Une saison à Djibouti

De
Publié par

Jean entreprend un ultime pèlerinage dans le temps où l’hippocampe bleu d’Air France survolait les « pôles et les zones » de la planète et où les hôtesses de l’air étaient toutes les sœurs de Martine Carol et de Sylvia Christel, belle Emmanuelle. Après le départ de sa femme Marlène, qui fait de lui le bouc émissaire de toutes ses frustrations, il se retrouve seul et nous fait découvrir avec humour les figures et la faune interlope du Djibouti de cette fin d’époque coloniale : militaires désoeuvrés traînant les bordels, diplomates inutiles relégués, oubliés, journalistes déconcertés, marins loufoques, explorateurs égarés, cascadeurs de passage, banquiers anglais homosexuels et sadomasochistes, aventuriers de tout poil.

Il nous raconte aussi la naissance de son amour insensé pour Arthur et l’émerveillement de son épanouissement, la douleur des premières fêlures insidieuses, puis la lutte pathétique des deux hommes pour tenter de sauver leur rêve maudit tout au long d’un été tropical accablant.


Une saison à Djibouti est le voyage d'un Don Quichotte au pays de la mer, des mirages, des volcans et de l'amour fou, dans le temps incertain des montres molles de Dalí.

Il faut embarquer sans attendre sur « le bateau ivre » avec
« la vierge folle » et chausser « les semelles de vent » du fantôme d'Arthur. Partir, partir d'urgence, pour voir là-bas, du côté de l'île du Diable, au bord de la faille où s'arrachent deux continents, « ce que l'homme a cru voir ».


Publié le : lundi 1 janvier 2007
Lecture(s) : 10
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782952826723
Nombre de pages : non-communiqué
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Avertissement Bien qu ’u n qu art de siècle, et même plu s, se soit écou depuis les événements relatés dans cette fiction et que je me sois efforcé de brouiller les pistes, la forme autobiographique de celivreetlexiguïtédumicrocosmequestDjibouti,pourernatiamener certains à croire se reconnaître, ce ne serait qu’halluci-nations ou pures coïncidences. J’ai par contre gardé leurs noms réels à certainesfigureslocales qui contribuent à fixer le cadre et l’époque où se situe l’action et qui ne pourraient trouver dans ce roman quoi que ce soit qui puissent leur porter un quelconque préjudice, bien au contraire. Quant à A., à qui je dédie très naturellement ce livre, je l’ai beaucoup trop aimé nu pour le travestir si peu que ce soit, même si c’est un jeu qu’il adorait parfois. Par discrétion pour sa mémoire, je n’ai changé que son prénom, mais pas de cagoule ni d’uniforme entre nous ! Nous réglerons nos comptes en enfer… À ceux qui me reprocheront de sembler parfois raciste, j’objecterai que le plus grand amour de ma vie a été un métis polynésien franco-asiatique bisexuel, et que je n’ai sans doute survécu qu’en riant jaune de son humour noir ! Si je conviens à regret de quelques tendances misogynes, elles ne sont que les cicatrices douloureuses de mes tendres combats perdus.
 9
Ma défaite contre la sottise est celle de don Quichotte, elle ne m’a révélé qu e ma propre folie, car au fil du temps non seule-ment je vois se multiplier les moulins à vent médiatiques, mais parfois je me sens pousser leurs ailes ! Je ne pense pas non plus avoir fait preuve de complaisance envers Jean qui pourtant me fut très proche et je me demande encore aujourd’hui si tout cela aurait pu arriver dans ce pays d’insolations et de mirages, si ce n’est pas qu’un rêve étrange et persistant, u ne erreu r, u n trou noir en plein cœu r de mon univers.
Chapitre 1 Comme un buvard, le bleu de la nuit absorbe en palissant les étoiles. L’avion, qui a déjà perdu de l’altitude, survole les côtes de la mer Rouge, mais une brume de chaleur épaisse étouffe les rivages et la mer. Que pourrait-on voir d’ailleurs ? Même géogra-phiquement, cette région existe si peu, est tellement instable entre deux continents qui s’arrachent l’un à l’autre. Ce n’est qu’une cicatrice provisoire de basalte noir, de sable, de sel et d’eau. Sous une peau ridée et très fine de vieillard biblique, le feu interne bouillonne, toujours prêt à jaillir comme un sang anarchique. Il crève la croûte plus mince encore par endroits et ouvre en plein ciel des ulcères de laves incandescentes qui palpitent entre les roches. L’océan érythréen (mer Érythrée) est ici en gestation et dans quelques millions d’années, toutes ces contrées auront rejoint l’Atlantide, englouties dans les pro-fondeurs marines, emportant vers les abysses d’autres légendes enracinées depu is la nu it des temps au pays de Pou nt et au royaume de Saba’. Est-ce par intuition poétique que les voya-geurs égarés d’autrefois avaient appelé ces terres incertaines du sud de l’Égypte l’Abyssinie et est-ce pour conjurer un destin pourtant inéluctable (d’après Haroun Tazieff) qu’à notre époque on préfère leur donner d’autres noms ? J’étais encore à Djibouti en 1978 quand la terre a tremblé, qu’un volcan a surgi dans l’Afar : « l’Ardoukoba » et qu’une faille de onze kilomètres de longueur s’est ouverte entre le Goubet-Al-Kharab et le lac Assal situé à cent cinquante-trois mètres en dessous du niveau de la mer, écartant l’Afrique de l’Arabie de plus d’un mètre. Quand la résistance mécanique des roches sera atteinte et qu’elles craqueront, que les eaux de la mer Rouge et de l’océan Indien
 11
s’engouffreront dans la dépression et rejoindront le lac de sel, quel tsunami ! Dans deux cents millions d’années y aura-t-il encore des conteurs pour en parler, y aura-t-il encore des hommes et à quoi ressembleront-ils ? Peut-être à des sirènes ou à des cer-veaux monstrueux volant dans des bulles, mais plus vraisem-blablement à des circuits et des puces informatiques intégrées à un ordinateur central « Intel inside », petit homme. Moi je serai mort depuis longtemps avec mes histoires. C’est ici pourtant dans les sédiments du rift éthiopien que des anthropologues ont trouvé « Lucie », notre pré-ancêtre paraît-il, datant de trois millions et demi d’années. Mais comment en être certain, pu isqu ’eu x-mêmes en sont de moins en moins convaincus depuis qu’ailleurs ils ont déterré Tomaï, qui lui serait encore bien plus vieux ? Pour avoir vécu longtemps en ces parages je sais qu ’il fau t se méfier des certitu des. Dans le désert, l’horizon est souvent peuplé de villes, de lacs im-matériels et de fantômes, c’est pour eux que je suis revenu. Par paliers amortis sur l’air élastique, l’avion s’enfonce davan-tage, rugit et bascule sur l’aile dans la cotonneuse et blanchâtre touffeur, perd encore de l’altitude. J’ai les oreilles qui sifflent mais surtout le trac, j’ai eu tort d’entreprendre cet ultime voyage. Ce pèlerinage ne sera que la quête de souvenirs qui serontsemblables aux coloquintes du désert, dont parle André Gide, etn’offriront à ma soif qu’une plus atroce brûlure.À quoi bon vouloir ressusciter ce qui n’a jamais été que rêves fous au royaume des sortilèges et des ombres ? L’étoupe devient moins dense puis se déchire et soudain, à peine voilée de nuées légères, Djibouti surgit, lumineuse et comme innocente dans la lumière d’une aube très pure. La
12
garce, elle m’a encore eu par su rprise, et moi j’ai envie de pleurer… « Qu’est-ce que tu as, tu ne vas pas pleurer ? Je n’ai rien, regarde… rien ! » Cette voix, u n peu gou ailleu se, mais secrètement ravie de me voir si ému et de se savoir aimé, celle d’Arthu r, après son accident de voitu re. Mais ce matin je su is seul, il ne sera plus là pour me rassurer. Je sais que cette vision inclinée qui glisse derrière le hublot n’est qu’une illusion, le zoom de la descente dissipera cette image de carte postale idéalisée par l’altitude. Cette ville oasis sous des palmes, ces arcades blanches au milieu des jardins, et ce port irradié, n’existent pas. Dès qu e la porte de l’avion s’ouvrira, je ne vais retrouver partout qu’épuisement, chaleur poisseuse, effondrement et poussière. J’y ai vécu quinze ans, je ne peux plus me faire d’illusions. Bâtie à la hâte par des peuples nomades sur un sol qui bouge sans cesse, la ville encore inachevée tombe en ruines. Maquillée à la chaux, elle vibre dans l’air brûlant, comme suspendue et sur le point de s’évanouir, à peine plus réelle que les mirages du désert où elle s’enlise. Souvenir d’une époque coloniale révolue, elle est absorbée par son ennui et prête à rejoindre les récits bibliques et les escales perdues de l’antique route des éléphants au temps des Phéniciens. Au pied de la tou r de contrôle, les bâtiments désertés de l’ancienne aérogare n’ont pas été démolis. Je regarde la terrasse vide où venaient attendre les amis autrefois sous la tonnelle de canisses. C’est sur cette dalle de ciment qu’a pris fin une de mes vies, celle d’époux, sans autre drame apparent que le léger serrement de cœur que l’on éprouve lors d’une séparation de vacances. Il y a trente ans et je ne me doutais presque de rien. Depuis, j’ai essayé bien des fois de me souvenir, de revivre chacun de ces instants et il m’a semblé retrouver une angoisse
 13
sourde et oppressante quand j’ai embrassé les enfants ce matin-là. Bien que comprenant ses raisons, j’en voulais à Marlène de me laisser seul pour affronter une situation pleine de risques et d’incertitudes, dont dépendait notre avenir. Je savais que la situation politique était tendue à l’extrême et que le gouver-nement français cherchait à se défausser au plus vite du boulet colonial de Djibouti. À l’intérieur même du territoire, les déséquilibres tribaux, les aspirations à plus de justice, utopiques mais légitimes, inextri-cablement mêlées à des intérêts stratégiques et aux ambitions personnelles des leaders locaux, pouvaient faire craindre un embrasement général de la région. La Somalie et l’Éthiopie voisines n’aspiraient qu’à en découdre pour annexer notre confetti d’empire, qui ne pouvait non plus laisser indifférents, ni les pays arabes du golfe, ni les grandes puissances. Qu’allait devenir mon magasin de cadeaux et d’arts de la table, sous les arcades blanches de la place Ménélik, dans la tourmente générale et peut-être sanglante qui s’annonçait, qu’allais-je devenir moi-même ? Et puis tous ces problèmes avec Marlène, ma femme… Au moins, en partant ma famille serait à l’abri. Il est probable qu’à force de reconstituer cette scène de sépa-ration sous l’éclairage des déchirements qui ont suivi, ma mémoire l’ait aggravé d’un poids de tristesse et de drame dont je ne pouvaisalorsêtreconscient.Marlèneaussiensouffrait.Jemesouviens, avec précision de ses paroles, empruntes déjà de remords qui précédaient peut-être l’accomplissement d’un projet qu’elle n’osait pas encore s’avouer : – Je ne su is pas tranqu ille de te laisser seu l ici, j’ai l’impres-sion de commettre une mauvaise action…
14
J’avais moi aussi mauvaise conscience puisque, trois mois plu s tôt, Marlène n’ayant pas vou lu m’accompagner à Djibou ti j’y étais revenu seul, et que pendant ce séjour j’avais rencontré Arlette… Longtemps après le décollage de l’Airbus, j’ai regardé les volutes de poussière qui valsaient tristement sur la piste désolée, et le ciel très vide de ce matin de juin 1975 où je venais de tout perdre. C’est seulement beaucoup plus tard que j’ai pensé aux mantes religieuses, à leur apparence fragile et dévote et à leur petite tête étroite aux mandibules acérées, tout au service du ventre. Mon amour pour elle était passé. Cette terrasse a dû être pour moi un peu ce que la gare de Perpignan était pour Salvador Dali car c’est là aussi que travail-lait Arthur, mais cela je l’ignorais encore… Je pense ainsi qu ’il existe pou r chacu n des lieu x carrefou rs, d’une banalité sournoise où se concentrent d’étranges forces : des gares, des ports où se fait et se défait la vie, où l’on revient malgré soi et où semblent fixés de toute éternité les rendez-vous et les ruptures qui chamboulent complètement le cours d’une existence que l’on croyait follement avoir tracée, construite et parfois même gagnée. Quoi de moins mystérieux pourtant que ces constructions minables recouvertes de tôles ondulées et cette terrasse fissurée du bout du monde, perdue dans la poussière et l’odeur de kéro-sènebrûlé?CestlàquejétaisarrivéàDjiboutilapremièrefois en revenant de Madagascar, c’était au mois de décembre 1965, à l’époque j’avais vingt-cinq ans et j’étais célibataire. Pourquoi ma vie devait-elle bifurquer ici une fois encore pour emprunter le plus improbable des chemins et se perdre dans les sables mouvants ?
 15
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.