend). Elle lui coula un regard dépouillé du plaisir que manifestent parfois les yeux en se portant sur le monde, oui, un regard un peu comme ça, désenchanté, et, loin de l’inquiéter, d’une froideur étrangement stimulante ! Battant l’air et la bordure du trottoir de sa semelle crottée, il abandonna ses épaules à un haussement confus. Sans s’en émouvoir, elle reprit sa marche.

Et il lui emboîta le pas.

 

Depuis la rue de la Fonderie filent en pente douce jusqu’à la Garonnette les rues des Moulins et de l’Homme-Armé. La rue de la Hache complète sur la gauche ce qui pourrait ressembler à une fourche composée de trois dents torsadées qui tendent à se rejoindre, et qui se rejoignent finalement, comme si elles avaient été soumises au caprice d’un forgeron visionnaire, inventeur avant l’heure de notre pince à sucre moderne. L’Auberge du Sauvage s’impose à la jonction de ces ruelles, et dans l’angle qu’elle forme avec la rue de l’Homme-Armé, une niche, creusée dans la pierre, abrite un homme en posture de défense. Nu jusqu’à la ceinture, il est petit mais trapu, ses yeux forment deux trous d’où ondoie sans aucune transition, de part et d’autre d’un appendice nasal à moitié arraché, une barbe de presque quatre cents ans. À l’origine, le bougre brandissait un morceau de bois de la taille d’une massue, mais les siècles, le XXe surtout, ont commis leurs basses œuvres et il ne forme plus qu’une turgescence difforme très suggestive qui lui remonte précisément de l’entrejambe.

Aussitôt, Julien Demay décida de reconnaître en lui son saint patron. Il lui sut gré de faire montre de tant d’ardeur et s’en émoustilla même. Les premiers tressautements de sa verge le rassurèrent sur sa propre forme et il se mit à songer à une érection qui n’en finirait plus.

De son visage, il n’avait saisi que le port altier, ce mélange si particulier d’ombre et de lumière. Le printemps embrasait sa chevelure rubigineuse, qui faisait comme un grand soleil posé sur ses épaules, lui flottait dans le cou et trouvait un agréable prolongement dans des courbes pures, des formes pleines. Son cul balançait mais sans arrogance, chaque hémisphère devait tenir dans une seule main, il en fixait la naissance à la cambrure des reins, les poings dans les poches, un doigt sur la détente…

De sa niche, le sauvage lui-même n’agitait-il pas son outil en direction de la porte ?!

En l’occurrence une petite porte basse dans un arc que relevait en son centre un monogramme du Christ dans un ovale flamboyant. Comme si cela avait quelque importance…

Car il y avait plus important… La créature venait de se retourner à nouveau, lui faisait signe de la suivre…

Non ! Lucy n’en saurait rien ! Il avait appris à mentir, ainsi que des tas de choses que l’on n’apprend jamais que dans l’adultère. Le mensonge suintait à ses lèvres comme le sommeil pèse sur des paupières lourdes. Mais de penser à Lucy maintenant, alors qu’il était sur le point de pénétrer à son tour au 23 de la rue de l’Homme-Armé, menaçait dangereusement son désir. Tromper Lucy était une chose, l’oublier en était une autre. Baiser cette fille en pensant à Lucy, il le savait, c’était courir au désastre. Il imaginait la scène : C’est donc toute la vitalité que tu as à m’offrir ?… Eh bien, c’est que… Les bons sentiments ne suffisent pas, une femme finit toujours par se lasser de trop molles ban-daisons. C’est comme un mauvais cru, à moins d’en tenir une bonne on remet la bouteille à la cave, ou on la vide dans l’évier…

 

Sa voix ne s’accordait pas trop avec le reste, elle était un rien démesurée, peut-être parce qu’elle gardait le dos tourné, ou alors à cause des lieux, du décor. S’il regardait la réalité bien en face, il n’était même plus assuré de bander mou, de bander tout court.

Elle l’avait refroidi, dans la seconde où la porte s’était refermée derrière lui. Comment ? En quelques mots :

– Retirez vos chaussures, vous avez marché dans la merde.

D’accord, mais elle aurait dû y mettre les formes, au moins par le biais de la plaisanterie. De toute façon, c’est toujours la première chose qu’on enlève, les chaussures ! Alors il pensa pour lui-même : prosaïque, qui se décompose et se recompose en prose, rose, pique, quai

Sur quoi, elle enchaîna à voix haute :

– Prise, oser, risque, os.

– Quoi (?)

– Comment ?

– Prosaïque contient également quoi, qui et que

Telle fut la parade au profond trouble qui venait de l’envahir. C’était rassurant de pouvoir compter sur ses automatismes, sur certains tout au moins. Mais comment avait-elle su ce que Lucy elle-même était censée ignorer ?

Et puis ce décor… En matière d’appartement, il croyait avoir tout imaginé. Un peu comme tout le monde, à un moment donné, il avait pensé assouvir certains rêves, de ces petits rêves qui font de petits bonheurs. Lucy, bien plus que lui, avait cru à toutes ces conneries. Et, bien sûr, c’est ce qu’il lui reprochait le plus, ça et d’autres choses. Quoique dans le fond il ne pût pas vraiment lui en vouloir. D’un côté les chênes, de l’autre les saules pleureurs, personne ne savait de quel arbre il était tombé, ni à quelle branche il finirait par se raccrocher. Une question de chance, rien d’autre, de jeu plus ou moins bien distribué. Lui, depuis, avait réduit sa vie à des moments insaisissables, sa tête était devenue un vrai coffre-fort, et il aurait refusé des millions pour le plus ridicule de ses fantasmes.

Les planchers n’étaient plus. Les murs gardaient l’empreinte des pièces que l’on avait à une époque tapissées ou carrelées selon les conventions en usage. Les fenêtres qui n’avaient pas été murées étaient désormais inaccessibles, les vitres recouvertes de papier crépon bleu ardoise. Sur trois étages, l’intérieur formait ainsi un cube parfait au centre duquel s’agençaient plusieurs plates-formes soutenues par des colonnes et liées entre elles par de petites échelles. Le rez-de-chaussée évoquait un ventre mou mis sous perfusion, un ventre sérieusement atteint – les câbles électriques, les canalisations d’eau et de gaz lui sortaient de partout et serpentaient en direction de la cuisine, de la salle de bains et de la chambre.

Seuls les compteurs près de la porte d’entrée sécurisaient, tant ils semblaient constituer le dernier lien avec le monde extérieur, le monde réel ! Le reste n’était que pure vision de l’esprit, tout ça n’existait pas, la vie lui jouait un tour, histoire de réduire les écarts entre lui et sa propre folie, le plonger dans l’outrance et le ramener à la raison. Quelle raison ? La raison de qui ?

Et puis cette atmosphère, sèche, glacée, cette odeur…

Du formol, peut-être bien…

Formol, formol… FolOr… À moins de renverser le m, d’en modifier légèrement le caractère, de lui adjoindre le o, le l, le f… Non, il en va de certains mots comme de certains êtres, on a beau les tourner dans tous les sens, on ne peut rien en tirer, et vouloir prouver le contraire reviendrait à prétendre que l’on peut extraire un verre de cidre d’un pépin de pomme !

Et puis ça ne lui ressemblait pas d’ignorer ainsi le dessous de ses jupes, ces deux tiges qui dardaient dans les plis de cuir noir comme les rais d’un jour crépusculaire. Ce froissement au-dessus de sa tête n’était plus qu’un bruit d’une totale incongruité. Elle lui aurait demandé d’escalader, ou de dévaler, cette échelle les mains dans le dos que ça n’aurait rien changé quant à son maintien, raide, tendu, comme si ses os attendaient le geste inutile, accessoire, propice au démembrement, l’émiettement. Son attention était ailleurs, avait l’embarras du choix, se portait au hasard. Qu’importait désormais ses cuisses, ses seins, son visage.

Et bien sûr Lucy n’en saurait rien.

Elle commençait à lui manquer.

Pourrait-il un jour lui raconter ? Serait-elle à même de le comprendre ? de lui pardonner ?

Et jamais, ne fût-ce qu’une seconde, il ne manifesta la volonté de fuir. Tout son être semblait se plier, répondre à l’attraction d’une angoisse qu’on se serait plu à matérialiser et qui le submergeait jusqu’à la suffocation. Il en était rendu à ce point où l’on s’abandonne complètement à son sort, sans savoir si on y est parvenu seul, avec toute la maîtrise de ses moyens, ou si quelque force vous y a mené lentement, à votre insu, et contre votre gré.

Il ne pouvait plus reculer. Et il s’agissait bien d’obéir. À quoi ? À qui ? Il ne le savait encore.

Il alluma une cigarette et chercha aussitôt où mettre ses cendres. La créature fît un geste vague de la main et il comprit qu’il lui suffirait de tendre le bras pour voir disparaître tout ce dont il voudrait se défaire, que déplacer d’un rien le fauteuil dans lequel il était maintenant assis reviendrait même à le projeter dans le vide. Six mètres plus bas la mort… Un sol aux tomettes rouges, anodin, inoffensif.

Incapable de soutenir son regard, il s’attachait d’un œil inquiet à parcourir toutes les dix secondes l’espace entre lui et la porte, les compteurs…

La vie est ailleurs, toujours…

Et si jamais elle se levait ? Et si, sans même quitter sa place, elle lançait ses deux bras vers lui…

Si…

– Je m’appelle… Julien… Julien Demay… Et vous ?

– Proserpine.

– Proserpine… Comment saviez-vous mon penchant pour l’anagramme ?

– Je sais, comme je sais que vous m’attendiez, que vous me suiviez. Je suis venue vous chercher…

Donc, il allait devoir se satisfaire de ce qu’il voyait, et ce qu’il voyait ne le rassurait pas. Malgré tout, son regard se mit à détailler plus précisément les éléments du décor, se jeta à l’assaut des autres échelles, franchit un à un les paliers, et s’éleva ainsi, telle une main qui glisse sur une rampe dans l’obscurité, jusqu’au dernier niveau.

Un lit défait occupait le centre de cette plate-forme. Placé de guingois, il trouvait un prolongement dans une étagère où se fichait une lame de lumière, jaillie d’une lucarne dans le toit, affûtée comme le tranchant d’une guillotine. L’équilibre tout entier semblait dépendre de ce lien fragile. Et dès lors, pensant repousser l’instant de sa chute, sans même mesurer toute la dérision de ses gestes, Julien Demay imprima à son corps un mouvement vers l’avant. Bien sûr, ce doigt lumineux, comme posé sur l’étagère, résultait de trop de paramètres aléatoires pour qu’on pût déceler une intention. Mais il y avait ces bocaux qui agrémentaient la partie supérieure du meuble, qui suscitaient sa curiosité, sa circonspection, et avec elles sa nervosité, qui s’accroissait à mesure.

Deux bocaux vides débutaient la rangée. Les trois autres, à leur suite dans un même alignement, étaient remplis d’un liquide gélatineux où flottaient des choses informes, comme d’énormes pêches dans du sirop. N’eût été l’odeur du formol, il aurait prêté à la créature, ou à Proserpine, si elle se prénommait bien ainsi, un goût immodéré pour les pêches. Mais, dans ce cas, pourquoi n’avait-elle pas utilisé tout l’espace vacant ? Car plus on aime et plus le contenant paraît exigu, manque de contenu, non ? Et puis ces pêches étaient bien trop grosses. Et puis, à dire vrai, elles n’avaient pas l’apparence de pêches.

Elle le fixait.

Son visage, toujours imprégné de cette froideur qui l’avait dès l’abord stimulé, avait changé.

Julien Demay croyait y reconnaître certains traits, certaines expressions. Dans les pommettes, saillantes, il y avait un peu d’une femme qu’il avait aimée des années auparavant. Dans le menton, volontaire, une autre qu’il n’avait connue qu’une nuit, mais quelle nuit ! Les petites rides au bord des yeux, légèrement tirées vers le bas, ranimaient dans sa mémoire une fille rencontrée chez un ami, à la cuisse engageante mais qui pourtant, comble d’avanie, ne lui avait cédé en rien, même en rêves ! Le front, plat et étroit, appartenait à une autre, morte dans un accident de voiture. Les yeux…

Mais c’étaient les yeux de Lucy !

 

Julien Demay ne pouvait plus répondre de l’expression produite par son propre visage. Il le sentait se décomposer, abandonné à une terreur qu’il était bien incapable d’endiguer.

Et pourtant, il ne pouvait s’agir que d’une coïncidence. Mais qui donc avait écrit cette phrase ? « Il arrive un moment dans la vie où toutes… » Cette fille était complètement marteau ! C’était sans doute le moment de s’accrocher à n’importe quoi de concret. N’importe quoi ! Une échelle, une table, un lit !

Proserpine… un prénom inventé de toutes pièces, certainement. Mais un prénom qui avait au moins l’avantage d’ouvrir la voie à maintes acrobaties mentales. Les combinaisons étaient multiples, inépuisables. Et puis l’art de l’anagramme se réduisait ici à un jeu d’enfant, à peine devait-on inverser une ou deux lettres ! Prose, rose, épine, prise, serpe, oser, pire, proie, prier, tout cela était contenu dans cette immonde élucubration ! En outre, la plupart de ces mots rentraient dans un registre lexical précis, et tous, par le sens ou l’utilisation que l’on pouvait leur donner ou en faire, disposaient à l’inquiétude… Et ça collait trop bien avec le reste pour qu’on ne vît, là, une intention délibérément démoniaque ! Puisqu’elle savait ! Puisqu’elle lisait dans ses pensées !

Nulle femme ne l’avait jamais dévisagé de la sorte. Pas un de ses cils, longs et rigides comme les tentacules d’une plante carnivore, ne bougeait. Le fond de l’œil contenait le vide absolu, aucune lueur d’ironie, pas une once de tendresse, rien qu’une incomparable impassibilité. Et jamais, non jamais, il n’avait glissé aussi rapidement du désir à la répugnance. Elle ne lui faisait plus envie. Pour la baiser, il aurait eu besoin de tout le courage dont il faut s’armer pour s’enterrer vivant. Car comment imaginer s’abandonner entre ses cuisses sans penser aux parois d’un cercueil ? Comment s’insinuer en elle sans évoquer la rigidité cadavérique d’un gisant ou d’une gargouille ?

Seule demeurait la tentation du vide. Et naturellement, presque à contretemps, tout son être s’emplit d’un profond malaise. Comme après une éternité passée à boire et à danser, il se sentit pris de vertiges. Il s’arc-bouta contre le dossier de son siège puis se ravisa. Qu’il bascule et adieu Lucy ! Adieu la vie ! Un homme perd son sang-froid, se prend les pieds dans ses fantasmes et dégringole d’un échafaudage ! Et pourtant, moins d’une heure auparavant, il avait marché dans ce qui porte chance ! On l’a retrouvé sans ses chaussures, mais de là à croire qu’il n’avait pas vraiment cru à ce présage…

Il se raidit, empoigna ses genoux.

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